MARGUERITE LILAS
A Mme Amélie Ernst.
Nous avons à Paris nombre de gens titrés :
D'abord ceux qui le sont, puis ceux qui pourraient l'être . La noblesse est un fort où plusieurs sont entrés Par la porte, et d'aucuns, dit-on, par la fenêtre. Je sais bien qu'on a fait là-dessus une loi Fort sage en vérité ; mais, je vous le demande, N'entre-t-il pas en ville, en dépit de l'octroi, Plus d'un poulet de contrebande ?
Le comte de Beiair dont nous parlons ici
N'a jamais été, Dieu merci, De ces audacieux aux faciles manières Qui trichent sur un titre ou fraudent les barrières : C'est un comte bien né, fier sans être hautain,
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A la figure ouverte, à la taille élancée.
Son père l'avait mis enfant dans un lycée Où Ton apprend un peu de grec et de latin, Où Ton apprend surtout l'égalité française ; Et, comme le pensaient les princes d'Orléans, Cette éducation n'est pas la plus mauvaise.
Il était bachelier quand il eut dix-huit ans. Il fit alors son droit comme un futur notaire, Prit une chambre en ville, et mena quelque temps Cette existence libre et plus ou moins austère Qui donne à ses élus des luxes inouïs, Pour peu que chaque mois amène dix louis.
Un beau jour, il tourna le dos à sa jeunesse, Vendit très-chèrement un titre de comtesse, Et depuis, avocat, député, magistrat, Il soigna sa fortune en servant bien l'État.
Ajoutons qu'au moment où ce récit commence, Le comte de Belair, devenu presque vieux, Est père d'un grand fils, garçon plein d'espérance, Qu'il destine à donner, selon toute apparence, De nobles descendants à ses nobles aïeux.
Gaston entre aujourd'hui dans sa vingtième année.
Le comte de Belair avec son jeune fils Se promenait à pied, sur un quai de Paris,
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Par une froide matinée.
Comme deux compagnons, bras dessus bras dessous. Ils causaient, mais non pas, à la façon des fous, Des défauts d'un cheval ou des vertus d'un braque ; Non, mais de politique, et d'art et d'avenir, De morale surtout, de conduite à tenir :
Si l'un était Mentor, l'autre était Télémaque. Ils passèrent un pont. Une femme était là,
Vieille, sale, déguenillée, Qui tendait aux passants sa main maigre et souillée. Tout en marchant, le comte la frôla Sans la voir ; mais la mendiante, Le regardant, cria d'une voix suppliante :
a Albert !... monsieur Albert, ayez pitié de moi ! » Puis elle s'éloigna comme prise d'effroi, Et se cacha les yeux. La rougeur de la honte Monta soudainement jusqu'aux tempes du comte. « Albert ! Albert ! » qui donc s'était permis De rappeler ce vieux nom de baptême, Nom d'enfant qu'il avait "presque oublié lui-même ? Sa femme l'appelait « Mon ami »; ses amis «Belair» ou «deBelair»; ses gens « Monsieur le comte « Albert » personne au monde. Alors, pourquoi ce nom ?
Cette réflexion fut prompte Comme le feu du ciel ou l'éclair du canon.
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Mais un bon cavalier se remet vite en selle.
Dans sa carrière officielle, Le comte avait acquis l'art de se posséder.
Son cœur pouvait ou non battre avec violence : Il sut lui commander le calme et le silence, Et les cœurs bien appris se laissent commander.
Pour la première fois peut-être de sa vie,
Gaston réfléchit ce soir-4à.
La curiosité, voisine de l'envie,
Dans son esprit se faufila :
Retrouver cette femme à l'instant, la connaître, Posséder son secret, s'en repentir peut-être,
Tel fut son unique souci.
Lorsque pareille idée entre dans une tête, On peut, dès le début, l'arrêter; mais aussi* Accepter le combat, c'est chercher la défaite ■. Avant la nuit venue, ori aurait pu le voir, Le chapeau sur les yeux, et vêtu tout de noir, Glissant sur le pont comme une ombre.
Il aperçut bientôt la mendiante sombre, Se dirigea vers elle, et de près, et bien bàs : « Je voudrais vous parler, dit-il, ma bonne femme. Nous ferons, s'il vous plaît, ensemble quelques pas: » La vieille le suivit et ne répondit pas.
Scènes.
Après quelques instants : « Regardez-moi, Madame... Me reconnaissez-vous ? — Non. — Ce matin, ici, J'étais avec... Albert. — Oui, je me le rappelle. Vous êtes... — Son neveu. — Son neveu? Non, dit-elle, Non; vous êtes son fils. — Vous le voulez ainsi?
Soit. » Un regard doux comme une caresse Traversa lentement les yeux de la pauvresse, a Alors, dit-elle, alors, si Dieu l'avait permis, Vous seriez... vous seriez... Qu'avez-vous à me dire? Parlez, je répondrai. — Je voudrais*., je désire Savoir (je le saurai, car vous avez promis)
Comment vous connaissez mon père ?
—Que me demandez-vous? Le monde est bien sévère !
J'ai mérité ce cruel châtiment ;
Accusez-en mon âge, la misère.
Si j'avais eu le choix, j'aurais fait autrement ; Je serais ouvrière en mon petit ménage, Et j'aurais des enfants... des enfants de votre âge,
Vous ne comprenez pas cela ?
La femme sans excuse est aussi sans refuge :
C'est l'homme qui la perd, et c'est lui qui la juge» Votre père m'aima : je fus faible. Voilà
Quel fut mon tort, quel fut mon crime.
J'étais jolie alors... Ne me regardez pas.
Mais j'en puis bien parler, étant seule victime :
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Il était glorieux de m'avoir à son bras.
Ah ! c'était le beau temps, ou plutôt le beau rêve ;
Notre existence était une fête sans trêve ;
Si je l'avais voulu, je l'aurais ruiné.
Sa bourse d'écolier faisait notre opulence ;
Il était si jaloux qu'il m'aurait tout donné.
Mais, étant jeune, est-ce qu'on pense
Que la jeunesse peut finir?
Hier, c'est le passé ; demain, c'est l'avenir.
Demain arriva. Votre père Vint me trouver; il était radieux:
« Embrasse un avocat ! Tout est fini, ma chère. Me dit-il, et voici le moment des adieux. »
« Je sentis mon être sè fondre.
Il tenta de pleurer en s'essuyant les yeux; Moi, je ne trouvai pas un mot à lui répondre* Il partit; je restai. Tout était consommé.
Je m'aperçus alors que je l'avais aimé* Que faire ? Il me fallait rassembler mon courage ; ; Je voulus retourner à mon ancien métier...
Le cœur n'était plus à l'ouvrage; La main se refusait au travail régulier.
Ne pouvant revenir, ne pouvant oublier, De besoins, de remords peut-être poursuivie...
Scènes.
Mais je ne vous dois pas le reste de ma vie.
Adieu, pardonnez-moi ! » Gaston lui répondit : « Un mot encore, un seul, et je vous quitte.
Comment vous nommez-vous ? Dites-le . — Marguerite . — L'autre nom? — L'autre nom? je ne l'ai jamais dit.
D'ailleurs, nous autres, pauvres filles, Est-ce que nous portons le nom de nos. familles? Pourtant, si vous voulez, je fais encore un pas : Comme dans ce temps-là j'étais toujours parée De la même couleur par Albert préférée, On m'appelait souvent Marguerite Lilas.
Et maintenant, Monsieur, que le Ciel me pardonne ! Me pardonnerez-vous? Adieu. — Non : au revoir 1 »
Gaston rentra tout triste; il avait l'âme bonne. Il allait embrasser son père chaque soir.
« Père, te souviens-tu d'une femme... petite... Très-jolie... autrefois... qu'dri nommait Marguerite?
— Marguerite, dis-tu? — Marguerite Lilas.
— Marguerite Lilas?... Oui, je crois bien connaître Ce nom-là. Je l'ai vu... dans un livre peut-être... Mais non. J'ai beau chercher, je ne m'en souviens pas; 4>