AH ' SU
s'il vous déplaisait... — J'ai en effet bien peur qu'il ne me plaise guère; mais n'importe, c'est moins lui que ma bonne amie que j'épouse. — Enfin, si quelque incident, quelque hasard (vous connaissez ma dévotion au hasard )... — Toujours ce hasard !— Oui, s'il dérangeait ce fatal projet qui va changer le reste de mes jours en nuits... — Achevez. — Non; répondez à ce que je n'ose pas dire. — Ah! si. k . dit !- comtesse. Au reste, ajoute-t-elle en se reprenant, non sans quelque embarras, je ne m'engage à rien , car vous êtes attendu de votre côté, et sans doute le piège est trop bien dressé pour que vous l'échappiez. — Vous voyez au moins, dit le comte, que je ne m'y précipite point; vos réflexions demeurent gravées là. — J'en suis fière. — Faite, comme vous êtes, pour égarer tant et tant de raisons, vous avez éclairé la mienne; mais l'honneur me commande. — Moi, je dis qu'il vous défend. — Enfin, mon père viendra tôt ou tard. — Votre amie l'attend, et puis (vous l'avez dit), rien n'est impossible au hasard; et, croyezmoi, comte, votre amie l'invoque aussi bien que vous. — Eh bien donc , chère amie, si. . . — Ah ! si. . . »
Le bienheureux comte, hors de lui, se précipite aux] genoux de la dame, lorsqu'au bout de l'allée ils voient tout à coup paraître la jolie fille de M. le bourgmestre, qui, craignant d'être arrivée mal à propos, disparaît sur-le-champ et reparaît une minute
ah! si... 2*5-
après, quand elle croit qu'on a de part et d'autre repris ses esprits. Elle fait signe au comte qu'elle a quelque chose à lui dire; il y va. La comtesse les observe, à quelque distance, se parlant avec une action qui ne lui fait aucun plaisir, avec des gestes qui l'étonnent et qu'elle interprète à sa manière, mais pas tout à fait à sa fantaisie. Le comte revient au bout de deux minutes, et retrouve sa dame un peu plus froide qu'il ne l'avait quittée. « Vous me paraissez avoir ici des affaires très-intéressantes, dit-elle avec une certaine mine, un certain ton que mes lectrices (si j'en ai) sauront mieux prendre en pareille occasion que je ne saurais l'indiquer. — Madame, répond le comte sans avoir l'air de s'apercevoir de rien, quand on est, comme moi, revêtu soudain d'une haute dignité, et que pour la première fois on exerce les augustes fonctions de bourgmestre, le premier soin doit être de se rendre accessible... — Oui, aux jolies demoiselles. — A celles-là comme aux autres : la justice pour tout le monde. Et où en seriez-vous si la beauté n'avait pas aussi quelque droit à la justice ? — Mais qu'est-ce que cette petite créature-là peut avoir toujours à vous dire?... — Ne suis-je pas le représentant de son père? ne me doit-elle pas confiance et amitié? D'ailleurs, n'y a-t-il pas des affaires à régler dans mon nouvel empire, ne fût-ce que les mémoires de nos ouvriers? — A propos, dit la comtesse un peu remise, avant de partir, nous aurons beaucoup de
aa6 ahI si...
comptes à solder. — Oui, sans doute, chère dame; mais je vous avertis qu'il me faut beaucoup de temps pour me mettre en règle. — Encore si j'étais sûre d'être la seule cause de vos lenteurs... — Seraitce trop peu pour mon amie d'être le seul objet de mes empressements? — - Pendant que nous parlons, dit la comtesse, le jour baisse. Il faut qu'il soit tard, et l'air de la nuit est dangereux, surtout dans les berceaux de charmille. — Mais vous n'êtes pas seule. — Cela serait très-bon, monsieur le comte, si je ne craignais que de m 'ennuyer; mais j'ai encore d'autres précautions à prendre. -—Au moins, chère dame, avant de remonter en calèche, répétez ici même ces deux petits mots que ma bouche aime tant à prononcer, et qui, dans la vôtre, ont tant de douceur ! — Quels mots ? dit la comtesse avec une ignorance affectée. — Ah! si... dit le comte. — Eh bien! dit-elle avec un peu d'étouffement qu'il n'aurait tenu qu'à lui de prendre pour un soupir: Ah! si...» Puis, comme si elle se le reprochait, elle court à la calèche et retourne à la ville.
£11 e n'a pas dit une parole dans le chemin, et s'est retirée sans vouloir souper. Ce mot, ce petit mot, lui paraissait terriblement significatif de sa part; mais aussi le comte l'avait prononcé avec tant de grâce, tant de feu, tant de passion... avec je ne sais quel accent (j'ai pensé dire un timbre si pénétrant), qu'elle n'avait pu l'entendre sans le
ah! si... 227
répéter. Il en était à peu près comme d'un instrument qui vibre de lui-même aux accents d'un autre. Faible femme ! se disait-elle en répondant à sa pensée, cet instrument, ce n'était pas ta voix, c'était ton cœur. Mais, au fait, répliquait-elle intérieurement, il n'y a rien là que de vague, rien, rien même dont cet homme, tout dangereux qu'il pourrait être, puisse tirer le moindre avantage. Ai-jè donc manqué à mes engagements avec mon amie?
lui ai-je juré que personne ne me marquerait d'amitié, et que je n'en aurais pour personne? Il fallait donc promettre que je ne rencontrerais point M. de Glucksleben, et que je serais insensible à l'impression qu'il me semble que je lui ai faite? Mais, si j'étais de marbre , serais-je l'amie de mon amie? Est-ce une âme ingrate, un cœur féroce, qu'elle veut faire épouser à son frère ? Enfin, ma promesse reste tout entière, et je n'ai pas même pensé à l'éluder. Ah! si... » Remarquez que tout ce qui a précédé ce dernier mot, l'aimable femme s'était contentée de le penser, mais que ces deux syllabes , en quelque sorte magiques , avaient comme forcé le passage de la voix : elle est étonnée, effrayée même de les entendre; elles lui montrent l'état au vrai de son cœur, mais en même temps elles lui rappellent et celui qui lui a comme appris à les prononcer, et cette grâce, ce ton passionné, cet accent d'amour dont il les prononçait. De si douces pensées n'amènent que
228 ah! si...
des rêves agréables; rapportons -nous -en sur ce point à l'imagination de la comtesse, et attendons son réveil
Il arrive enfin, ce réveil, et la première parole, écho de la première pensée , c'est : « Que fait M. le comte? — M. le comte, Madame? répond Martine tout embarrassée; Madame ne sait donc pas. . . — Quoi donc ? — Hier, dès que Madame a été couchée... — Eh bien? — Il est venu une petite calèche. — Et qui est-ce qui était dans cette calèche ? — Mademoiselle la bourgmestre. — Et puis? — Et puis elle est venue parler à M. le comte. — Le petit monstre!... Et puis? — Et puis, Madame, que voulez-vous que je vous dise? ils ont sauté tous les deux dans la calèche, et vogue la galère 1 — Eh 1 vite des chevaux 1 — Mais, Madame , vous donnerez le temps de remballer vos robes, que j'ai tirées des malles. — Des chevaux l vous dis-je. — Comment, Madame , celle que j'ai sortie hier, pas plus loin qu'hier, que vous aviez emportée de Paris pour la veille de la noce? — Des chevaux! des chevaux! des chevaux! — Mais il faut le temps de plier, d'emballer, de charger. — Laissez tout plutôt. . .Que m'importe ? Des chevaux ! des chevaux ! — Madame donnera sûrement pour boire aux gens de la maison et de la ville, qui l'ont servie avec tant de zèle? —Voilà ma bourse, arrangez tout; mais surtout des chevaux ! — Madame ne lai$sera-t-elle rien à cette jolie fille de
ah! si... 229
M. le bourgmestre? — Ma malédiction! — Elle paraît si attachée à M. le comte et à M mo la comtesse, à M. le comte surtout! — Je vous défends de m'en parler. Allons, des chevaux! des chevaux ! disait-elle toujours quand Martine était déjà loin; que je fuie ! que tout ceci s'éloigne de moi! que je disparaisse moi-même, s'il est possible, à mes propres yeux ! » Enfin , à force de peines et de soins, et surtout avec l'aide de M. La Cour, qui rendait ce service-là bien à contre-cœur à Martine, la voiture est chargée, attelée et partie. A mesure qu'elle avance, la première agitation de l'aimable dame avait déjà fait place sinon à un calme parfait, au moins à la mélancolie, qui ne console point, sans doute, mais qui devient au chagrin ce que l'engourdissement est à la douleur, et qui permet à une personne bien née d'écouter tour à tour, en juge tranquille, mais rarement impartial, son affection et sa raison. « Pauvre Louisa ! disait-elle intérieurement, après une vie sans reproches, aurais-tu donc perdu ta propre estime en si peu d'heures? es-tu donc coupable? Quoi! la reconnaissance pour les procédés, quoi! la sensibilité, la tendresse même, cet attrait si naturel d'une âme pure vers une âme qu'on croit honnête, seront des crimes! Non, Louisa, tu es encore innocente ; mais conviens que tu es heureuse de l'être encore ! Tu as été trompée, et qui ne l'aurait pas été! Non, Louisa, non, rassure-toi, le crime est
s3o ah! si...
au trompeur. Ah ! les hommes ! les hommes sont tous nos ennemis ! »
Pendant qu'elle s'occupait ainsi de son examen de conscience et qu'elle s'abandonnait à ses réflexions, Martine , qui avait tenu constamment la tête à la portière, regardant, sans trop savoir pourquoi, du côté de M. La Cour, s'écrie tout à coup : « Madame! madame!... — Eh bien! quoi, Mademoiselle ? Vous savez que je n'aime point qu'on me parle quand j'ai la migraine. — Mais, Madame, c'est une grosse poussière que j'ai vue bien loin, bien loin derrière nous , et , quoique nous allions bien vite, la voilà tout près. — Eh! que me fait cette poussière? — C'est un homme à cheval qui court, qui court... oh ! dame, il faut voir! — Levez la glace. — Madame, c'est M. le comte. — Baissez le store. — Madame, il a une lettre à la main ; il crie au postillon d'arrêter. — Mademoiselle , faites ce que je vous dis. » La bonne Martine se mettait en devoir d'obéir bien* malgré elle, mais il n'était plus temps : la main du comte était déjà passée par la portière , présentant un paquet, ce Revenez à vous, disait-il ; revenez à moi, ô la plus aimée des femmes ! et lisez. » La comtesse ne daigne pas répondre, et reste enfoncée dans le coin de sa voiture avec un voile constamment rabattu sur son visage, ne fût-ce que pour cacher des larmes qu'elle reprochait à ses veux ; mais, entrevoyant l'adresse du paquet qui lui présente une écriture chérie :
« Ah! mon amie, ma seule amie, dit-elle avec émotion, elle ne m'oubliera, elle ne me trahira, elle ne me chagrinera jamais, celle-là ! » Puis, s'adressant au comte d'un ton de voix set et poli : a Mille grâces, Monsieur, pour les nouvelles que vous voulez bien m'apporter de celui que je vais épouser. Vos projets vous appellent du côté opposé à la route que je prends, et ce n'est pas moi, ajouta-t-elle avec un peu d'altération dans la voix, qui peux avoir des titres pour vous arrêter. — C'est à moi que cette modestie-là conviendrait avec vous, dit le comte d'un ton affecté ; aussi n'ai-je la prétention de vous retenir que le temps de lire cette lettre. — Mais oserais-je vous demander de qui vous la tenez? — De ce bon bourgmestre, à qui elle est parvenue, il y a huit ou dix jours, dans un paquet qui lui était adressé. — Le bourgmestre ! et quel rapport mon amie peut-elle avoir avec lui? Quant à ceux qu'il peut avoir avec vous, Monsieur, je crois savoir à quoi m'en tenir. — J'espère que bien des choses s'éclairciront dans peu. — Oh ! non, Monsieur, il y a des choses si claires qu'on ne saurait les éclaircir. — En attendant, Madame, l'amitié vous commande d'oublier un moment tout ce qui n'est pas elle et de vous occuper de votre amie absente. — Vous permettez donc, Monsieur? dit la comtesse en ouvrant le paquet. — Madame, -si j'avais quelque pouvoir dans le monde, je ne défendrais que l'injustice. »
232 ah! si...
La comtesse lit à demi-voix: « Hâtez-vous, chère Louisa, non pas de remplir un dessein qui devait faire à jamais mon bonheur, mais de venir consoler celle qui sera la plus malheureuse des femmes tant que je ne vous verrai point. J'ai perdu mon père. Il était infirme et vieux ; je le pleurais depuis longtemps, je le pleurerai toujours. Il était si vertueux, si tendre, si bon! Hélas! pourquoi, pourquoi mon frère lui ressemble-t-il si peu!... Mais non, je n'ai plus de frère : celui qui, du vivant de notre père commun , ne savait quelles caresses me faire, quels hommages rendre à ma mère (à votre tendre nourrice), s'est tout à coup transformé en ennemi , et à peine la succession a-t-elle été ouverte qu'il n'a plus songé qu'à nous dépouiller, ma mère de ses reprises, et moi de ma légitime. Hélas ! il ne savait pas qu'il pouvait tout sur nous en continuant à nous aimer, ou du moins à le feindre, et que nos sacrifices volontaires auraient été plus loin que ses prétentions. Mais nous attaquer devant les tribunaux! nous accuser d'avoir abusé de la confiance d'un homme que ma mère et moi nous respections et nous, honorions comme un Dieu ! oser affirmer en justice que ma mère , pendant l'agonie de son mari , qu'elle n'a pas quitté une seconde (vous la connaissez), oser dire qu'elle a profané les heures sacrées de l'agonie de son époux en retirant un coffre qui renfermait des richesses immenses ! » — Ah Dieu ! dit la comtesse,
ah! si... a33
dans quel abîme j'allais tomber! — J'avais osé le craindre pour vous, Madame. — Et que vous importe, Monsieur, cet abîme-là pour moi ou un autre? Au moins me voilà sauvée; j'en remercie le hasard. — Le hasard ? dit le comte en souriant. — Il y a des choses , dit la comtesse à qui ce sourirelà déplaisait, qui ne sont pas toujours gaies, et des moments où la gaieté est bien déplacée ! Mais permettez que je continue : « Il a été ouvert par autorité de justice, ce coffre, et qu'y a-t-on trouvé? une correspondance de vingt-cinq ans. On y a vu les mécontentements que le digne homme confiait à sa seconde femme au sujet du fils de la première; on y a vu les soins touchants que celle-ci prenait d'excuser sans cesse un beau-fils, et de rallumer pour lui une tendresse paternelle prête à s'éteindre. Vous reconnaissez sûrement bien là votre aimable nourrice, ma Louisa; mais apprenez le reste. J'ai un oncle général, un frère de ma mère que vous ne connaissez point, parce qu'il a passé vingt ans soit à la guerre contre les Turcs, soit dans des quartiers au fond de la Transylvanie, et qui, après des services honorables, est revenu, couvert de blessures, achever sa vie dans sa famille. Il loge avec nous, et, comme ce digne homme a conservé dans son grand âge toute la délicatesse de sentiments et toute la fermeté de caractère qui distinguent les vrais braves, vous pensez bien qu'il n'a pas vu de sang-froid tant de chicanes, tant de
a34 AH - SI ««-
manœuvres , tant d'avarice , tant de duplicité. Il a été en parler à mon frère, poliment, sans doute, mais avec une franchise et une autorité qui convenaient à son âge et à son grade. L'autre, qui est naturellement rude et fier (hélas! j'espérais que vous l'adouciriez), a mal pris la remontrance; mon oncle, animé de son côté, y a mis plus de force et même de roideur. Bref, on s'est échauffé de part et d'autre, au point que mon frère (si c'est là un frère) a parlé de se battre. Mon oncle, que son âge, sa haute réputation, ses belles actions, ses blessures, son grade même, autorisaient de reste à refuser le combat, a trop montré que l'honneur ne vieillit point dans les plus vieux guerriers. Il saisit son épée, malgré sa goutte et ses blessures; et mon frère, profitant malheureusement de tous les avantages que sa force et sa souplesse lui donnaient sur le plus digne des hommes, le laisse étendu sur la place.
« Cette triste scène se passait à cinquante pas de nous, dans notre jardin, que vous connaissez. Nous les avions d'abord observés, ma mère et moi, des fenêtres du salon qui donnent, comme vous le savez, sur le parterre, se promenant et parlant avec une action qui nous étonnait. Nous croyions même remarquer dans la marche et les gestes de mon oncle une certaine vivacité que nous ne lui avions jamais vue depuis son retour parmi nous. Sa tête était aussi haute, sa contenance aussi fière, son pas
ah! si... a35
aussi délibéré que s'il n'avait eu que trente ans. Ils entrent, l'instant d'après, tous les deux dans ce petit bois que vous avez vu planter. A cette vue, ma mère et moi, également frappées d'une terreur que nous n'osions pas nous expliquer, nous descendons plus mortes que vi ves, et la première personne que nous rencontrons dans le jardin, c'est mon frère... <k Où est mon oncle? lui dis-je en hésitant. — Où est a mon frère? lui dit ma mère en tremblant. — Là, » pond-il avec un air et un ton sinistres en montrant du doigt le bosquet fatal; et il disparaît. Nous y allons... et que voyons-nous?... (funeste argent! funeste honneur ! ) mon oncle immobile et nageant dans son sangl... Les gens de l'art sont appelés. La blessure, qu'ils ont d'abord jugée mortelle, cède au bout de deux ou trois jours à leur science et à leurs soins. Enfin, ma chère (nous sommes au 1 1), il est hors de danger ; mais il n'en veut pas moins mettre ses affaires en ordre, et il est résolu, en conséquence, à vendre sur-le-champ une belle terre immédiate qu'il possède en Souabe, où il n'ira jamais , accablé d'infirmités comme il l'est depuis longtemps, et avec une blessure qui doit laisser de longues suites. J'irai donc bientôt en Souabe pour la vente qu'il désire. Dès que j'y serai, je vous le manderai; et, comme j'aurai franchi la moitié de l'énorme distance qui nous sépare, si je puis encore, ou si vous pouvez franchir l'autre, j'oublierai, quelques moments du moins, cette horrible époque
a36 ah! si...
de ma vie; et, après de si fâcheux orages, je reverrai encore des jours sereins. Adieu. »
« Où irai-je maintenant? dit la comtesse ; continuerai-] e ma route, au risque de me croiser en chemin avec mon amie sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée ? Et puis , voir cet homme , ce bourreau qu'on me destinait ! je ne m'en sens pas le courage. — Et penser, dit le comte, qu'on était sur le point d'épouser cet homme-là ! — Il y en a peut-être, dit la comtesse, qui, sous des» formes plus douces, ne sont guère moins effrayants. — Enfin , Madame , votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champs? — Ah! si... dit-elle en soupirant. — Ah! si... dît le comte. Ah ! si madame la comtesse voulait achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvait s'en trouver un digne du sien, répondrait avec tant de délices ! ou si elle me permettait de les interpréter pour m'y conformer... — Dispensez- vous-en, Monsieur : le sens en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer, d'après les nouvelles lumières que vous me donnez, de me les expliquer à moi-même : Ah ! si je n'avais pas toujours sous les yeux un homme qui m'obsède... — Je n'ai pas dit et n'ai pas voulu dire cela. — Qui m'ennuie, qui me déplaît , qui s'est attaché à moi comme une chenille à une fleur! — J'admire, dit la comtesse en souriant amèrement, comme vous me faites parler de vous et de moi. » Le
ah! si... 237
comte poursuivant : « Un homme qui ne me quittera pas, qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela serait charmant pour une personne qui ne saurait pas à quoi s'en tenir... » Elle allait, je crois, parler de la promenade nocture avec la petite demoiselle, quand ils sont interrompus tout à coup, et toujours par Martine, qui semblait n'avoir point d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avait tenu constamment la tête à la portière, faute de pouvoir rien entendre de ce qui se disait. « Madame ! Madame ! crie-t-elle sans se retourner, voilà une jolie voiture qui arrive ; je ne vois pas ce qu'il y a dedans. . . Tiens 1 ne dirait-on pas que c'est la même où ce que M. le comte a emmené hier la fille de la maison? — Monsieur le comte, dit la comtesse, rendue à sa première indignation, c'est trop vous gêner pour moi. Vous deviez bien penser, ajouta-t-eile, que j'en suis honteuse, et vous auriez peut-être sujet de l'être au moins autant. Ainsi, séparons-nous, oublions-nous, et recevez mes adieux pour la vie. Allons, postillon ! » Là-dessus elle lève les glaces, tire les stores, abaisse son voile et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture. «Madame, dit Martine la curieuse, qui ne partageait point ces caprices-là, et qui levait furtivement un coin du store pour regarder sur la route; Madame, c'est que ce n'est point elle : c'est un vieux monsieur qui descend avec bien de la peine, et M. le comte, ah ! il faut voir ! qui saute comme un oiseau de
238 ah! si...
dessus son cheval. Ma foi, vivent les jeunes gens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font! Quoi! ma fine! je ne sais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte, postillon ! crie la comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. La Cour qui est descendu de l'autre côté et qui est venu prendre le cheval de M. le comte par la bride... Tiens! tiens ! Mais, mon Dieu ! queu drôle de chose ! Voilà ce vieux qui ne sait plus de quel côté qui descendra; mais, là, je vous demande, avec sa grande perruque toute dépoudrée d'un côté, son surtout de velours, et sa grande veste d'or et d'argent, et ses bas roulés, couleur de tabac, et ses souliers carrés... Il s'est d'abord mis en devant pour descendre, et pis apparemment que ça n'allait pas bien... Mon Dieu ! mon Dieu ! tous ces vieux-là me font rire. — Fi, Martine! c'est fort mal fait de rire de la vieillesse ; c'est insulter au fond de son âme à son père et à sa mère» — Ah ! le voilà qui descend à recoulons, et M. le comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne, et M. le comte qui l'embrasse. Ah! mais, en v'ià bien d'une autre! ce bon M. le comte, on dirait que c'est trop d'honneur pour lui, car il lui baise la main, ni plus ni moins qu'à vous, le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais, chut! les voilà qui viennent.-— Madame, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous présenter le meilleur des pères? — Monsieur, vous savez le désir que j'avais de lui être présentée, et le bon-
au! si... 239
heur que j'attachais à le connaître.-*- Madame, dit le vieux comte, je vois d'abord combien mon fils a eu raison, et je l'applaudis. — En tout , monsieur le comte? — Oui, Madame, en tout. — N'êtes-vous pas bien indulgent? Comment, en tout?... — Mais tout est compris dans une seule chose : il aime, et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et, si une passion comme il n'appartient qu'à vous d'en allumer, une fidélité dont je me ferais garant, quand tout ce que je sais et tout ce que je vois ne le serait pas. . . — Ah [Monsieur, la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès la première. . . Au reste, brisons là-dessus. Je rends justice, plus que justice, à monsieur votre fils. Plus touchée peut-être que je ne le devais de ses attentions , la manière dont il m'a parlé de vous, Monsieur, a, s'il se peut encore, ajouté à mon sentiment pour lui : aussi ai-je ambitionné, j'en conviens, le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un - père tel qu'il aime à vous dépeindre, et de mériter de vous, à la longue, le nom de votre fille... — Ah ! Madame, je sens déjà combien ce nom-là serait bientôt prononcé du fond, du cœur. — Et qui peut donc encore s'opposer au bonheur du fils et du père? — Monsieur, vous savez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions. — Il ^appartient pas à mon. âge, Madame, de combattre une prudence audessus du vôtre; je m'en tiens à plaider la cause
240 ah! st...
d'un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre vos mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagements... — Ils sont rompus, Madame. Une vieille femme artificieuse, comme on en voit plus d'une autour des gens en place, était venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds, ou, pour mieux dire, dans des filets que l'honneur m'a commandé de rompre, et je venais lui en porter la nouvelle. Hélas! s'il était arrivé quatre jours plus tôt, le mal était sans remède ; et, sous ce rapport-là même, il doit rendre grâce au Ciel de la cause de son retard. — Si je pouvais me flatter d'y être pour quelque chose, je m'en applaudirais. — Eh bien! Madame? — Eh bien! Monsieur, j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez , et quelquefois, ajouta-t-elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela, Monsieur, que je me suis reconnu, à la vérité depuis peu, un défaut... — Un défaut! vous, Madame ? — Oui, Monsieur, entre beaucoup d'autres sûrement, mais qui pourrait faire le malheur de monsieur votre fils comme le mien. — Je l'attends encore, ce défaut, Madame. — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague, une défiance, bien ou mal fondée, de ce qui me plaît le plus, une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusations-là, Madame, dit le
ah! si... 241
vieux comte, me sont suspectes, et j'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu'effrayé pour celui qui aura le bonheur de les braver : c'est un grand fonds de tendresse et de modestie ; permettez donc que cela ne nous arrête point. — Non, Monsieur; s'il faut vous parler franchement, je n'épouserai point monsieur votre fils ; et c'est dire en même temps que je ne me marierai jamais. Mon parti est pris; j'attends une amie, celle dont le comte m'a remis une lettre, tombée par je ne sais quel hasard entre ses mains. Le même jour nous a vues naître, le même lait nous a nourries et élevées ensemble; jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'avais connu qu'elle, elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies l'une et l'autre aux deux extrémités de l'Allemagne , mais toutes deux également affectées de notre séparation, et nourrissant toutes deux le projet de nous rejoindre tôt ou tard, et pour la vie. Voici un moment où elle a eu de grands chagrins» j'ai peut-être les miens ; nous les oublierons en nous revoyant : l'amitié est le baume du cœur. — Ah ! Madame, l'occupation où je suis de mon fils et le charme attendrissant de votre conversation m'auraient presque fait oublier de vous remettre une lettre dont on m'a chargé ce matin pour vous ; elle pourrait bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse. La voilà, ouvrez-la tout de suite, et pardonnez-moi de ce que vous la lisez si tard.
Si
242 ah! si...
« Eh bien ! me voici, ma Loûisa ; me voici près de toi. Donne-moi un rendez-vous où tu voudras, dans le premier endroit venu : tous les lieux conviennent quand on s'aime comme nous nous aimons, et celui où Ton se rencontre devient un paradis.
a Mon oncle est en pleine convalescence, ma mère le soigne; nos affaires sont arrangées; à la vérité, c'est à force de sacrifices ; mais il nous restera toujours de quoi être plus heureuses que celui qui s'enrichit à nos dépens. »
« Monsieur le comte, dit la comtesse, sommesnous encore loin de la première station? — On la voit d'ici, Madame. — Auriez-vous la bonté de venir avec moi jusque-là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger? — Je vous avertis d'avance, Madame, que ce n'est qu'une espèce de grange où vous ne trouverez point de gîte. — Je ne m'arrêterai point. — Au lieu qu'à l'autre station vous pourriez attendre votre bienheureuse amie, et mon fils et moi nous passerions du moins encore quelques moments. ... — Mille grâces , monsieur le comte, dit-elle au digne homme; mon parti est pris, bien pris, et vous voyez et vous savez sans doute pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps; mais il y a des souvenirs que le temps n'efface point , et celui que vous laissez, monsieur le comte, est du nombre. »
On arrive à la poste , la comtesse écrit en hâte , le vieux comte prend le billet; les chevaux se trou-
ah! si... 243
yent mis plus tôt qu'on ne s'y attendait , la voiture est là, Martine est placée; la dame, prête à monter, se retourne : « Adieu, Messieurs, dit -elle. Mais quoi ! monsieur votre fils serait-il déjà loin ? ai-je donc mérité un pareil procédé de sa part ? Malheureuse 1 je devais m'attendreà tout. — Madame, sans doute la douleur d'une séparation, peut-être éternelle.... - — Éternelle! ah Dieu! N'importe, monsieur le comte, recevez mes adieux pour vous et pour lui. » Le comte veut lui baiser respectueusement la main. « Non, permettez, lui dit-elle en l'embrassant et en l'inondant de ses larmes, que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'aurais tant désiré. Allons, postillon. » Et la voiture s'éloigne. Comment rendre maintenant ce qui se passait dans l'âme de cette excellente personne au moment d'une aussi douloureuse séparation? ce C'est moi pourtant qui l'ai voulu , se disait-elle intérieurement; c'est cette jalousie insensée, cette funeste fille de la haine et de l'amour, qui m'a égarée. J'allais être heureuse ; à présent, tout a fui, mon cœur est déchiré : encore s'il n'y avait que le mien ! mais ce digne père -d'un tel fils, que j'ai navré de tristesse ! Ah ! ce que je craignais, je le méritais. Et qu'avaisje à craindre ? Est-ce un homme comme cela qui aimerait un enfant dont l'esprit ne pourrait pas le comprendre, dont le cœur ne pourrait pas lui répondre? est-ce lui qui violerait l'hospitalité? est-ce lui, qui est l'honneur même, qui voudrait ravir
l'honneur à une innocente créature, lui à qui son rang interdit de le rendre ? est-ce lui qui me trahirait, qui m'outragerait, lui que je vois encore, que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre ? Non, non ; s'il en était capable, il aurait mis à son crime d'autres formes, et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Ah ! je suis la seule coupable, ingrate! et je désire peut-être de n'être pas la seule punie. Mais enfin je verrai mon amie, il la connaît... mais d'où la connaît-il ? N'importe, elle pourra lui parler, lui porter mes regrets... Fol espoir! il est déjà bien loin, il a fui indigné. Plus de bonheur, plus de retour, plus de remède! Au moins mon amie me reste ; mais moi, que suis-je pour elle ? Au milieu des angoisses, des regrets, des remords, y a-t-il vraiment dans mon âme une place pour l'amitié ? » Ainsi gémissait en silence la sensible Louisa, sans prendre garde à rien de ce qui se passait autour d'elle, tout entière à son accablement, et défiant pour ainsi dire le ciel et la terre de l'en arracher. Il n'en était pas ainsi de Martine. La bonne petite fille observait depuis longtemps que la voiture avait quitté la route de poste, et qu'elle changeait à chaque instant de chemin, tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères, tantôt à travers champs ; elle en avertissait de temps en temps sa maîtresse, qui la faisait toujours taire, parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est
ah! si... 34S
possible, à h douleur qu'an plaisir. Cependant la pauvre fille, qui n'était pas anssi entièrement désintéressée d'elle-même qne sa triste maîtresse, prend sur elle de s'adresser an postillon. Où sommesnous? — Ici, répond le postillon d'un ton bourra.
— Sommes-nous encore loin ? — Vous le Terrez.
— Mais ce n'est point là le chemin ? — Je sais ce que je fais. — Pour ça, vous êtes bien grossier ; hu ! le malhonnête! Tenez, Madame, c't homme-là me fait peur avec sa vilaine houppelande plus sale, plus déchirée, où il s'encapuchonne, son vilain visage tout barbouillé, ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez.... Vous diriez d'un loupgarou qui veut nous mener au sabbat. Ah ! que j'ai peur ! et puis vMà qu'il se fait tard, on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore : on dirait qu'il est saoul, comme déjà c't autre... Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! mais il se met à sonner; nous sommes quelque part où ce qu'il doit y avoir des maisons. Eh bien ! qui est-ce qui dirait qu'un malotru comme ça sonne si gentiment; et puis le v'ià qui est descendu, apparemment qu'il va voir si on va ouvrir c'te porte qui me semble que v'ià devant. Oui, frappe, cogne ! Ah ! v'ià qu'on vient; et pis, lui, v'ià qu'il remonte. Enfin, enfin, nous voici donc quelque part ! Oh ! quelle triste journée! mais peut-être que la nuit sera meilleure. Allons, ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains), essuyez vos beaux yeux, qu'on ne les voie
346 ah! si...
pas tout rouges : à quoi sert-il d'être si belle, si ça m'empêche pas d'avoir du chagrin? Ah pardi ! une autre qui aurait votre ressemblance, il faudrait voir comme elle serait contente 1 mais, dame ! je leur en souhaite ! 9
La voiture arrête dans une grande cour, au pied d'un escalier obscur; une femme arrive, un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la comtesse. « Où me menez-vous, la bonne?
dit-elle. — Dans votre chambre, Madame: à quelle heure madame ordonne-t-elle son souper? — Ah! ma chère, répond-elle en soupirant, il me serait impossible de manger ! — Pauvre Louisa ! » dit la femme. A ce mot, prononcé d'un ton et d'un son de voix qui frappe la comtesse, elle soulève son voile et, fixant attentivement... « Ah! ma Gustel, ma chère, mon unique amie ; toi que j'ai tant regrettée, tant désirée pendant ces huit longues années... — Ah! bien longues, bien tristes, ma Louisa ; mais oublions-les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah ! que demandes-tu, ma sœur? et quelle déplorable compagne tu retrouves! — H y a remède à tout, Louisa ; il ne faut désespérer de rien, puisque nous nous revoyons. Mais suis-moi... » A l'instant une porte s'ouvre, un homme s'avance, offrant la main à la comtesse; c'est le vieux comte, à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux. Rien ne la retient, elle vole à lui et, se jetant dans ses bras : « Ah ! mon
ah! si... 247
père ! s'écria-t-elle, mon père ! » puis, reprenant : « Ah ! Monsieur, pardonnez. — Que je vous pardonne, ma fille I je ne vous pardonnerais pas tout autre titre. — Ah ! mon père !. . . Ah ! mon amie, je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!... Mais je m'égare, je déraisonne; ayez tous les deux pitié d'une folle que ces idées tourmentent et ravissent tour à tour, répondez-moi : où suis-je ? — Chez Votre Excellence, madame la comtesse, répond un gros homme qu'elle n'avait pas encore aperçu dans l'enfoncement de la chambre, et qu'elle reconnaît pour le bourgmestre. — Comment, chez moi ! — Oui, chez vous, ma fille... — Oui, chez toi, ma Louisa... — Oui, chez Votre Excellence, madame la comtesse, ajoute le bourgmestre, et en voici la preuve dans un contrat en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de Son Excellence M. le comte. Elle lit :
« La plus aimable des femmes, et la plus belle des joueuses, a peut-être oublié une dernière partie de trictrac où nous avions joué une discrétion qu'il lui a plu de mettre au choix du perdant : j'ai perdu, et je remplis une obligation bien douce pour moi, en offrant à madame la comtesse un séjour où elle a paru se plaire un moment , et dont mon esprit ne peut s'éloigner. »
« Je n'entends rien à cela : veut-on achever la ruine de ma faible raison? C'est sans doute une plaisanterie, mais trop de chagrin et trop de joie
248 ah! si...
m'empêchent de m'en amuser. — Non, Votre Excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'offenser ; c'est une acquisition en belle et bonne forme, et soldée en belles et bonnes lettres foncières que M. le comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Mais je ne lui avais point remis de fonds. — Sans doute M. le comte aura fait les avances; c'est à Votre Excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. Il ne me parait pas pressé.... — Qui sait? dit madame Gustel en riant.... — Et que sont-elles devenues ces lettres foncières, Monsieur le bourgmestre ? — Madame, je les ai fait passer surle-champ, par ma fille, en Siiésie, à M. le. général Rheeborn ; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené madame votre amie. — Mais qu'est-ce que j'apprends là? dit la comtesse. Quoi ! Monsieur, c'est mademoiselle votre fille qui est chargée de cette commission-là ? — Oui, Madame- -"-" Et quel rôle avais-tu là dedans, mon amie? -— Un bien important : c'est moi qui ai vendu la terre. — Et cette jolie petite personne, est partie? — Oui, dans la voiture que je renvoie à ma mère. — AU.! que je l'aime 1 dit-elle tout haut» et tout bas : Mais que je me hais!.... Et comment s'appelle cet endroit-ci.? — * Mais rappelle donc un& fois tes esprits, bonne Louisa. Comment 1 tu ne vois pas que tu es àFlussenhausen? — Pardonnez^ n>oi tous : je suis si troublée t si agitée, mes pen,-
ah! si...
sées se perdent dans leur foule; niais cependant, réprit-elle, je ne suis pas encore assez dépourv ue dé mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux. Non, monsieur le comte... — Madame, je ne réponds plus à ce nom-là. — Eh bien donc, mon père ! ( mais, bon Dieu ! dit-elle à voix basse, où est donc son fils ? ) mon père donc , puisque vous m'y encouragez , j'espère que vous ne m'en croyez pas capable, et que voiis allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de monsieur votre fils. — Madame, j'ai ratifié l'acquisition, et je ne suis point accoutumé à me rétracter. Mon fils était maître de ses actions, c'est à vous à traiter avec lui ; mais je crois entré riotis que l'amitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. — Mais où estai? reprend la comtesse oubliant tout ce qui était là, où est-il ? On cherche en vain à me bercer d'un espoir qui redoublé ma peine; il n'a pas même reçu mes adieux; il a disparu, disparu pour jamais!... »
Martine arrive : « Madame, madame, vous avez là un drôle de postillon. « Va te promener avec « ton argent, m'a-t-il dit avec sa grosse voix. — a Et qu'est-ce qu'il te faut donc? lui ai-je dit, vieux ce ours mal léché, que je le dise à ma maîtresse? — « Dis-lui qu'il me faut, qu'il me faut du service <c dans sa maison. — Ah bien oui! lui ai-je dit, « moi, elle aurait là un fameux serviteur. Mais at-
25o ah! si...
« tends du moins qu'elle ait une ménagerie, tu y « auras une loge. » Là-dessus, il m'a prise, il m'a fait faire la pirouette, et me voilà. Mais tenez, je l'entends de l'autre côté qui joue un petit air. — Comment! dit la bonne demoiselle Gustel, mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohême, où il y a de si bons cors : un air de Mozart ! entends-tu, Louisa? — Oui , mais que me font les airs de Mozart? — Allons, écoule, suis les paroles; il semble que l'instrument les prononce:
* Ah ! laissez-vous, laissez-vous attendrir.
— Permettez- vous qu'il entre, ma chère fille?» dit le vieux comte. En même temps il sort, et, dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venait de faire la course, mais qui, débarrassé de ses moustaches postiches, de sa redingote tout usée et de son bonnet de poil, n'offre plus aux yeux de la comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps... « O mon père, 6 mon père ! disent-ils à la fois, mon père , bénissez-nous ! »