BOIVIN & C■^ ÉDITEURS
5, RUE PALATINE, Vl° MDCCCCXIV
\^''*fr^ L y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui se désor/^mr laient fort de ne pas avoir d'enfant. 4ilP^ Le mari disait :
Femme, bien
que nous soyons aussi pauvres que
Job
le saint homme, et que nous ne mangions pas toujours à notre faim, il me semble que mon bras serait plus fort à manier la cognée,
si j'avais dans notre cabane un marmot à faire, le soir, danser sur mes genoux. Il me ferait risette, me tirerait la barbe, et de le voir si réjoui, j'aurais du cœur comme dix à l'ouvrag-e.
Et sa femme répondait :
— Mon homme, si nous avions un petit, j'irais pour l'amour de lui couper de l'osier fin au bord du ruisseau, et j'en ferais des corbeilles que je porterais vendre à la ville. .l'irais, diligente, tout au long des rues : c Corbeilles, corbeilles d'osier blanc! à vendre, à veadre ! jolies corbeilles, jolies! » Et je saurais bien trouver dans ma tête un couplet à chanter oii on parle de vanniers, de ruisselets, d'oseraies et de serpettes. Alors, à m'entendre, belles dames et bourgeoises ouvriraient leurs fenêtres, et nous apercevant toutes deux, ma marchandise et moi; elle ne demandant qu'à être achetée, moi si désireuse de vendre, elles descendraient : « Combien vos corbeilles, marchande? « Et de carrefour en place, de ruelle en avenue, ma charge de corbeilles irait diminuant. Au retour, avec mon gain, j'achèterais de la laine et du lin que je filerais au rouet pour en vêtir notre cher innocent.
Puis ils se regardaient sans autres propos, mais en poussant de gros soupirs qui en disaient plus long que cent paroles. Et, cliaque soir, avant de s'endormir, ils priaient le Ciel d'exaucer leur unique vœu.
Or, un jour que la bûcheronne traversait une clairière au plus épais de la forêt, elle aperçut dans un creux de rocher une ourse qui jouait avec ses petits.
A cette vue, elle eut grand'peur; elle laissa tomber son fagot, et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes. Mais, ayant couru quelque peu et n'entendant nul bruit derrière elle, elle s'arrêta, certaine de n'être point poursuivie, et, comme elle était femme et curieuse par conséquent, elle regarda à travers les branches ce que la bête pouvait bien faire. Celle-ci avait pris un de ses oursons entre ses grosses pattes et, à petits coups de langue, elle le léchait, le caressait de la tête au
museau, tandis que ses fils autour d'elle cabriolaient lourdement sur la mousse.
(( Ah! pensa la bûcheronne, en voyant les ébats de cette joyeuse nichée, que n'ai-je comme cette mère ourse un petit à cajoler! Ah, j'en voudrais tant avoir un! fut-il même aussi velu que le plus velu de ces oursons! »
Elle s'éloigna, toute pensive, laissant là son fagot qu'elle n'osa aller rechercher.
Un an s'écoula, au bout duquel la bûcheronne donna le jour à un fds. Mais quel fut son chagrin lorsqu'elle jeta les yeux sur son nouveauné : il avait le corps tout couvert de longs poils qui lui faisaient comme un pelage d'ours! Alors la pauvre femme se rappela son souhait imprudent; et, versant d'abondantes larmes, elle raconta à son mari la scène dont elle avait été témoin.
— Ne t'inquiète point, femme, répondit celui-ci. 11 nous faut prendre notre enfant tel que le Ciel nous l'envoie. Velu ou non, il est à nous, et nous l'aimerons tant que nous oublierons bientôt la couleur de son poil.
Puis, élevant le petit entre ses bras :
— Te voici là, mon mignon, poursuivit-il, vagissant, remuant et gaillard. Sois le bienvenu, et puisqu'il me faut te donner un nom, je ne veux point t'en chercher d'autre que celui de la bête à laquelle tu ressembles si fort : tu t'appelleras Jean l'Ours. Puisses-tu avoir un jour la force de cet animal, ton parrain : tu ferais le plus solide bûcheron de toute la contrée !
Ragaillardie par la gaieté de ce discours, la bûcheronne souriait à travers ses pleurs. Mais, hélas, la joie des deux braves gens ne fut que de courte durée. A peine emmailloté, Jean se mit à déchirer ses langes, gritîant des pieds, des mains, et hurlant du haut de sa tête. Sa mère, pour l'apaiser, voulut lui donner le sein, mais il la mordit
cruellement, car il était venu au monde la mâchoire déjà toute garnie d'une rangée de dents pointues comme des aiguilles. La bonne femme épouvantée poussa un grand cri, elle se redressa et voulut se débarrasser de son terrible nourrisson; mais celui-ci s'accrochait à elle, ruait, égratignait et frappait, lui causant mille souffrances. Il fallut
que le père s'en mêlât pour contraindre son fils à lâcher prise — encore fut-il, ce faisant, gratifié de quelques bonnes morsures.
Les pauvres gens se regardaient, consternés, ne sachant à quel saint se vouer, cependant que Jean l'Ours se démenait comme un beau diable dans son berceau, rompant à coups de poing et de talons le bâti d'osier, mettant en pièces draps et couvertures. Ils tombèrent d'accord qu'ils ne pouvaient le garder auprès d'eux, et se demandèrent avec angoisse ce qu'ils allaient faire de lui.
— Hélas, disait la femme, tu n'aurais point le cœur de le tuer. Quoiqu'il soit plus méchant qu'un démon, il est notre fils.
— - Eh quoi, répliquait le bûcheron, préfères-tu donc le voir mourir de faim sous tes yeux, puisque tu ne peux le nourrir.
Enfin, ils se résolurent à l'aller abandonner dans le bois.
Le bùclieron s'éloigna, emportant sur son dos le nouveau-né qu'il avait été forcé de mettre dans un sac pour se garer de ses ongles. Les lamentations de la mère étaient si hautes et si perçantes qu'il les entendait encore à plus de cent pas de sa cabane.
11 se dirigea vers le plus épais de la foret et, parvenu non loin de l'endroit où se trouvait la caverne de l'ourse, il fit halte devant un gros chêne dont la foudre avait évidé le tronc. 11 tira ,Iean de son sac, le déposa dans le creux de l'arbre et s'enfuit, pleurant et courant, sans détourner la tête.
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EU après le départ du bonhomme, cette même ourse que la bûcheronne avait aperçue, l'an précédent, couchée devant son repaire, vint à passer non loin de là. Elle entendit les cris de l'enfant, s'approcha, fourra son museau dans la fente du chêne, flaira et, abusée par l'étrange figure de Jean, croyant retrouver en lui un de ses petits égaré , elle le saisit doucement par la peau du dos et le porta jusque dans sa tanière où elle le nourrit de son lait.
L'enfant s'accommoda fort de ce nouveau régime; il demeurait de longues heures suspendu aux mamelles de sa robuste nourrice, ne les lâchant que pour dormir, en un coin de la caverne, son bon gros sommeil de jeune bête repue.
A trois mois, il était si fort qu'il boulait déjà ses jeunes frères, les oursons, quand d'aventure ils lui disputaient sa place contre les flancs de leur mère. Pendant les chauds après-midi d'été il s'ébattait avec eux sur la mousse de la clairière, essayant la vigueur de ses poings et la solidité de ses chevilles. A l'automne, il fit ses premiers pas. Puis ce furent, dans l'or des feuilles mortes, à travers l'herbe jaunie, joyeux passe-temps d'oursons : jeux, luttes, culbutes, cabrioles et courses à quatre pattes jusque dans la pourpre mourante des halliers. L'hiver vint, qui drapa la forêt frileuse d'un chaud manteau
ouaté de neige, et Jean, bien abrité du gel sous son épaisse fourrure, passa la dure saison, pêle-mêle avec ses frères, dans l'angle le plus obscur de la tanière maternelle.
Au premier appel du printemps, lorsque le coucou revenu anima de son cri les cimes verdissantes, tout le petit peuple ourson s'ébroua, s'agita, vint bâiller au soleil et détirer ses pattes engourdies par le long sommeil hivernal.
Guidés par leur mère, les jeunes animaux commencèrent à courir le bois. Jean suivait comme les autres, s'essayant à creuser le sol pour y chercher des racines, à grimper aux arbres ou à en arracher l'écorce avec ses ongles.
Trois années s'écoulèrent qui suffirent à faire de l'enfant du bûcheron un jeune ourson fort présentable. Il excellait dans les tours de force et d'adresse qu'accomplissaient chaque jour ses frères de lait : de plus il était, malgré son âge tendre, aussi grand et robuste que sont les hommes à vingt ans. Son corps avait conservé son étrange et épaisse fourrure; mais son visage et ses mains, s'étant heureusement dégagés du poil qui les embroussaillait, ne différaient que par leur teinte hâlée de ceux des autres humains. Ses longs cheveux bouclés, ses grands yeux noirs, la pâleur mate de ses joues lui donnaient fort bon air, ma foi ; et, en le voyant, vous auriez cru apercevoir l'image vivante d'un saint Jean-Baptiste ayant troqué son vêtement de toisons pour une peau d'ours, dans laquelle il se serait enveloppé tout entier.
Un jour, sa mère nourrice le jeta à cheval sur son échine et Temmena de son pas grave et cadencé dans les profondeurs de la forêt. Tout en marchant, elle lui expliquait en son langage d'ourse ce qu'elle avait appris depuis peu sur le secret de sa naissance :
— Je t'ai élevé et nourri de mon lait, abusée par ta ressemblance avec les oursons mes fils, conclut elle, mais tu n'es pas de notre lignée, et je n'eusse sans doute jamais découvert ton origine sans la finesse de
maître Renard, mon compère. Celui-ci, me rendant visite, s'inquiéta fort de ta figure, et se gaussa de moi lorsque je lui ailirmai que tu étais mon légitime enfant. Il se mit en quête aussitôt, et s'en fut écouter, le soir, à la porte de tes parents, bûcherons en cette forêt. Connaissant le langage de tes pareils, il démêla ton histoire dans les plaintes que ceux qui te donnèrent le jour font tristement sur ton sort — car ils sont en grande peine de toi — et il vint tout courant me détromper : « Celuilà, dit-il, est de la maudite race des hommes. Tue-le donc sans miséricorde. » Le conseil était bon sans doute, car vous êtes nos ennemis jurés, mais cependant je n'ai pu me résoudre à verser le sang de celui qui a sucé mon lait et que, trois ans durant, j'ai chéri comme mon propre fils. J'ai donc décidé de te laisser la vie; — et je te rapporte aujourd'hui aux lieux de ta naissance... Mais, nous voici devant la hutte de tes père et mère. Montre-toi bon pour eux, car ils t'aiment au moins autant que j'aime, moi, mes oursons. Adieu, pense quelquefois à la bête qui t'a nourri, et sois aussi brave homme que tu promettais d'être vaillant ours. »
Après avoir dit ces mots, elle leva sa large patte griffue et heurta trois grands coups à la porte de la cabane; puis, comme on s'en venait ouvrir, elle se débarrassa lestement de son fardeau et reprit en trottinant le chemin de sa caverne.
Le bûcheron apparut sur son seuil et, les yeux écarquillés de stupeur, il considéra le nouveau venu. Cet être, grand comme un homme, velu comme un ours, et portant un visage d'enfant, lui fit tout d'abord grand effroi. Il recula d'un pas et appela sa femme.
— Mon doux Jésus, s'écria-t-elle dès qu'elle aperçut l'étranger, mais c'est notre Jean, notre pauvre Jean tant pleuré. Il te ressemble si fort que tu ne saurais le renier... C'est ton portrait vivant, mon pauvre homme... c'est notre Jean, va, j'en suis sûre... Dieu, comme il a profité ! qu'il est beau ! qu'il est grand !
JEAN L'OURS. i3
En disant ces mots, elle se précipita vers son fils et, sans craindre griffes ni dents, couvrit ses joues de baisers.
.Jean, interdit, se laissait faire. Bien qu'il ne comprît pas un traître mot de ce que disait sa mère, il devinait à son émoi qu'elle le reconnaissait pour son enfant. 11 se rappela les paroles de l'ourse, et s'efforçant de se montrer aimable, il poussait de brefs grognements de joie, faisait le gros dos et se laissait caresser en bête bien docile.
PRÈS les premiers transports de joie, les deux braves gens se trouvèrent fort embarrassés de leur ourson de fils. C'est en vain qu'ils lui parlaient de leur voix la plus tendre ; 'autre les écoutait, roulant de bons yeux et dodelinant de la tête, ce qui est, chez les animaux d'où il venait, la façon d'exprimer son contentement. Cependant, malgré la bonne volonté que chacun y mettait, ils ne purent parvenir à s'entendre, et le soir tomba sans que le bûcheron ni la bûcheronne aient arraché à leur enfant quelque son approchant la parole humaine. Mais, ils étaient si heureux d'avoir retrouvé leur garçon qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et le regardèrent dormir fort avant dans la nuit. Etendu devant la cheminée, Jean ronflait comme un bienheureux.
Dès le lendemain, la mère s'employa de tout son amour maternel à civiliser son ourson.
Elle eut toutes les peines du monde à lui faire accepter des vêtements ; il ne les pouvait endurer et les mettait bas dix fois le jour : il fallait qu'elle le rhabillât sans cesse. Enfin, sa patience vint à bout de tant de sauvagerie et d'ignorance. Un beau jour, Jean l'Ours se décida à parler; il babillait à la façon des marmots, et se donnait souvent tant de mal pour joindre par la parole les idées germant sous son crâne, qu'il se prenait les tempes à deux mains et se secouait la tète à grandes
branlées, comme s'il en avait voulu faire tomber les pensées ainsi que les fruits d'un arbre. La bûcheronne n'avait pas oublié non plus de lui rogner fort proprement les ongles qu'il portait maintenant d'une longueur raisonnable .
Après deux grosses années de touchante sollicitude, elle eut enfin la joie d'entendre son enfant s'exprimer, et de le voir se comporter comme tout bon chrétien. Elle s'étonna même de l'intelligence de .lean dont la curiosité éveillée l'étourdissait de questions. Le temps vint vite où la bonne femme fut au bout de son rouleau ; et, un certain soir, à la veillée, elle avoua fièrement à son mari que l'enfant maintenant « en savait autant que père et mère. «
•lean l'Ours était alors dans la sixième année de son âge, mais vous lui en eussiez donné plus de vingt-cinq tant il était hauL et robuste, ce qui ne laissait pas d'ailleurs de flatter l'amour-proprede ses })arents. Le bûcheron l'emmenait travailler avec lui ; tous deux étaient inséparables. Levés avec le jour, ils s'en allaient par la forêt, leur cognée sur l'épaule, portant dans leur bissac leur pain de midi. Ils ne rentraient qu'à la nuit tombante.
Le dimanche, Jean ne connaissait d'autre délassement que d'errer à travers les futaies. Il partait, armé d'un bâton, et revenait le soir, ramenant sur son dos la dépouille de quelque fauve étranglé sans autre secours que le puissant étau de ses mains. C'était parfois un sanglier assommé au fond de sa bauge, un loup, le crâne enfoncé au détour sombre d'un taillis, un cerf forcé à la course qu'il rapportait, après lui avoir tordu le cou ainsi qu'il eut fait d'un oison.
11 jetait sa proie devant la porte de la cabane paternelle, puis, tirant de l'eau claire au puits, il se frottait à grandes allées de ses bras velus, lavait son corps poissé de sang, et riait de toutes ses dents blanches eu racontant ses prouesses.
Ainsi les jours s'écoulaient, heureux et paisibles ; les [trintemps
i6 CONTES ROSES DE MA MÈRE-GRAND.
succédaient aux printemps, les hivers aux hivers; les arbres tombaient, leur tour venu, sous la cognée des deux hommes, laissant le bois plus clair par places; une ride, puis une autre creusait son sillon sur l'honnête visage du bûcheron; les cheveux de sa femme s'argentaient ; et Jean l'Ours s'épanouissait, plus robuste de saison en saison. Droit comme ces jeunes chênes qu'il couchait sous le tranchant de sa hache, il dépassait maintenant son père de toute la tête ; il portait haut le front, marchant avec cette assurance calme que lui donnait la conscience de sa force, le visage altier, sa chevelure retombant en boucles sur ses larges épaules.
Lorsqu'il eut atteint sa vingt et unième année, un dimanche, au retour d'une de ces chasses qui étaient son unique plaisir, comme il s'asseyait auprès de ses parents, devant le repas du soir, il leur dit tout à coup :
^ Je suis en âge de voir le monde. Aujourd'hui, le hasard de ma course m'a conduit jusqu'à la lisière de la forêt; et, en voyant devant mes yeux des champs et des plaines étalés sous le grand soleil du bon Dieu, j"ai soudain compris que ma destinée m'appelait hors d'ici. Pour la première fois de ma vie, j'ai aperçu le ciel libre au-dessus de ma tête, j'ai vu des nuages, de l'azur, de l'espace! Aussi je veux m'en aller loin, bien loin, droit devant moi, je ne sais oia, pour voir du ciel encore, puis des pays, des hommes, leurs amas de maisons qu'ils nomment des cités et dont j'ai vu miroiter les toits rouges à l'horizon. Je veux tenter la fortune. Cette forêt est trop étroite pour moi : j'y étouffe depuis que j'ai ressenti le charme de l'espace, et si je reste ici, je mourrai de chagrin. Demain, je partirai!
A son ton décidé, à l'énergie enflammant son regard, ses parents comprirent que ni prières ni supplications ne pourraient fléchir une si ferme résolution. Leur saisissement était tel qu'ils ne trouvaient rien à répondre; ils courbèrent la tête et de grosses larmes montèrent à
leurs yeux. N'ayant plus goût à manger, ils repoussèrent leur écueile, et, la gorge serrée, demeurèrent dans un long silence. Mais parfois, à la dérobée, ils contemplaient leur iils, ce qui ne faisait que redoubler leur peine.
— Pars donc, dit enfin le bûcheron, quand il eut dominé son émotion, pars, puisque telle est ta destinée, mais n'oublie point les deux pauvres gens dont tu es l'unique tendresse et le suprême orgueil. Va, Jean l'Ours, je ne doute pas que tu n'accomplisses de grandes choses, mais souviens-toi de nous dans l'heur ou le malheur. Rappelle-toi, quoi qu'il t'advienne, que sous ce modeste abri de branchages, logent deux cœurs bien simples mais ne battant que pour l'amour de toi.
La bûcheronne sanglotait, le visage enfoui dans son tablier; de toute la soirée, elle ne dit mot. A l'heure du coucher, elle ne put qu'étreindre longuement son fds et pleurer encore, la tête contre son épaule.
Jean l'Ours fut bien prêt de céder au spectacle touchant de cette angoisse maternelle; il avait l'âme tendre, et, voyant qu'il causait tant de larmes, il se faisait mille reproches. Il dénoua doucement les bras de sa mère liés à son cou, s'approcha de la fenêtre grande ouverte et resta debout, le regard perdu dans la nuit.
Il se sentait tout ébranlé; l'irrésolution enfiévrait ses tempes. Mais un souffle léger venu de cet horizon lointain qui l'attirait, passa sur ses cheveux, séduisant comme une prometteuse et fraîche caresse, chassant scrupules et incertitudes.
11 ferma les yeux. Sous ses paupières closes, ce fut la triomphante vision du ciel bleu, des fleuves miroitants, des plaines vibrantes de clarté, des terres et des terres étalées sous le soleil, des cités où gîtent les liommes. En sa tête chantait l'appel séducteur de cet espace dont le mystère affolait son esprit d'aventures : « Je partirai, » se dit-il. Une force étrange domptait malgré lui sa volonté de ne point désoler ceux auxquels il devait le jour. 11 oublia soudain les larmes de sa
mère, l'angoisse de son père; souriant à un avenir de rêve, impatient de tenter la fortune et de courir le monde immense, il alla s'étendre sur sa couche de feuilles sèches, où il s'endormit d'un sommeil que n'agita nul regret.
Le lendemain, aj-ant jeté son bissac sur son épaule, armé sa main d'un solide bâton noueux, il prit congé de ses parents.
11 s'éloigna d'un pas ferme et ne se détourna qu'à l'angle du chemin, juste à temps pour voir la bûcheronne s'effondrer sur son seuil, en lui faisant un dernier geste d'adieu.
x^'Wr^ L alla, d'abord, tête basse, rame agitée de remords, songeant '^^WlT '^^' <^'i^8"rin t'es braves gens qu'il laissait derrière lui; mais le v^>]H)^ chant des oiseaux était si joyeux, l'air si chargé do grisantes senteurs, le soleil si étincelant sur la mousse touffue des clairières que ses soucis bien vite se dissipèrent. Il écoutait, ravi, l'harmonie de la foret; et bientôt il se mit à chanter, mêlant la gaieté de sa voix aux roulades des merles, au babillage affairé des pinsons. Parfois, au-dessus de lui, un ramier lilait, rapide comme une flèche, ivre de liberté, dirigeant son vol vers quelque point inconnu de lespace ; et le jeune homme le saluait de la main, comme le voyageur salue au passage un compagnon de route.
Jean l'Ours marcha longtemps, se reposant au hasard de sa course, près des sources où il puisait pour se désaltérer. Il tirait de son bissac un morceau de pain bis, le mangeait, puis se remettait sans tarder en chemin, tant sa hâte était grande de sortir du couvert des arbres.
Vers la lin du jour, il parvint à l'orée du bois. Le soir descendait sur la terre ; çà et là, au-dessus des toits rougis par le couchant, de minces filets de fumée grise montaient dans l'air, tandis que derrière quelques fenêtres s'allumait la lueur jaune des flambeaux de cire : une ville était là, qui allait s'endormir, paisible, dans la nuit.
Jean l'Ours assura son bâton dans sa main et d'un pas résolu descendit vers elle ft Je trou- ^eral la-dedans.
se disait il, quelque brave bourgeois qui ni offrira un gîte pour dormir » Il pensait aux \o'^age4irs égares que par a\entuie son père, le bûcheron, avait accueillis sous son toit. Riches ou
pauvres, seigneurs ou vilains, moines errants ou coureurs de route, aucun n'avait en vain fait appel à l'hospitalité du bonhomme ; ils reposaient leurs membres las, partageaient le pain et l'eau claire, dormaient en confiance tout leur saoul , puis à l'aube suivante ils se remettaient en chemin, après avoir dit grand merci à leur hôte.
En arrivant près de la ville, .lean fut fort surpris de trouver la route coupée par un fossé profond. Il était tard déjà, les guetteurs avaient sonné le couvre-feu ; et, derrière ses herses baissées, portes closes, ponts-levis hissés, la cité reposait, silencieuse. Le jeune homme appela ; aucune voix ne répondit à la sienne. Il entreprit alors de faire le tour de l'enceinte, espérant découvrir quelque poterne ouverte. Peine inutile : partout, le haut rempart défendu par sa large ceinture d'eau dormante. « Voilà qui est nouveau pour moi, se dit-il, je vais cette nuit, sous les étoiles du bon Dieu, faire le dur apprentissage de ma vie d'aventures. Dormons ici, sous ce buisson. N'ayant pas un sou vaillant, je suis plus heureux que les habitants de ces demeures, car je ne crains point les voleurs. «
Il s'étendit sur l'herbe et, après avoir placé son bissac en guise d'oreiller sous sa tête, il s'endormit fort tranquillement.
Le lendemain, éveillé aux premières lueurs du jour, il secoua la poussière de ses vêtements, puis se dirigea vers la porte de la ville.
Il entra, passa devant les archers de garde, et contempla leur costume et leurs armes.
Lui qui n'avait vu de sa vie que les outils d'un bûcheron et n'imaginait d'autre arsenal que les serpes, coins, haches, scies ou cognées, il admira fort les hallebardes, les pertuisanes dont l'acier bien fourbi étincelait, emmanché au bout d'une longue perche.
Dans les rues, il faisait de longues stations devant les échoppes et les boutiques, découvrant à chaque coup d'oeil mille objets dont la forme
rintriguait et déroutait son entendement. « A quoi peut servir tout cela? » se demandait-il.
Et un singulier malaise s'emparait de lui au fur et à mesure qu'il s'aventurait par le dédale étroit des ruelles.
Il se trouvait fort ignorant des choses de ce monde, et se sentait gêné par les regards que lui jetaient les passants : les femmes le désignaient du doigt, et parfois s'esclaffaient ; les hommes se retournaient sur lui, ébaubis de le voir si haut et si robuste; quant aux petits enfants, ils couraient à sa vue se cacher peureusement derrière les jupes de leur m.ère, comme s'ils apercevaient un hideux croquemitaine.
Il ne se lassait pas non plus d'admirer les maisons aux façades sculptées, gracieuses dans l'ornementation de leurs poutrelles, le caprice de leurs ogives et le îeu de leurs vitraux. A chaque pas il s'arrêtait, tournant gauchement sur lui-même, désorienté, étouffant entre ces murs à fenêtres innombrables d'oii le guettaient des yeux intrigués ; il regrettait déjà sa forêt.
« Jean l'Ours, tu n'es pas fait pour la vie des cités, mon garçon, conclut-il à i)art soi, ce qu'il te faut, c'est le grand air, l'espace, et non point ces trous à rats oii gîtent tes pareils; car on ne se peut ici tourner ou retourner sans se heurter les coudes à ces maisons dans lesquelles le soleil ne pénètre qu'à regret. Alerte donc, et quitte-moi ces lieux : tu n'y vivrais que sottes aventures au milieu de gens qui te dévisagent ainsi ([u'une bête curieuse. Voici venir là-bas un homme d'allure honnête : il mo dira la route qu'il me faut prendre pour laisser cette cité loin derrière mes talons. »
11 s'approcha d'un gros bourgeois qui, plongé dans ses pensées, descendait la rue, marchant, le front vers le pavé. Il tira poliment son bonnet, et ouvrit la bouche pour parler. L'autre leva les yeux; mais il n'eut pas plutôt aperçu ce grand diable aux longs poils que, le prenant
pour un Je ces tire-laine qui vous dépouillent les gens en plein niiJi, il
/ se mit à fuir en toute couardise aussi vite que ses courtes jambes pouvaient courir. Témoin de cette^fuite dont il ne comprenait pas la raison , Jean
l'Ours demeura tout interdit. Force lui fut de poursuivre sa marche au hasard.
Comme il passait devant l'échoppe d'un maître tailleur, il put, ,■ ' '^
pour la première fois en sa vie, contempler son -'-^
image. L'ingénieux artisan avait disposé sur l'un des côtés de sa boutique un immense miroir de métal poli au-dessus duquel il avait gravé ces mots :
Ce miroir, passant, est pour toi, A la seule Un de te convaincre Qu'entrant céans fort mal vêtu.
Tu en sors,
Grâce à tes écus
Et à mon art, Mieux costumé que prince ou roi.
Jean l'Ours ne savait pas lire, mais intrigué par l'éclat du métfil, il s'approcha et, après bien des hésitations, comprit que le personnage qui bougeait lorsqu'il bougeait, souriait lorsqu'il souriait et lui faisait face sans cesse, n'était autre que lui-même.
« Décidément, pensa-t-il, ce bonhomme n'avait pas tort de se garer de moi ainsi que d'un larron. J'ai en somme fort mauvais air sous mon méchant sarreau qui laisse voir mes bras velus. Certes, je mérite bien mon surnom ; et si mon visage ne ressemblait à celui des autres hommes, en vérité, je me prendrais moi-même pour un ours. Dépêchonsnous donc de sortir d'ici! Le portrait que je vois de moi, n'est pas fait pour me décider à demeurer en une ville oii je chercherais vainement mon pareil. »
Ayant ainsi pensé, Jean se remit en route allègrement.
Bientôt il franchit les portes, passa le pont-levis. Lorsqu'il fut en rase campagne, loin de ces hautes murailles derrière lesquelles il avait failli étouffer, il détira ses membres robustes, respira à longs traits, aise et joyeux de se retrouver à l'air vif des plaines.
Il marchait à grandes enjambées, chantant à tue-tête un vieux couplet de bûcheron. Parvenu à un carrefour, il s'arrêta indécis. Huit routes s'offraient à lui. Laquelle prendre?
« Ma foi, pensa-t-il, aller ici ou là, m'est indifférent. Et la fleurette que voici va me dire quel chemin je dois suivre pour mon heur ou mou infortune peut-être. Que m'importe! »
Il se baissa, cueillit un bouton d'or qui étalait au soleil l'émail ocré de ses pétales, puis le lança de toutes ses forces contre le ciel. La fleur monta et, chassée par le vent du matin, retomba sur l'une des huit routes.
— Je prendrai donc celle-ci, dit .Jean l'Ours.
Il affermit son bissac vide sur son épaule, serra sa ceinture autour do ses reins, et s'eng-agea joyeusement dans la direction indicpiée par le bouton d'or.
/•^^ERS midi, comme la faim le tourmentait, il résolut d'entrer dans une grande ferme qu'il apercevait sur la droite, à quelque distance.
— Bonjour, maître, dit-il au fermier, en lui tirant
civilement son bonnet, je suis un pauvre voyageur sans feu ni lieu, ne possédant pour tout avoir que mes deux veux curieux de voir le monde. Vous plairait-il de me donner à manger?
— Oui-da, mon compagnon, répliqua l'autre. Etes-vous si simple que vous preniez ma maison pour une auberge ouverte à tout gueux venant? 11 n'y a de pain à manger ici que pour qui le gagne. Que savezvous faire ?
— Tout et rien. Dites seulement en quoi je pourrais vous servir, et nous verrons à vous contenter.
— Nous voyez ce grand vilain orme qui, planté là au beau milieu de mon verger, empêche par son ombre les arbres ses voisins de me donner du fruit ? Eh bien, j'ai décidé de l'abattre et je voulais justement me rendre à la ville pour y engager des bûcherons, lorsque vous êtes survenu. Si donc vous savez manier la hache, volontiers je vous emploierais à mettre bas ce gêneur.
— Voici qui tombe à merveille! dit le jeune homme en retirant sa veste. Je suis bûcheron bûcheronnant, mon maître, et ne sais rien de plus noble en ce monde que mon vaillant métier. Or ça, faites-moi apporter une cognée, longue de manche, solide d'acier, et je m'en vais vous montrer mon talent.
On alla quérir une cognée. Jean s'en saisit, la soupesa, la ht quelques instants tourner entre ses paumes, enfin, prenant sa distance, il se campa solidement sur ses jambes, et à deux bras leva l'outil.
11 frappa!
Un siftlement aigu! La lame s'abattit, coupant l'air.
Vn coup sourd! Le fer entama le bois.
L n craquement sonore, formidable! Et l'arbre, écorce en miettes, fibres rompues, vibrant de la base au faîte, chancela, puis s'abîma sur le sol en une pluie d'éclats et de feuilles.
Dune seule volée, Jean l'Ours venait d'abattre l'orme au ras
3o CONTES ROSES DE MA MÈRE-GRAND.
du pied, aussi aisément qu'un faucheur fauche un fétu. La cognée s'était brisée par le milieu, et son fer ébréché, tordu, gisait au loin parmi les mousses.
— Eh bien, demanda le jeune homme qui brandissait au bout de son poing le tronçon de son outil, eh bien, fermier mon maître, êtesvous satisfait?
Celui-ci que l'arbre eût écrasé sous sa chute, s'il ne s'était avisé de faire un heureux bond de côté, lui répondit, encore blême de peur et tremblant de tout son corps :
— Par tous les saints du Paradis, je me déclare ici votre très humble serviteur, et me tiens pour si satisfait de vos services que je vous demande en grâce de bien vouloir poursuivre votre chemin... Ça, valets, qu'on aille quérir force victuailles pour en bourrer le bissac de cet honnête garçon. Quant à nous, tirons de notre escarcelle trois beaux écus d'or au soleil! Ce n'est point trop cher payer le merveilleux travail d'un aussi vaillant maître.
Ce disant, il poussait Jean l'Ours aux épaules, lui faisant maintes révérences, la bouche en cœur, l'échiné basse. 11 lui mit son écot dans la main, l'aida à charger son bissac gonflé de provisions, et le salua fort humblement une dernière fois.
— Au revoir, gentil bûcheron. Que Dieu vous garde!
Puis, dès que le jeune homme eut franchi son seuil, il referma précipitammentderrière lui la lourde porte de saferme, mit la barre, poussa les verrous et, ravi d'être enfin débarrassé d'un si redoutable compère, il l'accabla à part soi de malédictions, et le souhaita fort cordialement à tous les diables.
Cependant, tout étourdi de semblable aubaine, Jean l'Ours s'éloignait à grands pas, talonné par la crainte que le fermier, se ravisant, le rappelât pour lui rogner son salaire.
Dès qu'il eut perdu la ferme de vue, il s'installa à l'écart de la route.
JEAN L'OURS. 3i
mangea à son appétit, but à sa soif, puis, reprenant son bâton, il poursuivit son chemin droit devant lui.
Vers le soir, comme il songeait à s'arrêter au premier village venu pour y écorner ses écus en demandant fin souper et bon gîte, il rencontra un charretier qui lui sembla fort embarrassé. Sa voiture s'était ensablée au creux d'une ornière profonde; et c'est en vain qu'il jurait, claquait son fouet, frappait son cheval : les roues ne bougeaient pas, enfoncées presque jusqu'au moyeu dans la poussière.
Deux compagnons suaient sang et eau, poussant de leur mieux aux rayons ; rien n'y faisait, attelage, ni gens : la voiture tenait au sol comme si elle y avait pris racine. Elle portait une lourde charge de poteries que ces trois hommes allaient vendant de ville en ville; ce n'étaient que poêlons et terrines, écuelles et pichets, cruches et plats emmaillotés de paille et ingénieusement entassés.
— llolà, mes maîtres, fit Jean, en apercevant leur embarras, je crois qu'un petit coup de main aiderait à vous tirer d'affaire. Voulez-vous que je m'en mêle? Je pense en cette occasion pouvoir vous être de quelque utilité.
L'un des marchands lui répondit :
— Brave compagnon, si vous nous tirez de ce pas, nous vous donnerons volontiers un petit écu pour votre peine. Voici tantôt trois heures que nous travaillons à nous sortir de ce maudit trou, et nous sommes, vous le voyez, aussi avancés qu'auparavant. Cette damnée charrette ne bouge ni à hue ni à dia! Allons, poussez à la roue, de toutes vos forces, je m'en vais fouetter ma bête.
— Point n'est besoin de votre cheval, mon maître, répliqua Jean rOurs en souriant. Otez-vous seulement de là, et laissez-moi faire tout seul : ceci est pour moi jeu d'enfant.
Il se débarrassa de son bissac, retroussa ses manches, et se glissa sous la voiture. Puis, s'arc-ljoutant des coudes et des genoux, il fit le
oTos dos... etlioup! d'un seul coup de reins enleva attelage, voiture et chargement. Mais il y alla de si bon cœur qu'il culbuta le tout fort proprement sur le revers du fossé.
Ce fut un horrible fracas de vaisselle brisée, une pluie tintante d'éclats et de tessons, tandis que le cheval, les quatre fers en l'air, lançait des ruades à la lune qui commençait à se montrer.
— Ah, brigand! scélérat! maudit! s'écrièrent les trois marchands. Que la peste t'étoufîe, chien de maladroit, nous voici ruinés par ta faute !
Et se ruant contre lui, ils l'accablèrent de coups, tapant du fouet, des poings, des pieds.
Jean l'Ours rompait devant leur attaque, parant les horions de son mieux.
— Doucement, mes maîtres, doucement ! Tout beau! criait-il sans se mettre en colère, — car il se souciait aussi peu de leurs coups qu'un éléphant s'inquiète de la piqûre des mouches. — Ménagez-vous et ne vous meurtrissez point à me frapper ainsi. J'ai cru bien faire; je ne suis coupable en ceci que de ne point connaître ma force. Allons, paix, que diable, ou je vais me fâcher à mon tour! Paix, vous dis-je!
Mais loin de les apaiser, ce discours ne fit que les courroucer davantage.
— Eh bien, soit donc, s'écria Jean l'Ours, je vais vous mettre à la raison, braillards que vous êtes !
Il empoigna lestement chacun d'eux au collet, et, les rassemblant en sa seule main droite, il se mit à les secouer d'importance, tant et si bien que leurs pauvres têtes s'entrechoquaient, dansaient au bout de leur cou comme des noisettes sur leur tige.
— Vous tairez-vous maintenant ?
Le nez saignant, les joues meurtries, les trois hommes demandèrent grâce. Et, lorsque Jean l'Ours les lâcha, ils n'eurent de force que pour tomber à ses genoux et le prier en tremblant de leur laisser la vie.
— Relevez-vous, leur dit-il, je ne vous veux point de mal, et suis en vérité fort marri de cette aventure. Pour vous prouver en outre que je n'avais en vous aidant nul malicieux dessein, je veux, suivant mes moyens, réparer le dommage que je vous ai causé contre ma volonté. Tenez, voici trois écus d'or, c'est là toute ma fortune. Prenez-les, je vous les donne de bonne grâce, et regrette seulement de ne pouvoir faire davantage.
Il ramassa son bissac et quitta les trois marchands sans daigner retourner la tête.
La nuit tombait. Il résolut alors de souper tant bien que mal du restant de ses provisions. 11 chercha par la campagne un buisson où il put s'abriter; puis, l'ayant trouvé, il mangea, s'étendit ensuite tout de son long et s'endormit à la belle étoile.
Les premières lueurs de l'aube l'éveillèrent. 11 écouta le chant des alouettes, regarda le soleil qui émergeait à l'horizon dans le rougeoiment de l'aurore, puis, après avoir à son aise contemplé ce spectacle, il se leva et se remit en chemin.
Il voyagea trois longues semaines, s'arrêtant parfois dans les villages, les bourgs ou les hameaux pour demander du travail. Mais, dès qu'il avait montré sa force, on se hâtait de se débarrasser de lui.
11 atteignit ainsi, chassé de partout, la frontière du rovaume, et entra bravement sur le sol étran^-er.
R, un jour qu'il cheminait, assez embarrassé de son corp;^
dont la prodigieuse
vigueur lui causait
plus de déceptions que de joies, il aperçut devant lui un homme singulier qui marchait, portant aisément sur sa tête une lourde pierre de taille.
Il doubla le pas pour \o joindre, et sa stupéfaction fut grande en constatant que le bizarre voyageur traînait avec lui deux pesants boulets de fonte suspendus à sa ceinture par des chaînes de fer.
Poussé par la curiosité, il lui adressa la parole :
— Me permettrez- vous , mon maître, de vous demander pourquoi vous courez les routes en ce surprenant équipage i'
— Hélas, répondit riionime
à la pierre de taille, croyez bien que si je chemine, ainsi chargé, ce n'est pas pour mon plaisir. Mais la nature m'a fait si léger que, si je ne prenais la précaution de m'alourdir, vous me verriez non pas marcher sur terre comme les autres hommes, mais bien dans l'air, au moins à cinquante toises au-dessus de votre tête. Vous concevez ce que cette infirmité a de pénible pour moi. A cette hauteur, je ne trouve rien à manger ni à boire, et n'aurais au pis-aller que la maigre ressource de rencontrer quelque coq de clocher, certes fort bon à indiquer le vent, mais impropre à mettre cuire au pot. 11 me faut donc me lester de telle manière que je ne quitte pas le sol; sans quoi, je mourrais de faim.
— Voilà qui est bien étrange en vérité, répliqua Jean l'Ours, et je vous plains de tout mon cœur.
Les deux hommes poursuivirent quelque temps leur eJiemin en silence. Jean, de temps en temps, prenait du recul pour mieux juger de l'aspect de son nouveau compagnon. 11 s'étonnait grandement à part lui de son aisance et de sa désinvolture : la pierre ne paraissait guère plus peser à sa tête qu'un duvet au corps d'un oison. Quant aux deux boulets ils traînaient à sa remorque, sautillant, voltigeant; et n'eût été le bruit affreux qu'ils faisaient en égratignant les cailloux de la route on les eût cru, certes, aussi légers que deux bulles de savon.
Jean regardait de tous ses yeux, se rapprochait, s'éloignait à nouveau, réfléchissant à cet étrange phénomène. Soudain, il reprit la parole :
— Mais, j'y songe, l'ami, peut-être pourrai-je vous être de grande utilité? Apprenez en effet que le Ciel m'a doué d'une force prodigieuse, laquelle m'embarrasse au moins autant que vous empêtre votre malencontreuse légèreté. L'idée me vient d'employer ma fatale vigueur à votre soulagement. Qu'en dites-vous? Rien ne coûte d'essayer. Jetezmoi donc votre pierre de taille et détachez-moi vos boulets. Je suis
homme à vous maintenir ici-bas, croyez-moi, et je me fais fort, rien qu'en vous posant la main sur l'épaule, de vous empêcher de vous envoler. Allons, c'est dit, n'est-ce pas? Essayons!
— ^'oyons cela, dit l'homme philosophiquement.
Il 3e débarrassa de ses fardeaux, et put à sa grande joie se convaincre que Jean l'Ours ne l'avait pas trompé.
— 0 merveille, s'écria-t-il, sous votre robuste poigne, je me sens calé sur mes jambes mieux que jamais je ne le fus! Mais, par Dieu, ne me lâchez pas, mon compère, et cheminons ainsi de compagnie. Je vous suis grandement obligé et veux me vouer à votre service pour reconnaître votre bonté envers moi.
— J'accepte volontiers, répliqua Jean. Mais, comme il pourrait se faire que, pour notre commune défense, je vienne à avoir besoin de mes deux bras, et me voie forcé de retirer ma main de vous, voici ce que je vous propose : nous achèterons au prochain village une corde que vous prendrez égale en longueur à la distance ordinaire à laquelle vous montez en l'air. \'ous vous l'enroulerez autour du corps, de façon que si, par aventure, j'étais contraint de vous laisser envoler, vous n'ayez qu'à la laisser choir de là-haut oii vous seriez. Je tirerai sur le bout traînant à terre et saurai bien vous ramener à moi. Ce sera jeu d'enfant. Chaque soir, à l'heure du coucher, je ne manquerai pas de vous ficeler solidement à quelque arbre, poteau ou rocher : ainsi vous pourrez goûter paisiblement le repos de vos nuits... Dis-moi maintenant ton nom, camarade, car il sied de nous tutoyer sans autres cérémonies, puisque désormais nous allons partager la même existence.
— Voici une question bien naturelle, mais qui m'embarrasse fort. Mon nom, dites-vous, oui, certes, mon nom... eh bien, sachez, mon compère, qu'à ma souvenance je ne crois pas en avoir jamais eu. N'ayant, depuis que je suis en ce monde, connu ni parents ni amis, j'ai été plus occupé jusqu'ici de combattre mon infirmité que du soin de me
baptiser. Mais, pour vous être agréable, j'y songerai dès la nuit close; et après avoir dormi un bon somme, je vous dirai demain le nom que j'aurai choisi.
— Il ne faut point remettre au lendemain ce que l'on peut faire le jour même. Écoute, puisque tu es si léger, j'ai bien envie de t'appeler Plunie-au- Vent. Cela te va-t-il ?
— Tope, répliqua l'autre, ça me va. Et toi, quel est ton nom?
— On me nomme Jean l'Ours.
Ils poursuivirent leur voyage et arrivèrent bientôt devant une haute montagne qui leur barrait la route.
Elle se dressait, abrupte et solitaire, dans la désolation de ses flancs à pic, où s'accrochaient çà et là des touffes de bruyère et quelques pieds souff"reteux de ravenelles.
Les deux compagnons demeurèrent un instant fort perplexes, se demandant s'ils n'allaient pas rebrousser chemin. C'est en vain que leurs yeux exploraient la haute muraille nue : pas le moindre sentier
taillé dans le roc, aucune saillie, rien que la pierre lisse, coupée de failles étroites envahies par la lèpre verdàtre des lichens. Quelques lézards gris, pointant leur tête curieuse hors des fissures où ils gîtaient, contemplaient de leurs yeux de jais l'embarras des voyageurs.
Autour de ceux-ci, la campagne était déserte.
— Il n'y a donc personne dans ce maudit pays, dit enfin Jean l'Ours. Et il se campait successivement vers les quatre points cardinaux,
dardant ses regards sur tout l'horizon. Impatienté, il frappa le sol du pied, puis soudain :
— Ecoute, Plume-au-Vent, reprit-il, je m'en vais te laisser t'envoler, et du haut des airs comme d'un observatoire, tu exploreras les alentours. Peut-être y découvriras-tu quelque brave paysan auprès de qui nous renseigner?
En achevant ces mots, il retira la main de dessus Plume-au-Vent. Celui-ci s'enleva en un bond prodigieux, environ à cinquante toises du sol.
Arrivé là-haut, il mit la main au-dessus de ses yeux :
— Ah! s'écria-t-il, j'aperçois à une petite lieue de nous, une créature humaine couchée tout de son long par terre, et qui travaille à je ne sais quoi. Tire sur la corde, Jean l'Ours, et descends-moi de mon perchoir! J'ai l)ien remarqué l'endroit où se trouve cet homme; nous allons nous y rendre, aussitôt que tu m'auras ramené sur mes jamb.es.
Jean l'Ours hala son compagnon, puis tous deux partirent à la découverte.
Après avoir marché une heure, ils aperçurent celui dont Plumeau-Vent avait parlé. Étendu à plat ventre sur le sol, il maniait une longue scie dont la lame était engagée sous le pied de la montagne. Ils s'approchèrent sans que l'homme daignât se retourner.
— lié, l'ami ! cria Jean l'Ours, à quelle étrange besogne te livrestu donc là?
Au son de cette voix, l'autre se redressa; il essuya d'un revers do main la sueur qui coulait sur son visage, et tranquillement répondit :
— Vous le voyez, maître, je scie cette montagne qui m'empêche de passer, et j'espère bien avoir terminé ma tache avant que le soleil disparaisse à l'horizon. Puis il se remit à l'ouvraii^e.
Stupéfaits, les deux compagnons le regardaient faire. Il tirait et poussait son outil en cadence ; et, à chaque détente de ses bras, les dents de la lame entraient plus avant dans la pierre qu'elles entamaient comme du bois tendre.
Il eut bientôt découpé une circonférence dont le diamètre suffisait au passage d'un homme.
— iMaintenant, fit-il, comme se parlant à lui-même, voici le hic Il s'agit de dégager cette ouverture...
Jean l'Ours prit la parole :
— Il faudrait, si je comprends bien, chasser au dehors cette sorte de cylindre que vous venez de découper.