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ZEE

ii6 CONTES ROSES DE MA MERE-GRAND.

Ses femmes la retinrent et la portèrent dans sa chambre où elle s'alita, en proie au délire. Le roi fît tendre de noir toute la façade de son palais ; il donna à sa cour l'ordre de prendre le deuil, et il se retira dans son cabinet oîi il s'abandonna à sa douleur.

Deux années s'écoulèrent, deux ans de lourde tristesse, au bout desquels la reine donna le jour à un fils.

Des hérauts annoncèrent au peuple cet heureux événement ; mais le roi n'ordonna ni festins ni réjouissances publiques : on baptisa l'héritier du trône sans gala ni carillons, dans la chapelle du château.

\ulour de son berceau quatre dignitaires du io\aume veillaient, 1 ( pet au poing, et, des (pi il

seul, son père lui composa une garde de vingt ofïïciers, qui répondirent sur leur tète du salut de l'enfant.

Or, un jour que le monarque s'était égaré en chassant dans une forêt voisine de son palais, il rencontra une petite vieille qui cueillait des fraises dans les buissons bordant le sentier.

— Sire, lui dit-elle, comme il passait près d'elle, gardez-vous d'instruire jamais votre fils du malheur arrivé à sa sœur. C'est un cœur généreux; et rien au monde ne le saurait empêcher de partir à la recherche de votre infortunée Blanche-Rose.

Puis, ayant dit ces paroles, elle s'éloigna en branlant la tète, son panier de fraises au bras.

Le roi fut si étonné qu'il ne répondit rien; il tomba dans une profonde rêverie, et, lorsqu'il releva le front pour interroger l'inconnue, il s'aperçut qu'elle avait disparu.

— Bonne vieille!... Bonne vieille! cria-t-il.

Nulle voix humaine ne répondit; seul l'écho de la forêt lui renvoya ses appels, puis, à nouveau, le chant des oiseaux s'éleva sous la ramure.

Rentré au château, il fit publier défense expresse à quiconque pouvait parler ou écrire de se souvenir de la princesse Blanche-Rose ; nul ne devait prononcer ou tracer son nom sous peine de prison perpétuelle, et la mort attendait l'imprudent qui oserait rappeler son existence ou ses malheurs en présence du jeune prince.

Quinze années passèrent.

Le fils du roi, qui s'appelait Bel-Azur à cause de la nuance de ses yeux aussi clairs et profonds qu'un ciel d'été sans nuages, grandissait et prenait de la force. C'était un beau cavalier, svelte comme un lierre et robuste comme un chêne; il excellait en tous les exercices du corps, maniait l'épée et la lance mieux que ses maîtres les plus experts et n'avait pas son pareil pour forcer les bêtes à la chasse. Il était aussi

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savant que brave, ayant lu les meilleurs auteurs profanes, étudié la philosophie, les sciences et l'histoire de tous les peuples du monde, sans oublier celle de ses nobles ancêtres qui était fort longue, car ils

régnaient sur la contrée depuis des siècles et des siècles.

Un jour qu'il chassait dans cette même forêt où son père avait rencontré la vieille femme aux fraises, il dit à son premier écuyer qui chevauchait à ses côtés :

— On affirme, Messire, que vous êtes le plus vaillant cavalier de

LE PETIT HOMME DANS LA MEULE. iig

notre royaume. Vous plairait-il de jouter contre moi? Voici devant nous une allée si longue que je n'en vois point le bout; nous allons lancer nos chevaux : je suis curieux de voir lequel, de vous ou de moi, parviendra à distancer l'autre.

— Qu'il soit fait selon votre désir, Monseigneur, répliqua l'écuyer, qui déjà frémissait d'aise à l'idée de cette chevauchée.

A un signal donné, tous deux partirent.

Courbés sur leurs montures, ils les excitaient de l'éperon et de la voix ; derrière eux un nuage de poussière tourbillonnait où dansaient feuilles sèches, mousses et brindilles, soulevées par la rapidité de leur course.

Bel-Azur réussit à distancer son rival et, entraîné par son ardeur, il disparut bientôt à un tournant de l'allée, sans se soucier davantage de ses gens. Il alla tant que les sabots de sa bête purent la porter; enfin, elle s'arrêta, exténuée, le poil trempé, les jambes vacillantes.

— Bonjour, beau cavalier, dit soudain une petite voix cassée. Bel-Azur regarda autour de lui, et aperçut une vieille femme qui

portait sur son dos une charge de bois mort.

— Bonjour, bonne vieille.

— Voudrais-tu m'aider à transporter ce fagot jusqu'à ma cabane? Tu es jeune et fort, je suis vieille et faible. 11 sied à ton âge d'aider les misérables.

— Bien volontiers. Patiente un instant, bonne vieille, le temps d'attacher mon cheval à cet arbre, et je suis à toi.

Bel-Azur mit pied à terre, noua la bride de son cheval au tronc d'un ormeau, puis, chargeant le fagot sur ses épaules, sans prêter attention aux épines qui déchiraient la soie de son justaucorps :

— Marche devant, bonne vieille, dit-il, montre-moi le chemin.

— Grand merci, mon enfant, je ne te retiendrai guère.

Elle partit devant; Bel-Azur suivait. Ils ne tardèrent point à arriver devant une pauvre cabane.

— C'est ici, dit la vieille, pose ta charge, jeune fils de roi. Et, puisque tu as été si complaisant envers une laide petite vieille comme moi, je veux te récompenser. Assieds-toi là, sur ce billot, devant ma porte, et écoute : je vais te révéler un secret.

— Un secret? et lequel? demanda Bel-Azur.

— Voici. Tu n'es pas, ainsi que tu le crois, l'unique fils de tes père et mère. Ceux-ci ont eu une fille, de huit ans ton aînée, et qui a disparu un beau jour, alors qu'elle se promenait par les champs. Depuis, on ne sait ce qu'il est advenu d'elle. On la nommait Blanche-Rose, et c'était ta digne sœur, mon enfant, car elle était aussi accomplie en fille que tu l'es en garçon.

En entendant ces paroles, Bel-Azur ne put se défendre d'un sourire d'incrédulité :

— Fables que tout cela, ma bonne femme. Car, pourquoi mes parents m'auraient-ils caché l'existence de cette prétendue sœur?

— Parce que, craignant le noble mouvement de ton cœur, ils redoutent de te voir partir à la recherche de ta sœur infortunée... Mais, comme tu me parais douter de la véracité de mon récit, rentre au palais, jeune fils de roi, et interroge ton père, tu reconnaîtras à son trouble que je t'ai dit la vérité.

— Et ainsi ferai-je, bonne vieille, tout de suite, sans différer. Et -i j'ai une sœur retenue prisonnière quelque part sur la terre, j'irai la chercher à travers tous les obstacles, dussé-je y laisser ma vie!

Ayant achevé ces mots, il voulut s'éloigner, mais la vieille le retint :

— Ah, jeunesse impétueuse! dit-elle. Attends, j'ai encore quelque chose à te dire.

— Parle vite.

— Eh bien , si tu es décidé à partir pour retrouver Blanche- Rose, reviens me voir avant de te risquer à travers le monde, je te donnerai quelque chose qui peut-être t'aidera dans ton entreprise. Adieu !

— Au revoir plutôt, car tu me reverras, et dès ce soir, si tu ne m'as point trompé.

11 prit congé de l'inconnue et revint à l'endroit où il avait attaché son cheval. Il le détacha, sauta en selle, rejoignit ses gens et rentra sans tarder au palais. Il se fît annoncer chez le roi :

— Bonjour, Sire, lui dit-il. Est-il vrai que j'ai une sœur nommée Blanche-Rose dont, depuis plus de quinze ans, vous êtes sans nouvelles ?

A cette question qu'il était loin d'attendre, le monarque se troubla; il balbutia, pâlit, puis soudain, les joues empourprées de colère, il s'écria :

— Qui vous a dit?... Quel mortel assez téméraire a osé...?

— Calmez-vous, mon père; votre emportement, votre trouble vous trahissent. Celui qui m"a révélé ce secret n'a rien à craindre de Votre Majesté. Parlez, car sachez que désormais rien ne pourra me retenir à votre cour. J'irai délivrer ma sœur, je la rendrai à votre amour! J'en fais le serment sur votre tète et sur celle de ma mère; ou, si vous me gardez prisonnier, je me laisserai périr de faim.

Le roi eut beau prier son fils d'abandonner ce dessein, il ne put tléchir sa résolution. C'est en vain que la reine, prévenue de cette nouvelle aventure, vint joindre ses prières à celles de son époux : rien n'y fît. Bel-Azur se montra intraitable.

— Je veux partir, ou je mourrai.

11 ne donna point d'autre réponse aux larmes de sa mère et aux tendres supplications de son père.

Le couple royal l'instruisit alors des destinées de Blanche-Rose.

Puis, la mort dan? rame, les deux pauvre? parents virent s'éloigner leur lils.

Il voulut partir seul, sans escorte, nayant d'autre arme que son épée, et monté sur son cheval favori.

Il quitta le paleiis sans différer. Parvenu sur le pont-levis, il se retourna, leva son toquet à plumes blanches, l'agita en signe d'adieu, puis, piquant des deux, il disparut dans la direction de la foret.

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^ L reprit au galop le chemin qni menait à la cabane de la vieille. Le soir tombait comme il heurtait à ses volets.

— Holà, bonne femme, ouvre-moi!

— Te voilà donc, mon fils, répondit la pauvresse en ouvrant sa porte toute grande. Eh bien, t'avais-je trompé?

— Non pas. Aussi n'ai -je point tardé à me mettre en route. Maintenant, j'attends de toi que tu me fasses le présent dont tu m'as parlé.

La vieille ouvrit une antique huche à pain. Elle en tira une arbalète dont l'acier bien fourbi luisait à la misérable lueur de la chandelle éclairant son réduit.

Elle la tendit à Bel-Azur en lui disant :

— Prends cette arbalète, fils de roi, et conserve-la précieusement, car elle est fée. Elle possède la merveilleuse vertu d'atteindre tout ce qu'elle vise, homme, bête ou chose. .J'espère qu'elle pourra te serv-ir à l'occasion. Maintenant, couche-toi et repose-toi jusqu'à l'aube ; je t'éveillerai aux premières lueurs du soleil.

Bel-Azur remercia beaucoup la vieille. Il voulait la quitter sans attendre, et entreprendre son voyage malgré les ombres de la nuit ; mais elle insista si tendrement qu'il se laissa convaincre.

11 partagea son modeste repas et s'endormit sur un lit de feuilles, dans un coin.

Le lendemain, à l'aurore, elle l'éveilla.

11 alla chercher son cheval, embrassa la bonne vieille, se mit en selle, et, avant de s'éloigner, demanda :

— Quelle route dois-je prendre?

— Va droit devant toi, fils de roi, je ne puis t'en dire plus. Tout chemin est bon pour les braves.

— Adieu, chère hôtesse. Sois bénie pour tes bontés.

— Adieu, mon enfant. Que Dieu te garde.

Bel-Azur chemina une longue semaine sans aventures.

Ignorant la direction qu'il lui fallait suivre, il poussait sa monture toujours droit devant lui, demandant parfois aux passants s'ils n'avaient point entendu parler d'une princesse prisonnière.

Mais nul ne le pouvait renseigner.

Or, un jour qu'il traversait un bois touffu, il aperçut soudain audessus de lui, sur la haute branche d'un if, un oiseau au plumage si brillant qu'il s'arrêta pour le contempler. Il était gros comme un pigeon, avait des plumes bleu azur et, sur la tête, une aigrette chatoyante qui semblait d'or et de diamants.

Le jeune prince saisit son arbalète et mit en joue cet oiseau singulier. Mais au moment qu'il allait tirer, la bête tourna vers lui son œil de saphir, et une voix humaine sortit de son bec :

— Arrête, fils de roi, criait-elle, arrête, ne me tue pas, je t'en supplie. Je suis le Roi des Oiseaux, aie pitié de moi. Ma vie t'appartient, car tu possèdes l'arbalète fée; mais, si tu m'épargnes, je te récompenserai.

Touché par ces paroles, et stupéfait d'entendre un animal parler la langue des hommes, Bel-Azur ne tira pas.

— Jure-moi que tu ne tenteras pas de me prendre, et je viens à toi.

— Sur la tête de mes nobles parents, je te le jure.

L'oiseau descendit alors de branche en branche, et se posa familièrement sur l'épaule de Bel-Azur. i

— Fils de roi, lui dit-il, puisque tu m'as -^(^ accordé la vie, je ^eu\ te doter de l'unique don qu'il soit en ma puissance de faire à un mortel : à partir de cette heure, tu connaîtras le langage de mes sujets, les oiseaux, tu les compren- '''' dras, tu pourras - '"sa leur parler, i^irrsi Puisse cette faculté nouvelle t'aider en ton entreprise.

Adieu.

Et il s'enfuit à tire d'ailes.

— Merci, gentil Roi! lui cria Bel-Azur.

11 poursuivit lentement son chemin, laissant flotter les rênes sur le cou de son cheval, car il ne pouvait se lasser d'entendre les merveilleuses chansons dont les oiseaux faisaient retentir le bois. Ces bruits, qui pour nos oreilles ne sont qu'harmonieuse musique, étaient pour lui hymnes pleines de sens, paroles d'amour, cantiques glorifiant le Créateur, le soleil, la

nature. Il fut si émerveillé des jolies choses ainsi surprises qu'il s'arrêta à l'orée de la forêt pour se reposer un peu, car il avait la tête fatiguée.

Une source vive jaillissait d'un creux de rocher, à l'ombre d'un platane; il mit pied à terre, entrava son coursier et s'assit au bord de l'eau où il ne tarda pas à s'endormir...

Un bruit de voix l'éveilla; il prêta l'oreille : au-dessus de lui, deux oiseaux devisaient, un corbeau et une mésange.

— Que viens-tu faire ici? demandait le corbeau.

— Te prier de me conduire à la Fontaine Rose, répondit la mésange. On m'a dit que toi seul connaissais le chemin qui y mène.

— On ne t'a point trompée. Mais, pourquoi veux-tu aller à la Fontaine Rose?

— Hélas, seigneur Corbeau, pour retrouver ma gaîté, car je suis triste à en mourir depuis que de méchants gamins ont déniché ma dernière couvée ; me voici comme une pauvre âme en peine, et je n'ai plus goût à rien. Hélas, mes chers petits, je les ai vus périr sous mes yeux, torturés par les maudits fds des hommes : c'est un spectacle affreux pour une mère que d'assister, impuissante, au martyre de ses propres enfants! Hélas, hélas, ayez pitié de moi, seigneur Corbeau! On dit que l'eau de la Fontaine Rose guérit du mal de tristesse... conduisez-moi.

— Et, que me donneras-tu, si je t'y mène?

La mésange n'eut point le loisir de répondre, car Bel-Azur, ayant saisi son arbalète, visait le corbeau et lui criait en son langage :

— Holà, ami corbeau, montre-nous le chemin de la Fontaine Rose, à cette mésange et à moi; sans quoi, je te tue, car je possède l'arbalète fée, et rien ne résiste à ses coups.

— J'obéis, seigneur, j'obéis, croassa le corbeau.

— Merci, seigneur cavalier, merci, pépia la mésange. Bel-Azur se mit en selle :

— En route! commanda -t-il.

Et il suivit au galop le vol rapide des oiseaux. A travers monts et plaines, ils arrivèrent enfin à une caverne isolée au milieu d'une lande déserte.

— C'est là, seigneur, croassa le corbeau, en s'enfonçant sous la voûte de pierre.

— Bon, répondit Bel-Azur.

Il descendit de cheval et pénétra à son tour dans la grotte. Là, un filet d'eau, rose comme le ciel à l'aurore, jaillissait des sombres flancs du roc.

Le corbeau battit des ailes, puis commença en nasillant :

— Sachez, seigneur cavalier, que cette eau possède la vertu merveilleuse de rendre la gaîté à qui est triste ou pleure. Une goutte suffit à faire sourire et recouvrer l'honnête gaîté dont jouissent toutes les créatures ; deux gouttes font rire jour et nuit ; trois gouttes rire aux éclats, sans qu'on soit capable de rien faire autre chose que rire, rire encore, rire toujours, à en être malade, à en mourir. D'ailleurs, vous allez vous-même constater de vos propres yeux l'action surprenante de cette eau.

En disant ces mots, il jeta du bout de son bec une goutte d'eau sur la mésange, qui soudain se prit à sourire et à lisser coquettement ses plumes; elle darda le cou et fit retentir la grotte de chaudes roulades où elle disait sa joie de vivre.

— Fort bien, ami corbeau, et je te remercie, s'écria Bel-Azur.

Il se pencha vers la source; et, en prenant bien garde de ne point se mouiller les doigts, il remplit d'eau un petit flacon à bouchon de cristal qu'il avait tiré de l'une de ses fontes. Il le serra précieusement contre sa poitrine, puis quitta fort civilement les deux oiseaux.

t3o contes roses DE MA MERE-GRAND.

Mais la mésange l'accompagna, se posa sur le pommeau de sa selle et lui dit :

— Seigneur cavalier, rends-toi à la ville voisine, capitale de ce royaume, puis demande audience à la princesse, fdle du roi régnant. Elle est cousine de celui qui retient ta sœur Blanche-Rose prisonnière; peut-être pourra-t-elle t'enseigner le chemin qui conduit vers elle.

Et, s'enlevant d'un brusque coup d'ailes, la mésange disparut bientôt dans le bleu du ciel.

t^Èf^]^ E lendemain, le jeune prince, parvenu à la capitale, fit de- ^m^^ mander audience à la fille du roi.

Celle-ci le reçut, assise dans un trône d'ivoire, sur une terrasse parquetée d'or. Bel-Azur la salua fort bas et se prosterna devant elle. C'était une très jolie personne, mais ses lèvres pâles, son visage grave, son front soucieux trahissaient la tristesse de son cceur.

— Que viens-tu faire ici, jeune étranger? Qui es-tu, et que veux-tu de moi? dit-elle.

— Madame, répondit Bel-Azur, c'est un fils de roi qui vous offre

humblement ses hommag-es. On m'a dit par la ville que vous témoigneriez de la reconnaissance à celui qui serait assez heureux pour vous donner de la gaîté. Jamais nul ne vous vit joyeuse, et cela est grand dommage en vérité, car il ne manque à la perfection de vos traits que la grâce d'un sourire.

— Ah ! soupira la princesse, si tu pouvais forcer mes lèvres à sourire, volontiers je partagerais mon royaume avec toi, car mon père consent à me donner pour époux le mortel qui m'apportera la gaîté... Es-tu celui-là?

— Je crois l'être, Madame. Mais quoique je vous trouve la plus ravissante princesse du monde, je ne viens point en prétendant : j'ai un devoir sacré à remplir avant de songer à mon propre bonheur. Ma sœur Blanche-Rose est retenue prisonnière par un de vos cousins, dit-on. Si vous pouviez m'aider à la délivrer, bien volontiers je chasserais votre tristesse, j'apprendrais vos lèvres à sourire, et... — il hésita, puis acheva d'un coup, non sans rougir jusqu'aux oreilles — si je réussis, je m'estimerais au retour le plus fortuné des hommes si vous ne me jugiez point indigne de devenir votre époux.

La princesse- se leva, fort émue :

— Eh quoi, seigneur, il est vrai... vous pourriez me donner la gaîté? Eh bien, en échange, je me dis votre alliée, et veux vous servir par tous les moyens en mon pouvoir. Vous réussirez, mon cœur le souhaite ardemment, et j'attendrai votre retour avec une tendre impatience.

Ravi, Bel-Azur s'inclina.

Il tira de son sein le flacon de cristal, le déboucha, cueillit à l'aide d'une plume arrachée à son toquet, une goutte de l'eau de gaîté qu'il jeta sur la princesse.

Tout aussitôt, celle-ci sourit.

Elle était si belle ainsi, transfigurée, animée par le rayon de joie

LE PETIT HOMME DANS LA MEULE. i?3

qui éclairait ses joues, que Bel-Azur tomba sur les genoux. Elle lui tendit sa petite main qu'il baisa respectueusement.

— Relevez-vous, prince, lui dit-elle en souriant de ses dents blanches et de ses yeux clairs, et écoutez ce que je vais vous dije. Mon cruel cousin, le Roi des Foins, détient votre sœur Blanche-Rose prisonnière depuis près de dix-sept années; il la destine à son fils pour épouse et il est grand temps que vous surveniez, car les noces doivent se faire bientôt : j'y suis moi-même conviée. Ce Roi des Foins est un nain fort laid, mais un des puissants magiciens de ce monde. Je veux vous aider à le tromper, car — et en disant ces mots, elle lui jeta de si tendres regards qu'il en pensa mourir de plaisir — je n'espère plus maintenant qu'en le bonheur de vous revoir. Sachez donc que la tour oii languit votre sœur se dresse au milieu d'une vaste prairie oii nul ne peut s'aventurer sans que l'enchanteur en soit immédiatement averti. Elle est en effet couverte d'une herbe merveilleuse qui parle dès qu'on l'effleure. Si vous tentez d'y poser le pied, chaque brin se met à crier, et comme ces herbes sont fort serrées, ce que l'une crie, l'autre le répète, si bien qu'en moins d'une seconde toute la prairie retentit d'une clameur épouvantable. Ainsi, le nain prévenu vient au devant du visiteur importun qu'il égorge sans pitié. Quant à vous qui possédez l'arbalète fée, apprenez qu'elle ne vous sera contre lui d'aucun secours, car cette arme est impuissante contre les fées, enchanteurs et magiciens.

— Hélas, Madame, répondit Bel-Azur d'une voix triste, en ce cas je crains bien que vous ne me revoyiez jamais, car, ne sachant point voler, il me faudra marcher sur cette herbe maudite et lutter contre ce magicien qui, usant contre moi d'un de ses maléfices coutumiers, m'égorgera comme un mouton.

— Non point, cher seigneur. Tenez, prenez cette boîte : elle contient un onguent. Arrivé devant la prairie magique, vous ne man-

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querez pas de vous déchausser et de frotter vos pieds nus avec cette pommade merveilleuse : grâce à cette drogue, vous pourrez traverser les herbes babillardes sans qu'elles vous dénoncent par leurs cris, car cet onguent a pour vertu de les rendre muettes. Adieu, cher seigneur, soyez vaillant et revenez-nous bien vite. Que le Ciel vous conduise!

— Adieu, Madame, si je succombe, ma pensée dernière sera pour vous, répondit Bel-Azur.

11 s'éloigna, après que la princesse lui eut enseigné le chemin qu'il devait suivre pour arriver à la demeure du Roi des Foins.

PRÈS une semaine de voyage, le jeune prince parvint aux herbes babillardes.

Elles s'étendaient à perte de vue devant lui, balançant mollement leurs courtes tiges sous la brise. A quelques lieues de marche, au centre de cette perfide floraison, se dressait une tour élevée. En l'apercevant, Bel-Azur la reconnut pour celle dont la princesse lui avait fait la description.

Cette vue ne fit qu'embraser son courage : « C'est là que ce misérable nain tient ma bien-ainiée sœur enfermée, songea-t-il. Avec l'aide de Dieu, je la délivrerai! »

11 attacha son cheval à un piquet, se déchaussa, et se frotta les pieds jusqu'au-dessus des chevilles avec l'onguent merveilleux. Puis, bravement, il s'engagea à travers les herbes babillardes. Elles restèrent muettes, ainsi que le lui avait prédit la princesse.

Au bout d'une heure, Bel-Azur atteignit une sorte de hutte entourée d'un jardinet où un seul arbre se dressait, portant au bout de sa plus haute branche un magnifique fruit. C'était un coing de grosseur surprenante; il avait une pelure si luisante et si lisse qu'on l'eût cru recouvert d'or.

En le voyant, Bel-Azur qui avait faim, sentit l'eau lui venir à la bouche. 11 avisa à le cueillir; mais comme il était trop haut perché pour que sa main put l'atteindre, il prit son arbalète fée et l'ajusta. 11 visait

le fruit à la queue, pour le jeter bas sans endommager sa chair savoureuse. Le trait partit. Mais, à peine eut-il touché la queue du coing que celui-ci se mit à hurler d'une voix formidable :

— Holà! holà! A l'assassin! au meurtre! On tire sur moi! On

^eut me tuer ' au meurtre ' a 1 assassin '

Soudain é\ eillé sans doute par ce ^acarme, un horrible nain bondit

hors de la hutte, une hache à la main. Il se précipita sur le jeune

homme :

— Que viens-tu faire ici, chien? et que veux-tu à ce fruit ? Mais celui-ci le mit en joue :

— Halte-là! cria-t-il. Un pas de plus, un seul, et je te tue comme une bête enragée, vilain monstre!

L'autre, devant cette menace, s'arrêta; et, reconnaissant aux mains de Bel-Azur l'arbalète fée, il se prosterna :

— Salut au possesseur de l'arme merveilleuse, dit-il; je suis en ton pouvoir... Pitié pour moi.

— Peux-tu m'aider à délivrer Blanche-Rose?

— Je le puis.

— Eh bien, dis-moi ce que je dois faire, et je daignerai te laisser la vie.

— 11 faut m'apporter la Pomme qui chante que garde non loin d'ici le géant Cœur-d'Acier. Sache, seigneur, que contre lui ton arbalète ne peut rien, car il est invulnérable. En échange de cette pomme je te donnerai le Coing d'Or, sans lequel tu ne saurais délivrer Blanche-Rose, car les pépins qu'il renferme permettent à celui seul qui les possède d'entrer dans le donjon sans portes ni fenêtres où ta sœur est prisonnière.

— Mais, ne peux-tu me donner le Coing d'Or tout de suite?

— Impossible, seigneur, il est si bien rivé là-haut que tu pourrais passer ta vie à tirer sur lui sans l'abattre jamais. Tu ne ferais qu'attirer ici mon maître, le Roi des Foins, auquel ses clameurs donneraient l'alarme. Seule, la Pomme qui chante, sait la chanson qu'il faut lui chanter pour le décider à abandonner sa branche. Hâte-toi de l'aller cueillir.

Le nain lui enseigna alors le chemin qui conduisait à la demeure de Cœur-d'Acier.

Bel- Azur se mit en route, et bientôt il trouva le géant qui veillait, assis au pied du pommier. Dès qu'il aperçut le jeune prince, il ricana en découvrant ses dents formidables. Il se leva, et Bel-Azur ne put s'empêcher de frémir en voyant sa puissante stature. Du haut de sa tête qui semblait toucher aux nuages, il cria en levant sa massue :

— Ah ! ah ! Voyez-moi ce petit mortel insolent qui s'en vient pour

tirer Gœur-d'Acier comme un manant tire une alouette! Oui, oui, moucheron, ouvre ton pourpoint, cherche ton trait! Je me ris de ton arbalète, serait-elle encore cent fois plus fée qu'elle n'est.

Mais ce n'était point une flèche que Bel-Azur cherchait sous son pourpoint.

Il en tira le précieux flacon d'eau de gaîté, leva un peu le bouchon, et, sans se laisser intimider, floc! floc! floc! en trois petits coups , il vous jeta trois gouttes contre le corps du géant...

A la première, Cœurd'Acier se mit à sourire.

A la seconde, sa bouche se fendit en un large rire.

A la troisième, il eut un si horrible accès d'hilarité qu'il se trémoussait et frétillait ainsi qu'une "'^j^Li. baleine accrochée à quelque hameçon gigantesque. Sa main laissa retomber sa massue ; il se tint d'abord les côtes à deux poings, puis il se roula, se tordit sur le sol, poussant d'affreux gloussements, pleurant et grimaçant, toute sa face crevant de rire.

Bel-Azur, sans plus s'occuper de cet ennemi livré sans forces à sa

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merci, grimpa sur le pommier et cueillit la Pomme qui chante. A peine ses doigts se furent-ils refermés sur elle, qu'elle entonna une mélodieuse chanson. Le nain entendit de loin le jeune prince revenir.

— Ah, ah! lui cria-t-il, tu as vaincu Cœur-d'Acier ! Tu as la Pomme qui chante! Gloire à toi, valeureux seigneur. Donne-moi le fruit merveilleux, donne vite !

Le petit homme saisit la Pomme et la plaça au pied du cognassier. A peine y fut-elle posée qu'elle commença à chanter un air si touchant que Bel-Azur et le nain ne purent s'empêcher de verser des larmes. Soudain le Coing d'Or vacilla au bout de sa tige ; et, après quelques instants, il vint s'abattre sur la mousse auprès de la Pomme qui chantait. Bel-Azur s'en empara, l'ouvrit, prit les pépins.

— Quand tu seras au pied de la tour sans portes ni fenêtres, seigneur, dit le nain, jette ces pépins, l'un après l'autre, contre la muraille à l'endroit que tu voudras ; quand tu auras jeté le dernier, celle-ci s'ouvrira aussitôt d'elle-même. Appelle alors ta sœur; elle viendra sur le seuil. Adieu, sois remercié de m'avoir laissé la vie.

Et il se prosterna, frappant la terre de son front, tandis que le jeune prince s'éloignait à grands pas.

ET,-AzuR fit ce que le nain lui avait recommandé.

Arrivé au pied de la tour sans portes ni fenêtres, il lança les pépins contre la muraille ; et lorsqu'il eut lancé le dernier, celle-ci trembla, se fissura, puis s'ouvrit sans bruit.

Alors le prince cria par trois fois :

— Blanche-Rose!... Blanche-Rose!... Blanche-Rose!... c'est moi, ton frère chéri, qui viens te délivrer!

Une belle jeune fdle apparut sur la brèche que les pépins avaient mystérieusement ouverte. Elle ressemblait si parfaitement à Bel-Azur que vous l'eussiez assurément prise pour lui si elle avait porté des vêtements masculins.

Dès qu'il l'aperçut, il lui dit d'une voix forte :

— Attention! ne sors pas, ma sœur bien-aimée, ne hasarde pas ton pied sur cette prairie perfide, ne sors pas surtout! Car les herbes babillardes qui nous entourent, donneraient l'éveil à ton tourmenteur... Gomment allons-nous faire? Si tu foules ce sol, nous sommes perdus...

11 réfléchit quelques inskints, puis, tout d'un coup, ajouta:

— Attends, j'ai trouvé une ruse : je vais te charger sur mon dos, et te porter ainsi jusqu'à ce que nous soyons hors de ce maudit

domaine. De cette manière, tes pieds mignons n'effleureront pas ces herbes endiablées.

Il s'approcha; Blanche-Rose lui jeta ses bras de lys autour du cou, confia son corps à ses épaules.

Ils s'éloignèrent.

Tandis qu'il marchait, elle couvrait sa nuque de baisers, lui

murmurant d'une voix douce les mots les plus tendres. Réconforté par ces caresses , le cœur épanoui , l'heureux Bel-Azur se sentait de force à porter ainsi sa sœur bien-aimée jusqu'aux confins de ce monde.

Ils allaient sortir de la prairie magique, lorsque la cheville du jeune prince heurta un caillou tranchant perfidement dissimulé sous la verdure. Sa chair s'ouvrit, son sang coula; et, au contact de ce sang

que ne préservait nul onguent merveilleux, une herbe d'abord, puis dix, puis cent, puis mille et des millions, autant que la prairie en contenait, se mirent à hurler épouvantablement.

Cette clameur semblait poussée par le sol lui-même : Bel-Azur et Blanche-Rose croyaient avancer à travers l'horrible fracas d'une tempête.

Tout à coup, la princesse s'écria :

— Vite, Bel-Azur, voici le hideux Roi des Foins! 11 court sur nous avec son yatagan! Vite, frère chéri, ou nous sommes perdus!...

Le prince partit en un furieux galop; mais le cher fardeau qu'il portait, retardait sa course...

Le Roi des Foins gagnait du terrain; bientôt il ne fut plus qu'à quelques toises d'eux :

— Vite, vite, Bel-Azur!... Au nom du ciel!... Il est sur nous... nous sommes morts !

Bel-Azur en hâte tira de son pourpoint le flacon d'eau de gaieté. Il le déboucha, le tendit à sa sœur :

— Jette le contenu de cette fiole derrière toi sur le sol! commanda-t-il. Vite, vite!... Mais fais bien attention surtout qu'il n'en rejaillisse nulle goutte sur toi, ma Blanche-Rose bien-aimée !

Le Roi des Foins étendait le bras pour s'emparer du couple fugitif, lorsque la candide main de Blanche-Rose d'un seul coup renversa le flacon...

Et voici que la terre, oui, la terre elle-même, se mit à rire, mais à rire d'un rire formidable qui ébranla vallons et montagnes!

Elle s'ouvrit toute grande, comme s'ouvre la bouche d'un homme riant aux éclats! Derrière les pas de la sœur et du frère, un affreux précipice se creusa qui engloutit le Roi des Foins.

On entendit une dernière malédiction hurlée parle nain... puis plus

rien que le chant monotone du vent à travers les herbes redevenues muettes, et le gai hennissement du cheval de Bel-Azur, qui, reconnaissant son maître, dardait vers lui sa tète fine.

Les deux jeunes gens se jetèrent à genoux pour remercier le Ciel de leur délivrance.

Puis, après s'être longuement embrassés, ils poursuivirent gaîment leur voyage.

Ils arrivèrent bientôt à la capitale où Bel-Azur avait laissé sa belle princesse.

Le frère entra fièrement, campé sur son coursier, le poing sur la hanche, portant sa sœur en croupe.

Et tous ceux qu'ils rencontraient, ayant ouï parler de leurs aventures, les saluaient de longs vivats et se prosternaient le front dans la poussière.

Au bruit des acclamations, la belle princesse se mit à la fenêtre de son palais, reconnut son glorieux prétendant, et accourut, souriante, au-devant de lui :

— Ah, cher seigneur, lui dit-elle, que j'ai de joie de vous revoir! Depuis votre départ, j'ai tant pleuré à cause de vous, que mon père vous traitait d'imposteur et ne voulait point croire au miracle de l'eau de gaîté.

Le soir, toute la ville illumina.

Et, dans la haute salle du château, on célébra les noces de Bel- Azur et de sa chère princesse.

Moins d'une semaine après, Blanche-Rose et son frère s'acheminèrent vers le royaume de leurs parents. La nouvelle épousée les accompagnait.

Ils firent une entrée triomphale dans la capitale de leurs ancêtres. En retrouvant leurs enfants chéris, le roi et la reine faillirent mourir de bonheur.

Bel-Azur leur présenta sa jeune femme qu'ils accueillirent par mille gentillesses.

— J'étais parti pour vous ramener une iille, leur dit-il, et voici que je vous en ramène deux!

Durant un long mois, ce ne furent que réjouissances par tout le royaume.

On but, on dansa, on mangea tout le long du jour pour recommencer le lendemain. 11 y eut des feux d'artifice, des jeux publics et de l'or distribué à qui tendait la main pour en avoir...

Mais, comme je n'y étais point, je ne saurais vous dire si tout cela est vrai.

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