‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 12 sur 57 · ROMANCES DE COTTIN · texte numérisé non relu

ROMANCES DE COTTIN

A E. Beulé.

Il se nommait Cottin; il était professeur De chant et de piano, de plus compositeur.

Il avait travaillé longtemps pour le théâtre, Ce royaume du faux, du clinquant et du plâtre, Hanté par des braillards et régi par des sourds. Il n'arrivait jamais, il espérait toujours.

Puis il avait écrit quinze ou vingt mélodies Qui dans un cercle intime étaient fort applaudies. On ne s'enrichit pas à faire des chansons ; Pour vivre au jour le jour il donnait des leçons, Attendant le bon vent ou la vague opportune Qui mènerait un jour sa barque à la fortune.

Il eut quelques amis, mais il manquait d'appui. Une femme pourtant s'était vouée à lui*

Romances de Cottin.

Sur la foi de l'amour ou de la destinée,

A l'artiste incompris elle s'était donnée.

Cette femme, elle existe, et je pourrais... Mais non,

Je la connais de vue et j'ignore son nom.

Elle avait pour son dieu fait un rêve illusoire :

Croyant à son génie, elle voulait sa gloire.

Il mourut à trente ans, malheureux, inconnu,

Et son nom jusqu'à vous n'est jamais parvenu.

Je viens de rappeler une époque lointaine, Car je crois, sans donner la date pour certaine, Que le pauvre Cottin n'existait plus déjà Dans la fameuse année où la France changea Sa courte république en un nouvel empire.

Remonter aussi haut, n'est-ce pas assez dire Que depuis bien longtemps l'artiste trépassé N'est plus qu'un souvenir aux trois quarts effacé, Même chez ses amis, même chez sa maîtresse ?

On ne vit ici-bas que par l'œuvre qu'on laisse. Que pouvait lui promettre une fleur du matin, Un tout petit recueil : Romances de Cottin?

Un jour que je faisais je ne sais quelle coursé Au centre de Paris, du côté de la Bourse

y 4 Contes,

(C'était, s'il m'en souvient, au mois d'avril dernier), A niveau d'entre-sol j'aperçus un papier Collé contre une vitre, enseigne haut placée, Peu faite pour les gens qui vont tête baissée. Ce papier attira mes regards, et je lus :

Romances de Cottin à vendre. Rien de plus ; Mais cette phrase seule ouvrait tout un abîme. Quel ami dévoué, quel débiteur sublime Tentait de rappeler au public affairé Les œuvres et le nom d'un artiste ignoré?

Ce personnage-là, je voulus le connaître.

Avisant l'escalier voisin de la fenêtre,

Je franchis lestement les marches du premier.

Plusieurs portes donnaient sur le même palier :

Au hasard je cognai la première venue.

Après quelques instants, une femme inconnue

Vint ouvrir... Inconnue, ai-je dit? J'avais tort :

C'était elle, l'amante ou la muse du mort.

Elle avait bien vieilli ; mais le chagrin et l'âge

Avaient moins altéré qu'ennobli son visage.

Elle me reconnut, et du ton le plus doux :

« Vous vous souvenez donc, me dit-elle, de nous? »

Un pareil compliment aurait pu me confondre ;

Mais elle m'épargna l'embarras de répondre:

Romances de Cottin. 75

a N'est-ce pas, reprit-elle en élevant la voix, Que vous pensiez à lui, puisque je vous revois ? N'est-ce pas qu'il doit vivre, et que sa renommée N'est pas, ne sera pas dans la tombe enfermée? Songez donc, à trente ans! S'il était mort plus vieux, Il aurait produit plus ; il n'aurait pas fait mieux. Vous connaissez son œuvre. Ah ! si j'avais encore La voix, cet instrument qui rend l'âme sonore, Comme je m'en irais, par la ville et les champs, Colporter son portrait, et son nom, et ses chants ! Comme je répandrais le rayon qui m'anime!

Il faudrait, grâce à moi, qu'on le trouvât sublime ! Tout est du même prix. Est-il rien de plus beau Que ce chant simple et doux : la Plainte de l 'Oiseau I a

Alors la pauvre femme, avec trop d'énergie, Essaya d'attaquer la suave élégie ; Mais elle avait touché la corde des douleurs Qui devait se détendre à l'approche des pleurs. Elle ne put poursuivre : « Ah ! Monsieur, me dit-elle, Si vous voulez pour nous être un ami fidèle, Voici tous ses morceaux; veuillez les accepter; Chantez-les, chantez-les, et faites-les chanter. » Je ne répondis pas : embarras ou mollesse, Je lui tendis la main en signe de promesse,

76 Contes.

Et j 'emportai le don qui m'était confié Comme un legs de l'amour offert à l'amitié.

Paris sera toujours la ville où l'on oublie.

Il est nombre de gens qu'on aime à la folie Chaque fois qu'on les voit, et puis, sans s'émouvoir, On restera trois mois, ou quatre ans, sans les voir. C'est l'été qui revient ; on court à la campagne Chercher son petit coin de plaine ou de montagne. Je fus absent six mois; puis, avec les temps gris, Hirondelle d'hiver, je rentrai dans Paris.

Mais, j'en dois convenir, j'avais, selon l'usage, Oublié les projets faits avant le voyage.

On dit que les absents ont tort ; c'est pour le mieux, Car ils ne sont pas plus oubliés qu'oublieux.

L'hiver, en nos pays, est le temps des soirées. Des hommes en habit et des femmes parées S'entassent, chaque nuit, dans des salons étroits Où la place d'un seul se divise par trois.

Là, pour suivre en tout point l'exemple britannique, Sous prétexte de thé, l'on fait de la musique. Hier, je me trouvais dans un de ces salons.

Un artiste allemand, portant des cheveux longs (Ce signe en Allemagne est celui des artistes),

Romances de Cottin. 77

Jouait sur le piano des valses assez tristes.

Je me trouvais placé tout près de l'instrument.

J'avais les yeux baissés, et, machinalement,

J'aperçus devant moi des morceaux de musique

Adroitement rangés comme en une boutique.

Je ne songeais à rien encore, quand, soudain,

Je lus sur un morceau : Romances de Cottin,

Puis sur deux, puis sur trois, puis sur un quatrième.

Qui donc ici pouvait résoudre ce problème :

Cottin, Cottin, Cottint... Ce nom devint pour moi

Un reproche indirect de mon manque de foi.

Je me disais : « Comment ! par quelle circonstance ?

Serait-il devenu célèbre en mon absence? »

Puis, tout à coup : « C'est elle! elle doit être là,

Cachée en quelque coin, sans doute; cherchons-la. »

Je la trouvai bientôt, toujours en robe grise,

Le deuil qui ne dit rien, le deuil qui s'éternise.

Je traversai la foule et lui tendis la main :

« Je n'ai rien fait encor, lui dis-je, mais, demain,

Quoi qu'il puisse arriver, j'emploierai ma journée

A tenir de mon mieux la promesse donnée.

Je parlerai de lui ; comment, je n'en sais rien ;

Je tairai votre nom : je citerai le sien.

Je ne suis pas de ceux qui dispensent la gloire ;

Mais, si quelqu'un me lit, il saura votre histoire. »

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Et vous qui la lisez, n'est-ce pas que c'est beau De conserver ainsi, par delà le tchnbeau, Le culte de l'artiste et la foi de l'amante ? Ame de son ami, tu dois être contente !

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