‹ Contes sans moraleChapitre 9 sur 12 · VOILA L'PLAISIR · texte numérisé non relu

VOILA L'PLAISIR

s'était changée en une mare gluanle où l'averse clapotait en bulles. Le nez collé aux vitres, je regardais les hachures de l'eau tomber (outes droites. Soudain, à travers la cataracte, et y gargouillant sa mélopée, j'entendis encore, à la même heure, la voix du vieil homme.

Cette fois, par exemple, il marchait très lentement, toujours au milieu de la chaussée, et comme s'il prenait plaisir à la douche du ciel. Mais son cri n'en était pas moins triste, et plus triste encore semblait la vieille, qui le suivait à trois pas en arrière, son bonnet dénoué lui pendant sur le front, et ses savates faisant concurrence dans la boue au flicflac de sa crécelle.

La promenade d'aujourd'hui après celle d'hier, les deux aussi déraisonnables l'une que l'autre, et celle-ci corroborant l'absurdité sûrement voulue de celle-là, me rendirent idiot de perplexité. Pourquoi le vieil homme s'y obstinait-il, à ces marches inexplicables, et pourquoi y condamnait-il la vieille temme? Quels étranges aliénés étaient ces gens ? Je me le demandai et n'y trouvai point de réponse.

Notez que je ne pouvais pas les prendre en pitié ; car ils n'en inspiraient aucune. Le vieil homme riait si joliment, de ses yeux malins,

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SOUS Taverse comme sous le soleil 1 Et la vieille femme suait tellement la méchanceté, avec sa tète de chouette sournoise ! D'autre part, ils n'avaient pas du tout Tapparenoe de gueux attendant les chalands pour mau^er. Et, en effet, s'ils les eussent attendus, voilà heau jour que tous d€ux seraient morts de faim, puisque jamais, jamais, ils ne devaient vendre Tombre d'une oublie. Il était donc patent qu'ils vivaient de quelque chose qui n'était pas €e commerce chimérique. Et il demeurait hoi^ de doute qu'ils n'en vivaient pas trop mal, étant vêtus proprement, et le vieil homme en particulier jouissait d'une mine prospère.

Mais enfin, pourquoi glapissait-il si désespérément son cri, pourquoi tenait-il à le glapir, et pourquoi la chouette continuait-elle à l'accompagner en secouant sa crécelle, et quel était i«ur but en faisant cela, et quelle était leur destinée, et qui pourrait m'en donner le mol? Je me le demandai et n'y trouvai point de réponse.

Vous allez m'objecter, sans doute, que j'avais un moyen très simple de mettre fin à mes angoisses : interroger ces gens, Parbbu ! j'y avais pensé, croyez-le bien. Mais, voilà ! Le cri ent<>ndu,

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il fallait m "habiller, descendre mes cinq étages, me ruer dacs le soleil ou dans l'averse. Car (vous Tai-je dit ?) c'est toujours par des journées séuégaliennes ou diluviennes que le vieil homme venait sous ma fenêtre se lamenter. Et alors, dame, vous .cona prenez !

Tout d'un coup, l'autre soir, à ia terrasse d*un bislro de Clignancour^, qui vois-je ? Oui, vous avtz deviné ! Le \ieil homme, il était là, tranquillement attablé, fumant une bonne pipe, et savourant une purée d'absinthe.

Je me précipite vers lui, si violemment qu'il en reste îout d'abord tout esbrouffé. Mais, vite, je le rassure en lui contant d'une haleine pourquoi je tenais avec tant de passion à faire sa connaissance et à savoir enfin... Et je corse mon explication sommaire et saugrenue, d'une tournée amicalement offerte.

— Ce sera ma quatrième purée, dit-il ; mais bah ! je m'en fiche. J'ai dépisté la sœur, ce soir.

J'interroge fiévreusement :

— Quelle sœur ?

— Eh bien î fait-il, la sœur de ma femme, donc ! Ah ! c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. C'est toute une histoire. Et c'est, justement, l'hisloire que vous me demandez.

Comme ça se rencontre, hein ! Non, mais est-ce drôle ! Seulement, voilà ! Il faut dire les choses de fil en aiguille, et commencer par le commencement, c'est-à-dire, ici, par la fin.

— Ah ! par la fin ! Pourquoi ?

— Parce que ma femme est morte.

— La yieille qui vous suivait toujours à trois pas?

— Bien sûr ! Ah ! ce qu'elle m'a suivi comme ça, la bougresse, à trois pas ! Et ce que je lui en ai fait faire, des pas, à trois pas ! Dans le soleil, dans la pluie, ah ! ce qu'elle n'y coupait pas, le vieux cabas.

• — Oui, et c'est précisément ça que je ne comprends pas !

— Attendez, attendez! Vous allez voir. Non, mais est-ce drôle ! A présent, imaginez-vous, c'est sa sœur. Et, ce qu'il y a de tout à fait rigolo, c'est qu'à présent je ne porte plus le fourbi ! C'est elle qui porte tout, la sœur, tout, la boîte et la musique. Mais, par exemple, c'est toujours moi qui crie la chanson. Ça, vous savez, c'est ma joie.

— Votre joie ? Ah ! Et pourquoi criez-vous si triste, alors?

— Exprès ! Vous allez comprendre. Tout est

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là, parbleu! Non, mais est-ce drôle, hein! Estce drôle !

A ce moment, une pluie d'orage se mit à choir comme si on la jetait par seau ; et soudain, à travers la nappe croulante, une crécelle relmtit, aigre et pressée.

— Nom de nom ! s'écria le vieil homme, c'est elle!

Une vieille accourait, pareille à la vieille de jadis. Elle voulut se mettre à l'abri chez le bistro. Mais le vieil homme s'était levé, riant de ses yeux malins, et déjà il déambulait sous l'averse, criant lamentablement son cri, tandis que la vieille le suivait à trois pas, secouant la crécelle, et traînant la savate sous le poids du cylindre.

Le temps de payer le garçon, qui n'en finissait pas, et le couple avait disparu, fondu sous le ciel cataractant. Impossible de songer à rejoindre ces noyés ! Bah ! un jour ou l'autre, le hasard me les ramènerait, pensais-je.

Jamais je n'ai revu le vieil homme, jamais, jamais ! Et pourquoi faisait-il ce qu'il faisait, pourquoi ? Je me le demande encore et n'y trouve toujours pas de réponse.

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