LE PREMIER QUARTIER
A Amédée de Noé.
Vous devez avoir lu, dans un roman»., ou deux,
L'histoire de ces amoureux Qui, se quittant un soir, un soir de pleine lune,
Pour ne plus jamais se revoir,
Mirent l'astre dans leur fortune, Jurant de le venir consulter chaque soir, Chacun de son côté, toujours à la même heure, Pour se dire de loin : <c Je pense à toi, je pleure, Je t'aimerai toujours... » Chose bonne à savoir,
Douce correspondance Épargnant à la fois timbres, temps et papiers, Ignorant l'orthographe et bravant la distance, Sans crainte des parents, des amis, des portiers :
yo Contes,
Douce correspondance!
Donc, ils s'étaient quittés. Pendant les premiers jours, Tout alla pour le mieux... La lune, pleine et ronde,
Était propice aux longs discours; On s'adressait les mots les plus drôles du monde ; Bref, on se conduisait comme nouveaux époux.
Trois jours après, la lune étant un peu moins large. Tout allait bien encor (pourquoi le tairions-nous?) : On remplissait sa page, on écrivait en marge, On faisait son devoir comme moyens époux ; On façonnait son style, on en était aux phrases. Mais on sait que l'amour et la lune ont leurs phases. La lune fut bientôt réduite de moitié.
On s'aimait encor; mais, de même
Qu'en petit-lait tourne la crème,
L'amour tournait en amitié.
Vieux époux, vieux époux!... Et la page maligne
Allait toujours s'amincissant; A peine en restait-il pour écrire une ligne.
Bientôt il ne resta qu'un tout petit croissant (De là le mauvais sens qu'on attache à ce signe) ; Puis un reflet vaporeux, pâlissant,
Puis rien. Et la lune nouvelle Ne vit pas plus l'amoureux que la belle,
Le Premier Quartier.
Et n'en fut pas surprise, ayant appris là-haut Que les feux les plus vifs s'éteignent le plus tôt.
O vous qui jurez par la lune, Si vous voulez aimer pendant un mois entier
(La chance n'est pas si commune), Ayez soin de la prendre à son premier quartier !