‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 20 sur 57 · DIMANCHE MATIN · texte numérisé non relu

DIMANCHE MATIN

A E. Manuel.

Un dimanche matin, Roger était en chasse

Avec son chien Minos, bête de noble race,

Qui, dit-il, arrêtait la perdrix à cent pas...

Oui, quand il en trouvait; mais il n'en trouvait pas.

Donc, ce jour-là, portant son fusil en quenouille,

Il revenait pensif; il revenait bredouille.

Il vit, tout en marchant, que pas un être humain,

Homme, femme ni gars, n'était sur le chemin.

Un silence de mort planait sur la campagne.

Ces voix d'enfant, qui vont du val à la montagne,

Et qui, se modulant sur un pli de terrain,

Apportent à l'oreille un rustique refrain,

Se taisaient. Pas un son, qu'un soupir de colombe,

Ou le bruissement d'une feuille qui tombe,

Dimanche matin.

Ou bien un cri de coq solennel et perçant

Qui défie au combat quelque rival absent.

Des bœufs, sans précepteur, comme des enfants sages,

Ruminaient librement épars dans les herbages.

Notre chasseur eût pu songer avec effroi

Que la création avait perdu son roi,

S'il n'avait été là, causant avec lui-même,

Et cherchant, à part soi, le mot de ce problème :

« Ce pays, à coup sûr, n'est pas inhabité,

Pourquoi les habitants ont-ils tous déserté ?

Où sont-ils? » Vers le gros du village il s'avance;

Partout même désert, partout même silence.

Les volets sont poussés à toutes les maisons

Qui se ferment aux yeux comme autant de prisons.

Du château qu'il habite, hésitant, il s'approche.

Personne. Où sont-ils donc? où sont-ils? Une cloche

Retentit à l'instant dans le beffroi voisin.

Est-ce l'heure qui sonne, ou si c'est le tocsin?

Non : tut coup, deux et trois... et puis la cloche cesse }

« Àh ! parbleu ! dit Rogër, ils loflt tous à la messe !

Gens crédules, qui font ce qu'ont fait leurs aïeux,

Et feront de leurs fils ce que l'on a fait d'eux.

O pauvre humanité 1 combien de temps encore

Attendrons-nous ce jour, ce jour qui doit éclore,

Où les peuples errants et les prêtres divers

1 32 Récits.

Ne connaîtront qu'un Dieu maître de l'univers;

Où les vains préjugés et les vaines croyances

Tomberont sous le coup du fait et des sciences?

Car enfin, que veut-on me faire accroire, à moi

Qui n'ai plus l'innocence et qui n'ai pas la foi?

L'amour qui me conçut, me nourrit et m'élève

N'aurait été produit que par le péché d'Ève,

Doux péché sans lequel je n'existerais pas?

Mais alors, les lions, et les chiens et les chats,

Et les oiseaux de l'air et les poissons de l'onde,

Ont eu leur Ève aussi, pécheresse et féconde?

Le crime le plus vil qui sera dit tout bas

Vaut mieux que la vertu qu'on ne confesse pas ?

Quoi! je devrai mentir à mon intelligence

Pour croire ce qu'on dit et non ce que je pense?

Et ces mystères saints, ces miracles naïfs

Qui tombaient de là-haut tout exprès pour les Juifs,

Le temps en est passé? Non; lisez mieux l'histoire :

On nous en montrera quand nous voudrons y croire.

Les peuples enfantins veulent être amusés;

Prenez garde qu'un jour ils sont désabusés,

Et qu'ils peuvent, grandis, vous demander des comptes

Pour les avoir, petits, bercés de vos vieux contes.

Quand cédera la peur sa place à la vertu ?

Règne de la Raison, quand commenceras- tu? »

Dimanche matin. 1 33

En raisonnant ainsi, dans sa marche indécise,

Roger, sans y penser, s'approchait de l'église.

Un nouveau tintement du clocher s'envola.

« Oui, se dit-il encore, ils sont, ils sont tous là,

Recueillis, attentifs, plongés dans la prière.

Ah ! que ne puis- je avoir, comme eux tous, un bréviaire,

Une formule faite, un symbole de foi,

Pour prier avec eux sans me mentir à moi ?

Car la religion n'est en moi qu'assoupie ;

Je suis un incrédule et non pas un impie.

Et pourtant, à cette heure, où que vous vous trouviez,

Vous priez, ô ma mère, ô mes sœurs, vous priez.

Sans calcul ni raison, vos pieuses pensées

Pour vous, pour moi, pour tous, sont au ciel adressées.

Ici tout le village, et plus loin la cité,

Tout hameau près ou loin, tout endroit habité,

Toute réunion d'hommes de toute race,

Maîtres ou serviteurs, par le chaud ou la glace,

Et par delà les monts et par delà les mers,

Tout prend part à ce chœur que chante l'univers.

Que dis-je? L'ignorant, l'étranger, l'hérétique,

Le rouge Américain, le jaune Asiatique,

Le Chinois qu'on achète et le nègre qu'on vend,

Tous ont leur temple ouvert sur le soleil levant,

Leur mosquée au grand air* leur pagode fleurie,

i34 Récits.

Et moi seul.... Si j'entrais dans l'église où Ton prie? Non; je n'accepte pas un pareil compromis :

Que dirait ma raison? que diraient mes amis?

Faudra-t-il avouer que seul contre cent mille Je n'ai pu soutenir une lutte inutile?

Eh bien, soit! Je dirai, s'il le faut, aux railleurs, Qu'on peut prier ici tout aussi bien qu'ailleurs. »

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