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LES PRUNELLES

A Delaunay.

Regardez une haie, au milieu de l'automne, A l'époque où le bois, tournant du vert au brun, Sent ses pétales secs s'envoler un par un ; La haie a des couleurs dont l'éclat vous étonne, Des jaunes mordorés, des grenats éclatants Qui tranchent vivement sur le fond des ramures, Cependant que la ronce, ayant perdu ses mûres, Garde un feuillage vert qui parle du printemps. Puis les fruits destinés à l'oiseau de passage, Les boutons de corail dans le noir enchâssés, Les prunelles d'hiver aux tons violacés, Dénoncent l'aubépine et le prunier sauvage.

Cela forme un fouillis sombre, clair et vermeil, Où tout est différent, mais où rien ne détonne. Regardez une haie, au milieu de l'automne, Et si le soleil luit, bienvenue au soleil !

Scènes.

c Commanderai-je une calèche ?

Une calèche, c'est bien vieux; Puis on dit qu'une automne sèche Annonce un hiver pluvieux.

Un coupé ferait mon affaire, S'il doit pleuvoir... mais il se peut Qu'il fasse beau : lors je préfère Un phaéton... Oui, mais s'il pleut ?

Hélas ! que ne peut-on d'avance La pluie ou le beau temps prévoir, Pour commander en conséquence L'équipage qu'il faut avoir ! »

Notre interlocuteur était un beau jeune homme, Élégant à ses jours, quoique fort économe.

Il passait tous les ans quatre mois à Paris, Et tout seul s'y donnait du faste à juste prix. Il revenait ensuite, au fond de sa province, Remettre en équilibre un budget assez mince.

Dans un petit castel, reclus pendant huit mois, Auguste végétait en simple villageois; Mais lorsque revenait la grande période, Le chartreux reprenait le sceptre de la mode. Il s'appelait le comte Auguste de Meulien.

Il avait pris ce titre et s'en trouvait fort bien,

Les Prunelles. 321

Paris acceptant tout sans exiger de preuve.

Il avait chaque année une voiture neuve.

Le comte, par malheur, n'avait pas de chevaux,

Et ceux qu'il attelait étaient toujours nouveaux.

Quant à les posséder, il n'y pouvait prétendre ;

Mais on trouve à Paris plus d'une bête à vendre.

Il s'était fait l'ami d'un certain maquignon

Avec qui l'on s'entend de pair à compagnon.

La voiture servait d'enseigne à l'écurie,

Voiture d'apparat, voiture d'industrie,

Mais, on le sait, unique ; et, selon qu'elle était

Ouverte ou bien fermée, Auguste ne sortait

Que les jours de beau temps ou que les jours de pluie.

Or la saison d'hiver s'était bien loin enfuie,

A l'heure où nous trouvons notre héros, si loin

Qu'elle allait revenir. Il était donc besoin

De méditer à froid la prochaine campagne.

Auguste y pourvoyait du fond de la Champagne.

Il cherchait, pour rentrer avec un vif éclat,

Un équipage neuf dont le monde parlât.

Occuper un instant l'opinion publique,

Cela seul résumait toute sa politique.

Par les prés, par les bois, rêveur il s'en allait.

Un jour, il rencontra le bonhomme Collet.

Collet était un peu l'oracle du village;

Seines.

On l'écoutait souvent malgré son bavardage ;

Et, quoiqu'il ne fût pas des moins intelligents.

Il mettait trop de zèle à conseiller les gens.

« Eh bien, père Collet, quelles bonnes nouvelles ?

— Ah 1 Monsieur, nous aurons, cet hiver, des prunelles.

— Eh bien, père Collet, que m'importe cela ?

— C'est vrai, vous ignorez toutes ces choses-là. De ce qui doit venir en vain vous préviendrais-] e. Si je dis : « Préparez des sabots pour la neige ! » On se rira de moi. Que vous importe à vous Que l'hiver plus ou moins soit rigoureux ou doux ? A Paris, en effet, cela n'importe guère.

— Pardon, père Collet, il m'importe au contraire, Et j'ai, plus qu'on ne croit, intérêt à savoir

S'il doit geler, neiger, faire sec ou pleuvoir.

— Alors, mon bon Monsieur, regardez ces prunelles; Entendez leur langage. — Eh bien, que disent-elles?

— Elles disent d'abord que dans votre Paris On ne connaît pas tout, pour avoir tout appris; Puis que Dieu seul est grand, et que la Providence Fait tout venir à point, connaissant tout d'avance. Avez-vous quelquefois pensé, durant l'hiver,

A ce que mangeront les habitants de l'air ?

Les pucerons friands, les mouches délicates,

Ont caché dans des trous leurs ailes ou leurs pattes.

Les Prunelles.

L'oiseau rencontre encor dans les champs labourés Des miettes de hasard et des grains égarés, Qui pourront lui donner du répit pour attendre Le retour de l'insecte à la chair fraîche et tendre. Mais qu'il vienne à neiger ! Pauvre oiseau du bon Dieu, Que vas-tu devenir, n'ayant ni feu ni lieu ?

Pourra-t-on supposer que la mère nature Te laisserait périr faute de nourriture ?

Non, elle a fait germer, sur tous ces arbrisseaux, Les conserves d'hiver, la manne des oiseaux.

Aux moments de détresse, elle nous vient en aide, Et, même avant le mal, fait mûrir le remède.

Voyez ces prunelliers chargés de leurs fruits bleus, Et souvenez-vous bien que, plus ils sont nombreux, Plus la neige sera cet hiver abondante :

L'homme est imprévoyant ; la nature est prudente. Adieu, rappelez-vous à Paris, s'il vous plaît, Ce que vous a prédit le bonhomme Collet. »

« Le bonhomme raisonne juste :

S'il neige, le petit oiseau...

Décidément, se dit Auguste, Je me ferai faire un traîneau. »

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