‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 23 sur 57 · L'OMBRE · texte numérisé non relu

L'OMBRE

A M 1 »* la Marquise de BlocqucvilU.

Nous marchions tous les deux Dans un jardin rempli de douces souvenances.

Séparés maintenant, autréfois amoureux, Il était entre nous d'anciennes confidences.

Je voulais lui parler, je ralentis le pas.

« Mon ami, me dit-elle, Mettons-nous sur ce banc que vous voyez là-bas; " Un tilleul le domine avec sa verte ombrelle.

Je vous écouterai, si tel est votre vœu.

Tant que l'ombre qui le protège Pourra nous abriter contré uft Soleil de feu; Mais, ce moment passé, neius nous dirons adieu. »

L'Ombrt. 14S

Nous nous assîmes donc sur le rustique siège ; Je me mis à causer, elle écoutait ma voix ; Mais elle n'avait plus l'encourageant sourire Qui rendait ma parole éloquente autrefois.

Je ne disais jamais ce que je voulais dire, Et pourtant je parlais de tout dans mon discours, Des premiers entretiens, d'elle, d'elle toujours, De moi peut-être aussi; l'amour est égoïste, Et je m'occupais d'elle en lui parlant de moi.

Elle restait tranquille et triste :

Triste, je le comprends, mais tranquille, pourquoi? Nous avions devant nous toute notre jeunesse,

Et je lui montrais le chemin Où nous avions scellé l'éternelle promesse

Avec un serrement de main. Et puis je dissertais sans méthode et sans suite : « Se peut-il qu'on oublie et si bien et si vite? Hé quoi ! cet entretien si longtemps demandé,

Cet entretien suprême, Vous me l'avez ici tout à l'heure accordé; Vous ne craignez donc rien de moi ni de vous-même ? Non, vous avec raison, je suis dépossédé ; Vous êtes à l'abri de toute défaillance, Et vous me prodiguez, ici même, en mes bras,

Une outrageuse confiance ! »

146 Récits.

Je pris sa main : sa main ne tremblait pas.

« Oh! restez; vous pouvez me la laisser sans crainte,

Mais non pas sans remords.

L'âme que j'ai connue est à jamais éteinte; Et vous ne pleurez pas... On pleure sur les morts...

Mais qu'ai-je dit? Non, non, c'est impossible! Voyez : l'arbre bien né produit le fruit vermeil ; Le cœur qui fut aimant ne peut être insensible. Il a, comme le corps, ses moments de sommeil. Un jour, n'est-il pas vrai qu'il reviendra fidèle?

— Mon ami, me dit-elle, Le terme est expiré : nous sommes au soleil. »

Elle s'enfuit, elle me laisse, Et je reste seul à songer Combien le temps a de vitesse Et comme le cœur peut changer*

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