‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 5 sur 57 · AIR CHINOIS · texte numérisé non relu

AIR CHINOIS

A Laurcnt-Pichat.

Un empereur chinois, avant d'être empereur, Avait fait, a-t-on dit, sans collaborateur, Des vers qu'il avait mis en musique lui-même. Tout était pour le mieux : l'air valait le poëme. Jugez si le morceau fut partout adopté :

Il avait pour refrain : « Liberté, liberté ! » Et ce refrain passa sur l'aile de la foudre Dans l'esprit de ce peuple inventeur de la poudre. « Mais comment, direz-vous, un fils de l'empereur, Un empereur futur, commet-il cette erreur D'employer de vieux mots et des formes banales Peu propres à charmer les oreilles royales? » — Cela dépend des mœurs, des pays, des climats. Ce qui surprend ici n'étonne point là-bas.

Air Chinois.

En Chine, pour flatter la fibre populaire,

Le prince aime à blâmer les actes de son père.

J'ai toujours soupçonné, mais j'ai peut-être tort,

Que le père et le fils au fond étaient d'accord,

Et qu'ils jouaient tous deux, compères pleins d'astuce,

Ce qu'on peut appeler le jeu du roi de Prusse.

Cette fois, le succès dépassa leur espoir,

Et ce qu'il s'ensuivit, vous allez le savoir.

L'empereur étant mort, le prince héréditaire

Revêtit à l'instant son sacré caractère,

Prit le sceptre et se fit proclamer en tous lieux

Fils de dieu, dieu lui-même et créateur de dieux.

L'orchestre impérial (on le comprend de reste)

Joua l'hymne du prince au monarque céleste.

Item le lendemain, item le jour suivant;

Par le soleil couchant, par le soleil levant,

Au palais, dans la rue, aux camps, aux promenades,

L'air tonnait en fanfare, en marche, en sérénades,

Et, comme sous le son le mot était noté,

Il répétait partout : « Liberté, liberté ! »

Or, qu'il soit dit en vers ou traduit en musique,

Ce mot garde toujours une allure anarchique.

L'empereur comprenait fort bien l'allusion ;

Mais, soigneux de ne pas heurter l'opinion,

Il leur servait le mot en réservant la chose ;

Il donnait tout en vers et gardait tout en prose.

Ce concert continu dura deux jours, huit jours,

Un mois, deux mois, un an, toujours, toujours, toujours.

Convenez avec moi qu'une dose pareille

Ne sied qu'à des gens sourds de Tune et l'autre oreille.

L'hymne à qui l'entendait devenait irritant;

L'artiste était flatté, mais le dieu mécontent.

Il fit venir un jour le chef de sa musique.

« Vous jouez, lui dit-il, d'une façon unique,

Mais un peu trop souvent, un air de ma façon

— L'hymne national... — Une simple chanson.

L'air en est très-joli, j'en conviendrai moi-même; Dire que je l'ai fait, c'est dire que je l'aime,

Et je ne l'entends pas sans en être égayé ; Mais votre répertoire est trop peu varié.

Feuilletez vos auteurs modernes ou classiques, N'y trouverez-vous pas quelques autres musiques?

— Sire, nous en avons des monceaux, des lingots : La Ronde des Tépings, la Danse des Magots,

Les Cloches de Nankin, la Fanfare marine,

La Valse du Mogol, la Polka mandarine;

Mais, quand il connaît l'air de Votre Majesté,

De toute autre musique un peuple est dégoûté. ,

— Que savez-vous encor? — La Marche des Tartares, I

Air Chinois

La Marseillaise, un air laissé par les barbares;

Le God save, un morceau par moi-même acheté

D'un commodore anglais pour deux tonnes de thé.

Mais combien tous ces chants sont éloignés du vôtre !

— C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai. . . mais jouez-m'en un autre. »

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