‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 18 sur 57 · IO · texte numérisé non relu

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Récits.

Qu'affectait ce meuble suspect.

Un rideau de toile ou de laine Dans ses longs plis le recélait; Voilà ce que l'on appelait La bibliothèque d'Eugène (Son prédécesseur Diogène Se logeait bien dans un tonneau) .

Maintenant levons le rideau ; Soyons plus curieux que sages, Et nous allons savoir comment Ce meuble ou cet appartement Se divisait en deux étages.

Au premier, un long matelas .

S'aplatissait sur une planche ; Plus loin, quelques paires de bas Auprès d'une chemise blanche; Une cuvette, un broc plein d'eau, De vieux habits, des bottes vieilles, Plus loin encore deux bouteilles, Une assiette avec un couteau.

Le second était plus étrange ; Il éblouissait les regards :

C'était un grotesque mélange

La Bibliothèque d'Eugène.

D'objets pressés, confus, épars, Un effroyable pêle-mêle De livrés, de papiers froissés De bois à brûler, de vaisselle, De boîtes, de plâtres cassés, D'outils, de faïences, de fioles ; Des tableaux, des antiquités, Des armures, des fruits gâtés, Des jouets d'enfant, des babioles, Une arquebuse, un tibia, Un manche brisé de guitare; Jamais peintre ne délaya Une palette si bizarre.

Étonnez-vous après cela Que sa chambre fût peu garnie !..

Vous le prétendez? Je le nie.

Sous la main n'avait-il pas là Commode, lit, musée, armoire.

Garde-robe, garde-manger, Cave, atelier, laboratoire, Jardin anglais et potager?

On ne trouverait pas sans peine Un appartement si complet :

Voilà ce que l'on appelait La bibliothèque d'Eugène.

Récits.

« Mon ami, me dit-il d'un ton grave, il est temps De procéder à l'inventaire.

— Allons, je suis prêt; je t'attends, Ou plutôt, non : laisse-moi faire.

De ton intérieur je sais plus d'un mystère ;

Je voudrais voir là -haut si rien n'est dérangé. »

1 Ce disant, je me dirigeai Vers ce semi-fauteuil, plus tard chaise bâtarde, Ottomane depuis, maintenant escabeau.

Je montai bravement; je tirai le rideau Qui glissa lentement sur la tringle criarde.

Rien n'était dérangé ; dans un désordre égal Ces éléments divers, étalés face à face, Paraissaient échanger un regard amical.

Un seul objet changé de place Eût nui certainement à l'effet général.

« Maintenant, procédons au siège de la place :

Je ne sais par où commencer.

Qu'est-ce que je tiens là? — Ça? c*est une statue.

— Diable ! j'ai failli la casser.

Elle est, ma foi, fort peu vêtue :

C'est Vénus qui se met la main sur l'estomac.

La Bibliothèque d'Eugène. 117

— Tu dois apercevoir, dit-il, une cassette :

Pousse ce crâne humain à mettre le tabac ; Écarte ces papiers, tire la serinette ; Bien; enfonce la main à droite.... à gauche.... — Ici?

— Oui. — Très-bien; je la sens, je la tiens. La voici,

La cassette mystérieuse !

Elle doit contenir des objets de valeur?

— Non, des lettres d'amour, des rêves de bonheur

D'une orthographe vicieuse :

Des vers, des boucles de cheveux ;

Des choses à brûler.... Pourtant, si tu le veux, Nous ferons grâce à mon drame en cinq actes.

Il est un peu sanglant, mais en rimes exactes.

Peut-être quelque jour on le retrouvera ;

On jettera les yeux sur la feuille jaunie ;

Les critiques diront : C'était un grand génie.

Il est mort!... Ou plutôt un habile en fera, Larira,

Un vaudeville ou bien un opéra.

En faveur du collège et de la poésie, Passe-moi cette fantaisie.

Et maintenant, le reste au feu !

Au feu serments d'amour, stupides espérances,

Cheveux de toutes les nuances, Adieu, mes rêves d'or, mes maîtresses, adieu !

Il8

Récits.

— Poursuivons. Qu'est ceci ! — Ce cahier ? C'est ma messe. Vois comme, avec le temps, le papier se salit ! Une messe orchestrée, une œuvre de jeunesse.

Sans feu, sans piano, j'écrivais dans mon lit. On devait la chanter ; j'en avais la promesse.

Il me fallait deux cents exécutants (Dieu te garde, mon fils, des artistes chantants!) Et ma messe.... Tu vois ce qu'elle est devenue.

Je veux pourtant la conserver, Car la fortune enfin, cette belle inconnue,

Peut venir un jour me trouver.

Et d'ailleurs, j'apprendrai la musique à ma femme, Et nous pourrons chanter mes grands chœurs à deux voix.

— Allons, mettons à part cette messe et ce drame. Dieu ! qu'est-ce que je sens? et qu'est-ce que je vois?

Ce sac? — Ce n'est rien, dit Eugène.

— A travers le tissu je sens des objets ronds, Des boules de loto, des noix ou des marrons ?

Je vais l'ouvrir. — Non ; ce n'est pas la peine.

— Si. Je suis curieux et je désire voir

Ce que contient ce sac. — Tu vas donc le savoir, Et tu regretteras peut-être de l'apprendre.

Ecoute, me dit-il en me regardant bien :

As-tu jamais aimé ? — Moi ! je n'en sais trop rien. Heureux serait celui qui pourrait le prétendre!

La Bibliothèque d'Eugènt. 119

Mais que ton cœur soit en repos.

Parle, et sois assuré que je puis te comprendre. — Eh bien, je veux d'abord te le dire en deux mots :

Ce sac contient... des haricots.

Si ce début n'a pas effrayé ta vaillance* Allumons une pipe, et garde le silence.

« J'avais vingt ans alors ; il me souvient qu'un jour

Je me trouvai saisi d'un violent amour.

Des yeux noirs, un teint mat, une jeune créole ;

Nous nous étions tout dit, sans dire une parole.

Son nom... Mais à quoi bon? on ne l'a su jamais;

Son âge, son état... je l'aimais!... Je l'aimais

De cette flamme vive et pourtant retenue

Qu'on ne retrouve pas après qu'on l'a connue.

Te dire sa candeur, sa grâce, sa beauté*..

Son portrait fait par moi te paraîtrait flatté ;

La femme qu'on préfère est toujours la plus belle }

Et que sera-ce, alors qu'on est aimé par elle?».

Oui) cela maintenant te paraît singulier:

Je te parle d'amour... je vais me marier!

Et pourtant, tous les soirs j'étais sous sa fenêtre;

Je ne sais si mon pas me faisait reconnaître,

Mais je voyais de loin son rideau s'agiter,

Sa fenêtre s'ouvrir et mon cœur y monter;

1 20 Récits.

Alors nous échangions quelques mots à voix basse ; Les mêmes mots toujours dits à la même place ; Puis, nous nous envoyions un baiser de la main ; Elle disait : « Bonsoir. . . » Je disais : « A demain ! » Et tous les jours ainsi je traversais la ville Par la pluie ou le vent ; j'allais d'un pied agile, Faisant un long trajet rien que pour la revoir Et soupirer tout bas Pharmonieux bonsoir.

Une fois, j'arrivais à l'heure accoutumée ; Cependant je trouvai la fenêtre fermée.

L'immobile rideau ne tremblait même pas.

J'eus beau rester en place et marcher à grands pas. L'appeler par son nom? c'était une imprudence. Attendre? c'eût été mourir d'impatience.

Je ne savais que faire : il fallait en finir; Il fallait qu'elle sût. . . Comment la prévenir ?

« J'ai souvent entendu parler de mascarades, Guitares et manteaux, feutres et sérénades, Qui servent les amants sous de plus doux climats. Langage de poëte auquel je ne crois pas.

Car enfin, s'il est vrai qu'un air de mandoline Peut reveiller le cœur d'une jeune Rosine, Il devrait réveiller aussi le vieux tuteur, Ou le mari jaloux, ou le père grondeur.

La Bibliothèque d'Eugène. 121

Il m'a toujours semblé qu'il est fort inutile D'aller faire sonner ses amours par la ville, D'aller chanter tout haut au vieux père endormi : J'adore votre fille en secret, do, s/, mi.

O mari généreux, ta femme me préfère; Si, la y mi y je l'attends dans l'ombre et le mystère. Do, si, sol, j'ose aimer ta pupille, ô tuteur, Et je viens te l'apprendre en mi bémol majeur.

ce Donc, nous ne faisions pas de l'amour en musique;

Mais, pour ne pas user de ce moyen classique,

Il en fallait trouver un autre, quel qu'il fût.

Je ne le trouvai pas : le hasard y pourvut.

En baissant tristement la tête vers la terre,

J'aperçus un objet qui n'est pas une pierre.

Une pierre aurait pu casser la vitre... Non.

C'était un... Il faut bien l'appeler par son nom.

C'était un haricot de la plus belle espèce,

De Soissons. Tu comprends qu'avec un peu d'adresse

Sur la vitre sonore on pouvait le lancer.

Le moyen était plat, je dois le confesser ;

Mais l'amour a toujours un côté ridicule.

Personne n'était là; je n'eus pas de scrupule :

Le haricot frappà le verre ; elle comprit ;

Le rideau s'agita, la fenêtre s'ouvrit ;

Récits.

Et je rentrai chez moi, fier de ma découverte, Et peuplant de bonheur ma chambrette déserte.

t Je réfléchis beaucoup le soir en me couchant ; Aussi, le lendemain, j'étais chez un marchand, Faisant provision de nouveaux... projectiles Qui, dans un cas pareil, auraient pu m'étre utiles. J'en achetai beaucoup, tu le vois. Eh ! mon Dieu, Je craignais, moi naïf, d'en avoir pris trop peu. Jeune, peut-on jamais douter de la jeunesse?

Mon amour ne pouvait avoir ni fin ni cesse.

Eût-il duré dix ans, comme un roman nouveau, Que mon sac eût à peine abaissé son niveau.

Il dura moins pourtant. Dès le second volume, L'automne était venue et je pris un gros rhume. Je devins moins exact; on ne s'en plaignit pas. Puis vinrent les brouillards, les gros temps, les frimas } Puis vinrent d'autres soins, d'autres amours peut-être ; J'oubliais doucement l'attachante fenêtre.

Elle, je la revis par hasard une fois; Nous rougîmes tous deux et restâmes sans voix. Puis je n'y pensai plus; je ne rêvai plus d'elle; La flamme avait jeté sa dernière étincelle.

Voilà, mon cher ami, l'histoire de ce sac, Celle de mes amours... Donne-moi du tabac. »

La Bibliothèque d'Eugène. 12Î

En prononçant ces mots il s'efforça de rire :

Mais il avait des larmes dans les yeux.

Nous restâmes longtemps pensifs et soucieux,

Sans nous regarder, sans rien dire, Dans des rêves lointains voyageant tous les deux. Je rompis le silence : « A quand le mariage?

— Quel mariage ?. . . Ah ! oui, oui, le mien ? Dans huit jours. — Au revoir, mon ami, sois heureux en ménage, Et conserve longtemps tes nouvelles amours ! »

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