NOUVELLE ALLEMANDE
alte, halte, morbleu! halte, halte donc, misérable, ou je te brûle la cervelle! » Telles étaient les paroles qu'un jeune voyageur prononçait d'un côté avec une voix de tonnerre, en les accompagnant de tout ce que la langue allemande fournit de plus énergique; du côté opposé, c'étaient deux petites voix de femmes criant autant qu'elles le pouvaient: a Arrêtez I arrêtez! Eh! mon Dieu I arrêtez donc, postillon I vous allez tout briser! » On aurait facilement distingué l'accent delà colère d'un côté, et celui de la peur de l'autre. Cependant les voix s'approchent; les « Halte! halte! » redoublent de force ; les a Arrêtez ! arrêtez donc ! » continuent sur un ton aussi clair. Tout cela partait de deux voitures courant la nuit à toutes jambes à la rencontre l'une de l'autre sur le mauvais pavé
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de Flussenstat. La nuit était noire, la ville sans lanternes, la rue étroite, les postillons ivres... Et voilà tout à coup qu'au plus fort de la course tout s'arrête avec un fracas épouvantable.., Les voitures se joignent, les roues s'engagent, les trains se brisent, les essieux cassent, les ressorts volent en pièces, et les caisses, prêtes à tomber, n'ont plus de soutien que l'une sur l'autre. Dans cet état de choses, une tête d'homme et une tête de femme, sorties à la fois par l'ouverture des deux glaces voisines, se sont rencontrées, mais, par bonheur, un peu moins rudement que les voitures, et de part et d'autre on en fut à peu près quitte pour un baiser auquel on ne s'attendait pas. «Ah!
grand Dieu! Madame, ne vous aurais-je pas fait de mal? dit le cavalier. — Non, Monsieur; mais vous-même? — Ah! Madame, bien au contraire:
le hasard ne pouvait pas m'offirir une manière plus agréable de vous être présenté. »
Au bruit du choc, aux cris des voyageurs, au piétinement des chevaux, aux jurements des postillons, la bourgeoisie de Flussenstat, étonnée d'entendre autre chose dans la nuit que des ronflements, se réveille avec une idée confuse que la €n du monde pourrait bien être arrivée. . . De tous côtés on bat le briquet, on allume lampes, chandelles, mèches, pipes, etc.; et voilà une troupe de messieurs en casaquins, en chemises, en witshouras, en robes de chambre, qui s'assemblent officieuse-
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ment autour des deux voitures, montant sur les sièges, sur les brancards, sur les marchepieds, au risque de faire tout effondrer, raisonnant entre eux de l'accident, plaignant les pauvres voyageurs, accusant l'es postillons, les chevaux, le chemin, l'obscurité, mais surtout ne concevant pas qu'à pareille heure on puisse être ailleurs qu'entre deux gros lits de plume, suivant l'antique usage de la bonne et flegmatique nation. Cependant M. de Glucksleben, qui a trouvé moyen de s'élancer par l'ouverture de la glace de devant, écarte poliment la foule des curieux en leur montrant qu'il y va de leur sûreté, et qu'ils risquent eux-mêmes, tout légers qu'ils sont, de tomber avec les voitures, que la moindre charge peut entraîner ; puis il essaye, en montant comme il peut par-dessus une pile de chevaux culbutés les uns sur les autres, d'arriver jusqu'à la dame inconnue qu'il vient d'embrasser. Mais ne voilà-t-il pas qu'une odeur de brûlé, bientôt suivie d'une assez grande flamme, le détourne de son projet : c'était la vieille robe de chambre de damas de M. le bourgmestre qui avait pris feu dans la bagarre à la lampe d'un jeune enfant. Quelque empressé que fût M. de Glucksleben d'offrir ses services à la dame, il pensa qu'il était encore plus urgent d'éteindre M. le bourgmestre; et, pendant que les bons compatriotes de cet honnête homme s'y disposaient avec réflexion, et que déjà même quelques-uns commençaient à se
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mettre en mouvement pour aller à une centaine de pas tirer Quelques seaux d'eau au puits de la ville, la flamme montait toujours et gagnait la chemise. M. de Glucksleben, moins compassé dans ses mouvements que tous ces braves gens-là, saisit à tout hasard robe de chambre et chemise, et aux dépens de ses mains il étouffe le feu. Le bon gros bourgmestre, absorbé dans la contemplation de M mo de Blumm, ne s'était d'abord aperçu de rien, et sa modestie s'étonnait que les empressements de M. le comte s'adressassent à lui de préférence à une aussi belle personne; mais une bouffée inattendue de chaleur plus qu'animale ne tarda pas à l'avertir qu'il se passait dans ses environs quelque chose de très-extraordinaire et qui méritait toute son attention. Aussitôt, sans perdre son temps en observations qu'il ne pouvait continuer sans danger, ni en remercîments s qu'il ne pouvait faire avec décence, il se sauve, court vêtu, dans sa maison, pour en revenir peu après dans un costume un peu plus présentable.
Les feux du bourgmestre une fois apaisés, le comte, qui avait déjà si heureusement rencontré le visage de M me de Blumm à une des glaces de la voiture, se présente inopinément à l'autre , et, ce que personne peut-être ne croira, c'est que ce fut avec le même bonheur; mais la destinée le voulait ainsi, « Mille pardons , Monsieur, dit la dame. — C'est à moi, Madame, à vous les de-
mander, et surtout à rendre grâces à ce hasard si aimable qui redouble ses faveurs ; mais, avant tout, Madame, je viens prendre vos ordres : mon valet de chambre a malheureusement pris le devant, et doit m'attendre à quelques postes plus loin, en sorte que vous n'avez ici d'autre serviteur que moi. — Et moi donc, Monsieur, dit la petite Martine, croyez-vous que je n'aiderai pas ma marraine dès que je le pourrai, et avec plus d'amitié encore, puisque je la connais? — Je vous demande pardon pour elle, Monsieur, dit la dame; vous voyez son âge. Mais, à propos, ne vous êtes-vous pas fait mal avec cette ridicule robe de chambre? J'en riais d'abord, mais j'ai ensuite été bien effrayée; et, quoique j'eusse grand besoin de secours, quoique vous m'ayez laissée là pour ce pauvre homme, je n'ai pas pu m'empêcher d'applaudir à un si bon mouvement. — Moi de même , dit Martine, car c'est joli quand on voit un beau monsieur qui vous est encore bon par là-dessus. — Et tout en vous admirant, continue la comtesse, je tremblais que vous* n'en portassiez des marques. — Vous étiez et vous êtes trop bonne, Madame : j'en suis quitte pour une légère brûlure. — Je vous plains. — - Et quand il en coûterait un doigt pour sauver un homme ! — C'est mettre un beau prix à un inconnu... Que feriez-vous donc pour une personne qui vous serait chère? — C'est selon, Madame. Alors je dirais peut-être : « Quand il m'en coûte-
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rait ma personne pour lui sauver un doigt ! — En vérité, je m'admire; il faut que vous m'ayez fait passer votre courage, car nous faisons ici la belle conversation comme dans un salon de Paris. Ce* pendant il n'est que trop aisé de juger, à notre position, que la place n'est pas tenable; mais croyez-vous au moins que. nous finissions par. nous en tirer? — Oui, Madame, à votre honneur, à ce que j'espère, et au mien. — Ah! Monsieur, il ne me fallait pas moins que votre sécurité pour me rassurer. Mais, ajouta-t-elle en parlant français, de peur d'être entendue de l'assistance, nos voitures seront-elles en sûreté si je parviens à sortir de la mienne ê car nous n'avons ici personne pour y veiller ? — Au contraire, dit le comte, vous avez tout le monde... Vous ne savez donc pas que vous êtes entourée de bons Souabes, qui sont la loyauté même, et qu'aucun peuple du monde ne surpasse en probité, s'il y en a qui les égalent. »
Cette réponse ne fut pas sans effet : quelqu'un de l'assemblée qui entendait le français traduisit à un autre les paroles dernières de la dame et du cavalier; elles sont répétées de proche en proche, et voilà aussitôt toutes ces bonnes gens qui entourent affectueusement le comte, flattés de son estime, et qui lui font mille offres de service. Déjà l'on avait apporté des.cordes, des marteaux, des leviers, des tenailles, pour entreprendre de travailler aux deux voitures, lorsqu'on voit une grande porte
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s'ouvrir comme celles du palais du Soleil, et donner soudain passage à des flots de lumière, au milieu desquels on reconnaît M. le bourgmestre, habillé pour cette fois de pied en cap, revêtu de tous les ornements de sa charge, et marchant comme un recteur suivi des quatre facultés, entre quatre valets de ville, armés chacun d'un énorme flambeau qui paraissait destiné à éblouir autant qu'à éclairer. Au reste, à cette petite vanité près, qu'on peut regarder en Allemagne comme une maladie de bourgmestre, on ne tardera pas à voir que celui-ci était le plus galant homme du monde. A son aspect, tout se range. Son premier soin est de venir rendre grâces au comte avec la reconnaissance d'une âme nouvellement sauvée du purgatoire. Le comte, qui ne tirait aucune vanité de cette délivrance, rompait tant qu'il pouvait le fil du discours, que l'autre ne manquait pas de renouer. « Avant tout, monsieur le bourgmestre, disait le comte, aidons du mieux que nous pourrons cette dame et cette demoiselle à sortir de la fâcheuse position où elles sont déjà depuis trois grands quarts d'heure. — Oui, Monsieur, tireznous d'ici 1 lui^criait-on de la voiture. » Mais la chose n'était pas aisée, et le comte lui-même pensait que, pour le moment, le statu quo était ce qui convenait le mieux aux deux voitures, parce que, chacune des caisses n'ayant, comme on l'a vu, que l'autre pour^appui, elles pouvaient tomber en can-
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nelle au premier ébranlement : en sorte que, pour dégager M w de Blumm et Martine, il fallait autant de précautions qu'à une partie d'honchets. Ainsi, avant que de laisser approcher personne, M. le comte commence par retirer soigneusement tous les morceaux de la glace de devant, qui avait été fracassée; puis il se charge de la comtesse. M. le bourgmestre en fait ensuite autant pour Martine, et les voilà toutes deux, à leur grand contentement, hors de prison.
Une fois sortis d'embarras, la dame et le cavalier s'informent de la meilleure auberge. M. le bourgmestre répond avec une sorte de malice que l'endroit n'est rien moins que fréquenté, que les voyageurs y passent comme chat sur braise, que dans les cabarets de Flussenstat on ne peut trouver que des tables et point de lits, et en même temps il riait à gorge déployée de l'embarras des deux étrangers; puis, quand il est à la fin de son gros rire, il les entraîne chez lui, où, tout en se réparant de son incendie, il avait fait préparer un souper et deux bonnes chambres, avec les meilleurs lits qu'il y eût dans la maison ; et le bonhomme, pendant toute la marche, ne se sentait pas de joie de ce que le malheur de monsieur et de madame lui procurait le plaisir et l'honneur de régaler une aussi noble compagnie. De compliments en compliments, on arrive jusqu'à la porte. Une jeune fille charmante les y attendait : c'était celle du maître ;
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elle avait tout ordonné, tout arrangé dans l'intervalle, avec un zèle et une grâce qui ne se trouvent au même point que dans cet excellent pays, où Ton a fait de l'hospitalité non-seulement une vertu, non-seulement un devoir, mais aussi une science. On se met à table. Nos deux étrangers, touchés des bonnes façons de M. le bourgmestre, mangeaient plutôt par politesse que par appétit. On suppose facilement le sujet de la conversation : toutes les nouvelles qui arrivent de la cour (c'està-dire, de celle de M. le bourgmestre) sont plus désastreuses les unes que les autres. « Commençons par faire venir des ouvriers, dit la comtesse, et sachons si le mal pourra être réparé avant midi. -*- Des ouvriers, Madame? dit le comte ; la première question est de savoir s'il y en a près d'ici, et c'est sur quoi M. le bourgmestre peut encore nous éclairer, à moins de frais, ajouta-t-il en riant, qu'il ne le faisait il y a une demi-heure. » Le bon et digne homme ne manque pas de répondre, suivant l'usage de messieurs les municipaux, que l'on trouvera dans sa ville tout ce qu'on peut demander; et puis, suivant l'usage de toutes les bicoques, il se trouve qu'on n'y trouve rien de ce qu'on demande. Ce n'était pas qu'il n'y eût dans la ville un charron qu'on disait excellent, qui avait appris son métier à Bruxelles et à Paris... « Allons, ne perdons pas un moment à le faire éveiller, dit la comtesse ; nous en serons quittes pour un écu de plus. » Il n'y
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avait qu'un petit embarras : c'est que notre homme avait quatre-vingts ans, qu'il était paralytique et qu'il gardait son lit depuis dix-huit mois... « Y a-t-il au moins un maréchal ? dit le comte. — Oh ! parfait, dit le bourgmestre. — Et point paralytique? dit la comtesse. — Non, Madame, car il a été ce matin à cinq lieues d'ici pour la noce de sa sœur, qui se marie dans quatre jours à un maître serrurier. — Allons, prenons notre parti sur le maréchal, dit le comte; mais aurons-nous du moins un sellier? — Oh ! un sellier très-habile ; on est véritablement heureux d'avoir un ouvrier comme celuilà dans un endroit comme celui-ci : aussi est-il fameux dans tout le canton, et si fameux que M°p la baronne de Kalb, qui a ses terres à sept grandes lieues d'ici, l'a envoyé chercher hier, et dans son équipage encore, pour lui arranger une calèche... — Mais comment ferons-nous, monsieur le bourgmestre, dit la comtesse, car je perds courage? — En ce cas-là, Madame, il faut prendre patience. — O Dieu ! patience! — Eh ! Madame, sans cela on n'irait jamais au bout de la vie. Mais ne vous affligez pas, je vais écrire aux deux endroits où sont les ouvriers que je vous ai dit, et à un autre oùlly a un charron, et tout viendra avec le temps. — Et la lettre, au moins, ira-t-eile un peu vite? — Oui, Madame, par l'extra-poste. — Et quand part-elle d'ici, votre extra-poste ? — Toutes les semaines. — Et quand est-elle partie ? — Avant-hier. — Et marche-t-elle
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au moins un peu légèrement ? — Comme toutes les estafettes à pied. — Grand Dieu l à pied ! — Le nôtre était un bon marcheur avant son entorse ; mais cela n'empêche pas, il a bon courage ; il va toujours boitant, et ne veut pas qu'un autre marche à sa place. Qu'importe à nos bourgeois d'avoir des nouvelles vingt-quatre heures plus tôt ou plus tard ? Il y en a plus de mauvaises que de bonnes, et celleslà on les reçoit toujours trop tôt. »
Les voyageurs, consternés, se regardaient sans oser proférer une parole. « Allons, Monsieur et Madame, dit le bourgmestre, je vais parler ici comme à un mari et une femme... » Le comte sourit, la comtesse hausse les épaules... « Est-ce que Monsieur et Madame ne seraient pas mariés ? dit le bourgmestre. — Eh ! ne voyez- vous pas, Monsieur, dit la comtesse, que nous allions à l'opposé l'un de l'autre ? — Ce n'est pas une preuve, répond le bourgmestre avec un gros rire; voilà comme vont, à ce qu'on dit, les ménages de Paris. N'importe ; allons, allons, Monsieur et Madame, encore un petit verre de ce bon steivein, et permettez-moi de vous saluer tous les deux. — - De bon cœur, monsieur le bourgmestre. — Hélas ! ce sera pour moi le vin de l'étrier, dit l'excellent homme , car il faut que je parte tout à l'heure pour une maison de campagne, à trois lieues d'ici, où l'on a besoin de mon ministère, et c'est avec bien du regret que je quitte ma maison quand elle est si
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bien habitée. — Quoi! vous partez, mon cher Monsieur? disent à la fois le voyageur et la voyageuse; et qu'allons-nous devenir? — Je souhaite, dit-il, que cette maison-ci, toute bourgeoise qu'elle est, puisse convenir à Vos Seigneuries ; elles n'y resteront jamais assez longtemps, et si je pouvais les y retrouver... — Nous y retrouver, bon Dieu! s'écrie la comtesse ; mais, Monsieur, dit-elle en se reprenant, vous savez sûrement qu'il n'y a rien de malheureux sur la terre comme une femme arrêtée dans le cours d'un grand voyage... Mes gens sont en avant avec ma berline et mes chevaux, et celui qui m'accompagnait est resté en arrière, en sorte que me voilà seule, réduite à cette enfant que vous voyez pour toute ressource. C'est bien la meilleure enfant du monde ; mais cela n'a que quatorze ans ; cela sort de son village; cela n'a l'idée de rien. -**► Merci, marraine, dit Martine. — Cela ne sait pas plus ce que ça fait que ce que ça dit. — Merci, marraine... — Et je l'ai prise beaucoup plus pour me divertir .que pour me servir. — Merci, marraine : c'est toujours quelque chose... — Ah ! Madame, dit le comte, qui est-ce qui ne briguerait pas l'em* ploi de tous les serviteurs qui vous manquent ? Je vais, si vous le permettez, avoir un petit travail avec M. le bourgmestre ; j'espère en tirer des lumières un peu plus satisfaisantes que celles qu'il nous a données jusqu'ici, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez bientôt hors de toute in*
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quiétude. — - Enfin, Monsieur, ce qui me rassure dans l'embarras que je vous cause, c'est qu'en travaillant pour moi tous travaillez pour vous. — Madame, je l'oubliais. » Le comte passe avec le bourgmestre dans son cabinet ; il y reste environ une heure (que la comtesse trouve bien longue) à prendre de* arrangements pour les ouvriers, pour le logement, pour la dépense ; après quoi il revient auprès de la comtesse, qu'il trouve dans la désolation. Elle ne s'en' cachait pas, la pauvre dame! « Eh ! bon Dieu, Madame, dit le comte, qu'est devenu ce courage que j'étais si fier de vous avoir inspiré ? — Ah ! Monsieur, ce bourgmestre qui s'en va! — Quoi! Madame, vous l'aimez donc beaucoup, ce bourgmestre ? — En vérité, dit-elle en commençant à rire et en continuant toujours à soupirer, je ne sais comment je me passerai de lui. — O l'heureux bourgmestre ! dit le comte ; j'ai envie de lui acheter sa charge. — Vous badinez , mais dans ce moment-ci le plus aimable homme du monde ne vaudrait pas pour moi un bourgmestre. -* Eh bien ! remettez-vous, Madame ; je le quitte, il m'a laissé ses pouvoirs, et c'est comme si vous le voyiez. — Non, parlons sérieusement ; il n'y a rien qui contrarie autant que la plaisanterie quand on a du chagrin. Dites-moi donc s'il y a quelque espérance. *— Oui, Madame, à moins que vous ne vouliez absolument la perdre. — Ah ! je la perdrais bien sans vous ; mais vous avez sûrement un cœur
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compatissant , je l'ai vu : vous ne m'abandonnerez point, n'est-ce pas ? Vous ne partirez point avant moi, n'est-ce pas? Vous ne me laisserez pas à la discrétion de ces gens-ci, n'est-ce pas ? — Non, Madame, non, Madame, encore une fois, non, Madame. — Que d'ennuis, que de peines je vous donne, reprend-elle, et quelle triste rencontre vous avez faite ici ! — Attendez au moins que je m'en plaigne. — Elle a été plus heureuse pour moi, car, sans vous... — Madame, Vous êtes fatiguée, vous êtes agitée, vous toussez, vous souffrez. Permettez que je vous conduise dans votre appartement, pour qu'au moins vous puissiez prendre un peu de repos pendant que j'aurai le plaisir de veiller pour vous. »
« Ahl l'aimable homme! dit Martine en déshabillant sa maîtresse ; comme il est poli ! comme il est obligeant! — Cela est vrai, dit la dame; mais les hommes de bonne compagnie ont tous à peu près le même ton et les mêmes manières. — Oh bien ! tenez, marraine, je ne m'étais jamais avisée d'envier la bonne compagnie (j'aime trop mes pareilles pour cela); mais, ma foi, si l'on y trouve beaucoup de messieurs comme le vôtre... — Comme le mien! comme ça parle! Allons donc, vous êtes folle ! — Mais c'est que ce n'est pas seulement pour vous qu'il est honnête comme cela! — Comment donc ! on dirait que vous avez déjà fait grande connaissance avec lui. — Imaginez que
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M. le bourgmestre... Eh bien! tenez, c'est un brave Homme aussi. — La tournure est un peu différente. — Oui, je dis bien, M. le bourgmestre lui avait fait préparer cette belle chambre qui est ici à côté : voilà la porte. Ah ! dame ! il faut voir comme ça vous est joli, des tasses, des portraits, des images, des cristaux, des bijoux de buis, d'ivoire, enfin toutes sortes de belles choses comme ici ! — Mais voyez quelle bavarde 1 Eh bien! cette chambre, ce bourgmestre, quoi en* core? Finirez-vous? — Oui, Madame, je dis vrai, c'te belle chambre, comme ça, était arrangée pour lui; et moi, pauvre fille, on m'avait donné un pauvre petit endroit, comme il convient. Ce n'est pas que je m'en plaigne, da ; mais il n'a pas eu de cesse que la grande pièce ne soit pour moi, et le petit endroit pour lui. — Petite imbécile, on voit bien qu'il n'y a qu'un mois que je vous ai fait sortir de votre village. En bonne foi, vous prenez cela pour vous? — Eh ! pour qui donc ? — Pour qui? pour qui? Pour moi , petite niaise ! — Pardi ! en voilà bien d'une autre! C'est pour vous qu'il ne veut pas être la nuit auprès de vous? Ma fine, voilà une belle galanterie ! — Et si je vous disais que c'est une délicatesse dont je lui sais très-bon gré, vous m'entendriez encore moins. — Une délicatesse? — Oui, une délicatesse; savez-vous seulement ce que c'est? — Mais, dame ! c'est, t'nez, c'est comme... — Eh bien! comme quoi? — Comme
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queuque chose qui serait... là, bien délicat. — O l'imbécile 1 Je vois que nous ne parlons pas la même langue : ainsi, bonsoir. »
Madame a mal dormi; elle a beaucoup toussé; elle n'a cessé de se plaindre, et ce n'est que vers le point du jour qu'elle a pu s'assoupir, encore d'un sommeil de fièvre, plus fait pour l'accabler que pour la reposer. N'importe, elle est courageuse, elle est pressée, rien ne peut la retenir : il faut qu'elle parte, elle partira. On appelle Martine, on se lève, on envoie savoir si ce monsieur (car on ne sait pas son nom) est éveillé, et s'il veut venir déjeuner avec madame avant que de se remettre tous les deux en route. « En route? dit Martine ; ah ! pardine ! marraine, il y a encore bien du chemin d'ici à la route ; vous avez bien entendu ce que le bourgmestre vous a dit hier. Ainsi... — Ce sont de ces lourdes plaisanteries de ces gens-là. — Oh! marraine, c'était bien vrai, si vrai, que ce monsieur, qui ne dort pas plus la nuit qu'un rossignol, s'est informé des ouvriers qu'il pouvait y avoir comme ça dans le voisinage, et qu'il leux y a envoyé à chacun un chariot dans leur endroit, avec un ordre pour venir ni plus ni moins que si c'était lui le bourgmestre, da. — Quel orgueil ! dit la comtesse. — Ah ! dame ! il sait se faire servir, celui-là. Demandez .plutôt à ce valet de ville qui li sert comme de laquais. — Oh ! je le crois comme si je l'entendais. — Mais c'est qu'il vous dira que
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ce monsieur-là vous a des façons, il faut voir : toujours alerte, j'aime ça; toujours l'argent à la main, j'aime ça; jamais embarrassé, j'aime ça; il yous parle à chacun, autour de ce carrosse, comme si c'était un maître dans la profession, j'aime ça; et, avec cette figure de seigneur, c'est qu'il ne vous en est pas moins homme, da, j'aime ça. — En vérité, dit la dame, que ces éloges-là n'ennuyaient point du tout, il me semble que vous avez toutes les amitiés du monde pour lui... — Dame ! c'est que c'est comme ça, marraine. La petite Katel est comme moi; nous avons entendu tout ça en allant et venant dans la maison ; et pis, estce que je ne l'ai pas vu lui-même de c'te fenêtre qui donne sur la cour? Et t'nez, je parie aussi que vous y avez un peu regardé. — Moi ? — Eh pardi! marraine, c'est bien naturel; est-ce que vous n'avez pas vu cet homme qui travaillait avec les autres, et qui leux y montrait leur travail? — C'est vrai. — Et que vous lui avez crié, de votre petite voix toute douce : « Oh ! monsieur le maître, « faites-les bien travailler, et vous serez tous « contents. » Vous ne saviez pas à qui c'était que vous parliez. — Eh! comment veux-tu que je le sache? — Je le savais bien, moi, car je le voyais de côté; eh bien! t'nez, c'était lui. — Boni — Oh ! ni pus ni moins que lui, car il nous a regardées en riant, la demoiselle et moi, et puis il a mis son doigt sur la bouche pour nous faire signe. —
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C'est réellement un bien galant homme. — Mais c'est que sans lui les deux voitures seraient tout de leur long par terre : il fallait plutôt les porter que les tirer, da; et puis il y a une roue cassée à la nôtre aussi bien qu'à la sienne : qu'est-ce qu'il a fait? il vous a pris mesure d'un côté, mesure de l'autre; c'est tout de même, quoi! et quand il a vu ça, il vous a fait prendre sa bonne roue, et il l'a fait mettre à la place de notre mauvaise, quoi ! Aussi j'entendais les ouvriers qui riaient et qui disaient en arrière de lui : « Si ce seigneur-là fait « toujours des trocs comme ça, il ne sera pas longce temps riche. » — En vérité, cela me touche, dit la dame; ce ne sont pas là les manières de tout le monde. — C'est un homme comme ça qui vous faudrait, ma marraine. Oh ! que j'aurais de plaisir à l'appeler mon parrain! — Dépêchez-vous; allons, point de folie, et dépêchez-vous, afin d'aller tout de suite prier ce monsieur à déjeuner; et, puisque vous l'aimez tant, je le prierai de permettre que vous déjeuniez avec nous ; aussi bien je suis si souffrante qu'il aurait en moi une bien triste compagnie. Mais point d'extravagances, entendez-vous? — Oh! non, marraine; je ferai plutôt un point d'aiguille à ma bouche. — Quand nous sommes seules, vous savez que je ne me fâche de rien, et que vous avez votre franc parler depuis que ma perruche est envolée... Mais ne voilà-fc-il pas que vous vous envolez aussi? — Dame! Ma-
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dame, c'est que je vais chercher notre monsieur. — Notre monsieur? belle expression! — Mais t'nez, je l'aperçois par la vitre. Monsieur ! Monsieur!... Ah! il m'a entendue : vous allez voir votre ouvrier. »
La comtesse s'avance avec l'air abattu. « Monsieur, dit-elle, j'ai de la peine à parler... — Ah! Madame, je ne l'entends que trop. — Et quand cela ne serait pas, reprend-elle, je ne saurais où trouver des paroles pour vous exprimer toute ma reconnaissance. — Madame, je n'ai fait que mon devoir; encore si la circonstance était un peu moins contrariante ! — Je vous dois de pouvoir la supporter; et, en vérité, sans vous... — Ah! oui, Monsieur, interrompt Martine, ma maîtresse resterait veuve, car elle allait pour se marier. » Le comte sourit. « Qui est-ce qui vous a prié de parler, Mademoiselle? — Je vous demande pardon, ma marraine, dit la pauvre petite toute honteuse, mais on m'a toujours dit que toutes les fois qu'on se mariait il n'y avait point de mal... — Madame, je conçois combien vous devez être impatiente, et cependant je répondrais qu'il y a quelqu'un plus impatient que vous. — Il faut vous être obligé de ce que vous dites, même au hasard; mais parlons de nos voitures. — Madame, j'y ai fait travailler, j'y ai travaillé moi-même depuis le point du jour. Le plus embarrassant, c'était cette roue brisée; heureusement on en a trouvé une qui lui ressemble
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comme une sœur, et qui a pris la place. — Oui, Monsieur, je le sais, et je dois vous -en avoir autant d'obligation qu'à un estropié qui donnerait sa bonne jambe ; mais les choses ne peuvent pas rester comme cela. — Il le faut bien, Madame, sans quoi ce seraient les deux voitures qui resteraient. — Ah Dieu ! Monsieur, cela fait frémir. — J'aurais voulu, dit le comte, pouvoir en faire autant pour les glaces, mais on ne pourra les remplacer que dans la première grande ville. — Eh bien! d'ici là, répond-elle, les stores en serviront; tout sera bon, pourvu que je parte et que j'arrive. — Quoi!
Madame, c'est comme cela que vous traitez votre rhume? — Oh! je ne suis pas délicate. — Vous savez peut-être aussi qu'il vous manque un ressort, et que les ouvriers du lieu ne sont pas en état de le reforger. — Est-ce qu'on ne saurait s'en passer? — On pourrait, à toute force, mettre la voiture en état de gagner le premier gîte. — Monsieur, vous êtes si bon, tâchez que cela puisse être arrangé, bien ou mal, n'importe. Mais dites-moi au vrai : combien cela durera-t-il? — Madame, j'ai peur de le dire. — Encore? — Madame, on parle de trois jours. — Ah Ciel! trois jours, et trois jours ici! — Trois jours! dit Martine en sautant; oh! les trois bonnes journées que nous allons passer... » La comtesse la regarde d'un air sévère. « Je désirerais pour vous, Madame, reprit le comte, que vous pussiez prendre la chose aussi gaiement que made-
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moiselle Martine. — Voyez, dit la petite, il sait déjà mon nom, et je ne sais pas le sien (encore un regard imposant de la comtesse). — Du moins, continua le comte, si vous pouviez vous armer d'un peu de patience. — De la patience, Monsieur, répondit la comtesse en souriant, qui vous a dit que j'en manquais? — Madame, c'est à vous que j'en appelle. — Eh bien! je ne sais pas si vous vous en apercevez, mais il me semble, à moi, que j'ai déjà fait de grands progrès dans cette vertu-là depuis hier; et vous devinerez facilement à qui j'en ai l'obligation. — ; Je serais trop flatté que mon exemple y fût pour quelque chose, mais je puis vous assurer que j'en aurais donné de moins édifiants à toute autre qu'à madame la comtesse de Blumm. — Ah ! je ne croyais pas être connue. — C'est une première obligation que j'ai à mademoiselle Martine. — Ah! Mademoiselle, dit la comtesse, je vous reconnais là. — Mais, Madame, aussi comment voulez-vous que je ne réponde pas, moi pauvre fille, à monsieur le comte? n'est-ce pas lui qui m'a parlé le premier, là? Monsieur, dites vousmême; et qui m'avez pris les deux mains, et qui m'avez demandé, avec un air que je vois encore : « Ma jolie petite demoiselle, » ah! oui, c'est bien comme ça que vous avez dit, « comment est-ce « que vous appelez la charmante dame à qui je viens « de donner la main ?» Et moi j'ai dit : « Monsieur, « je l'appelle ma marraine. » Vous n'avez pas en-
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core été content, là, ai- je tort? et vous avez encore demandé 'comment qu'on l'appelle dans le monde; ça n'est-il pas vrai? — Oui, Mademoiselle, dit le comte, à quelques petites fautes de grammaire près. — Oh non 1 vous n'avez pas parlé de ma grand'mère, mais bien de ma marraine.
Quand vous disiez : « Quelle taille 1 quelle no- « blesse ! quelle démarche ! quelle physionomie ! et « ces jolis pieds, et ces belles mains, et ces superbes « tresses ! » et bien d'autres choses encore. Et puis il a dit avec chagrin : Ah! «... — Voulez-vous bien finir vos folies, Martine? Monsieur n'a jamais eu le temps de prendre garde à tout cela; vous faites parler monsieur. — Non , Madame , dit le comte, c'est tout cela qui m'a fait parler. — Mais à propos, dit la dame pour changer de conversation, cette jolie petite personne qui a eu tant de soin de nous hier, où est-elle? est-ce qu'elle ne déjeunera pas avec nous? — Non, Madame, dit le comte, elle m'a confié ce matin... — Ah! déjà des confidences... — Que, pour vous laisser plus de place dans cette maison-ci, elle allait loger avec sa mère au château voisin, dont son père a la surintendance. — Les bonnes et braves gens ! dit M me de Blumm; on ne trouve ces manières-là nulle part ailleurs. Mais au moins cet honnête M. le bourgmestre qui nous a marqué tant d'empressement, ce digne homme, est-ce que nous ne le verrons pas ? — Hélas ! il est parti dès la
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pointe du jour. — Il faut donc parler à sa femme.
— Elle est malade ; mais il a sa fille que nous pouvons faire venir. — Pour nous amuser apparemment, car une fille de seize ans me parait devoir être assez novice dans les fonctions de bourgmestre? Enfin, qu'a-t-il laissé à sa place? ne m'avez-vous pas dit que c'était vous? — Oui, Madame, il m'a revêtu de toute sa dignité aux yeux de ses subordonnés; j'ai ses pouvoirs, j'espère n'en point abuser, mais au moins je remplirai ses dernières volontés en donnant tous mes soins à votre amusement (ce sont ses termes) et à votre prompt départ; j'avouerai pourtant que, si j'étais plus sûr du premier, vous me verriez moins de zèle pour le second. — Monsieur, dit la comtesse, de la part de tout autre que vous, ce ne seraient là que des politesses auxquelles les hommes ne nous ont que trop accoutumées, au lieu que de la vôtre elles ont un prix que je sais bien sentir. Il n'en faut pas moins que vous et moi nous partions. — Je ne le sais que trop, Madame ; cependant la nécessité... — Oh! la nécessité, pour moi, c'est de partir ; et ma peine, c'est de ne vous avoir eu que pour compagnon de malheur, au lieu de vous avoir à présent pour compagnon de voyage. Enfin, puisque la fatalité nous lance tous les deux, je pars. — Quoi! Madame, dans l'état où vous êtes! — Ma vraie maladie, c'est ce maudit retard.
— N'attendez point que je le maudisse avec vous,
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quand vous-même vous devriez le bénir de ce qu'il vous donne au moins quelques instants de répit : car, après la révolution terrible que vous avez dû éprouver, vouloir poursuivre obstinément votre route avec un mal de tête, un rhume, une fièvre, il faut être votre propre ennemie. — Encore une fois, monsieur le comte, tout cela est flatteur, mais, morte ou vive, il faut que je parte : à quoi bon rester ici ? je ne m'en porterai pas mieux. Ne peut-on pas se plaindre, tousser, trembler, dans sa voiture aussi bien qu'ailleurs. La place où l'on souffre n'est jamais bonne; au contraire, en m'arrêtant ici j'aurai un mal de plus, et pour moi le pire de tous, l'impatience. — Madame, je l'éprouve pour vous. — Pour vous aussi sans doute ? — Pas tout à fait si vivement. — Mais enfin nous sommes ici contrariés, arrêtés, et comme en captivité tous les deux : ainsi notre position est la même. — w Ah ! Madame, avec cette différence que vous êtes avec moi, au lieu que moi je suis avec vous. »
La journée se passa un peu plus tranquillement, grâce à la conversation du comte, à ses attentions, à ses prévenances et aux naïvetés de Martine , si bien que la dame s'étonnait elle-même d'avoir su prendre autant sur elle. « Vous en avez tout l'honneur, disait-elle au comte, et c'est à vous que je dois d'avoir pu supporter si patiemment mon impatience. » Cependant l'enrouement, l'oppression, le malaise, dont elle se croyait débarrassée, n'ont
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pas laissé de revenir vers le soir ; le comte s'en est aperçu plus tôt même que la malade, et, avec un intérêt qui la flattait plus que la maladie ne pouvait l'inquiéter : « Permettez-vous, lui dit-il , que j'entreprenne votre guérison après celle de votre voiture ? — Effectivement, dit-elle, j'ai bien trouvé «n vous un charron , pourquoi n'y trouverais-je pas un médecin ? — Cela étant, permettez-moi de vous offrir d'une espèce de thé dont j'ai toujours un paquet avec moi. Il est dans une cassette que mademoiselle Martine trouvera facilement dans ma chambre; je n'en ai vu que de bons effets. » Martine apporte la cassette, le comte en tire les simples en question, puis, après avoir montré à Martine la manière de les infuser, et dit à la comtesse comme elle doit les prendre , il se retire. « Oh ! ma fine, le drôle de médecin ! dit Martine ; ça vous ressemble plutôt à un jeune marié qu'à un docteur; ça ne vous a que vingt-cinq ans tout au plus, ça ne vous porte ni canne ni perruque, ça vous marche comme un oiseau, ça vous rit, ça vous amuse, ça vous jase de tout, ça ne vous ignore de rien , et ça voudrait faire ni plus ni moins que si c'était un docteur. — Courage ! Martine; donnez-vous-en bien pendant qu'il n'y a personne. — Tenez, ma bonne marraine, n'allez pas prendre ce qu'il vous a donné, car je parie que ce n'est pas de la drogue, et que ça ne vous a seulement pas un goût de médecine. — Quel malheur! dit la
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comtesse en riant; mais, au fait, mon enfant, qu'estce que tu diras si son thé me fait du bien , et je sens d'avance qu'il m'en fera ? — Tenez, voyezvous ça ! dit la petite en toute simplicité; rien que l'odeur, rien que la pensée ! Ce que c'est qu'un habile homme ! Ces messieurs-là, c'est, sans comparaison, comme des sorciers. »
Cependant le thé se fait, il est versé, il est bu : on le trouve excellent, et à peine la seconde tasse est-elle prise que la comtesse est endormie, et ses maux , et tous ses chagrins , et toutes ses impatiences avec elle. Enfin, au bout de dix heures du sommeil le plus tranquille, Martine est appelée pour le lever de sa maîtresse. On lui demande, comme à l'ordinaire, des nouvelles du travail. « Oh ! marraine, il avance, il avance, que c'est un plaisir! — C'est peut-être tant pis : je crains tout ce qui va si vite. — Les ouvriers sont là , dit la petite; entendez-vous comme ils tapent? — J'ai peur aussi qu'ils ne tapent trop fort, puisque taper y a , et qu'ils ne brisent le reste. — Mais, dame ! aussi , marraine , c'est que ce n'est qu'en tapant qu'on avance; et puis M. le comte est avec eux, qui les réveille, da, comme il vous a endormie cette nuit : car il ne leux y plaint pas les schnaps. On dirait qu'il est quasiment aussi pressé que vous l'étiez hier : car, qui vous aurait écoutée, vous seriez plutôt partie à pied, quoi! que de rester. — C'est .que la fièvre donne de ces impa-
tiences-là; mais je me sens plus calme aujourd'hui: le thé de ce bon comte m'a fait tous les biens du monde. Si je ne l'avais pas rencontré , grand Dieu! qu'est-ce que je serais devenue? — Ma fine! c'est comme s'il avait mis du bonheur à la place de notre malheur. Mais , marraine , est-ce qu'ils sont donc tous comme ça, les comtes? — Allons, point de niaiseries, petite béte ; descendez, dites-lui que je crains qu'il ne se fatigue ou qu'il ne s'incommode en restant toujours au grand air, et que je suis très-pressée de le remercier de ma guérison. Vous ressouviendrez-vous bien de cela? — Ah ! pardi, si je m'en souviendrai! Mais, t'nez, c'est ni plus ni moins que s'il vous avait entendue , car le v'ià lui-même. — Ah ! Monsieur, dit la comtesse, il faut avec vous passer sa vie en remercîments. — Souffrez plutôt que ce soit moi, Madame, qui vous remercie. — Et de quoi ? — De vous bien porter. C'est assurément un grand honneur que vous voulez bien faire à votre médecin , et auquel il est plus sensible qu'il ne pourrait vous le dire. — Je sens qu'avec votre thé je puis défier tous les maux. — Eh bien ! Madame, la boîte est là, permettez qu'on la place dans votre voiture. — Non, s'il vous plaît. Et si vous alliez en avoir besoin dans la route et que je vous en eusse privé ! cette idée-là seule lui ferait perdre auprès de moi toute sa vertu. — Non, dit le comte, il vous a fait du bien, je le tiens quitte du reste; permettez- moi
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seulement de renvoyer chez moi un très-aimable compagnon de voyage, mais dont je doute que vous puissiez tirer grand parti. — Comment cela ? — Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue. — De qui parlez-vous? dit la comtesse. — De Virgile, dit le comte en montrant un petit elzévir qui se trouvait dans la cassette : j'en ai été charmé jusqu'à présent; mais j'ai peur, après ceci, ajouta-t-il avec un regard qui expliquait parfaitement sa pensée, qu'il ne me trouve beaucoup moins d'attention. — Marraine, dit Martine en les interrompant, voilà les ouvriers qui disent qu'ils ont fini, et qui viennent vous demander pour boire. — Mais l'ouvrage est-il vraiment fini? ré* pond la comtesse; est- il bien fait? puis-je partir en sûreté ? Qu'en pensez-vous, monsieur le comte ? et puis le ressort en question est-il remplacé ? — Non, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire qu'il ne pourrait l'être que demain ou après. Cependant, pour obéir à votre impatience, on y a suppléé, du mieux qu'on a pu, avec une forte pièce de bois que nous avons adaptée à la soupente, et qui soutiendra la voiture de reste, mais qui la rendra un peu plus rude. — Plus rude, Monsieur! ah! voilà précisément tout ce que je crains : ainsi, attendons le ressort. — Je n'osais vous le proposer, dit le comte , de peur de vous paraître un conseiller intéressé. — D'ailleurs, ajouta-t-elle, j'avais la fièvre hier; et, malgré toute la science de mon Esculape,
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elle pourrait revenir demain. — Madame, il le craint lui-même , et, s'il avait quelque autorité sur vous, il ne vous permettrait certainement pas de rien brusquer. — D'un autre côté , ce qui me presse encore de partir, c'est que je vous arrête. — Rassurez-vous, Madame : il y a telle personne qui pourrait m'arrêter toute la vie. — Aussi bien j'ai un jugement un peu hasardé à vous faire expier.
— Hasardé? reprend-il, et à propos de quoi? — A propos de ce compagnon de voyage, dit-elle en montrant le Virgile , dont vous croyez que je ne pourrais tirer aucun parti. — Ah ! Madame , pardonnez si , au. premier coup d'œil, je vous avais prise pour une femme. — Qu'entendez -vous par là , s'il vous plaît ? — Oui , pour une personne charmante, mais auprès de qui mon ami perdrait son latin. — Voulez-vous, puisque vous me condamnez à garder la chambre , que nous prenions votre ami en tiers, et que nous en lisions quelque chose ensemble ? »
Là-dessus elle ouvre le Virgile au hasard , et tombe précisément sur le quatrième livre de l'Enéide. « Ah ! dit-elle, c'est ici que les femmes apprennent à se défier des hommes. — Effectivement, dit le comte, nous devons tous rougir pour Énée ; mais tout le monde n'a pas de si grandes affaires,, ou du moins il faut espérer que les dieux ne se mêlent point des affaires dé tout le monde.
— Vous êtes étonné de ma science ; mais sachez
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que ce qui m'a fait apprendre le latin, c'est que je ne pouvais pas supporter de lire Virgile en français. Quelle honte pour la France que le plus parfait des poètes n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs! — En effet, dit le comte, il a toujours été en mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfontaines. — Inclusivement, ajoute la comtesse : comment voulez-vous qu'un pédant comprenne un poète ? — Eh bien ! soyez contente, il lui naît un vengeur comme pour sa Didon ; et tel que vous me voyez. . . — Comment ! serait-ce vous qui vous chargeriez de l'entreprise? — Hélas ! tant de gloire ne m'appartient point ; mais je m'en repose sur un bon camarade de classe que j'avais au collège de la Marche, à Paris, l'année d'avant Mahon, un petit Auvergnat qui , à quinze ans , est devenu amoureux de la poésie de Virgile. — Un amoureux de quinze ans! c'est un peu jeune pour les Muses. — Jusqu'à présent c'est le plus favorisé. Déjà tout le pays latin le voyait d'un œil d'envie; on aurait dit que Virgile luimême l'avait déclaré son héritier. — Alors il sera bien riche. — Ce qui le prouverait, c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers de l'un comme de l'autre , sur le sujet le plus indifférent en apparence, sans être étonné de l'émotion qu'on éprouve. — Il faut . donc que votre petit Virgile en herbe soit né aussi tendre que spirituel, aussi bon que fin. — Eh bien ! quand il aurait été au
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couvent avec vous , au lieu d'être au collège avec moi, vous ne le définiriez pas mieux. — Il faut convenir, dit la comtesse , que l'esprit et la sensibilité sont deux beaux présents du Ciel ; sans cela, point de poètes. — S'il fallait opter, dit le comte, lequel choisiriez-vous ? — Il suffirait d'avoir de l'esprit, dit la comtesse, pour ne pas préférer l'esprit : l'autre me parait d'une nature bien supérieure; et ne trouvez- vous pas, comme moi, que le sentiment est comme l'âme de la pensée ? »
Après la découverte intéressante qui vient d'être faite des deux côtés, qu'un homme du grand monde et une très-belle dame peuvent quelquefois être dispensés d'ignorance, on commence à se regarder avec d'autres yeux : ce n'est pas que ces yeux-là ne fussent déjà suffisamment prévenus ; mais toute prévention triomphe quand elle se voit justifiée, et redouble quand elle triomphe. La connaissance devient donc, je ne dis pas de jour en jour, mais d'heure en heure, plus intime; et, quoiqu'on n'en fasse pas tout à fait autant pour l'amour du latin que pour l'amour du grec, chacun remercie en secret Virgile du service qu'il rend à tous les deux. Cependant l'heure de la retraite arrive; et notre belle enrhumée, après avoir pris son thé, congédie son répétiteur, et se couche à peu près résignée à tout ce qui pourra l'empêcher de se remettre en marche le lendemain.
« Marraine, dit Martine en réveillant sa mai-
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tresse vers neuf heures du matin, venez voir notre voiture par la fenêtre : comme ça vous est bien raccommodé 1 le ressort est arrivé, il n'y paraît plus. Et not' bon monsieur qui vous est toujours là! — Quoi! depuis la pointe du jour! — Ah!
dame ! on voit comme il vous aime, celui-là, et comme il a bien envie que vous partiez, et bien vite encore : car il vous a fait graisser les quatre roues pour que ça vous roule mieux. — Taisezvous, petite imbécile, dit la dame avec impatience, et allez l'avertir. » Il arrive et rend compte de son travail ; on le remercie avec moins de vivacité, moins de franchise que la veille, et d'un ton un peu plus dolent, « Vous porteriez-vous moins bien ? dit le comte. — Je ne sais, mais le ciel se couvre, l'air est refroidi ; je suis si sensible aux changements de temps !,.. et, après être restée, c'omme j'ai fait, trois ou quatre jours sans sortir, je ne sais pas si je ferais bien de me hasarder. Vous riez, vous me trouvez sûrement bien timide? — Vous ne le serez jamais autant qu'on le serait pour vous, reprend le comte; peut-être même auprès de vous, ajouta-t-il en baissant la voix. — Et puis, continue la dame, comme si elle n'y avait pas pris garde, ces glaces cassées, qui vont m'exposer à tous les vents, enrhumée comme je Tétais encore hier, toujours, dit-elle avec une petite toux qui venait, je crois, du cœur. — Oh ! pour ça, dit Martine, les glaces ont été raccommodées avec du papier, si vrai que
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c'est M lle Katel qui les a collées elle-même comme des images. — Ce sera de joli ouvrage ! dit M me de Blumm en haussant les épaules. — Eh pardi ! marraine, puisque c'était ni plus ni moins que monsieur le comte qui lui montrait à le faire. — Je ne sais pourquoi elle m'ennuie, cette petite personne. — Ah! marraine, elle est pourtant bien gentille ! et puis si vous aviez vu comme elle vous travaillait de bon cœur, comme elle vous regardait toujours monsieur le comte, pour bien examiner s'il était content ; comme elle lui demandait souvent, avec sa petite voix toute douce : « Fais-je-t'y « bien ?» et puis comme elle se dépêchait pour que vous puissiez partir tout de suite ! — Elle est donc bien pressée ? Mais elle me donnera au moins encore un jour, car je sens que j'en ai besoin ; et puis des glaces rapetassées avec du papier, cela ne tiendra pas, et moi, les vents coulis sont ma mort. — Comment donc que nous allons faire, dit Martine, pour arriver à la noce ? — Encore de vos niaiseries, Mademoiselle? Monsieur le comte, je rougis d'être si peureuse et si importune ; mais vous encouragez toutes mes faiblesses en vous y prêtant. — Commandez, Madame, vos ordres n'ont pas besoin de préambules. — Serait-il donc impossible de me faire venir trois bonnes glaces qui me garantissent parfaitement? Cela doit se trouver dans quelque ville à portée, et vous qui avez déjà tant de connaissances dans le pays... » Le comte, au lieu de
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répondre, va prendre les mesures des glaces à remplacer; il expédie, l'instant d'après, le petit chariot qui doit les rapporter, et revient presque aussitôt ayant à peine laissé à la comtesse le temps de bien gronder Martine.
Voilà donc encore un jour, dirons-nous, de perdu ou de gagné : qu'en fera-t-on ? On reprend Virgile, toujours plus ravissant à relire qu'à lire ; on suit Ênée et Didon dans leurs amours, si brûlants d'un côté, si froids de l'autre ; on les suit même à la chasse, même dans la grotte fatale... Mais on voit ensuite arriver Mercure ; et, quoique pour des amants il ne soit pas d'ordinaire un trouble-fête, le livre tombe des mains de la comtesse, a En voilà donc assez pour aujourd'hui, dit le comte; ainsi laissons là Virgile. — Point, lui dit la comtesse, mais son héros. Je ne saurais supporter l'idée d'une femme aussi malheureuse et aussi aimable, et encore moins celle d'un amant aussi aimé, aussi froid, aussi ingrat; je ne sais, mais cela me donne le frisson. »
Le comte- prenait de tout ce qu'il entendait ce qui lui en revenait, et, devenu de moment en moment plus confiant : « Si vous vouliez d'autres livres, dit-il, il y a ici près une grande bibliothèque dont le bourgmestre ma laissé la disposition ; mais, par malheur, le jour commence à baisser, en sorte que nous ne pourrions en profiter que demain, et demain, dit-il d'un ton léger.. . — Eh bien ! demain, répond la comtesse, pourquoi pas? — Oui, mais si
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les glaces arrivaient dans la nuit ? — Ah ! si elles arrivaient, il faudrait partir. — Vous en brûlez d'envie, disait-il avec un regard qui semblait demander si cela était bien vrai. — Le voyez-vous sur mon visage ? répond-elle en souriant. — Au moins je tâche de ne pas l'y voir. Ah! si... Je n'en vais pas moins donner un coup d'œil à nos travaux, pour que tout soit prêt comme vous le désirez, et qu'il n'y ait plus, s'il est possible, que votre volonté qui vous arrête; et alors je vous proposerais... — Quoi? de partir peut-être. Y pensez-vous? dans l'état où je suis ! — C'est bien votre médecin qui vous conseillerait une pareille imprudence ! non, mais, pour essayer vos forces... — Eh bien? — Nous tenterions une petite partie de promenade, d'autant plus que tous les gens et tous les chevaux du château sont à mes ordres. — Voilà qui serait bien fait pour me tenter, mais. . . — Mais vous êtes si pressée, n'est-ce pas ? — Encore le même refrain ! on dirait que vous le désirez. — Allons, je vais dire à la petite bourgmestre... — Cette petite demoiselle-là me donne le cauchemar. — Je lui dirai donc que, si vous n'êtes point partie demain matin, on vienne vous prendre en calèche... Mais, bon! vous êtes si pressée ! » répète-t-il encore d'un ton plus gai, pour ne pas dire plus leste, et avec l'air de chercher, ou plutôt avec l'espoir de trouver dans les yeux de la comtesse une réponse favorable. Néanmoins, à cette seconde réponse, elle parut ou
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crut devoir paraître un tant soit peu plus sérieuse. Le comte, aussi attentif aux plus imperceptibles variations de cette charmante physionomie qu'il aurait pu l'être à chaque ligne du livre de sa destinée, eut peur d'avoir poussé la plaisanterie un peu loin : il pensait que la dame devait avoir trouvé dans son air, dans son ton, dans ses manières, je ne sais quoi d'avantageux, de sûr de son fait, que les dames les mieux disposées ne pardonnent que bien difficilement : il en est comme d'un vaisseau qu'on risque de submerger par le vent le plus favorable en déployant trop de voiles. Voilà donc ce pauvre comte occupé, sans qu'il y paraisse, à repasser dans sa mémoire jusqu'au moindre mot, au moindre signe, à la moindre mine qui aurait pu scandaliser la bonne comtesse. Il se la représente aussi sévère qu'il Ta vue facile jusque-là ; il se fait des monstres de tout, il craint tout : car il n'y a pas de conscience plus timorée que celle d'une passion naissante, et l'amour vit de scrupules, en attendant mieux. Enfin, que faire ? Continuer sur le même ton serait trop hasarder ; changer de ton serait s'accuser ; entrer en explication serait une gaucherie, et il n'y a rien de pis : l'Amour gauche est un sot enfant. Le comte jugea donc que le meilleur parti était d'avoir l'air de ne s'être aperçu de rien, de prendre bien respectueusement congé de la dame, et d'aller comme à l'accoutumée veiller au travail de la voiture.
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La comtesse, de son côté, ne laissait pas que d'avoir ses petits remords dés airs légers de M. de Glucksleben; elle sentait bien au fond du cœur qu'elle les lui pardonnait, mais elle ne savait pas trop si elle devait se les pardonner elle-même. Le comte avait pris des manières un peu plus gaies, un ton un peu plus confiant sans doute ; mais de temps en temps un doux sourire, un doux regard, une douce parole, ne l'y avaient-ils point autorisé? n'a-t-il pas vu clairement qu'il pouvait se le permettre, et ne doit-on pas même lui savoir gré des limites qu'il n'a point dépassées? Cependant le comte aura pu la croire coquette; mais elle sent bien qu'elle ne l'est pas, car la coquetterie n'est pas tendre. La coquetterie, avec l'air de se laisser aller, sait très-bien se maîtriser elle-même; et voilà ce que notre chère comtesse ne sait pas, du moins aussi bien qu'elle le voudrait. Mais que pensera le comte de ce changement de ton, de cette froideur affectée à la fin de la conversation ?... n'est-ce pas de quoi le refroidir par la suite ?... et quelle triste récompense de tant d'empressements, de tant de soins! D'ailleurs, pourquoi vouloir donner tant d'importance à ce qui n'en peut avoir aucune ? c'est vraiment là de la pruderie. Ah ! si le comte pouvait lire dans son âme , il verrait combien on est loin d'être une prude.
Voilà comme l'excellente personne se querellait en quelque sorte elle-même, et s'accusait pour
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excuser. Pendant qu'elle est ainsi livrée à toutes les oscillations d'un esprit hors de son assiette, la bonne et joyeuse Martine rentre en sautant, en riant, comme à son ordinaire, et la comtesse, qui ne savait sur qui passer son humeur, s'en prend à la pauvre fille... « En vérité, Mademoiselle... — Tiens 1 moi, une demoiselle à c'te heure ! — Non, je ne ris pas; vous êtes si folle, si indiscrète, que j'en rougis toujours. — Mais d'où donc ça vient ça, ma bonne marraine ? car je m'en suis déjà bien aperçue, surtout quanp! M. le comte est là; et même, à présent que je l'ai nommé, v'ià encore madame qui rougit : comme si ce n'était pas un beau monsieur, et bien honnête encore, et bien aimable encore, et qui aime bien ma maîtresse encore ! — Quand je dis que je rougis, c'est pour vous, Mademoiselle. — Oh ! que non, Madame, c'est ben pour lui : car vHà qui vient de plus fort en plus fort. — La petite sotte ! vous répétez devant lui tous les propos en l'air qu'il a pu tenir en arrière de moi ; vous arrangez tout cela à votre manière ; vous lui prêtez votre langage, et Dieu sait encore s'il y a un mot de vrai dans tout ce que vous dites! — Ah! Madame, que je sois une menteuse si je mens! Moi, mentir! et à ma marraine encore! il n'y a pas un vilain péché que je n'aimerais mieux faire que celui-là. — Heureusement, dit la comtesse en haussant les épaules, que c'est à moi qu'elle parle. — Ah! si vous saviez! —
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Quoi ? — Mais il ne faut pas le dire. — A la bonne heure. — J'ai été ce matin dans la chambre de M. le comte. — Comment dans sa chambre 1 fi donc ! fi, Mademoiselle ! comme vous avez été élevée I — Oh ! Madame, il n'y était pas. — C'est presque encore plus mal. — Effectivement, j'aurais mieux aimé qu'il y soit; mais j'ai trouvé du moins une belle feuille de papier qu'il avait commencé d'écrire avant de monter à cheval : car c't hommelà il sait tout; il vous écrit comme un maître d'école ; t'nez, regardez plutôt. — Fi donc ! encore une fois, c'est très-vilain ce que vous avez fait là ; je ne ris pas, Mademoiselle, entendez-vous ? c'est une mauvaise action ; regarder clans les papiers de quelqu'un, les détourner, les lire !... — Oh! pour ce qui est de ça, Madame, soyez bien sûre que je n'ai rien lu, puisque je ne sais lire que dans le moulé. — N'importe, l'action est toujours mauvaise. Allez bien vite reporter cela où vous l'avez pris, et prenez bien garde seulement qu'on ne vous voie en y entrant : voilà qui vous montre ce que c'est qu'une mauvaise action, puisqu'il faut se cacher même pour la réparer. Mais non, continua-t-elle après un moment de réflexion, vous feriez encore quelque étourderie; laissez plutôt cela ici, et allez bien regarder partout pour voir si vous pouvez remettre le papier sans qu'on le voie; allez, et regardez bien. Fi ! que je serais honteuse ! » Des esprits malins pourraient soupçonner que la
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morale de notre aimable prêcheuse sur le chapitre de la curiosité était particulièrement destinée à l'usage de sa femme de chambre : car, dès que Martine a eu le dos tourné, on a fermé le verrou, de crainte sans doute que le comte n'entrât inopinément ; et la chère dame aura eu d'autant plus de mérite à ne pas lire la lettre qu'elle s'en sera procuré tout le loisir. Quoi qu'il en soit, la voici :
« Ce mercredi...
« Ma lettre de dimanche dernier vous a instruit, mon bon père, assez en détail de mon accident, de ma rencontre avec cette aimable voyageuse, de nos embarras communs, de sa désolation, du petit épisode comique de ce bon bourgmestre, etc. Je croyais d'abord que j'en serais quitte, avec ma jolie compagne de malheur, pour quelques politesses à lui faire, quelques galanteries à lui dire , quelques petits services à lui rendre ; mais il faut que j'ouvre ici mon âme à mon bon père, au tendre confident de mes plus secrètes pensées : je commence à craindre que l'accident n'ait des suites, et surtout à m'attrister de ce qu'il n'en aurait que pour moi. Vous m'avez souvent reproché un flegme, une indifférence avec les femmes, qui, dites-vous, ne conviennent pas mieux à mon âge que l'amour ne conviendrait au vôtre. Ah ! mon père , que vous me trouveriez changé ! mais aussi que vous seriez
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peu surpris en voyant l'auteur du prodige ! Imaginez donc, non pas ce que vous avez jamais vu de plus frappant, mais, ce qui vaut bien mieux, de plus séduisant : une âme visible plutôt qu'une beauté. Voilà ce qui m'a saisi au premier coup d'œil, et la physionomie m'empêchait en quelque sorte de distinguer la figure; mais cette figure a eu son tour, et quel regard s'arrêterait impunément sur ces beaux cheveux dont le blond argenté contraste si agréablement avec la couleur des sourcils et des paupières ; sur ce teint délicat dont la blancheur ressemble à de la candeur; sur ces joues brillantes qu'on croirait toujours colorées par l'innocence?... Et vous-même, mon père, si vous pouviez voir un moment ce front uni comme la simplicité, et cette bouche expressive qui a parlé avant que de s'ouvrir, et ces jeux couleur de pensée, d'où il sort plus de rayons qu'ils n'en reçoivent; et ce nez qui, par sa forme, sa finesse , par je ne sais quelle physionomie qui n'appartient qu'à lui, devient comme le point de réunion de tous les charmes du visage ; et même jusqu'à ce menton, qu'on ne peut s'empêcher de regarder aussi, à part du reste, et où l'on croit voir commencer encore l'ensemble de tous les traits!...
« Vous riez, bon père ; oui, vous riez, je le vois d'ici ; vous dites : « Mon pauvre Adrien est fou ! » mais* vous dites aussi, comme tous les pères :
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a Cela passera » ; et moi je dis que non. Si vous voyiez M me de Blumm, ce charme répandu jusque sur les moindres détails de sa personne; cette taille souple et ronde, qui a tenu un moment tout entière entre mes deux mains, quand je l'ai sortie de la voiture; et cette contenance modeste, et cette démarche légère, et ces formes sveltes et nobles que la peinture réserve pour les déesses; oui, encore une fois, vous seriez frappé comme votre fils de ce je ne sais quoi, tout ensemble noble et champêtre, élégant et simple, tranquille et animé, dont son air se compose ; de ce corps presque aérien, où la nature n'a employé de matière que ce qu'il en faut pour montrer la grâce et pour loger l'esprit... Je m'enivre d'elle en vous en parlant, bon père; passez-lemoi, je ne puis en parler qu'à vous. Pourquoi faut-il que bientôt je la voie fuir pour aller chercher un mari que je déteste sans le connaître, et moi que je la fuie pour une femme que je hais de même! Ah! cher père, que j'ai de mérite à la servir avec tant) de zèle , à lever, comme je fais, tous les obstacles qui l'arrêtent, à ne pas la suivre au bout du monde, à me souvenir de mes derniers engagements! Vous m'entendez , mon père. Ah! si... »
La lettre n'allait que jusque-là. Encore une fois, nous ne nous permettrons pas de dire que la corn-
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tesse se soit permis d'y jeter les yeux; on remarquera cependant qu'au bruit de Martine qui remontait, le verrou a été retiré, et que la comtesse est allée à sa rencontre la lettre à la main, et que la petite lui a trouvé un certain air plus gai, plus ouvert, plus accort que le moment d'auparavant. Honni soit qui mal y pense : cela ne veut pas dire que la lettre ait été lue, mais cela ne veut pas dire non plus qu'elle ne Tait pas été.
« Eh bien ! petite folle, dit la comtesse, le comte n'est-il pas chez lui? — Oh ! non, marraine ; t'nez, regardez plutôt là-bas, là-bas, au fond de la cour, vous le verrez autour de notre carrosse. — Et l'homme d'ici qui le sert ne serait-il pas revenu? — Bon ! il est allé au château. — La porte du comte est-elle ouverte? — Toute grande. — N'y a-t-il rien de dérangé dans la chambre ? — Pas une papillote. — Où était la lettre ? — Sur la table. — Était-elle au bout, ou bien au milieu ? — Au milieu ; la place est encore marquée par la poudre. Mais queuq' ça fait ça, marraine ? — Cela fait beaucoup, petite niaise : car vous voyez bien que, si le comte en rentrant trouve la lettre à une autre place, il verra que la lettre a été touchée, et il pensera que sûrement elle a été lue. — Comment , bonne marraine, est-ce qu'une lettre touchée ou une lettre lue c'est la même chose ? — Mais, en vérité, à peu près, dit la comtesse en souriant, et en songeant apparemment à la curiosité des autres femmes.
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Allons, dépêchez-vous, car on peut revenir. Martine, remets la lettre. Est-ce bien comme cela qu'elle était? répète la comtesse en regardant de près sur la table. — Oh! oui, marraine, tout juste; mais t'nez, voyez-vous par la fenêtre M. le comte qui se retourne et qui revient ? — Eh vite ! eh vite ! sauvons- nous. » Et les voilà qui s'envolent toutes deux comme des colombes effarouchées.
Le comte ne tarde pas à remonter, un peu in* quiet de la réception qu'on va lui faire; mais, au lieu d'un visage sévère, il en trouve un brillant de joie et d'amitié; il prend bonnement cet air gracieux pour la récompense des soins qu'il vient de se donner pour hâter le départ qu'au fond de l'âme il redoute. « Que de bontés! lui dit la comtesse, que de fatigues ! et c'est moi qui en suis la cause : car je ne vous ai pas perdu de vue, et je disais en regardant par la fenêtre : « Encore s'il me donnait « un moyen de reconnaître tant de soins !» — Ah ! Madame, si j'osais, je vous en proposerais un bien doux pour moi. — Dites toujours. — Ce serait d'en profiter le plus tard que vous pourrez. — Je ne sais ce que vous en pensez, dit la comtesse, mais les choses s'arrangent presque d'une manière à vous le faire croire. — J'abuse peutêtre d'une lueur de bonté, dit le comte, mais passez-moi une curiosité que chaque instant augmente et que chaque regard justifie. — ■ Il faudrait être bien ingrate ou bien dissimulée pour ne
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pas la satisfaire. — Vous êtes donc bien pressée ? dit-il en la regardant avec une tendre inquiétude.
— Bien pressée, répond-elle, c'est, grâce au Ciel, le premier mot que Martine vous a dit : au fait, comment voulez-vous que je ne le sois pas? il y va pour moi d'un si grand intérêt ! — Eh ! juste Dieu! reprend le comte, il y a de grands intérêts pour tout le monde ! mais, ajouta-t-il avec un ton qui expliquait parfaitement sa pensée, ils n'emportent pas toujours la balance. — Eh bien!
Monsieur, les attentions flatteuses... pour ne pas dire touchantes, que vous voulez bien avoir pour moi, vous acquièrent une véritable amie, et me font un devoir de vous parler en toute confiance. Une affaire importante m'appelle à Prague. Vous souriez? — Moi, Madame? et qui ne sourirait pas à tant "de grâce, et à cette aimable rougeur qui vous embellirait encore, si cela se pouvait. — Il n'y a là, reprend-elle, ni de quoi rire ni de quoi rougir. Martine vous l'a dit, je vais me marier. » Là-dessus elle regarde le comte , le comte la regarde ; puis, après un moment de silence des deux parts, qui ne signifiait sûrement pas qu'on n'eût rien à se dire : a Ah ! Madame , reprend le comte en soupirant, je crains pour vous une mésalliance.
— En quoi donc ? reprend la comtesse : si la naissance est quelque chose, si la fortune est quelque chose, l'égalité s'y trouve. — Voilà bien deux égalités, dit le comte, mais il y en aura toujours
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une qui ne se trouvera jamais, non jamais. Au moins étes-vous aimée comme vous le méritez ? — Je ne suis pas même connue, et je ne me marie, le croiriez-vous? que pour faire plaisir à une personne dont je ne veux plus me séparer, le modèle des amies, des sœurs I — Quelle complaisance ! — J'ai été élevée avec elle dès la plus tendre enfance ; nous avons sucé le même lait, car ma mère est morte en couches, et sa mère, la plus aimable des femmes de son temps, amie intime de la mienne, a voulu me nourrir en même temps que sa fille, qui est née le même jour que moi; nous avons depuis toujours été entre les mains des mêmes gouvernantes, et en pension dans les mêmes couvents. — Je commence à concevoir votre résolution de continuer toutes les deux comme vous avez commencé. — Vous la concevriez bien mieux si vous la connaissiez. Sachez donc que notre amitié, préparée avant notre existence, et comme née avec nous, a pour ainsi dire grandi avec nous jusqu'à l'âge de dix-huit ans, époque fatale où des raisons de famille nous séparèrent. Un excellent oncle , que j'avais pour tuteur, obligé de revenir dans le Palatinat, m'y mena avec lui, et m'y fit épouser un de ses meilleurs amis : c'était un homme très-riche, d'une grande naissance et d'un plus grand mérite, mais beaucoup plus âgé que moi, et d'une santé très-affaiblie, que j'ai soigné, servi et même regretté comme un second père. Il y a deux ans que je l'ai
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