‹ Contes. Précédés d'une noticeChapitre 37 sur 42 · L'OCULISTE · texte numérisé non relu

L'OCULISTE

Je suis un oculiste habile; Mais je dois mon malheur à l'étude des yeux :

L'espérance d'en sauver deux

M'en a fait crever plus de mille.

Je pleure ceux que j'ai sauvés,

Et non pas ceux que j'ai crevés.

J'aimais, j'étais aimé : c'en est assez sans doute; Mais l'objet que j'aimais, que je hais aujourd'hui, Ressemblait à l'Amour, était fait comme lui,

Et comme lui n'y voyait goutte.

Ses beaux yeux confondaient le jour avec la nuit. Un voile intérieur baissé sur sa prunelle Ne rendait pas ma belle à tous les yeux moins belle :

On l'aimait sans qu'elle le vît, Elle ne le savait que quand on l'avait dit :

Le langage des yeux était muet pour elle.

Le Ciel, de tous nos biens dispensateur exact, An lieu de deux bons yeux avait daigné lui faire Le don d'un esprit net, d'une mémoire claire,

a 56 l'oculiste

Et, tant que son époux lui serait inconnu, f Elle pourrait l'aimer dans le premier venu.

Pour éviter le cocuage,

Je prétends donc que ma moitié

M'apporte avec son amitié

Un œil ou deux en mariage :

H faut des yeux dans un ménage.

Il faut des yeux, sans doute, et ma femme en aura. Dites-en, mon ami, tout Ce qu'il vous plaira. Oui, trop aimable enfant, le Ciel m'était propice,

Même en te refusant le jour :

Il fermait tes beaux yeux pour que je les ouvrisse ; Tes yeux ne devaient être ouverts que par l'amour. Après vingt ans de nuit ils verront la lumière ; Demain tu jouiras d'un nouveau sentiment ; Les rayons du matin frapperont ta paupière , Le jour naîtra pour toi des mains de ton amant. » Le cœur plein d'espérance, et de crainte, et de zèle,

J'essayai dès le lendemain.

On eût dit que l'Amour sur les yeux de la belle

De sa main conduisait ma main.

Le tissu délicat de sa faible prunelle

Se sentit agité soudain

D'une vibration nouvelle :

Pour la première fois, de la voûte éternelle La lumière descend dans ses yeux éperdus'.

Il s'ouvre dans son âme une porte de plus;

Un nouveau monde naît pour elle.

Elle me voit, me fixe, et jette un cri d'horreur,

l'oculiste

Puis lorgne mon ami. « Qu'est donc ceci ? lui dis-je.

Me fuirais-tu ? Par quel prodige, En te donnant des yeux, ai-je perdu ton cœur ?

Quand tu reçois un nouvel être,

Devais-je en attendre ce prix ?

Ah! si je ne puis plaire à des yeux que j'ouvris, Ton oreille du moins devrait me reconnaître. »

Elle ne répond qu'à demi,

Et lorgne toujours mon ami.

a Non, non, je vois bien ta méprise :

C'est moi que ton œil cherche en lui.

— Je suis, répondit-elle, également surprise

D'entendre et de voir aujourd'hui.

Il est des traits que dans mon âme, Avant d'ouvrir mes yeux, l'Amour avait gravés : Ils faisaient mon bonheur, ils nourrissaient ma flamme.

Mon cœur les a bien conservés.

Cette image si chère à mon âme charmée,

C'est en lui seul que je la vois,

Et c'est de vous que vient la voix

Qui m'apprit que j'étais aimée.

— Mais tu me répondais... mais tu m'embrassais... mais.. — Pardonnez, une aveugle a bien droit de confondre : Quand je vous répondais, je croyais lui répondre.

Ah ! vous pouvez lui dire à quel point je l'aimais. — Mais ne m'es-tu pas fiancée ?

— Je le suis à quelqu'un, c'est un fait bien certain ;

Mais, quand je vous donnais la main, A lui je me donnais au fond de ma pensée. »

a 58 l'oculiste

L'infidèle soutient son dire mordicus,

Ainsi qu'on le soutient d'ordinaire aux côcus ;

Puis après elle ajoute, avec un air honnête :

« Entre vous deux,Messieurs, je dois prendre un parti,

Et ne puis prendre qu'un mari...

Ainsi, pour lui ma main avec mon cœur est prêté ; Je la dois à lui seul, s'il la veut recevoir. Quant à vous, je vous dois le bonheur de le voir : Comme un ami commun vous serez de la fête.

Je l'aimais en vous; aujourd'hui Je vais vous épouser en lui. »

Les cornes à ces mots me viennent à la tête.

Je sors de la maison, et je cours en tous lieux Pour fuir ou pour crever, si je puis, tous les yeux.

Les malheurs du bon oculiste, Ami lecteur, vous apprendront, Si vous êtes bon moraliste, A laisser les gens tels qu'ils sont.

Page 1