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D'UN HOMME QUI CROYAIT SAVOIR MENTIR

L était une fois un pauvre roitelet qui. à force d'être charitaLle, t^ bon et juste, ne possédait même plus un toit pour abriter sa tête. 11 avait gaspillé ses domaines en aumônes, vendu ses bijoux et ses meubles pour épargner à ses sujets le souci de lui payer impôt, puis enfin distribué son trésor à ceux qui, moins riches que leur voisin, accusaient le sort d'injustice.

11 ne lui restait rien qu'un cheval et ses harnais. 11 couchait avec ses trois fils sous une tente de toile qu'il plantait tantôt ici, tantôt là, dans les rues ou sur les places publiques, à seule fin de n'être à charge à personne.

Or, il advint qu'un soir d'hiver, le roi prit froid et mourut.

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On l'enterra en grande pompe, puis, la cérémonie finie, ses trois fils rentrèrent sous leur tente. Ils ne se querellèrent point pour partager leur héritage, mais résolurent d'un commun accord de tirer au sort le coursier et ses harnais.

L'aîné eut la bride, le second la selle, le cadet le cheval.

Là-dessus, ils s'en allèrent par le monde, car leur titre de fils de roi ne suffisant pas à les nourrir, il leur fallait gagner leur pain.

Ils partirent de compagnie, et se louèrent tous trois chez un fermier qui les fit travailler beaucoup en les payant fort peu. Las de cette existence de misère et de peine, l'aîné, qui s'appelait Constantin, dit un beau jour à ses frères :

— Je vais aller à la ville voisine pour tâcher de vendre ma bride. Arrivé au marché, il se promena parmi les chalands, portant sa

bride pendue autour de son cou, et criant :

— Achetez une bride, une belle bride... Qui veut une bride ? Mais il eut beau s'époumoner, nul ne se soucia de lui. Pourtant, vers midi, comme le marché prenait fin, un bourgeois

fort honnêtement vêtu s'approcha du prince et lui dit :

— Viens chez moi. Peut-être ferons-nous affaire ensemble.

— Volontiers, répondit le prince.

Ils se mirent en route et ne tardèrent pas à arriver à la demeure de l'inconnu, qui était grande, bien située, et de belle apparence. Ils entrèrent.

— Tu vois cette maison, dit l'homme à Constantin, après qu'il l'eut prié de s'asseoir à une table chargée de mets. Eh bien, elle est à toi en échange de ta bride, si tu es plus menteur que moi. Chacun de nous va dire un mensonge : si le tien est le plus fort, tu auras ma maison et tu me donneras ta bride; si le mien est le plus fort, tu me laisseras ta bride et tu t'en iras comme tu es venu, sans autre profit que le déjeuner que nous allons prendre en bavardant. Acceptes-tu le marché?

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— Je l'accepte.

— Eh bien, commence.

Constantin se mit alors à débiter mille folles histoires, enfilant l'une après l'autre toutes les sornettes qui lui passaient par la tête. Lorsqu'il fut au bout de son rouleau :

— Eh bien, as-tu fini ? demanda l'autre.

— Oui, répliqua le prince ; c'est tout ce que je sais.

— Allons, c'est à mon tour. Je commence ; écoute :

« J'avais une fois un âne qui mangea tant et tant de citrouilles qu'il en creva. A peine fut-il crevé, qu'il lui sortit du ventre un pied de citrouilles qui se mit à pousser, à pousser si haut et si droit qu'il atteignit aux nuages où je le perdis de vue. A ce moment, sa tige se couvrit de nœuds en quantité telle qu'ils me servirent d'échelons pour grimper jusqu'au ciel et en redescendre tranquillement. «

Voilà! Qu'en dis-tu ? Quel est à ton franc avis, le plus menteur de nous deux ?

— C'est toi, mon maître, tu as gagné le pari : voici la bride.

Et, le repas achevé, Constantin s'en retourna à la ferme, sans bride ni écus, plus pauvre qu'il en était parti.

Au bout d'un certain temps, le second fils du roi, qui s'appelait Georges, dit à ses frères :

— Je veux à mon tour essayer d'aller vendre ma selle à la ville.

11 arriva au marché, portant sa selle sur la tète, et se promena de-ci de-là, criant :

— Achetez-moi une selle!... Qui veut une selle!'... J'ai une belle selle à vendre.

Mais, c'est en vain qu'il offrit sa marchandise, personne n'en voulut.

Vers midi, comme il allait quitter la place, fort dépité, il vit un homme s'avancer vers lui. Or, c'était ce même bourgeois qui avait honnêtement parié contre son frère.

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— Veux-tu venir jusque chez moi ? lui dit-il. Peut-être ferons-nous affaire ensemble.

Georges l'accompagna jusqu'à sa demeure, s'assit à sa table, mangea, accepta le singulier pari, dit des mensonges, écouta ceux de son

hôte, et perdit sa selle comme Constantin avait perdu sa bride. Le soir, il rentra à la ferme, l'oreille basse, et conta sa mésaventure aux deux autres.

— Demain, j'irai à mon tour essayer de tirer fortune de mon cheval, dit le cadet, qui s'appelait Jean.

Le jour suivant, le jeune homme arriva au marché, conduisant son cheval par le licou.

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— Qui veut un cheval, un beau cheval?... J'ai un cheval à vendre!... criait-il.

Quelques acheteurs s'approchèrent, parmi lesquels Jean reconnut l'heureux parieur, car ses frères lui avaient décrit son visage et son costume. 11 l'interpella aussitôt :

— Puisque tu as déjà une bride et une selle, lui dit-il, il ne te manque qu'un cheval. Allons chez toi, nous débattrons là notre affaire.

Ils arrivèrent à la demeure du bourgeois, s'assirent et mangèrent; puis celui-ci fit à Jean la même proposition qu'à ses frères.

— J'accepte volontiers, répondit le cadet.

— Eh bien, commence...

— Non, partons les saints du Paradis! C'est trop de bonté! Je suis ton hôte, me voici assis à ta table, mangeant ton pain, buvant ton vin, il est juste que je te laisse l'honneur de commencer. D'ailleurs, n'es-tu pas le plus âgé? Tu pourrais être mon père. Parle le premier, ainsi qu'il sied.

— Non point, mon fils.

— Eh bien donc, affaire rompue ! Car pour un royaume je ne manquerais pas au respect dû à la vieillesse. Commence, mon père; commence...

Après s'être fait beaucoup prier, le bourgeois prit la parole et débita son mensonge.

— A ton tour, mon fds, dit-il, lorsqu'il eut achevé.

— Est-ce tout ce que tu sais, père? demanda Jean.

— Oui, c'est tout.

— En ce cas, je commence; écoute :

« J'avais cent dix ans lorsque je vins au monde, et ma mère n'avait que cent ans. Je pris congé d'elle dès ma naissance, et, saisissant mon bâton de vieillesse, je m'en fus par la première route

rencontrée. Après avoir marché deux siècles en une minute, j'arrivai à une fontaine au-dessus de laquelle je me penchai pour boire. En allongeant le cou, je laissai tomber ma tête dans l'eau, sans m'en apercevoir. Gaiement, je poursuivis mon chemin; et en passant par une prairie, je vis, debout sous un champignon, deux pèlerins qui discutaient des lois éternelles ; ils se retournèrent à ma vue : « Tiens, fit l'un, en poussant son compagnon, regarde donc! Voici un homme qui marche et qui n'a pas de tête! » Alors, tout étonné, je portai mes mains à mon visage, et constatai qu'en effet ce pèlerin disait vrai.

Je songeai aussitôt : « Tu l'auras sans doute laissé choir dans la fontaine en te baissant. » Et je retournai sur mes pas. En arrivant à la fontaine j'aperçus un renard, qui, ayant repêché ma tête et l'ayant hissée hors de l'eau, était en train de me manger la cervelle; alors...

— Arrête, mon fds, cela suffit! Je m'avoue vaincu : ma maison est à toi! s'écria le bourgeois.

11 se leva, sortit, prit le cheval de Jean par le licou, et s'éloigna sans en dire plus. J-

Le cadet, ravi de cette aventure, visita sa nouvelle propriété des combles aux caves, et la trouva pourvue au delà de ses espérances.

Il envoya aussitôt un messager à ses frères pour les mander près de lui, leur offrant de partager sa bonne fortune. Ces derniers ne se firent pas prier et ne tardèrent pas à venir, comme bien vous pensez.

Depuis, Constantin, Georges et Jean vivent plus heureux en leur maison qu'ils ne furent jamais, même au temps que leur père régnait.

[D'après un conte euhéen .)

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