LA TRUITE
LcA TRUITE
SCOLA5TIQ UE !
— Monsieur Sourdac.
— Je vous recommande la truite... Soignez votre courtbouillon : vin blanc, persil, thym, laurier, ail et oignons à force...
— N'ayez donc pas peur, on y mettra toutes les herbes de la Saint-Jean.
— Surtout pas de vinaigre, un filet de citron seulement... Que le couvert soit dressé pour dix heures et demie, et le déjeuner prêt pour onze heures précises... Pas onze heures cinq minutes, onze heures, vous entendez?...
Après avoir jeté d'une voix brève ces dernières injonctions
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à sa cuisinière, M. Sourdat, juge d'instruction au tribunal de Marville, traversait la place d'un pas alerte, méthodiquement scandé, et gagnait le Palais de Justice situé derrière la Sous-Préfecture.
M. Sourdat était un célibataire de quarante-cinq ans, très ingambe malgré un commencement de ventre; carré des épaules, trapu, la voix cassante, la tête ronde à cheveux ras, les yeux gris, clairs et durs sous des sourcils bourrus, la bouche largement fendue aux lèvres minces et colériques, les joues bises encadrées de favoris mal plantés; — enfin une de ces figures de dogue dont on dit: « il ne doit pas être bon tous les jours ! »
Non, pour sûr, il n'était pas tendre, M. Sourdat, et il s'en vantait. Despote, atrabilaire, il rudoyait tout le monde au Palais. Dur comme pierre pour les inculpés, bourru avec les témoins, agressif avec les avoués, un vrai chardon; — qui s'y frottait s'y piquait. — On le craignait comme le feu et on ne l'aimait guère.
Pourtant cet homme de fer avait deux défauts à sa cuirasse. — D'abord il répondait au prénom pastoral de Némorin, ce qui prêtait à rire ; puis il était gourmand à rendre des points à Brillât-Savarin. Sa gastrolâtrie raffinée et savante tournait à la manie. Dans cette petite ville endormie à la lisière des Ardennes belges, où les plaisirs de la table constituent la seule distraction de la bourgeoisie aisée, les exigences culinaires du juge étaient citées à dix lieues aux entours. — 11 ne mangeait, disait-on, que du poisson péché à la première pointe du jour, parce que le repos de la nuit et l'absence d'émotions rendaient la chair de l'animal plus délicate. Ce fut lui qui imagina de plonger d'abord les
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écrevisscs dans un bain de lait bouillant, avant de les faire cuire dans leur assaisonnement ordinaire. — Cela leur donnait, prctendait-il, un fondant et un velouté d'une saveur particulièrement exquise.
Le jour où il enseigna ce raffinement au curé de Saint- Victor, ce digne ecclésiastique qui cependant était porté sur sa bouche, ne put s'empêcher de rougir et de lever au ciel ses mains potelées en s'écriant :
— Trop, c'est trop ! monsieur Sourdat... assurément il est permis de goûter avec discrétion aux bonnes choses, mais une telle sensualité confine au péché mortel, et vous aurez à en rendre compte au bon Dieu !...
Aux pieux scrupules du curé, le juge répondait par un rire méphistophélique. C'était une de ses joies malignes que d'induire son vénérable voisin à la tentation, et, ce matin précisément, il l'attendait à déjeuner en compagnie du greffier. Il avait reçu la veille une truite de la Semois, — une truite saumonée de deux livres, prise en belle eau claire et rocheuse. — C'était son poisson favori, et la cuisson de ce fin morceau avait occupé les premières heures de sa matinée. Il tenait à démontrer, pièces en main, la supériorité de son court-bouillon sur les sauces genevoises ou hollandaises des manuels de cuisine. — La truite devait être servie froide et avec l'assaisonnement dans lequel elle avait cuit. — C'était pour lui un principe aussi absolu qu'un dogme, aussi indiscutable qu'un article du Code pénal. — Il se le répétait
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encore dans son cabinet de juge, après avoir endossé sa robe et tout en feuilletant le dossier d'une affaire récente, dont il venait de commencer l'instruction.
C'était une grosse affaire criminelle, qui mettait le parquet en émoi et dont les détails dramatiques contrastaient singulièrement avec les préoccupations gourmandes qui traversaient le cerveau de M. Sourdat.
La semaine d'avant, au lever du soleil, on avait trouvé dans une coupe de la forêt le corps d'un garde-forestier assommé net et gisant parmi les ronces d'un fossé. On supposait que le crime avait dû être commis par quelque braconnier pris en flagrant délit, mais jusqu'alors on restait sans indications précises, et les témoins entendus n'avaient fait qu'embrouiller l'affaire. Le meurtre avait eu lieu près d'une lisière où des charbonniers étaient installés, et ce détail éveillait les soupçons du juge. Seulement il résultait des dépositions que, cette nuit-là justement, ces gens avaient été absents de leur chantier et que les fourneaux étaient restés à la garde de la jeune fille du maître charbonnier. Néanmoins, M. Sourdat avait donné l'ordre de rechercher l'un des compagnons, un solide gars de vingt-cinq ans, qui jadis avait eu maille à partir avec le garde assassiné. En outre, il avait cité la fille du charbonnier à comparaître devant lui. — Et voilà précisément où les choses commençaient à devenir louches : cette petite n'avait pas répondu à l'assignation ; elle se cachait on ne savait où; le juge venait d'envoyer la gendarmerie à ses trousses, et il attendait le résultat des perquisitions ordonnées. Vers dix heures, la porte du cabinet s'ouvrit, encadrant le tricorne et les bufflcteries jaunes du brigadier de gendarmerie.
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— Eh bien? grogna impatiemment M. SourJar.
— Eh bien, monsieur le juge d'instruction, basson creux... Nous avons fouillé la forêt dès l'aube... La petite a disparu, même que les charbonniers sont fort en souci e: n'y comprennent rien.
— Comédie pure! s'écria M. Sourdat désappointé, ces gens-là se moquent de vous... Il fallait les arrêter tous... Vous êtes un maladroit... allez !
Le juge consulta sa montre. — Dix heures un quart. — L'affaire était manquée, et il voulait jeter le coup d'œil du maître sur la salle à manger, avant l'arrivée de ses convives. 11 se débarrassa donc de sa robe et regagna son logis.
La salle à manger, claire, égayée par un rayon du soleil de juin, avait une mine hospitalière et avenante avec ses boiseries blanches, ses rideaux de coutil gris, son haut poêle de faïence bleue à dessus de marbre, et sa table ronde revêtue d'une nappe éblouissante, sur laquelle trois couverts étaient dressés artistement ; les petits pains mollets reposant douillettement dans les serviettes à liteaux rouges. Le vin rosé d'Inor scintillait dans les carafes. Flanquée à droite d'une salade de laitue enjolivée de capucines et de bourraches; à gauche, d'un buisson d'écrevisses de la Meuse, la truite se pavanait dans un plat long enguirlandé de persil. Son ventre argenté montrait de délicates mouchetures rousses; son dos bleuâtre, fendillé, laissait entrevoir la chair
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saumonée, et elle tenait une rose dans son museau pointu. A côté, dans une saucière, le court-bouillon se prenait en gelée, et il s'exhalait de cet ensemble une fine odeur de fenouil, qui réjouissait les narines.
Ce spectacle adoucissait la mauvaise humeur du juge. Il se rassérénait peu à peu en couchant dans le panier d'argent une poudreuse bouteille de vieux Corton, quand la porte de la salle s'ouvrit violemment et il entendit dans le couloir une voix féminine qui criait :
— Je vous dis que je veux parler au juge, et qu'il m'attend !...
En même temps, un bras demi-nu faisait pirouetter le greffier Touchebœuf, qui masquait la porte d'entrée, et une étrange visiteuse pénétrait dans la salle.
C'était une toute jeune fille, presque une adolescente, maigre, hâlée, tête nue, cheveux au vent. Ses pieds sans bas s'enfonçaient dans de lourdes chaussures d'homme ; un caraco gris et un jupon d'indienne s'efliloquaient sur ses membres grêles et sa poitrine d'enfant. La chaleur et la marche avaient allumé ses joues; ses yeux fauves étincelaient sous les cheveux châtains retombant en mèches folles; ses narines dilatées et sa bouche entr'ouverte frémissaient.
— Que signifie ce vacarme? gronda le juge en fronçant les sourcils.
— C'est cette petite charbonnière, répondit le greffier Touchebœuf, elle est arrivée au palais quand vous veniez de
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partir, et elle m'a suivi jusqu'ici comme une enragée, pour que vous entendiez sa déposition.
— Ha ! grogna le juge, vous cccs bien pressée, la fille, après vous être fait attendre trois jours !... Pourquoi n'avczvous pas répondu plus tôt à ma citation ?
— J'avais mes raisons, dit-elie en jetant un regard d'oiseau farouche sur la table dressée et sur les deux hommes.
— Nous les apprécierons tout à l'heure, vos raisons, reprit le juge furieux, et il pourra vous en cuire! — II tira sa montre: — Onze heures moins un quart... Nous avons le temps... Touchebœuf, vous trouverez à côté tout ce qu'il faut pour écrire... Nous allons l'interroger...
Le greiîîer s'était installé sur un coin de table avec ses papiers et son écritoire, et, la plume sur l'oreille, il attendait. Le juge, assis carrément dans un fauteuil de paille, dardait ses prunelles claires et dures sur la jeune fille qui se tenait debout contre le poêle.
— Vos noms ? demanda-t-il d'une voix brève.
— Méline Sacaël.
— Votre âge et votre domicile ?
— Seize ans... Je reste avec mon père qui cuit du charbon à la vente des Onze-Fontaines.
— Vous jurez de dire toute la vérité ?
— Je ne suis venue que pour ça.
— Levez la main... Bon... Vous étiez à la vente dans la nuit du 2 au 5 ; près de votre chantier, on a assassiné le garde Seurrot. .. Racontez-nous ce que vous savez.
— Ce que je sais, voilà!... Nos gens étaient partis conduire le ciiarbon à Stenay et je veillais autour des fourneaux. Vers les deux heures, au moment où la lune se cou-
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chaic, le Manchin, qui est coupeur de bois à Irè, a passé devant notre loge. — Vous voilà réveillé à bonne heure, lui ai-je die, ça va-t-il chez vous comme vous voulez? — Non, qu'il m'a répondu, la femme a les fièvres, les petits crèvent de faim; il n'y a pas un mors de pain dans notre maie, et je vas voir à tirer un lièvre, afin de le vendre ce matin à Marville. — Là-dessus il a dévalé du côté des Onze-Fontaines. Je l'ai perdu de vue; mais au petit jour, le vent ayant fraîchi, comme je dressais les claies pour abriter le charbon, j'ai entendu un coup de fusil, puis presque aussitôt une course enragée vers notre loge. On se disputait. « Gueux, criait le garde, je te déclare procès-verbal 1 — Seurrot, priait l'autre, rends-moi le lièvre au moins, on crève de faim chez nous ! — Va-t'en au diable! » Là-dessus, ils se sont jetés l'un sur l'autre; les coups sonnaient dur dans la nuit... Soudain le garde a fait : « Ah ! » et il est tombé. Moi, je m'étais blottie au fond de la loge, ayant les sangs tournés. Pendant ce temps-là le Manchin se sauvait par le grand bois, et à l'heure d'à présent il est en Belgique, pour sûr... Voilà tout.
— Hon! grommela le juge, pourquoi n'êtez-vous pas venue dire cela au tribunal, dès que vous avez reçu la citation ?
— Ce n'étaient pas mes affaires... Et puis je ne voulais pas dénoncer le Manchin.
— Vraiment! et cependant ce matin vous avez changé d'avis ?
C'est que j'ai appris qu'on accusait Gustin.
— Qu'est-ce que ce Gustin.^
La petite rougit très fort et murmura :
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— C'est notre compagnon charbonnier... Un garçon qui ne ferait pas de mal à une mouclie!... Voyez-vous, reprit-elle avec une sauvage véhémence, de penser qu'on voulait le tracasser pour le mauvais coup de l'autre, ça m'a donné un tour de cœur; j'ai pris mes jambes à mon cou et j'ai couru à travers bois, j'ai couru ! — Je ne sentais pas ma fatigue... J'aurais marché encore jusqu'à demain s'il avait fallu, parce qu'aussi vrai que voilà le ciel, notre Gustin est innocent de tout, messieurs!... Je suis prête à le jurer la main dans le feu !
Elle parlait avec une animation qui la rendait vraiment belle, en dépit de ses haillons ; sa farouche éloquence avait un profond accent de sincérité, et le terrible juge lui-même se sentait empoigné par l'énergie avec laquelle cette enfant défendait le Gustin.
— Holà! cria-t-il tout à coup en la voyant changer de couleur et chanceler, qu'avcz-vous?
Elle pâlissait et une sueur froide lui mouillait les tempes.
— La tête me tourne et je n'en puis plus, balbutia-t-elle. Le juge effrayé lui versa un verre de vin.
— Buvez cela, vite!...
Le vieux garçon était tout abasourdi et fort empêché en face de cette fille qui menaçait de se trouver mal. Il ne se souciait pas de déranger Scolastique, fort affairée à sa cuisine. Il interrogeait d'un œil eff"aré le greffier qui mordillait sa plume.
— C'est une défaillance, observa ce dernier, elle a peutêtre besoin de manger.
— Avez-vous faim ? demanda le juge.
Elle fit signe que oui.
— Excusez, reprit-elle d'une voix faible, je n'ai rien pris depuis hier... C'est ça qui m'aura étourdie...
M. Sourdat tressaillit. Pour la première fois, depuis des années, il sentit s'amollir son cœur de vieux garçon. Il songeait que cette frêle fillette avait fait trois lieues pour tirer son camarade des griffes de la justice... Trois lieues en plein soleil, et à jeun encore!... Cela remuairses fibres les plus sensibles. Dans son désarroi, il jetait un regard désespéré sur la table : — La salade.'' les écrevisses?... chère à gens repus... Ma foi! héroïquement, violemment, il attira à lui le plat où se pavanait la truite, en souleva un large filet qu'il déposa dans une assiette devant la charbonnière ahurie, et, la faisant asseoir :
— Mangez! dit-il impérieusement.
On n'eut pas besoin de le lui répéter. Elle mangeait voracement, farouchement. En quelques minutes, l'assiette fut vide et M. Sourdat, héroïque jusqu'au bout, la remplit de nouveau.
Le greffier Touchebœuf écarquillait les yeux. Il ne reconnaissait plus le juge. Il admirait, non sans un sentiment de regret, le robuste appétit de cette charbonnière qui dévorait ce poisson exquis, sans plus de cérémonie que s'il se fût agi d'un hareng saur, et il murmurait en son par-dedans : « C'est pourtant dommage... Une si belle pièce!... »
A ce moment la porte s'ouvrit. Le troisième convive, M. le curé de Saint- Victor, en soutane neuve, le tricorne