‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 36 sur 57 · LE DESTIN · texte numérisé non relu

LE DESTIN

A Ch. Rcad.

a Minerve protège la ville Où sont élevés ses autels ; Elle veille, forte et tranquille, Du haut de ces murs éternels.

« Elle donne dans sa clémence A nos cieux leur sérénité, A nos climats leur indulgence, A nos champs leur fécondité.

« Elle a semé sur cette terre Son opulence et ses bienfaits, La gloire, fille de la guerre, Et les arts, enfants de la paix.

Le Destin.

« Et moi, trop heureux fils d'une mère immortelle, Je goûte ses loisirs, son lait et son sommeil ; Je savoure à longs traits la gloire maternelle, Et je m'étends à son soleil.

« Les dieux m'ont donné la richesse Et la puissance entre les plus puissants ; J'ai des amis sans nombre et des plaisirs sans cesse, Et la force du corps et la chaleur des sens, Et je possède la jeunesse. »

Ainsi chantait un jeune Athénien,

Et les échos du mont Hymette

Répétaient dans les airs la chanson du poète.

Lui, marchant au hasard, un bâton pour soutien,

Gravissait, le front pâle et la lèvre animée,

Sur la montagne parfumée ;

Ses veux embrassaient tour à tour

Le ciel profond et les plages lointaines.

Le soir était venu pur après un beau jour.

Le soleil lentement se couchait sur Athènes ;

A l'horizon on pouvait voir

Eleusis se couchant, au milieu de ses plaines,

Dans la pourpre du soir ;

A gauche, le Pirée et ses vaisseaux sans nombre,

Scènts.

Et la mer se fondant en un nuage sombre ;

Puis, à ses pieds, la reine des cités, La ville de Cécrops, jeune toujours et belle,

Son Parthénon, sa citadelle Élevant dans les airs ses remparts indomptés ; Puis enfin, se perdant dans la plaine indécise, Les rubans argentés De Tllissus et du Céphise.

O peuple heureux, riyage fortuné !

Qui vous rendra votre splendeur antique?

Quel dieu rétablira ce temple profané , Et ces remparts en poudre, et ce ciel poétique De tous vos dieux abandonné?

Cependant la nuit plus obscure De l'horizon douteux rétrécit le contour ; Elle rend le silence à toute la nature Et la fraîcheur aux vents qu'a parfumés le jour. Tout dort. Lui seul, étendu sur la pierre,

Le front soulevé vers les cieux, Regarde lentement glisser dans leur carrière

Tous les astres mystérieux.

Longtemps il reste ainsi , longtemps il rêve encore ; Puis sa voix retentit dans la nuit plus sonore :

Le Destin.

« Athènes, mon pays, berceau de mes aïeux, Vers quelles nobles destinées Dois-tu, dans le cours des années, Conduire tes fils glorieux?

« Dois-tu, passant un jour les monts et le Bosphore, Reine de l'immense univers, Réunir cent peuples divers De l'occident jusqu'à l'aurore ?

« O gloire ! ô ma patrie ! Et ne verrai-je pas Les beaux jours que je te présage, Et ton nom volant d'âge en âge Sous le soleil et les frimas !

« Et toi, divinité cruelle, inexorable, O destin, confident des dieux, Ne pourras-tu pas à mes yeux Ouvrir ton livre impénétrable ?

« Je veux, je veux ravir à tes décrets de fer * L'avenir de tout ce que j'aime, De mon pays et de moi-même.

Je veux »

Un cri traverse Pair.

Scènes.

Le rocher tremble et se déchire,

Et du sein de ses profondeurs Sortent en frémissant les trois fatales sœurs Dont la bouche jamais n'a connu le sourire.

Imprudent, qu'as-tu fait? Tu le peux encor : fuis! Non. Les cheveux dressés, les regards éblouis, Il demeure sans voix, sans force, sans haleine.

Il veut se retenir en vain

Sur cette pente qui l'entraîne,

Ce livre, ce livre divin, Il est là sous ses yeux, il est ouvert, il brille, Et l'éclair en jaillit, et l'avenir en sort :

« Ah ! qu'ai-je vu ! Mes amis, ma famille !

O douleur ! ô regrets ! ô déplorable sort !

Je ne vois plus d'eux que leur mort, Et je compte les jours qui leur restent à vivre !

Ah ! fermez, fermez votre livre I »

Il veut fuir, un charme fatal Dans le gouffre béant le retient et l'attire. Il cherche malgré lui sur l'éclatant métal

Un nom, un nom qu'il n'ose dire. , Le feuillet tombe, et son tour est venu.

Ses yeux se sont troublés ; il regarde, il expire : «Moi-même dans dix ans! Mais illustre? — Inconnu!

Le Destin.

O dieux trop complaisants I ô funeste puissance !

Vous avez puni mon orgueil

Dans votre implacable vengeance.

J'ai vu mes amis morts et ma famille en deuil,

Et la gloire que j'ai rêvée...

Mais Athènes, du moins, vous l'avez conservée Belle, pure, sans tache et sans rivale? — Non!

Athènes, ô ville sacrée,

Toute la Grèce conjurée A foulé tes remparts et profané ton nom !

« Ah ! tournez, tournez cette page l Dieux! que vois-je sortir de l'occident lointain? Des hordes d'étrangers inondent ce rivage, Le fer et la torche à la main !...

Une page, une page encore!...

Quels sont ces farouches soldats Vomis des confins de l'aurore Et conduits par des dieux que je ne connais pas? Ah ! c'en est trop ; fuyons ! ... »

Il rompt enfin le charme, Se précipite frémissant, Court, voie, tombe au hasard, et laissant

A chaque rocher une larme, A chaque ronce une goutte de sang.

190 Scènes. I

Cependant l'aurore nouvelle Sur l'Hymette fleuri levait son front vermeil : Athènes apparaît plus riante et plus belle, 1

Sortant de l'ombre et du sommeil.

Le jour répand partout la vie et l'allégresse ; L'air s'emplit de clameurs; déjà chacun s'empresse Vers les nobles labeurs ou le docte loisir.

Partout la liberté, le travail, le plaisir;

Déjà la bouillante jeunesse Court s'exercer aux jeux de Bellone et de Mars, Et revient, se pressant sous l'illustre portique, Apprendre la sagesse, et les lois, et les arts. On discute l'État sur la place publique, Et des dieux protecteurs on invoque le nom... Mais regardez là-bas, tandis que l'encens fume,

Sur les degrés du Parthénon, Cet homme jeune encor que la fièvre consume...

Seul, au sein des plaisirs, des fêtes et des fleurs, Pâle, les yeux hagards, et fou... comme Cassandre,

De son pays il chante les malheurs, Ses palais en débris et ses temples en cendre ; Et sa voix s'éteint dans ses pleurs.

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