LE VŒU DU PRINCE SAPHIR
Je ne dormirai pas, à coup sûr, cette nuit.
Pourquoi donc? Je suis seul; point de gêne, nul bruit. Voici mon lit modeste à l'envergure étroite, Mes papiers en désordre et ma table qui boite. Ai-je pris du café? Non... Du thé? Non, ma foi... Alors je dois dormir, ou je saurai pourquoi.
Je ne dormirai pas. Voici pourtant le livre Que m'adressait hier un auteur qui sait vivre, Avec des compliments gros comme une maison, Afin que, retournant contre lui le poison, Je lui déclare, avant la lecture finie, Qu'il est tout simplement un homme de génie.
C'est un roman nouveau... Nouveau? J'aimerais mieux Qu'il fût un peu plus neuf étant uû peu plus vieux.
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Je rouvre le volume à la troisième page, Celle où je m'endormis hier, charmant ouvrage ! Non, l'ouvrage, ce soir, manquera son effet : Je ne dormirai pas. Que vous ai-je donc fait, Madame? Car enfin, je ne puis vous le taire, C'est vous qui me privez d'un sommeil salutaire. Pourquoi m'avoir lancé ces regards langoureux, Ces regards. . . Ah 1 tenez, soyons francs tous les deux. . « Si vous m'aimez un peu, c'est beaucoup d'imprudence ; Si vous m'aimez beaucoup, faites-m'en confidence; Si vous ne m'aimez pas, — ce dont je dois gémir, — Ne me regardez plus et laissez-moi dormir.
Rentrez vos hameçons, soyez-en économe; On n'est pas sans savoir comment est fait un homme... C'est un poisson qui veut mordre à tous les appâts. . . Allons, c'est convenu, je ne dormirai pas.
Je rallume ma lampe et m'assieds à ma table, Non pour continuer ce livre insupportable ; Mais voici deux feuillets d'un papier éclatant Qui ne se doutent {Sas du sort qui les attend. Ma plume plonge au fond de ma vieille écritoire. Madame, je m'en vais vous conter une histoire ; Elle vous donnera peut-être, quelque nuit, Ce sommeil bienfaisant qui, grâce à Vous, me fuit :
Contes.
« Émeraude, ma belle amante, Savez-vous ce qui me tourmente ?
Votre beauté me rend jaloux.
Le premier venu vous admire ; Il peut se placer entre nous, Me le confier, vous le dire, Et peut-être le croiriez-vous?
« Émeraude, ma belle amante, Savez-vous ce qui me tourmente?
Hélas ! vous le savez trop bien :
Le monde vous trouve charmante.
Je suis avare de mon bien ; Je voudrais l'enfouir sous terre, Ce trésor qui me désespère.
Du jour où vous m'avez aimé, Il est le seul que je possède.
Tel est le vœu que j'ai formé :
Je voudrais que vous fussiez laide (Chère âme, soyez sans effroi), Laide pour les foules banales,
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Pour mes amis, pour vos rivales, Pour tout le monde, excepté moi. »
Saphir voulait parler encore ; Mais un rire argentin et clair, Rapide comme un météore, En ce moment passa dans l'air.
Sans doute quelque fée errante, Ou bien quelque démon subtil, Était entré par une fente, Car une voix douce et vibrante Dit tout à coup : « Ainsi soit-il ! »
a Qu'a donc notre chère princesse?
Disait un seigneur de la cour.
Peut-on ainsi, dans un seul jour, Passer de jeunesse à vieillesse ?
N'était le respect que je dois A la famille de nos rois, Je trouverais, Dieu me pardonne 1 Qu'elle est... Mais j'ai de mauvais yeux; D'ailleurs, la princesse est si bonne 1 »
Et Saphir était tout joyeux.
Contes,
Les troubadours et les poètes, Prêtres fervents des nouveaux dieux, Emportaient lyres et trompettes Pour aller chanter d'autres yeux.
Un seul voulut rester fidèle Sans baisser la corde d'un ton (C'était un aveugle, dit-on).
Il trouva toujours aussi belle La beauté qui l'entretenait.
Mal en avint, car son sonnet, Où l'on crut voir une épigramme, Fut condamné comme immoral...
Et Saphir, prince libéral, En rit le soir avec sa dame.
On consulta la Faculté,
Car les princesses enlaidies
Cessent bientôt d'être applaudies
Par le peuple désenchanté,
Et les royales maladies
Sont publique calamité.
Tous les docteurs en robe noire
Furent du même sentiment,
Pour le diagnostic seulement,
Car, pour le remède, on peut croire
Le Vau du prince Saphir.
Que ce fut toute une autre histoire.
Chacun d'eux avait son secret :
Pour l'un, il s'agissait de boire Certain nectar qu'il préparait; L'autre conseillait un voyage ; Un troisième, le mariage.
Le seul qui demeurât prudent Disait qu'on ne pouvait rien dire...
Et Saphir, en les entendant, De rire, de rire, de rire 1
Les prêtres, consultés aussi, Dirent que la cause authentique Du fait non encore éclairci Était l'impiété publique (Ils étaient païens, Dieu merci), Et qu'il fallait faire un exemple En construisant deux grandes tours Devant le portail de leur temple...
Et le prince riait toujours.
Les officiers, les gens de guerre, Francs à la façon des soldats, Traduisaient en langue vulgaire Ce que d'autres disaient tout bas :
Contes.
« Voyez donc comme elle est vieillie !
Son teint se fane; elle a passé
Plus vite que la fleur cueillie.
Son front si poli s'est plissé,
Et dans sa blonde chevelure
On compte plus d'argent que d'or.
Fi de la laide créature !... »
Et le prince riait encor.
Jadis le peuple, aux jours de féte,
De ses vivats la saluait;
Sa marche était une conquête.
Maintenant il baissait la tête
Et passait tranquille et muet.
« Vois-tu, ma pauvre Cornaline
(Ainsi parlait un ouvrier),
Nous n'avons, pour nous marier,
Moi que mon pénible métier,
Et toi que ta gentille mine.
Eh bien ! la princesse demain
Viendrait me proposer sa main,
Que je dirais à la princesse :
ce Nenni, je ne veux point changer :
Regardez passer ma maîtresse!... »
Et Saphir se prit à songer.
Le Vau du prince Saphir.
Quelques jours après, la princesse Disait à son amant pensif :
a Saphir, pourquoi cette tristesse, Cet air vague, cet œil craintif?
Cependant le destin seconde Les vœux de votre esprit jaloux :
Je suis laide pour tout le monde; Ne suis-je plus belle pour vous? »
Saphir, pour unique réponse, Sur le front pâli qui s'offrait Fit tomber un baiser distrait.
Mais on aurait dit qu'une ronce Avait piqué sa lèvre en feu :
Le malheureux prince, au milieu De ce front si calme et limpide, Avait (était-ce encore un jeu?), Avait cru sentir une ride.
Il regarde les yeux, le teint, Les cheveux de sa fiancée. . .
Sa fraîcheur était effacée, Son front blanchi, son œil éteint...
Contes.
En ce moment il la vit telle Que tout le monde la voyait :
a Oh ! maudit, maudit mon souhait !
Dit-il ; mon orgueil est rebelle Au pacte odieux que j'ai fait.
Dans l'amour qui remplit ma vie Mon amour-propre est de moitié :
Il cesse de me faire envie Dès qu'il cesse d'être envié.
Fée ou démon, esprit, chimère, Qui fus docile à me complaire, Écoute ma nouvelle loi :
Je veux qu'Émeraude soit belle Pour l'univers entier, dût-elle...
Dût-elle être laide pour moi ! »
Un éclat de rire sonore, Frissonnant cette fois encore, Se perdit dans l'air volatil.
Mais cette fois, je dois le dire, La voix se contenta de rire, Sans ajouter : a Ainsi soit-il! »