‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 17 sur 57 · LA BIBLIOTHÈQUE D'EUGÈNE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHÈQUE D'EUGÈNE

A J. P. Barbier,

a Mon cher, je vais Rapprendre une grande nouvelle, Une nouvelle étrange, incroyable.... — Laquelle?

— Tu vas rire de moi, tu vas te récrier. . . .

— Mais encore? — Mon cher, je vais me marier. Qu'en dis-tu? — L'aventure est assez ordinaire.

— J'entends me marier devant monsieur le maire.

— Je ne l'eusse jamais compris d'autre façon.

— Oui, j'étais fatigué de l'état de garçon.

Que veux-tu? J'ai tout fait; je connais trop la vie; La ressource dernière est la philosophie.

J'ai trente ans révolus et je perds mes cheveux. J'aime une jeune fille; elle est selon mes vœux : Dix-neuf ans, des yeux bleus, une tête de Greuze, Une taille élégante, une dot généreuse,

Récits.

Un beau-père charmant qui s'est épris de moi, Et pas de belle-mère !... Est-ce assez? — Oui, ma foi. — Aussi, c'est résolu : quoi que tu puisses dire, Ne dis rien, et surtout garde-toi bien de rire. »

Ainsi parlait Eugène, un garçon singulier Que j'ai beaucoup connu quand j'étais écolier. Pauvre Eugène! Il avait toutes les aptitudes; Mais il n'en fit pas moins d'exécrables études : Il voulut tout apprendre, apprit tout, ne sut rien. Depuis, étudiant, docteur, musicien, Écrivain, avocat, peintre, sculpteur, que sais- je?.,. Il demeura toujours l'Eugène du collège, Ne faisant jamais rien, pour se trop occuper, Et restant sans état, de peur de se tromper.

Eugène poursuivit : « Comme tu le peux croire, J'ai dû depuis longtemps renoncer à la gloire ; C'est un champ de cailloux qui produit peu de grain; Le chardon et l'ortie ont pris tout mon terrain. D'un espoir mieux fondé la fortune me berce : Mon beau-père est marchand ; je reprends son commerce . Je vais vendre les vins que je chantais jadis. Sic transit ghria mundiï — De profundi$! »

La Bibliothèque d'Eugène. n3

(Deux ou trois mots latins conservés sous la neige Sont toujours de rigueur entre amis de collège.)

Nous allions nous quitter en nous serrant la main : « A propos, me dit-il, viens donc me voir demain. J'ai chez moi des objets, des papiers de jeunesse, Des riens qu'il ne faut pas que ma femme connaisse. Tu comprends : nous allons faire la part du feu. T'attendrai-j e ? — Sans doute . — A demain donc . — Adieu .

Le lendemain matin je frappais à sa porte, A son grenier : « Entrez ! » me dit une voix forte. Deux fauteuils étaient là, d'un damas presque bleu, Et nous fûmes bientôt assis au coin du feu.

Ce n'était pas chambre ordinaire Que la chambre de mon ami, Car sa richesse mobilière Comptait trois fauteuils et demi.

Point de commode, point de table, Point de lit. — En êtes-vous sûr? — Hélas 1 rien n'est plus véritable.

Mais attendez : le long du mur, Régnait une charpente énorme D'un indéfinissable aspect; On ne saurait dire la forme

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