‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 24 sur 57 · UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE

A Alfred Arago.

Chaque année au printemps certaine soif me gagne,

Le dimanche venu, d'aller à la campagne

Voir un peu de verdure et humer un peu d'air.

J'avise à cet effet quelque chemin de fer :

Selon que je désire ou les bois ou les plaines,

Je prends Enghien ou Sceaux, Saint-Germain ou Vincennes,

Et j'arrive à mon but à peu près aussitôt

Qu'aurait fait un coucou s'il avait pris le trot.

Là, je ne m'étends pas sous l'ombrelle des hêtres;

Mais j'entreprends à pied cinq ou six kilomètres,

Et je cherche en chemin un de ces restaurants

Où Ton peut déjeuner pour trois ou quatre francs.

Or, ce dimanche-là, ma promenade faite,

Je m'étais installé chez un traiteur honnête,

148 Récits.

A Joinville-le-Pont, et je déjeunais seul Dans un jardin planté d'un unique tilleul, Lorsqu'une jeune femme à haute et fière mine Vint poser son chapeau sur la table voisine, En criant à quelqu'un : « Octave, par ici ! » Un jeune homme parut, qui resta tout transi.

Mieux eût valu pour lui trouver une vipère :

Il avait sous les veux un ami de son père.

Cet ami, c'était moi, moi qui pouvais si bien Aller à Robinson ou pousser vers Enghien, Et qui venais ici, mais sans malice aucune, Me jeter au travers d'une bonne fortune.

Pour éviter le choc, nous eussions bien donné, Octave sa compagne, et moi mon déjeuné ; Mais il était trop tard, nous étions face à face. La femme, qui voyait notre double grimace, Toisa son cavalier et lui dit : « Eh bien ! quoi ? Tu connais ce monsieur ; c'est bien, présente-moi. Alors mon pauvre ami, d'un ton piteux et triste, Risqua : « Mademoiselle Antoinette, fleuriste. » Nous nous fîmes tous trois un gracieux salut, Après lequel chacun se rassit et se tut.

Antoinette avec soin étudiait la carte, N'étant pas, à coup sûr, pour les repas de Sparte. , , Elle était arrêtée à l'article Homard.

Une Ktncontrt. 149

Pour l'autre, sa pensée était tout autre part. Je jugeai de bon goût de rompre le silence, Mais avec bonhomie et sans impertinence :

« Eh bien, mes chers enfants, avouez-moi ceci, Que vous ne pensiez pas me rencontrer ici.

La réciproque est vraie, et, d'honneur, je m'accuse D'avoir été pour vous la tête de Méduse. »

Octave, rougissant, répondit : a En effet... » Antoinette pensa : « Qu'est-ce que ça me fait ? — Pourtant, continuai-je, il ne faudrait pas croire Que de mon jeune temps je perde la mémoire.

D'ailleurs ce jeune temps n'est pas déjà si loin Qu'il n'en puisse rester un lambeau dans un coin. J'ai quelquefois aimé, comme dit La Fontaine ; J'en conviens, et tenez comme chose certaine Que, si je me découvre à vos jeux sans regret, Je suis capable aussi de garder un secret.

L'amour n'excuse rien, mais il faut tout comprendre, Et vous m'inspirerez l'intérêt le plus tendre Lorsque vous m'aurez dit que vous vous aimez bien. » Octave tressaillit et ne répondit rien.

Antoinette vers moi dirigea sa prunelle :

« Tenez, vous me semblez un brave homme, dit-elle ; Mais vous avouerez bien qu'à l'âge où vous voilà On ne s'entend plus guère à ces matières-là.

Récifs.

— Je ne saisis pas bien le sel de Pépigramme, Et vous vous targuez trop de mon âge, Madame. Pourquoi donc, s'il vous plaît, pourriez-vous juger mieix?

— Parce que je suis jeune et que vous êtes vieux.

Que voulez-vous, mon cher? tout change en ce bas monde.-

La brune a fait son temps : c'est le tour de la blonde.

Vous en êtes encore au temps des troubadours;

Nous, nous sommes liés depuis huit ou dix jours.

Octave est bien gentil; c'est un garçon solide.

Il n'a pas inventé la poudre insecticide ;

Mais je suis assurée, en acceptant son bras,

Que le premier venu ne m'insultera pas.

Moi, je lui fais honneur. J'ai la taille bien faite,

L'œil vif, le pied petit, et j'ai de la toilette.

Bref, si chacun de nous apportait son écot,

Je serais la princesse, et lui le calicot. »

Octave était confus; moi, j'écoutais tout triste

Les propos saugrenus de cette réaliste.

Elle s'interrompit pour crier le garçon,

Puis reprit le couplet suivant de sa chanson :

oc L'amour dont vous parlez, c'est bon pour les gens riches,

Les femmes du grand ton, les oisifs et les biches,

Qui ne savent pas faire œuvre de leurs dix doigts,

Et qui vont tous les jours se promener au Bois.

Je veux bien travailler six jours de la semaine ;

Une Rencontre.

lit

Mais, quand vient le dimanche, il faut qu'on me promène, Qu'on me fasse manger quelques aliments sains Et boire du mâcon fait avec des raisins.

Pardi ! si nous pouvions, étant plus économes, Mener la même vie et nous passer des hommes, Comme nous renverrions tous ces tyrans jaloux Qui veulent être aimés et se moquent de nous ! Mais, sans eux, la misère ; et, pour demeurer sage, On a trop d'estomac et trop de blanchissage... Maintenant, déjeunons! »

J'aperçus en effet Qu'elle accueillait les plats d'un air fort satisfait. Durant une heure au moins je restai sur ma chaise, Admirant à loisir cette jeune Française.

Octave cependant était tout soucieux ; Il mangeait sans parler et détournait les yeux. Enfin je me levai, jugeant que ma présence Leur était une gêne, et j'eus la complaisance De leur tendre la main. Mais elle me tapa Sur l'épaule, et me dit : « Sans rancune, papa. »

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