‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 37 sur 57 · LA DENT MALADE · texte numérisé non relu

LA DENT MALADE

A Saint-Germain.

Le tigre est-il vraiment jaloux de sa tigresse Autant qu'un vieil amant de sa jeune maîtresse? Le Bengale est bien loin. Le saura-t-on jamais? Pour les vieux amoureux, certes, je les connais; Mais quant à comparer le jaloux et le tigre, J'aime mieux imiter feu le. marquis d'Aligré En disant à chacun : « Voici du papier blânc ; Inscrivez-vous, et puis nous ferons le bilan. »

Lambert est un jaloux que j'ai l'heur de connaître;

A-t-il, me direz-vous, quelque raison de l'être ?

Mais non : s'il en avait, il ne le serait plus,

Ou je connais bien mal ces gens irrésolus

Qui cherchent jour et nuit; de soleil et dé lune,

192 Scènes.

Une preuve, une seule à leur propre infortune. La trouvent-ils enfin, le cœur en est meurtri; Mais le lien se rompt, le malade est guéri.

La femme, par malheur, n'est-elle pas coupable, Tant pis pour le jaloux : le mal est incurable.

L'autre jour, sur le quai, je rencontrai Lambert;

Il portait le front haut et le visage ouvert.

« Viens, dit-il, mon ami, qu'en mes bras je te presse !

J'ai du bonheur pour deux : j'ai quitté ma maîtresse

Lucy; tu la connais? J'en étais fatigué.

Le même amour toujours, toujours, ce n'est pas gai.

— De quand ? — D'hier au soir. La rupture s'est faite

Sur l'oubli d'un bouquet pour le jour de sa fête.

C'est fini, c'est fini cette fois. Mon ami,

Voilà dix ans passés que je n'avais dormi.

Qu'on ne m'en parle plus ! j'en aurais trop de honte.

Plus un mot!... Cependant il faut que je te conte,

Après un si long bail, comment je fus conduit

A rompre tout d'un coup sans scandale et sans bruit,

Et de quel esprit calme et de quelle main sûre

Un jour j'ai détaché le fer de la blessure.

C'est là, me diras-tu, le fait des gens prudents ?

Non... Sais-tu ce que c'est que d'avoir mal aux dents?

— Oui, non... mais continue. — Eh bien, mon camarade,

La Dent malade. 193

Pose ton doigt ici ; la dent qui fut malade Occupait cette place où tu ne sens plus rien. Par elle j'ai souffert le martyre chrétien.

L'homme, chrétien ou non, naît plus ou moins sensible. Moi, j'ai le grand défaut d'être trop accessible Aux plaisirs, aux douleurs. Mon cœur va le galop : Beaucoup jouir, beaucoup souffrir, voilà mon lot. Or, ce qui m'agitait, ce n'était pas la joie; A tous les maux connus mon être était en proie. O souffrances du cœur ! ô souffrances du corps l Qui de vous a le prix au combat des plus forts ? Et que sera-ce donc quand vous êtes unies Pour venir assiéger nos pâles insomnies?

Dix ans j'ai supporté dans un calme poignant La double émotion de ce drame saignant, Et, triste dénoûment d'une action si triste, J'entrevoyais au bout le spectre du dentiste. Je remettais toujours de veille à lendemain L'instant où dans ma bouche il entrerait sa main. Enfin, avant-hier, dans un moment de rage, Je mis moi-même un doigt à son futur ouvrage. Sous cette pression la dent parut trembler.

Je la fis doucement avancer, reculer, Et puis, d'un choc plus brusque essayant l'aventure, Je fis... la dent tomba comme une orange mûre. *

194 Scènes.

Une goutte aussitôt sur ma tempe coula, Et tout bas je me dis : « Quoi! ce n'est que cela? « Rien qu'une place vide, une douleur passée. » Sais-tu, dans ce moment, où courut ma pensée? Elle alla sans détour du physique au moral, D* la bouche guérie au cœur où j'avais mal.

Pour la première fois je me sentis mon maître ; Je sondai ma blessure, et je me dis : « Peut-être, , « Si l'on peut s'arracher le cœur sans en mourir, « La cause étant absente, on ne doit plus souffrir. » J'allai donc chez Lucy le soir : c'était sa fête. A recevoir mes vœux elle se tenait prête ; Mais je n'avais ni fleurs ni bonbons. Là-dessus, Plaintes et cris : Lucy, que je ne l'aimais plus ; Moi, qu'elle ne m'avait jamais aimé. La scène Se produisait ainsi quatre fois par semaine.

Mais j'étais préparé... Pour la première fois Je il'avais pas l'accent des yeux ni de la voix : AU plUs profond de moi j'avais caché mon arme, Et je sus diré adieu sans verser une larme.

ÀinSij de pâftl pris, j'avais dans un seul jour Arraché de thon cœur un éternel amour.

J'admirai comme on peut se maîtriser soi-même JusqU'âu point d'oublier une femme qu'on aime, fcar enfin, tu le sais, je l'aime... je l'aimais.

La Dent malade. 195

Mais quant à la revoir, jamais, jamais, jamais ! Pour moi, pour mes amis, ii faut que je renaisse. J'ai quarante ans, je vais commencer ma jeunesse. »

Lambert aurait voulu parler jusques au soir ; Je lui serrai la main en disant : « Au revoir ! »

Sept ou huit jours après, en quête d'autre affaire,

J'étais au même endroit du même quai Voltaire.

Je crus apercevoir l'ami Lambert. De loin

Il me sembla vouloir m'éviter avec soin.

Ayant manqué son coup, à changer il fut preste.

Nous causâmes du temps, de la pluie et du reste. .

Du reste?... Non, pourtant; du reste, pas un mot.

Par ce fait l'entretien se termina plus tôt.

Nous nous dîmes adieu, ne sachant que nous dire.

Mais lui, me rappelant, ajouta sans sourire :

« A propos, j'oubliais de te dire... Lucy

Te fait ses compliments. — Hein ? quoi ? Très-bien. Merci. »

Page 1