‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 4 sur 57 · LE MAL DU RICHE · texte numérisé non relu

LE MAL DU RICHE

Au Dr Campbell.

Si j'étais médecin (ce dont Dieu vous préserve!), Je voudrais ressembler au docteur Canaris, Un docteur agréable et connu dans Paris.

Je ne désire pas que son talent vous serve ; Mais sachez qu'il existe au moins un médecin Usant modérément de l'huile de ricin, Ennemi déclaré des anciennes formules, Sobre de purgatifs, d'onguents et de pilules, N'ayant ni l'air pédant ni le ton doctoral, Et traitant ses clients par le côté moral.

Il donne des conseils et non des ordonnances; Il sait du cœur humain toutes les défaillances; Au travers du malade il voit l'homme, et guérit La forme par le fond et le corps par 1 esprit.

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Que si vous contestez l'effet de ce système,

Je m'en vais le laisser vous l'expliquer lui-même :

« Je ne suis pas, dit-il, un coureur d'hôpitaux : Quelques hôtels l'hiver, l'été quelques châteaux, Des femmes, des amis, telle est ma clientèle ; Elle reste la même, elle se renouvelle, Car le mal a toujours volontiers habité En hiver des hôtels, des châteaux en été.

Je donne des avis aux vieillards qui se plaignent, Au viveur qui se tue, aux femmes qui se peignent : Je sonde la blessure et je trouve l'ennui, Ce grand désolateur des riches d'aujourd'hui. Les estomacs blasés, les âmes affadies, Les vapeurs et les nerfs, voilà les maladies Que les pauvres n'ont pas, ne pouvant les avoir, Et que je veux guérir. » C'est ce que l'on va voir.

L'an dernier, au printemps, cette saison discrète Qui ne montre jamais les appas qu'on lui prête,

Notre docteur fut appelé Chez un monsieur Rondeau, commerçant en retraite, Si riche qu'on pouvait le croire ensorcelé.

Ses rivaux le disaient; mais dame Renommée

Est souvent si mal informée !

26 Contes.

Je veux croire avec vous qu'il n'avait pas volé.

Quoi qu'il en soit, cet homme, heureux dans son commerce.

Ne se tint pas pour satisfait.

On aurait pu croire, en effet, Qu'il voulût essayer de la fortune adverse, Car il joua son bien à la Bourse, et voilà

Le plus singulier de l'histoire :

Il dut le perdre tout, comme vous pouvez croire !

Non, au contraire, il le tripla

Par un caprice de la lune ; Puis il fut décoré pour avoir fait fortune ; Quatre ans après, il fut fait officier

Pour avoir été chevalier; Puis il se fit nommer Rondeau de la Tremblade ; Puis il fut député... puis il tomba malade,

Malade d'ennui, de langueur; Dégoût de tout plaisir, perte de la mémoire,

Marasme, égoïsme, humeur noire, Hébétement d'esprit, dessèchement de cœur; Maladie inconnue, étrange, ténébreuse, Dont le nom jusqu'ici n'est pas même inventé;

Les docteurs de la Faculté, fie la connaissant pas, l'appelèrent nerveuse*

Plus hardis et moins ingénus

Que leurs confrères géographes,

Le Mal du Riche. 27

Qui nomment « pays inconnus »

Les pays inconnus où naissent les girafes.

Tous les médecins de Paris Furent interrogés, pris, laissés et repris ;

Mais les choses n'avançaient guère.

Réunis, ils n'avaient qu'un même sentiment, S'appelant : « Mon ancien, cher maître, cher confrère. » Séparés, ils étaient toujours d'avis contraire, L'un traitant l'autre d'âne, et réciproquement.

Quant au malade, il était immuable.

Tous les jours la famille attendait un sauveur Qu'on accueillait d'un visage agréable; Le lendemain, on envoyait au diable Le prétendu libérateur.

Voilà dans quelle circonstance Fut appelé notre aimable docteur.

Il palpa le malade en toute conscience, Interrogea le pouls, la poitrine et le cœur, Interrogea surtout et l'esprit et la tête, Puis sortit le front haut, comme un homme aguerri. La famille attendait, haletante, inquiète :

« Eh bien, docteur, parlez ! — Mon père ? — Mon mari ? — Madame, il a le mal du riche. — C'est-à-dire?

Contes,

Achevez! le remède? — Il en est un certain.

— Ordonnez, cher docteur; je promets de souscrire...

— Qu'il perde sa fortune, il est guéri demain. » Je vous laisse à penser ce que pensa la dame.

Elle pensa s'évanouir; Puis elle rit bien fort ; puis, variant sa gammé,

Elle pleura, la pauvre femme, Jurant par-dessus tout de ne pas obéir.

Le docteur restait impassible.

Alors on affecta de plus doux mouvements.

Parcourant les degrés de l'échelle sensible, On en vint aux tempéraments.

On demanda s'il n'était pas possible De transiger à cinquante pour cent.

On n'en aurait pas donné quatre ; Mais on offrait beaucoup, en se disant Qu'il est toujours temps d'en rabattre.

Cependant, je dois l'avouer, Le docteur, jusque-là si placide et si ferme,

Se laissa flatter Tépiderme

Et finit par s'amadouer.

En effet, par état comme par caractère,

Les médecins intelligents

Ne veulent pas la mort des gens.

Lt Mal du Riche.

Le nôtre était de ceux qui veulent au contraire... Canaris était bon, et, pourvu qu'on obtînt De bien persuader au podagre égoïste Qu'il était devenu plus pauvre qu'un artiste,

Le but n'était-il pas atteint?

L'important, après tout, était la maladie.

Pardonne, ô grave Faculté, Si l'un de tes clients fut indûment traité

Par un moyen de comédie !

Canaris fut chargé de porter le grand coup.

Rondeau, le regard fixe et la tête troublée, Se laissa doucement attacher le licou.

Sa famille était là, pleurante, désolée.

On inventa mille récits malsains, Des fuites de banquiers, des vols, des barricades...

Que ne fait-on croire aux malades?

Demandez à leurs médecins,

Demandez à leur valetaille ;

Et puis les riches, m'a-t-on dit, Sont toujours convaincus qu'ils mourront sur la paille. A tout ce qu'on voulut il ajouta crédit.

Dire qu'il n'en prit pas une effroyable fièvre, Cela serait mentir par la langue et la lèvre. Il faillit en mourir, mais il n'en mourut pas.

Contes,

Le lendemain, par un froid de décembre, Il se leva sans bois et sans valet de chambre,

Parcourut la ville à grands pas, Mit en vente chevaux, hôtel, parc et voiture, Alla chez ses clients anciens, les réveillant,

Leur contant sa déconfiture,

Qu'il n'avait plus deux sous vaillant, Qu'il allait revenir à son ancien commerce, Revendre l'indigo, le sucre et le cachou.

On ne fit pas de controverse, Par la simple raison qu'on le supposa fou.

On subit sans broncher sa triste confidence,

Et, par respect pour sa démence, On feignit de le croire, et l'on prit en souci Ce malheur prétendu, que d'aucuns, je suppose, Auraient voulu réel. Je vous le dis ici, Sans attaquer des gens qui ne sont pas en cause.

Voilà donc un homme guéri, Solide, vigoureux, faisant à pied ses courses, Obtenant du crédit, recueillant ses ressources,

Bien dormant, bien nourri, Signant Rondeau tout court, guéri, je le répète, Et de corps et d'esprit, et des pieds à la tête.

Quinze jours écoulés, il fallut cependant

ht Mal du Kicht.

Découvrir la ruse commise.

C'était une rude entreprise Qui demandait un ministre prudent.

Le docteur Canaris, qui sait faire les choses,

Prit son malade et lui servit

Du bonheur à petites doses.

Savez-vous ce qu'il s'ensuivit?

Non, Rondeau redevint Rondeau de la Tremblade, Racheta ses chevaux qui se trouvaient tout prêts, Ne dormit plus la nuit, mangea mal à grands frais. La semaine suivante, il retomba malade,

Et mourut quinze jours après.

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