SUSPENDIRENT A LA CORDE DE P L U M E - AU - VE N T QUI LES ENLEVA
— Justement...
— Eh bien, si vous voulez me permettre de profiter du passage, je vous olîre bien volontiers mes services.
— Certes oui, de grand cœur, mais je ne vois pas trop...
— Patience, patience, répondit Jean l'Ours.
Il attacha Plume-au-Vent à une lourde pierre pour éviter qu'il ne s'envolât et, libre de ses mains, il saisit son bâton ferré, attaqua la montagne à l'endroit que la scie avait entamé.
11 asséna contre le roc un tel coup de pointe que celui-ci vola en éclats.
— Vois-tu, mon brave scieur, dit-il, à chacun son tour. Reposetoi, je vais travailler pour tous.
Emerveillé, celui-ci le regardait démolir le granit, puis soulever des blocs à écraser un éléphant et les lancer loin de lui aussi aisément qu'un enfant fait d'une balle.
Jean l'Ours disparut, avançant dans le trou, au fur et à mesure qu'il le déblayait.
Bientôt les alentours furent jonchés de débris ; et du fond de la galerie une voix joyeuse retentit :
— Voilà qui est fait! Je suis au bout, je vois le jour de l'autre côté de cette damnée montagne.
Jean reparut alors, ruisselant de sueur.
— Ouf, dit-il, il faisait chaud à travailler dans ce fâcheux couloir.
11 s'épongea le front, se reposa quelque peu, reprit haleine, puis s'occupa de détacher Plume-au-Vent lequel, retenu prisonnier à son bloc de pierre, trouvait le temps bien long.
— Ami, dit le scieur à Jean l'Ours, maintenant que je t'ai vu à l'œuvre, je te reconnais humblement pour mon maître, et je serais fort honoré de te servir, si toutefois tu y consens. Vous m'avez l'air, tous
deux, ion compagnon et toi, de courir le monde; et, comme je n'aime rien tant que les aventures, je n'ai d'autre désir que de me joindre à vous.
— Soit donc, répliqua Jean, viens avec nous, mon brave. l^]t puisque tu t'entends si bien à couper les monts, je t'appellerai Traiiclie-Montai^ne. Ramasse donc ta scie, et en route !
Ils s'engagèrent tous trois dans le couloir rocheux, et débouchèrent sur une ravissante vallée oii serpentait un large fleuve.
Ils eurent tôt fait de le passer sans même se mouiller les clievilles. Ils se suspendirent à la corde de Plume-au-Vent qui les enleva, malgré leur poids, à plus de cinq toises au-dessus de l'eau, et les conduisit sur l'autre bord en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Il marchait en effet dans l'air beaucoup plus vite que nous sur terre : ce qui s'explique aisément si l'on veut bien considérer que, n'ayant ni sol à fouler, ni cailloux à froisser sous ses semelles, il pouvait faire à sa guise, telles enjambées qu'il lui plaisait.
Parvenus à la rive opposée, ils avisèrent à redescendre.
Comme ils passaient, en leur étrange équipage, près d'un haut chêne, Jean l'Ours s'accrocha à une branche et s'y assit à califourchon. Il s'occupait à ramener Plume-au-Vent en halant sur la corde, lorsqu'il sentit soudain l'arbre s'agiter sous lui. Il se cramponna au feuillage ; mais le chêne vira, tourna, s'enleva, puis brutalement s'abattit, l'entraînant dans sa chute.
Tranche-Montagne culbuta par-dessus son maître; et la secousse fut si forte que Plume-au-Vent, au bout de son cordeau, dansait, zigzaguait et tanguait comme un cerf-volant sous la rafale.
— Que diable se passe-t-il donc? s'écria Jean l'Ours d'une voix courroucée, en sortant sa tête des branchages où son corps demeurait empêtré.
Il distingua alors un gros homme aux épaules trapues qui se tenait debout à quelque distance.
Celui-ci, dès qu'il aperçut ce visage émergeant de la ramure, ùtu poliment son bonnet, s'approcha, et dit :
— Pardonnez-moi, mon maître, j'ignorais que vous fussiez perché sur cet arbre au moment oii je l'ai déraciné, et je serais désolé de vous avoir causé le moindre dommage.
iqua Jean l'Ours se dépêtrant et a\ancant vers lui, est a vous que je d'avoir si ru- 'ment mordu la poussière! Tudieu, quelle poigne! Toula, l'ami, vous méritez d'être des )tres.
Il tendit la main -,. au déra-
cineur et, ayant halé Plume-au-Vent, il le lui présenta ainsi que Tranche-Montagne dont le nez saignait un peu par la faute d'un caillou sur lequel il avait donné par hasard.
La connaissance fut bientôt faite, et l'homme aux larges épaules consentit de grand cœur à se joindre aux trois compagnons.
— Puisque tu jettes si galamment ton arbre à terre, camarade, je t'appellerai Tords-Chêne, lui proposa Jean l'Ours.
— Va pour Tords-Chêne, répondit l'autre, le nom me plaît, car, en vérité, je tords le cou d'un chêne aussi aisément que le commun des mortels tordrait le cou d'un oison.
Tranche-Montagne ramassa sa scie, Plume-au-Vent acheva d'enrouler sa corde sur ses hanches, Tords-Chêne détroussa ses manches, Jean l'Ours s'épousseta un peu, et on partit sans tarder, car le soleil commençait à descendre derrière la crête des monts.
OMME le soir tombait, les quatre voyageurs arrivèrent dans un villag-e, et se mirent en quête d'une auberge.
Ils en trouvèrent une à quelque distance des dernières maisons , au bord d'une route à l'extrémité de laquelle ils aperçurent la haute silhouette d'un vieux château.
— Quel est ce bâtiment? demanda Jean l'Ours à l'aubergiste qui était accouru à leur rencontre. Auriez-vous pour voisin quelque roi, prince ou duc ?
— Ah, Messire, répondit l'autre en donnant des signes de frayeur, ne parlons pas de cela. Entrez plutôt dans ma salle basse oii vous réjouirez vos narines à la saine odeur des poulardes rôties. J'ai, là-haut, au premier étage, des chambres avec de bons lits aux draps blancs fleurant la lavande, des chambres où on peut dormir son bon sommeil de chrétien sans avoir rien à démêler avec les spectres, fantômes, démons, diables, loups-garous et revenants qui mènent leur damné sabbat derrière les murs de ce château...
L'hôte jeta autour de lui des regards furtifs, puis, désignant d'un doigt tremblant la masse sombre du castel maudit :
— Entrez vite, Messeigneurs, murmura-t-il ; il ne fait pas bon en ce pays-ci rester dehors, la nuit venue ! Et rien que de voir cette sinistre bicoque, toute noire sur le gris du ciel, j'en ai froid à travers les os.
Les quatre amis, qui avaient grand faim, entrèrent sans se faire prier plus longtemps.
Jean l'Ours demeura songeur tout au long du dîner ; les singuliers propos de l'aubergiste lui trottaient par la tête. Aussi, à peine la table fût-elle desservie, qu'il s'écria :
— Holà, maître, apportez-nous un large flacon d'hypocras, des coupes pour mes amis et moi, puis prenez votre gobelet : vous allez trinquer avec nous. Asseyez-vous à nos côtés, et contez-nous l'histoire de ce château ensorcelé ; je n'aurai de repos que je ne l'aie entendue tout au long.
L'hôte alla chercher son gobelet. Après maintes cérémonies , il prit place sur un escabeau en face des quatre convives. Il leur sourit, emplit leurs coupes, puis, détirant béatement ses jambes et croisant les mains sur son ventre, il soupira :
— Par Dieu, notre Dame la Vierge et Messires les Saints patrons de ce pays, il fait meilleur en mon auberge que dans le manoir son voisin. Ce feu qui pétille sur notre âtre, cette bonne odeur de nos volailles, tantôt rôties pour vous, et que nos narines expertes reniflent encore de-ci de-là par notre salle basse, voilà qui réjouit le cœur d'un honnête aubergiste. Feu mon père — Dieu ait son ùme, — parlant de ce bonheur d'avoir auberge à soi, disait...
Jean l'Ours qui ne se tenait point d'impatience, l'interrompit :
— Hé là, tout beau, maître! Trêve de discours en l'air! A vous entendre je vous reconnais homme à aimer bavarder ; mais puisque dame votre langue me paraît si bien pendue, ne l'usez point de grâce à philosopher sur les intimes joies du foyer. Aiguisez-la plutôt d'un bon coup d'hypocras, et dites-nous l'histoire de ce château...
— Mon Dieu, Messire, dit l'hôte après avoir bu une large rasade, je ne sais à la vérité pas grand'chose de précis et ne pourrai vous dire que les racontars courant le pays. Bien d'autres que j'ai connus
pourraient vous renseigner mieux que moi... Il en est venu de tous les coins du monde, exprès ou par hasard. Ils se sont assis à cette même table où vous êtes, je leur ai parlé comme je vous parle — il y en avait do beaux et de laids, de jeunes et de vieux — puis ils m'ont quitté pour tenter l'aventure. Mais jusqu'ici pas un seul n'est revenu... pas un seul...
Il se tut, coupa avec les mouchettes la mèche des chandelles qui charbonnait, puis après avoir bu un coup, il poursuivit :
— Sachez donc, Messires, que depuis des années et des années ce château est abandonné. Feu mon père assurait bien de son vivant qu'il se rappelait l'avoir vu habité, mais je dois avouer que je l'ai toujours connu tel. On dit que derrière ses murs de belles princesses sont enfermées, retenues captives par un terrible enchantement. Il y aurait aussi des salles pleines d'or et de pierres précieuses gardées par des démons, gnomes, esprits, géants, bêtes féroces et autres créatures effroyables. Beaucoup sont venus, impatients de tenter l'aventure, se fiant à leur bonne étoile ou à leur vaillance; je vous le disais tout à l'heure. Le plus grand nombre a péri misérablement en tentant l'escalade du mur extérieur, qui atteint près de cent toises ; d'autres ont franchi la crête après des miracles d'habileté. On les a vu disparaître de l'autre côté, mais aucun n'a jamais reparu. Qu'y a-t-il derrière ce mur?... Nul mortel ne le saurait dire, .l'ajouterai cependant que j'ai vu de mes yeux une épaisse colonne de fumée noire s'élever de cet enfer ; qu'un aigle plane souvent au-dessus du donjon où 11 doit avoir bâti son aire ; et que, cinq ou six fois l'an, on entend par les airs, la nuit, comme une sinistre passée de diables ou de fantômes : des voix, des cris, un cliquetis d'armes et de chaînes, un galop effréné de chevaux hors d'haleine. C'est, prétendent les gens bien informés, l'enchanteur qui va rendre visite aux princesses prisonnières. Mais je ne nierai, ni n'affirmerai ; car, outre que ce passage est fort bref, je n'ai jamais eu la folle curiosité ni le courage d'ouvrir
5o CONTES ROSES DE MA MERE-GRAND.
ma fenêtre pour le contempler. Baigné de sueur froide, le poil hérissé de terreur tout au long de ma carcasse, et plus qu'aux trois quarts mort d'angoisse, j'ai tout juste la force, dans ces horribles minutes, de me cacher sous mes draps, et de prier en grande ferveur l'oraison contre les spectres que je tiens du curé d'ici.
— Vive Dieu! repartit Jean l'Ours, voilà qui me met l'eau à la
JEAN L'OURS. 5i
bouche! Quel récit! Tout y est : fantômes, enchanteurs, démons, mystère, et mille chances sur une de laisser sa peau en une semblable affaire! Qu'en dites-vous, camarades? Pour moi, dès demain, je veux tenter l'aventure. Etes-vous de la partie? Parlez sans jactance, gêne ni forfanterie. Il y a en cette auberge place pour les trembleurs, lâches, couards et poltrons. Si l'un de vous hésite ou sent son cœur mollir en sa poitrine, qu'il demeure ici, les pieds sur les chenets! Il attendra en toute quiétude le jour de notre retour qui, si j'en crois notre hôte, risque fort de ne luire jamais.
— Nous te suivrons, Jean l'Ours, répondirent les trois autres, quand bien même le chemin qui conduit à ce château nous mènerait tout droit en enfer.
— ■ Voilà qui est parlé ! A la bonne heure. Or ça, buvons frais, compagnons! Profitons de cette nuit pour banqueter et joyeusement deviser. Qui sait! Demain, peut-être nos crânes serviront-ils de coupes à messieurs les corbeaux! Allons, gai, gai, de l'hypocras!
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l:'ijÊÊ^!)^ J-: lendemain, à l'aube, les quatre amis quittèrent l'auberge. ^ HH^o Rien ne put les retenir, ni les discours sensés de l'hôte,
ni les prières de son épouse qui ne pouvait détacher de Jean ses yeux baignés de pleurs.
" Hélas, gémissait-elle, à part soi, est-il Dieu possible qu'un si beau jeune homme s'en aille de gaieté de cœur au-devant de la mort? »
Elle le trouvait, en effet, fort avenant de visage, ignorant qu'il fut sous ses vêtements, velu comme un ours.
yVprès de touchants adieux, ils s'éloignèrent en chantant.
Ils n'emportaient rien qu'un solide épieu d'acier, qui devait les seconder dans leur escalade. De loin ils apercevaient la muraille, haute et sinistre, toute grise, piquée ça et là d'arbustes rabougris qui, ayant poussé au creux des pierres, balançaient sous le vent la tristesse de leurs rameaux desséchés.
Ils marchèrent deux bonnes heures.
Au fur et à mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient mieux les détails; et ils ne purent se défendre d'un mouvement d'horreur, lorsqu'ils s'aperçurent que, ce qu'ils avaient pris de loin pour des branchages desséchés pendant aux fentes des pierres, n'était que les squelettes noircis de leurs infortunés devanciers.
Parvenus au pied de la muraille, ils contemplèrent un instant en silence ce hideux spectacle. Autour d'eux, le sol était jonché de crânes, d'ossements, d'armes, de débris d'échelles, de paquets de cordes. Au-
dessus de leurs têtes, le long- du mur fatal, demeuraient accrochés à de grandes tiges de fer, plantées pour faciliter l'escalade, les corps décharnés de ceux qui étaient tombés avant d'atteindre le faîte.
Mais la vue de cette désolation n'ébranla pas le courage des quatre compagnons. Ils tinrent conseil. Tout d'abord ils songèrent à utiliser Plume-au-\'ent; mais celui-ci, ne pouvant s'élever qu'à cinquante toises
dans l'air, aurait à peine atteint à mi-hauteur de l'enceinte. Ils résolulent donc de recourir à Tranche- Montagne. Celui-ci empoigna sa scie et, avisant une tour d'angle, il se mit en devoir de la couper à ras de terre, ce qu'il mena à bien après quelques heures de travail.
Tords -Cliêne et Jean l'Ours
s avancèrent alors, et unissant leurs
forces ils s-aisirent l'épieu d'acier.
Manoeuvré par ces quatre bras
^SSIM!^"^ t " <:> ^^^-^ " ^ \ \igoureux, il creusa bientôt dans
les moellons une large brèche. Soudain la tour, n'étant plus maintenue par sa base, chancela, puis s'écroula avec un horrible fracas.
Les quatre compagnons saluèrent sa chute par de bruyants cris de joie, puis, gravissant les éboulis, ils se précipitèrent dans l'intérieur du château.
Mais quelle ne fut pas leur stupeur en posant le pied à l'intérieur de ce mystérieux domaine!
Au lieu de la cour, de l'espace libre qu'ils s'attendaient à trouver derrière le rempart, ils n'apercevaient qu'une vaste clairière au bord d'une immense forêt dont les arbres paraissaient si serrés qu'ils formaient comme une palissade infranchissable.
Et, tout à coup, alors qu'ils étaient à peine remis de leur étonnement, un monstre horrible surgit à l'orée du bois, fonça sur eux.
— A moi, Tords-Chêne! cria Jean l'Ours qui, sans réfléchir, abandonna Plurae-au-Vent, lequel partit d'un bond à cinquante toises dans l'air, emportant avec lui l'épieu d'acier confié à ses soins.
Tords-Chêne et Jean-l'Ours firent rapidement face à la bête; elle avait un corps de taureau et un long cou de serpent au bout duquel, venimeuses, bavant le feu et crachant la fumée, se balançaient, menaçantes, deux têtes de crocodile.
— A toi l'une, Jean l'Ours! à moi l'autre! commanda Tords-Chêne. Ce disant, il empoigna à la gorge la tête de gauche et la broya comme
un fétu, tandis que son compagnon, d'un coup de poing, faisait de la tête de droite jaillir os, sang et cervelle.
Le monstre bondit en arrière, laissant en sanglant trophée ses gorges aux mains de ses vainqueurs ; puis, à nouveau, il se rua sur eux : deux têtes lui étaient repoussées !
Et le combat recommença.
Trois fois vaincue, la bête revint trois fois à la charge. Ses adversaires faiblissaient, c'était fait d'eux. Ruisselants de sueur, couverts de
sang, ils luttaient en désespérés. Elle s'élançait pour la quatrième attaque, lorsque soudain elle s'abattit sur les genoux en poussant un horrible cri. Du haut des airs Plume-au-Vent, voyant le danger, venait de lâcher son épieu qui, entré dans les reins du monstre, le clouait maintenant au sol, comme une épingle fixe à la muraille le corps frêle d'un papillon.
— Victoire! victoire! cria-t-il de son poste élevé.
Aussitôt, Jean le hala à lui, et tous s'embrassèrent, joyeux d'avoir, grâce à l'intelligence de leur gentil ami, échappé à un effroyable trépas. Ensuite ils achevèrent l'affreux animal et retirèrent l'épieu de son corps.
Ils se disposaient à gagner la forêt...
Mais, ô épouvante ! Leurs cheveux se hérissèrent sous leurs bonnets, ces braves tremblèrent, un frisson de peur les saisit : lentement, majestueusement, la forêt tout entière s'avançait, marchait sur eux!
Ils voulurent fuir...
Mais, en se retournant, ils s'aperçurent que, derrière leurs talons, le rempart s'était refermé de lui-même. Ils allaient périr, écrasés entre les arbres et la muraille !
— Mettez-vous derrière moi! Laissez-moi faire! ordonna Tords- Chêne.
On obéit. Et le vaillant compagnon, retroussant amplement ses manches, les bras dardés en avant, attendit,
La forêt descendait la pente de mousse sur laquelle elle semblait glisser, muette, terrifiante, sans un frémissement de feuilles, sans un geste de ses branches.
Il y eut un émouvant silence...
Et, entre ces hommes qui attendaient et cette masse qui marchait, l'espace diminuait seconde par seconde. Les arbres mouvants, alignés tronc à tronc, allaient, mur implacable, précédés de leur ombre, qui comme une marée d'encre montait, lente, envahissant les herbes brin à brin. Bientôt cette ombre lécha les pieds des quatre compagnons, bai-
g-na leur ceinture, leur poitrine, leur tète, et soudain les engloutit dans sa nuit.
Alors en ce noir, Tords-Chêne, seul contre cette armée, combattit. Ses mains puissantes empoignaient chênes, frênes, bouleaux, les tordaient, les déracinaient et les rejetaient, morts, à ses pieds. Une pluie de terre crépitait, lugubre, tombant des racines comme le sang coule d'entrailles arrachées. . .
Maintenant, la forêt, ayant tout envahi, se pressait contre l'enceinte. Et l'on ne voyait plus que des cimes et des cimes. Seuls, la chute régulière des arbres, le craquement des branches rompues indiquaient qu'une lutte effroyable se poursuivait là-dessous. Et la route que l'invisible Tords-Chêne se frayait en bas, traçait à la surface de cet océan de verdure un long sillage mouvant!
Enfin, après des heures et des heures, la vaillance de l'homme eut raison de la forêt : le dernier fût s'écroula, secoué par l'infatigable poigne de Tords-Chêne; et les quatre compagnons, sortant de cette ombre maudite, saluèrent le soleil avec de longs cris d'allégresse.
Le jour était sur son déclin : une lueur pourpre frangée d'or pâle teintait le ciel; et, sous les rayons qui ensanglantaient les vitraux, le château se dressait, muet, imposant, formidable.
Il était bâti de pierre grise sur des assises de porphyre ; de larges perrons de marbre blanc donnaient accès dans les appartements dont les portes grandes ouvertes paraissaient inviter les voyageurs à entrer. A l'intérieur, pas un bruit; sur les toits, pas un oiseau perché; pas un moineau blotti sous les gargouilles : rien. Partout le silence, un silence de tombe, rendant plus majestueux encore l'aspect de cette demeure, sinistre, dans la mélancolique flambée du crépuscule.
Inquiets, les amis n'osaient avancer, redoutant quelque attaque imprévue; mais au bout d'un instant, l'auguste calme régnant autour d'eux les remit en confiance.