VOILA L'PLAISIR
Jamais je n'avais ouï de voix plus lamentable que cette pauvre voix glapissant :
« Régalez- vous, mesdames ! Voilà l'plaisir! »
Et pourtant, ce n'était pas une soirée d'automne mélancolique ; c'était par une radieuse après-midi de juillet, tout incendiée de soleil.
Etonné de tant de tristesse en un pareil jour, je quittai la balancine où je fumais paresseusement, et j'ouvris la fenêtre, au risque de laisser entrer la chaleur dans la chambre si fraîche, mais prêt à risquer même l'insolation sur le balcon torride, pour voir quel était le pauvre diable en proie à un tel chagrin.
Le pauvre diable était un vieillard à mine joyeuse, qui certainement avait très chaud, mais qui ne semblait pas trop en souffrir, et qui avait
VOILA LTLAISIR Tro
plutôt l'air de s'en délecter ; car, au lieu de raser le côté droit de l'avenue, où les maisons donnaient un peu d'ombre épaisse, ou tout au moins, au lieu de marcher sous les arbres à l'ombre plus maigre, il déambulait juste dans le gros du soleil, au mitan même de l'avenue. Il allait, d'ailleurs, d'un pas assez rapide, presque allègre, ce qui, joint au poids de son cylindre en tôle, lui faisait le visage tout rouge et tout en sueur. Mais ce visage riait par deux petits yeux malin?;.
Pourquoi riait cet homme, et pourquoi, riant ainsi, glapissait-il aussi tristement? Je me le demandai et n'y trouvai point de réponse.
A trois pas derrière lui, se traînait une vieil'e femme qui secouait aigrement sa crécelle en poignée de malle et qui paraissait, elle, contenir toute la désolation exprimée d'un ton aussi lugubre par la voix du vieil homme.
Maigre, décharnée, voûtée, ratatinée, coiffée d'un bonnet de béguine dont les deux pointes figuraient les deux oreilles en plumes d'une chouette, on eût dit en effet un oiseau de nuit offusqué par la lumière, avec ses yeux clignottants et son allure de feutre. Et elle souffrait, elle, visiblement, de cette marche trop allongée
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pour ses petites jambes ei surtout de C€t implacable soleil, cuisant sa face de pruneau.
Mais pourquoi le vieil homme robligeait'il à trotter si vile et au milieu de l'avenue ? Je mêle demandai et n'y trouvai point de réponse.
Notez, au surplus, que l'avenue élait déserte, qu'on n'y voyait aucune bonne d'enfant sur les bancs verts, que les 1res rares troquets n'y montraient pas une seule table garnie <ie clients, et que trois passants, pas un de plus, peuplaient rhorizon, un dragon à gauche, et là-bas, tout au lointain, à dioite, deux fières des écoles chrétiennes. Notez aussi que cette solitude n'avait rien d'accidentel, et qu'elle constituait au contraire l'ordinaire figure de cette avenue, située derrière les Invalides, et traversée de temps en temps par ces passants toujours à peu près les mêmes, les ignorantins restant inamovibles, et le dragon étant quelquefois remplacé par un artilleur.
Alors, à qui le vieil homme espérait-il vendre ses oublias? Et surtout, surtout, à quelles dames faisait-il appel, leur offrant de se régaler! Je me le demandai et n'y trouvai point de réponse.
Le lendemain, il pleuvait à tonents, et l'avenue de macadam pulvéïukut et torride