‹ Contes sans prétentionChapitre 16 sur 41 · LE ROI DE ROME · texte numérisé non relu

LE ROI DE ROME

vier ceux qui sont plus haut que vous, voyez où le malheur les réduit quelquefois ; ou, si vous êtes qés parmi les puissants du jour, ne soyez pas trop confiants en votre fortune : car, à coup sûr, elle n'est pas si haute que celle du Roi de Rome, et elle peut* tomlier plus bas.

Il y avait en 1812, au 9* régiment de liçne, un petit tambour qui n'avaft que dix çins. C^^tait un enfant de troupe qui s'appelait Frolut de son yéritahle nom, mais que les soldats avaient surnommé Bilboquet. En effet, il avait un corps si long, si maigre et si fluet, surmonté d'une si grosse tête, qu'il ressemblait assez à Tpbjet dont on lui avait donné le nom ;

Frolut ou Bilboquet, comme vous voudrez, n'était pas, du reste, un garçon autrement remarquable. Le tambour-maître lui avait si souvent battu la n^esure sur les épaules avec sa g[rande canpe de jonc, que l'harmonie du r^ çt du fla avait fini par lui entper

tambpur-maitre venait immédiatement fét^lirl^t qie- ^qre. Vous cqpiprenez qu'il y avait (le quoi dégoûter Bilboquet ^es plaisirs militaires ; aussi, comn^e je VOUS le disais tout à Theure, il é^it très-peu communicatif, et se t^ait toujours à Técart.

Un jour, c'était le 12 juillet 1812, 1^ général reçoit de riEmpereur Tordre de s^en^parer (^'une positipu qui était de l'autre CQté d'un énorrue ray^ja. Ce ravin était défendu p^r upe batterie de six pièces de canon qui enlevait des ûles entières dé* soldât (s, et pour arriver ^ Tendroit qu'avait désigné l'Empereur, il (allait s'emparer de cette batterie. A ce; fliomept, le r^fliept de FroJu^ était sur \^ b.ord de la Dwina ; par l'histoire qu^ je vous rapporte s'est passée dans 1^ faofpuse campaçae de Russie : tout à coup on ypit priver au grand ^a^pp \a\ aide de camp du général qui apportait l'prdre à deux cqtnpag[Uies de voltigeurs, de s^emparer de cette batterie. C'était une opération hardie, où il y avait à parjer que périmpx\t plus (les trois, quarts ^e, ç^m que l'on y ^nT

voyait ; aussi les voltigeurs, malgré leur in^pidité, se regardèrent-j}sep.t|re eux pn secouai^t 1| t^te etpn haussant les épaule^ ; on en entendit iRêpaq Quel- (jy^s-uDs^ et des plus ancjens^ gui (^ren^ |put 1)^ qq g^rognant et en se montrant les çs^nopsi : E^^-ç^ qu'il croit , le général , que ce|S cadçts-lfi çfaqhept fiQS pomipes cuites ? Qu bien : Est-ce au'il | epviç! cie npus servir en hachis ^ux Cosaqups, qu'il nous ei|voip deux cents contre cette redoute ? ^

Soldats ! s'écria l'aide de camp, c'est l'ordre de l'Empereur ; et il repartit au galop.

Fallait donc le dire tout de suit^, blanc-bec, dit alors un vieux sergent en assujettissait sa baïonnette au bout de son fusil : allons , allons ^ faut pas fs^e attendre le Caporal ; quand il vous a dit d^ vous f^ijrç tuer, il n'aime pas qu'on rechigne. ,

Cependant il entrait encore quelque hésitation dans la compagnie, et déjà deux fois le capitaine qui les commandait avait donné l'ordre au tambourmaître de prendre deux tambours, de se mettre en

48 CONTES t»OUR LES ENFANTS.

avant, et de battre la charge. Celui-ci restait appuyé sur sa grande canne, hochant la tête et peu disposé à obéir. Pendant ce temps, BDboquet, à cheval sur son tambour et les yeux levés sur son chef, sifflait un air de ûfre, et battait le pas accéléré avec ses doigts. Enfin l'ordre venait d'être donné une troisième fois au tambour-maître ; il ne paraissait pas disposé à obéir davantage, lorsque tout à coup Bilboquet se relève , accroche son tambour à son côté, prend ses baguettes, et, passant sous le nez du tambour-maître, il le toise avec orgueil, lui rend d'un seul mot toutes les injures qu'il avait sur le cœur, et lui dit : Viens donc, grande cagne.

Le tambour-maître veut lever sa canne, mais déjà Bilboquet était à la tête des deux compagnies battant la charge comme un enragé. Les soldats, à cet aspect, s'avancent après lui et coiurent vers la terrible batterie. Elle décharge d^un seul coup ses six pièces de canon , et des rangs de nos braves voltigeurs s^abattent et ne se relèvent plus. La fumée poussée

par le vent, les enveloppe, le fracas du canon les étourdit , maïs la fumée passe, le bruit cesse un instant, et ils voient debout, à vingt pas devant eux, l'intrépide Bilboquet, battant, battant la chaîne, et ils entendent son tambour, dont le bruit, tout faible quMl soit, semble narguer tous ces gros canons qui viennent de tirer. Les voltigeurs courent toujours, et toujours devant eux le tambour et son terrible rlan, rlan qui les appelle ; enfin une seconde décharge de la batterie éclate et perce d'une grêle de mitraille les débris acharnés des deux belles Compagnies. A ce moment. Bilboquet se retourne et voit qu'il reste à peine cinquante hommes des deux cents qui étaient partis, etaussitôt Comme transporté d'une sainte fureur de vengeance, il redouble de fracas : on eût dit vingt tambours battant à la fois, jamais le tambour-maître n'avait si hardiment frappé une caisse. Les soldats s'élancent de nouveau et entrent dans la batterie. Bilboquet le premier, criant à tuetête aux Russes :

5() COlifpS fOUR LS^ |:Nf'4IfTS.

Les fporçeaux eq som t^n^t tes voici ; c^tUia4e?, ^t^eode^I FiBQdsti^t ce t^qps Napolépn, i^onté sur ug tertTQ, Fegard?iit ex^piftef cet^ pri^ WrQÏQHe. h chaque déchafgp il tf^s£|^lif^jt sur spp (^l^^v^ i^^bfiiUe ; puig;, qu^d le§ sojd^ts çnts^^mt dan$ )j^ ):)^$t6ri$t H baissa ^ loiçpett^ pu (ii§5int f put ba£f : Braves, geos ) I

pt 41)^ piijle bpiî^iflesi de la gfirdp qui étaien| fleFr rière Ivù se fflireqt ^ b^ttrp çle^ maiias e^ s^pp^udir en criait ?

Bpayp, leg yoltigeurs I ! pt ils s'y çqimaissiaient, je ypus jujre.

Aussitfit, ^ur Fprdrp dp Napolép», p ai4e (i® fiâfpp ppqfut jusaw*^ la mterie et f eyint ^w ga|pp.

Pombtjefl 3fint |1^ arrivés ? ^^ VPWf^^F ?

— Quarai^te, répondit Tai^^ de ç^p,

— Quar^îtp c^pi^ demain , djt VPï^pçsrpm: , ^p se retournçint verî^.^pE( Majpr çépéf^l.

Véritablemeiit le lepdemain , tout le régiment forma pn çrand cercle autour ^Çi^ rçste^ ^e$ dpux compagnies de voltigeurs, et on appela ^cçp^iy^^

ï.p 84PEVII dï: p|x 49s. 51

mept le nom çles qÇ|ar^p|,p braves qui avaient pris h batterie, et Ton remit à phaçun la croix de la Légion d'fionqeur. La cérémonie était finie, et tout le iqpnde allait se retirer lorsqu'une voix sortit çlu rang et fit entendre ces mots avec un singulier accent de sqrprise:

— Et moi ! inoi ! je n*ai 4onc rien ? ^

Le génér2(l B.... qui distribuait les croix, se retpqrna et vit planté devant lui notre camarade Bill^Qquet, les joues rouges et Tœil presque en l?irines. l Toi ? lui dit-il, que demandes-tu ?

Mais, mon général, j'en étais, dit Bilboquet presque en colère ; c'est mpi qui Uattais la cjiarge en gavant, c'est moi qui suis entré le premier.

Que veux-tu, mon garçon? on t'^ publié, répondit le général ; d'ailleurs, ajouta-t-il en consiçlérs^qt que c'était un enfant, tq es encore biep jpune, et on tp la donnera quand tu £^vl^a3 de la barbe au menton ; ep attendant, voilà de quoi te consoler.

En disant ces pîjfples, Ip générsil tepdit mie pièce

de vingt francs au pauvre Bilboquet, qui la regarda sans penser à la prendre. Il s'était fait un grand silence autour de lui , et chacun le considérait attentivement; lui demeurait immobile devant le général, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Ceux qui s'étaient le plus moqués de lui paraissaient attendris, et peut-être allait-on élever une acclamation en sa faveur, lorsquMl releva vivement la tête, comme s'il venait de prendre une grande résolution, et il dit au général :

— C'est bon, donnez toujours. Ce sera pour une autre jjpis.

Et sans plus de façons, il mit la pièce dans sa poche, et s'en retourna, dans son rang, en sifflant d'un air délibéré et satisfait.

A partir de ce jour, on ne se moqua plus autant du petit Bilboquet, mais il n'en devint pas pour cela plus conmiunicatif ; au contraire, il semblait rouler dans sa tête quelque fameux projet , et au lieu de régaler ses camarades, comme ils

s'y attendaient, il serra soigneusement son argent. Quelque temps après, les troupes françaises entrèrent à Smolensk, victorieuses et pleines d'ardeur ; Bilboquet en était, et le jour même de Tarrivée, il alla se promener par la ville, paraissant très-content de tous les visages qu'il rencontrait : il les considérait d'un air riant et semblait les examiner comme un amateur qui choisit des marchandises. Il faut vous dire bependant qu'il ne regardait ainsi que les paysans qui portaient de grandes barbes. Elles étaient sans doute très-belles et bien fournies, mais toutes d'un roux si laid, qu'après un moment d'examen, Bilboquet tournait la tête et allait plus loin. Enfin, en allant ainsi, notre tambour arriva au quartier des juifs. Les juifs, à Smolensk, comme dans toute la Pologne et la Russie, vendent toutes sortes d'objets et ont un quartier particulier. Dès que Bilboquet y fut entré, ce fiit pour lui un vrai ravissement : ûnaginez - vous les plus belles barbes du monde, noires comme de l'ébène; car la nation

H G0)NTE8 POUR LES EHFANTS.

juiy^, toute dispersée qu'elle est parmi les autres natiops, a gardé la teinte brune de sa peau et le noir éclat de sea cheveux- Voilà donc notre Bilboquet eqphaQté. Enfin il se dâ:ide et entre d^s ime petite boutique eiq $0 trouvait ip marchand magni- QquemeQt tiarhu. I^ marcbaud s'approche de notre Ifu^bQMT et lui demande humblement en coauvais frî^nççds ;

TT Que foulez-vQus, mon petit menhir ?

Je veux ta barbe, répondit cavalièmment Bilboquet;.

— Mpu parpel dit le marchand stupéfeit; fous fouje? rfrp?

Je te dis, YÉ^inpu, que je yf^j^ \ai i^iart)», repr^d Ifl vainqueur superbe en posf^nt )g m*»» sfur sqp s?tl^re; m^s qe crois «pîlg guç jfi vevdlle t^ ta voler : tieps, vql^ un N^ppléoq, \fi ipe rendrais piqp rçste.

Le pauvre niarcfi^ft^d vppl|it faire ^ntepdre r^isqn ^11 petit Bi]bpquet, mais il était eptôté. comme un cheval ftyeug}!^ pt il s'png?|ge* pne ^m m »t^a t)iief|tôt gu^ique^ soldats, ils entrèrent pâur e-infor-

LE SAPEUR I)E Vil% 4qS. 55

mer du paatif de la querelle, et ils trouvèrent Tidée du tajpabour si drôle qu'Us pbligèreut le p^uv^e juif à lui céder sa barbe, et Tuu d'eu^ç, gascon et perruquier du régiment, tir?^ des rasoirs de sa poche, et se mit à raser le malheureux marchand sans eau ni savon ? puis, après l'avoir l^ornblement écorcjié, il remit sa toute à pilhqquet qui Tempqrta triomphant. En arrivant au régimeqt, il la fit coudre p£^r le tailleur sur un morceau de peau d'âne d'uu tambour ' çrevé,^ et saus rien dire à personpe de son dessein, il la mit au ipud de son sac. On en causa pendant quelques jours, mais il fallut bientôt songer ^ autre chps^. On se remit eu Riarc^^, et perspupe ne pe^- ^it plus aupetijt Bjiboquet quand ou arriva à Moskqw, Alors il arriva d^aifreux maljieurs, le frojd et la 'déva^tatiqu ppvèrent Taruiée franççiîse de toute^ ses ressQurpes, lî| famine l'atteignit, et bientôt il fallut se rptjr^ à travers up pays disert et 4^8 peiges saus fin. \g ne veux pas vqus (aire Uf^ tableau de cet horfj]>)e 4ésastre;; ç'e^t upe c^ose trop Y^^^ Ç^ ^9P

épouvantable à la fois pour que je vous en parle dans cette histoire : qu'il vous suflSse de savoir que chacun s'en retournait comme il le pouvait, et que c'est à peine s^il restait quelques régiments réunis en corps d'armée et obéissant à ses généraux. Celui de Bilboquet était de ce nombre, il était de l'arrièregarde qui empêchait les milliers de Cosaques, qui suivaient la retraite de l'armée, de massacrer les malheureux soldats isolés.

Un jour, ils venaient de franchir une petite rivière , et pom* relarder la poursuite des ennemis, on avait essayé de faire sauter deux arches du pont en bois qu'on venait de traverser ; mais les tonneaux de poudre avaient été posés si précipitamment, que l'explosion ne produisit que peu d'effet; les arches furent cependant démantibulées, mais toute la charpente appuyait encore sur une poutre qui la retenait, et qui, si les ennemis fussent arrivés, eût bientôt permis de reconstruire le pont.

Le général qui commandait, voyant que le salut

LC SAFfirit BS DIX il!<S. 5T

d'une partie de Tannée dépendait de h do:i^icUon de ce pont, voulut envoyer quelques sapeurs pmu' abattre cette poutre et «itratner le reste de la char* pente ; mais^ au moment où ils s'apprêtaient ^ s'en)* barquer, Tennemi arrive de Tautre côté de la riviàr^^ et commence un feu si terrible de coups de fUsil, qu'il ne paraissait pas probable qu'aucun sapeur pût arriver vivant jusqu'à la fetale poutre. Aussi allait-on se retirer en se défendant, lorsque tout à coup on voit s'élancer un soldat dans la rivière, une hacite sur l'épaule; il plonge et reparaît bientôt, et à sa barbe on reconnaît bientôt que c'est un sapeur qui se dévoue au salut de tous. Tout le régiment attentif le suit des yeux tandis qu'il nage et que les ennemis font bouillonner Teau autour de lui d'une grôle de balles; mais le brave sapeur n'en avance pas moins vigoureusement. Enfin il arrive après des efforts inouïs, monte sur le pied de la pile, et en quelques coups de hache, abat le reste de la poutre qui de loin semblait énorme, mais qui était aux trois quarts

58 coii^Bs pouft Ltes ÉIt#A!i+S.

briâèe/ÂussitÔt là charpente des deux arches S'abîme dans là rivière, l*feau jaillit en Tair avec ùh friicàfe terrible, ek Pdn né voit plus le bWVë sapeur. Mais tbiit à coup, t)iihïai les débris qui Surnageht, on l'à|)pei^oit Se dirigeant vers là rivfe. Tout le inonde s*y élâùce rempli d^âdnliratloii et de jble, car, malgré tàrlt de malheut-s, bn était joyeux de voir ifairë de si nobles actions ; iJn tend des perches aU nagettf , brt reicite; dn Tehcôtii^gé ; le général lùi-^ttlêitîie S'àpproche jusqu'au bbrd de l*bau, et n'est pas peU étonné dé Voir sortir Bilboquet aveb ilile ghandë bai*bè noire pendue aU toenton.

-^ Qu'est^bè "(tue b'est (^e ça ? s'étHë4-il, et tjpië signifie cette mascarade ? ,

— C'est moi, dit le tanlboiiiri c'est Bilbocjilet, à qtii vous èvëk dit qu'on lui dohnei^àit là ci'rtik iquaiid il aiuf ait de là bûtbe au tiîentott. Eh vbiéi Uhe qui est Hafflëusë^ j'esf^èré.'.. AlleÈ, ëiUez, je n'y ai Hën épkr^ gné ; il y ^ à pbur tôti*e àrgëiit, et Vos Vingl Mii@â y ^1 fm6.

Le général demeura stupéfadt de tant de courage et de finesse à la fois. Il prit la main à Bilboquet comme s'il eût été un homme, et lui donna, sur-lechamp, la croix que lui-même portait à sa boutonnière, et qu'il avait gagnée aussi à force de bravoure et de services. Depuis ce temps, les anciens du régiment saluaient Bilboquet avec amitié, et le tambourmaître ne lui donna plus de coups de canne.

M. de Viûtimil possédait près de Charenlon, à quelques lieues de Paris, une belle maison de campagne, où il recevait beaucoup de .monde. C'était son plus grand plaisir, et il mettait tant de soin dan le choix des personnes qu'il invitait, tant de bonne grâoe dans Faccueil qu'il leur faisait, qu'on citait partout la société qui s'assemblait chez lui, comme une des plus charmantes réunions qui existassent, et sa maison comme une école d'e^t et de politesse. M. de Vintimil était un riche banquier, la plupart du temps occupé d'affaires de la plus haute importance, et qui n'avait d'autre délassement que les heures

d'entretien intime qu'il passait au milieu de ses amis. M. de Vintimil était veuf et n'avait qu'un fils qui s'appelait Ludovic. îl avait confié son éducation à un professeur, très-savant et très-capable d'enseigner tout ce qu'il savait ; mais le pauvre professeur, une fois sorti de ses livres et de sa science, n'entendait pas grand'chose aux usages du monde, et n'était guère propre à former le caractère ou à polir les manières d'un enfatH. Iki moment que Ludovic avait fait ses vefôions grecques et latines sans contre^ sens, et qu'il avait récité sans faute les beaux pas* sages qu'il lui faisait apprendre, le père Honoré» comme l'appelaient les domestiques, était satis&dt. Et toutes les fois que M. de Vintimil lui demamlait où en étaient les progrès de son fils, il se répandait &0i éloges flatteurs sur son compte. Exi effi^t, Ludovic était un garçon foré studieux et^lein d^tdlig^ice, et son père avait, sous ce rapport, raîson d'en être heureux et fier. Mais cette bonne qualité de Ludovic était plutôt un malheur qu'autsre chose, car «lie ser-

M. PBRROQUET. fit

vait à cacher des défauts qui en disaient pour tous les autres un enfant insupportable. Ainsi, il était insolent, querelleur! et, par-dessus tout, curieux et bavard à l'excès. Les domestiques n-osaient se plaindre, et les amis de M. de Vintimil, qui le voyaient prévenu en feveur de son fils par les rapports du père Honoré, craignaient de lui faire du chagrin en le désabusant. Ils espéraient que Tàge corrigerait Ludovic, et se taisaient en attendant. Mais leur indulgence, mal appréciée par le petit bonhonrnie, ne servit qu'à laisser développer plus acti*r vement en lui ^s méchantes inclinations*

Ainsi, dans le parc, Ludovic se glissait le long des charmilles, ou se rencognait dans un masîâf, et de là il écoutait tout ce qui se disait, et puis il n'avait rien de plus pressé que d'aller le répéter; et il arrivait qu'une plaisanterie innocente ou une réflexion un peu brusque &ite dans un mom^t de gpalté ou d'humeur, devenait des sujets de discussions aigres, et quelquefois de brouilleries sérieuses. Oant» d^au-

très circonstances, il se cachait derrière les portes,

et lài Foreille au guet, Tœil appliqué sur le trou de la serrure, il épiait tout le monde aux heures où chacun se croit en sûreté dans son intérieur.

Il avait remarqué qu'un certain baron de Lallois, auquel M. de Vintimil devait Forigine de sa fortune, et qui passait ordinairement tous les étés chez son père, s'enfennait quelquefois tout seul dans sa chambre et y demeurait assez longtemps. M. de Lallois était un ancien émigré qui avait perdu toute

sa fortune, et que M. de Vintimil accueillit avec d'autant plus de distinction qu^il savait qu'il était pauvre. Les domestiques avaient 'même reçu Tordre formel de lui obéir avec plus d'empressement et de respect qu^à toute autre personne ; car il faut que vous sachiez, mes enfants, que le malheur est une meilleure recommandation envers les cœurs sensibles que la plus haute fortune, et que la délicatesse qu'on met à offrir un bienfait est souvent plus précieuse pour celui qu'on oblige que le bienfait lui-même. Par

exemple, ce que le baron de Lallois aimait dans la généreuse hospitalité qu'il recevait de M. de Vintimil, c'est que tout le monde ignorait qu'il en eût besoin. Cet excellent homme poussait même l'attention jusqu'à sauver au vieux baron les moments d'embarras ^ où souvent on le mettait sans intention. Ainsi lorsque quelqu'un proposait à M. de Lallois une partie de trictrac ou de wisth, qui se trouvait trop chère pour ses moyens, M. de Vintimil lui épargnait le désagrément d'un refus en s'écriant à propos :

— Non I non ! je garde le baron pour moi, il s'est engagé à faire ma partie d'échecs ce soir :

Et comme la partie d'échecs était intéressée d'un petit écu seulement, et que le baron y était incontestablement plus fort que M. de Vintimil, le baron y gagnait deux choses: d'abord le petit écu, ce qui n'en valait pas la peine, et puis le plaisir de dire, en se frottant les mains :

— Ce brave Vintimil, il s'est bien défendu; mais

il n'est pas de force, je l'obligerai bien à en convenir,

Puis il racùnUit à chacun te coup tdmiradbte qui avwt décidé là partie 5 et ce plaisir était bien grand pour le bàroD.

Mais révélons à ce que je vous disais, que M. de Lallois s'eûfermait souvent dans sa chambre. Ludovic seul ne Tavait pas remarqué ; mais personne ne s'en était inquiété. Il n^en fut pas ainsi de notre curieux, et il fit si bien qu'il parvint à découvrir le secret des retraites du baron, un jour qu'il avait annoncé au salon qu'il ne descendrait que pour dîner. Â peine Uidovic eut -il entendu cette parole, que le voilà qu^il grinq)e les escaliers quatre à quatre, et qu'il entre comme un petit voleur dans la chambre' de M« de Lallois. Il y cherche en grande hâte une cachette, et n'en trouvant pas de convenable, il se jette tout essoufflé sous le lit, en entendant monter lentement le vieil ami de son père.

Le baron arrive, et, à la grande joie de Ludovic, il ferme $a porte avec soin tire ie verrou, et» comme il coQoaiss^t mieui que person^ te curiosité du

petit drôle, il masque le trou de la serrure avec une fèuiiie de papier. Tant de précautions, tout en assu-^ rant le petit curieux qu'il allait enfin voir ce qu^il désirait si vivement, Falannaient cependant, car il commença à craindre qu^il ne se paâsât quelque chose d'extraordinaire. Bientôt il voit M. de JLalloia ouvrir son secrétaire et en tirer une petite boîte qu'il ouvre à son tour avec une petite clef qu'il portait sus* pendue à la chaîne d'acier de sa vieille grosse montre d'argent  ce moment la crainte et la curiosité de Ludovic étaient excitées a)i plus haut point, car il supposait en même temps que ce que contenait la boîte devait être bien précieux, et, d'un autre côté, il avait remarqué qu'elle avait résonné quand le baron l'avait posée sur la table, comme si elle contenait des instruments de fer.

Enfin la boîte s'ouvre, et Ludovic en voit tirer à son grand étonnement une paire de ciseaux, un étui, ej^ii^K ou trois pelotons de fU ou de soie. Le t>aron ^ choisit un, et sa ligure marque le plus vif désap-*

a88ieUe, semblait dévorer son humiliation. Cependant, il essaie de se remettre ; mais, se voyant àinâ Pobjet de l'attention générale, il se trouble davantage; il veut détourner le coup par une plaisanterie, et ball»u1ie. Ënfln le cœur gonflé, il se lève de table ; et malgré lui, en s'éloignant, il essuie avec sa sôrviette pne larme prête à s'échapper de ses yeux.

M. de Vintimil gronda sévèrement Ludovic de son indiscrétion, et lui ordonna de courir après M. de Lallois et de lui demander pardon. Mais il n'était plus temps, et le concierge dit à M. de Vintimil qui le cherchait aussi de son côté, <]u'il venait de sortir ayant sa canne et son chapeau, et qu^il lui avait donné deux louis pour les remettre aux domestiques. C'éts^it peut-être le fruit de longues privations que lé pauvre baron venait de sacriâer, pour une plaisanlierie de M. Ludovic. C'était bien plus, mes enfants, car il ne reparut plus au château^ quelques instances qu'on fît près de lui.

Cette aventure aurait (}u corriger notre curieux,

M. PERROQUBT. , 74

car jl avait blessé d'un coup, grâce à ses Vilains défauts, les deux choses les plus req^tables de la terre, la vieilles3e et la pauvreté. iUre roiigir m, vieillard! humilier un pauvre! Si, par inattentiOD, ce malbeur m'anivait, je leur en d^nanderais pardxm à deux genoux devant tout le monde. Mais, hélasi lé vice étdit trop enraciné dans Tâme de Ludovic pour qu'il m corrigeât si &cilement^ et d'ailleurs M. de Vintimil, en déplorant ce qui était arrivé, crut que ce n'était qu'une étourderie fit finit par pardonner. Mais il eut bi^tôt à se repentir pour im-méme de ne pas avoir corrigé sévèrement le curieux. Quelque temps après ce que nous venons de rapporter, on parlait beaucoup dans le salon de M. de Vintimil, d'une trèB-grofise aâaire où il pouvait gagner énorméo^eot; mais, pour rentrepren<|re, il devait s'associer avec un mjâr^ banquier qui fournissait beaucoup d'argent. Ce banquier s^appelait M. Didenol et était beaucoup plus ricbe en écus qu'en esprit IJn jour que M. de Vintimil avait discuté avec Uii et d'autres iaté*

ressés comment il fallait preildre cette ^suneuse ^ affaire, M. Didenol se retira, sans que personne eût pu lui faire comprendre une opération fort simple et dont chacun reconnaissait Tutilité. Dés qu^il fut parti, chacun se récria sur le désagrément qu'il y avait à faire des affaires avec des gens bornés comme ce M. Didenol : chacun disait son mot. M. de Vintîmil lui-même ne put s*empêcher de les approuver ; car il leur dit en les rassurant iin peu :

— 11 est vrai que ce pauvre Didenol n'a pas inventé la poudre; mais il doit revenir demain, et j'espère le convaincre, car sans lui nous ne pouvons rien.

Ludovic, qu'on avait oublié dans un coin et qui avait entendu toute cette discussion, n'y avait rien compris, et il avait encore moins compris la phrase de son père, car il 14e savait pas qu'on dit vulgairement d'un homme sans esprit ni jugement, qu'il n'a pas inventé la poudre.

Le lendemain venu, M. Didenol arrive et attend au salon que M. de Vintimil descende. Ludovic était à

M. PfiAROQUËT. 9â

son poste; car dès qu'il entendait sonner le timbre de la grille qui annonçait l'arrivée d'un étranger, il ne manquait jamais d'accourir pour connaître le nouvel arrivant; il ne voit pas plutôt M. Didenol qu*il se félicite de la rencontre et qu'il s'écrie :

— Ah! tiens: c'est bon, M. Didenol va me dire ça.....

— Que voulez-vous que je vous dise, mon petit ami? reprit le banquier, en l'embrassant et en le mettant sur ses genoux.

— Je voudrais que vous me dissiez quelque chose qui me paradt bien drôle, répondit Ludovic en le regardant d'un air malin.

— Qu'est-ce que c'est? dit M. Didenol.

— Savez-vous, demanda Ludovic, savez-vous qui est-ce qui a inventé la poudre ?

. M. Didenol, très-surpris à cette question, répondit en souriant :

— C'est un moine espagnol, je crois... Mais pourquoi me demandez-vous ça?

74 CONTES POUR LBB BNFilNTS.

— Ah I c'est que papa disait hier que ce n'était pas vous^ répond Ludovic en se dandinaut comme s'il eût fait un chef-d'œuvre.

— Ah 1 votre papa a dit ça ? reprit M» Didenol en se levant d'un air piqué«

— Oui» papa a dit ça.

— C'est bien, c'est bien ! murmura le banquier dans ses dents ; et tout aussitôt il sortit du thâteau sans attendre M. de Vintimil« qui eut beau s^informer de la cause du départ de son associé. Il s'apprêtait à lui écrire» lorsqu'il reçut le petit billet suivant :

a Monsieur,

D Je n^ai pas inventé la poudre^ c'est vrai, mais je ne suis pas encore asse2 sot pour m'associer avec des gens qui me traitent comme une perruque.

0 Je suis votre serviteur. i>

M. de Vintimil ne comprenait rien à cette lettre^ lorsqu'à force de questions il finît par appr^odre

M. PERRÔQtlKT. 75

que M. Didenol était resté seul avec Ludovic dans le salon ; il se rappela alors ses propres paroles de la veille, et il M assuré que c'était à son fils qu'il devait la perte d'une magnifique aâstire^

Cette fois la correction fut plus sérieuse que la première, mais il était réservé aux défauts dé Ludovic d'amener encore de plus grands nualheurs. Et ce fut un bien triste événement qui le corrigea.

Ainsi Ludovic, par sa sotte indiscrétion, avait déjà fait perdre à son père un vieil ami et une très-belle affaire* Avant d'aller plus loin, il est bon de vous dire« mes amis, que les défauts Ont cela d'aiQ*eux chez les enfants, de même que che2 les hommes, que du moment qu'on ne les détruit pas, ils ne font que croître, comme les mauvaises herbes dans les jardins. Ainsi Ludovic, qui d'abord était curieux et bavard, devint espion et rapporteur ; ensuite il arriva que, comme tout le monde se cachait de lui, il devînt méchant, et qu'il inventait des histoires lors-* qu'il ne pouvait rien découvrir. Il était devenu le

fléau de la belle société de son père : chacun crai-gnait de parler devant lui, sûr que ses paroles seraient redites à tout le monde, sinon envenimées. Il av^t failli faire battre en duel deux commis de M. de Vintimil, parcç que Tun d'eux avait dit, à propos de son camarade, qui était gros, court et joufflu, et qui devait se marier avec une demoisellegrande et mince : « 11 me semble voir un potiron qui épouse une asperge. »

Ludovic avait entendu cette plaisanterie, et n'avait pas manqué d'aller la raconter tout de suite à l'autre commis; et, sans l'intervention de M. de Vintimil , qui fut averti à propos, PafiOsdre serait devenue très-grave.

Enfin, c'étaient tous les jours de nouveaux traits , et M. de Vintimil , malgré sa tendresse pour son fils , se résolut à s'en séparer et à le mettre dans un collège, comptant bien que les bonnes corrections que ne lui épargneraient pas ses camarades finiraient par le corriger.

Il était venu dans cette intention à Paris, espérant laisser Ludovic tout seul à la campagne. Il est inutile de vous dire qu'aussitôt le départ de son père, Ludovic s& prit à tout retourner dans la maison. Il était fort occupé à ce soin, lorsque arrive tout à coup un homme à cheval qui demande M. de Vintimil, et qui veut absolument lui remettre une lettre très-pressée. Au bruit que fait cet homme, Ludovic accourt et s'informe de ce qui se passe ; et, sur ce qu'il assure que son père rentrera avant deux heures, le courrier consent, après bien des contestations, à laisser la lettre. Voici donc notre curieux en possession d^une lettre bien importante : il la prend, l'emporte dans le salon, la jette d'abord sur la table et se met à lire près d'une croisée ; cependant de temps en temps il regarde la lettre du coin de l'œil , puis il jette son livre et tourne autour de la table, puis il prend la lettre, la pose, l'examine, la repose, la reprend encore; puis il l'entr'ouvre un peu, s'aperçoit qu'on peut en lire quelque chose, et enfin, enfin...

il se décide à ouvrir la lettre, qui n'était cachetée que trës-légëremenU Oui , mes enfants, il ouvrit la lettre! et vous saurez qu'une telle action est un crime. Aux yeux d'un homme d'honneur, une mis^rablQ

feuille de papier fermée par un petit morceau de cire est un asile plus impénétrable qu'une forteresse, et un secret confié au papier y est plus en sûreté que dans un coffre de fer fermé de vingt cadenas.

Mais la curiosité fait oublier tous les bons sentiments : donc Ludovic ouvrit la lettre, et voici ce qu'il lut :

a Monsieur,

» Hâtez-vous d'envoyer chercher le jeune Richard, votre ûUeul ; le médecin de notre établissement a déclaré qu'il était atteint d'une manière mortelle, niais que, par des soins persévérants, on arriverait à prolonger son existence. Ces soins pourront lui être plus facilement prodigués che? vous que dans

M. PKRROQUKT. TO

notre maison, et j*ai cru devoir vous eu avertir sur-' le-cbamp.

î> J'ai rhonoeur[d'être, etc...

» Chef de r Institution des Sourds-Muets. »

Ce Richard fêtait le fils d'un fermier de M, de Vintimil ; et ce pauvre garçon , né sourd-muet , était élevé aux frais de son parrrain qui en prenait le plus grand soin. Il feut dire, h Vhoniieur dQ Ludovic, qu'il fut très-affecté de la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Cependant il referme la lettre, et vers le soir, il voit arriver dans l'avenue la voiture de son père ; mais il s'aperçoit qu'elle vient seulement au pas, et que M. de Vintimil marche à pied bien loin en arrière, en causant avec son médecin M, Lambert. Ludovic, toujours curieux, s'élance dans l'avenue, et arrivé près de la voiture, il demande au cocher, ce qu'il y a de neuf. Celui-ci lui répond que c'est le petit Richard, qui est très-ma-»

lade, et que M. de Vintimil, qui en avait été averti la veille à Paris, ramène avec lui. Ludovic continue sa course, et arrive près de son père au moment où M. Lambert lui disait :

— Non-seulement on peut le fedre vivre longtemps ; mais encore on peut le sauver, pourvu qu'il n'éprouve aucune émotion violente, et surtout qu'il ignore son danger.

— Ah ! tant mieux I s'écrie Ludovic étourdiment. Ce M. M.;, qui écrivait à papa qu'il en mourrait, ça me faisait peur.

11 n'eut pas plutôt dit ces mots, qu'il s'aperçut; au regard terrible de son père, qu'il s'était dénoncé lui-même sans s'en douter.

— D'où savez-vous que M. M.... m'a écrit? lui dit M. de Vintimil d'une voix sévère.

— Papa, c'est qu'il est venu un courrier... répondit Ludovic en balbutiant; oui... le courrier est

venu avec sa lettre et puis, c'est le courrier qui

vous a dit... Voyez-vous, papa, il y a...

— Il y a, reprend M. de.Vintimil, que vous êtes un petit malheureux, que vous avez lu une lettre qui était adressée à votre père ! Rentrez, Monsieur ; envoyez-moi cette lettre, et que je ne vous revoie que quand je vous ferai appeler.

Ludovic, plus 'mortifié d'avoir été ainsi traité que malheureux de sa faute, retourne au château, prend la lettre sur une table, et la chiffonne avec colère en laissant échapper des malédictions contre le pauvre Richard. Enfin il voit la voiture s'arrêter, et, avant d'aller s'enfermer dans sa chambre, il va à l'office, y trouve un domestique, et lui dit brutalement :

— Tenez, portez ça à mon père.

Le domestique étonné lui répond :

—Où donc est-il, M. votre père, que vous n'y allez pas vous-même ?

— Est-ce que je sais ? répondit Ludovic d'un air insolent. Il est avec son petit Richard. Tenez, vous dis-je, portez-leur cette lettre , ça les regarde tous les deux.

8J CONTES POUR LEft EHPANTS.

Le domestique fort sarpîid prefid la lettre qui, mal cachetée, s'était ouverte pendant que Ludovic a chiffonnait. H va dans la chambré où Ton avait transporté Richard et n'y trouve point M. de Vintimil, qui recevait de M. Lambert lea instructions sur les soins à prendre du malade. Le domestique n'avait pas trop compris ce que lui avait dit Ludovic, mais il avait entendu que la lettre concernait Richard; il s'approche donc du malade, et la lui présente. Celui-ci la prend ; et un éclair de joie brille dans ses yeux, quand il reconnaît récriture de M< M..^. Mais il lit l'adresse, et du geste il demande au domestique si c'est vérita-» blement pour lui. Le domestique se rappelant seulement les derniers mots de Ludovic, Ou peut-^tre comprenant mal le langage du muet, lui r^nd aflfirmativement, et Richard, en voyant la lettre décachetée, s'imagine que c'est M« de Vintimil qui la lui envoie» et il se met à lire. A peine arrive-t**il à la dernière ligne qu'il pousse un cri terrible et qu'il tombe presque évanoui. M. de Vintimil accourt ainsi

M. PfiRROQtÈT. 83

que M. Lambert fis interrogent le domestique qui, tout étourdi, raconte ce que lui a dit Ludovic, ce qu'il a fait et ce qui est arrivé.

Datls son désespoir, M, de Vintimll s^écrîe : *— Ah I le malheureux l'a assassiné f misérable Ludovic f..^ Ah! je n'avais pas mérité le malheur d*avoir un pareil enfant.

Le pauvre domestique épouvanté veut prendre sur lui une partie de la faute; mais M. de Vintimil, tout en déplorant sa maladresse , reconnaît que c'est à la méchanceté ée Ludovic qti'edt dû cet accident. II s'emporte contre son flls, et il veut chasser le petit misférable de sa maison et ne plus le revoir. Enfin M. Lambert le console un peu, et, k force de soîns^ on fait revenir à lui le pétH Richard. Maiâ le pauvre soord^'muet^ jusque là si confiant, i^ intelligent sur tout ce qu'on lui demandait, demeure Immobile, les yeul baissés sur son Ut. Le médecin lui montre la lettre, en lui faisant signe qu'elle ne signifie rien, et il la déchire et la jette à terre pour M faire entendre

qu'il n'y fout pas faire attention. Mais Richard . sourit tristement à toutes ces démonstrations, et de grosses larmes tombent de ses yeux. C'est en vain qu'on s'empresse autour de lui, il demeure immobile à toutes ces marques d'intérêt. Cependant M« de Vintinûl fait appeler le père Honoré. Ce digne et savant professeur n'était étranger à aucune connaissance ^ et il savait suffisamment la langue des muets pour se faire comprendre. D'après l'ordre de M. de Vintimil, il explique au pauvre Richard que le médecin de l'institution s'est trompé, et que sa guérison est certaine s'il veut suivre les conseils de M. Lambert. Mais le malade, frappé de ce qu'il a lu, croyant qu'on veut le tromper, répond seulement au père Honoré :

— J'aime mieux mourir tout de suite.

Et le père Honoré traduisait ces paroles à M. de Vintimil qui pleurait dans un coin. Cependant la journée se passe sans que le malade veuille rien prendre. M. de Vintimil fait venir Ludovic, et alors il lui fait voir toute l'horreur de sa faute ; il l'accable des re-

proches les plus cruels. Ludovic tombe à genoux devant son père ; mais celui-ci demeure inflexible et ne lui pardonne pas.

— Vous Tavez tué, monsieur, lui répète-t-il sans cesse d'une voix terrible. Vous avez été plus lâche et plus cruel qu'un assassin; car l'assassin expose sa vie en commettant son forfatit, et il ne fait pas souffrir sa victime. Mais vous, c'est d'un mot que vous 9vez fait ce crime, et le supplice du pauvre 'Richard durera bien longtemps : le malheureux éprouvera le tourment de la mort à toutes les heures, à toutes les minutes, caf, grâce à vous, il sait qu'il doit mourir. Sortez, vous n'êtes plus mon fils.

Ludovic se retira le cœur brisé. Il s'en alla dans la

maison, mais tout le monde se reculait de lui à son aspect, et à chaque fois qu'il rencontrait quelqu'un, il entendait murmurer ce mot terrible :

— C'est lui qui l'a tué !

Mais ce supplice n'était rien ; car M. de Vintimil le fit appeler le lendemain matin, et, le plaçant en face

86 CONTES POUn LES ENFANTS.

du lit du pauvre Richard^ il lui dit en lui montrant son visage pâle et souffrant :

— Voilà votre ouvrage, Monsieur.

Ludovic eut beau pleurer et demander pardon, son père n'écouta rien. Tous les jours il le prenait et Tentraînait dans cette triste chambre, et, lui montrant Richard qui dépérissait, il lui répétait ce mot cruel :

•«* Voilà ce que vous avez fait. Regardez, voilà votre ouvrage I

A son tour, Ludovic devint bien malheureux, car il ne pouvait plus se cacher que Richard allait mourir bientôt. M. Lambert avait quelquefois obtenu du malade de prendre les remèdes qu'il lui indiquait ; mais Richard le faisait avec répugnance et d'une manière si peu réglée qu'ils ne faisaient que peu d'effet. D'ailleurs il manquait de confiance et décourage, et. c'est un grand remède que la confiance et la bonne volonté de se guérir. Chaque jour la maladie empirait, et M. de Vintimil avait annoncé à son fils qu^il

M. PERROQUET. Vf

le rendrait témoin de la mort de son camarade.

•^ Oui, lui avait*il dit, je vous attacherai au pied de son lit de mort pour que vous entendiez ses derniers soupirs, pour que vous voyiez sa vie s'en aller, et je vous ferai toucher son cadavre afin que ce spectacle vous déchire le cœur et se grave dans votre souvenir jusqu'à la fin de vos jours.

Ludovic était désespéré. Plusieurs fois il avait voulu se rapprocher du lit de Richard, mais on l'en avait chassé avec horreur. Cependant ou remarqua bientôt qu'il s'enfermait des heures entières tout seu) ou avec le père Honoré.

Un matin, on vint annoncer k M. de Vintimil que Richard avait passé une très-mauvaise nuit, et qu^il serefuâait à prendre le remède qu'avait ordonné M. Lambert. M. de Vintimil court chez Richard, il trouve le père Honoré qui suppliait vainement le malade dont le signç répondait sans cesse :

— Puisqu'il faut que je meure, j'aime mieux mourir tout de suit^.

— • Âh! grand Dieu! s'écria M. de Vintimil, c'est une suffocation. Le pauvre malheureux est mort dans une heure s'il refuse I

A ces mots, il entend des sanglots déchirants à côté de lui, et voit Ludovic à genoux au pied du lit.

— Voilà votre ouvrage ! lui dit son père, vous l'avez tué!!!

— Ah Dieu! reprend Ludovic avec un accent singulier, je le sauverai ou je mourrai avec lui.

Et tout aussitôt il s'élance auprès du lit de Richard qui lui sourit doucement. Mais quelle est la surprise de M. de Vintimil en voyant le malade devenir trèsattentif à un signe de Ludovic I M. de Vintimil veut l'arrêter, mais le père Honoré lui dit tout bas de le laisser faire ; et il lui explique alors ce que Ludovie disait à Richard dans le langage expressif des muets.

— Grâce, Richard! C'est moi qui te tue ; c'est moi qui t'ai envoyé la lettre qui disait que tu devais mourir, tandis que je savais que c'était un mensonge.

Depuis ce temps, mon père m'a maudit, et tu vois que je suis bien malade ; aussi, si tu meurs, je mourrai. Mais si tu veux consentir à te jguérir, je t'aimerai comme mon frère, non pas à cause que tu me sauveras avec toi, mais parce qu^alors, peut-être, mon père me pardonnera.

Puis Ludovic, tombant à genoux, ajouta avec un geste animé :

— Grâce ! grâce I guéris-toi.

Richard, qui avait compris tout ce que Ludovic lui avait dit, prit, pour toute réponse, la tasse qui était près de lui et qui renfermait la potion qui devait le calmer et qu'il avait refusée, et la but d'un seul trait.

Alors le père Honoré expliqua à M. de Vintimil comment Ludovic avait passé les nuits et les jours à apprendre le langage des muets pour demander ainsi pardon à Richard. Depuis ce moment, les soins du médecin, secondés par la bonne volonté du malade, eurent leur plein effet. Ludovic s^établit au chQvet

90 GONTIiS POUR LES ENFANTS.

de Richard, il lui servait d'interprète et de garde* malade ; et au bout d'un mois le p&uvre sourd^tnuet était hors de tout danger.

M. de Vintimil, bien qu'il fût coûtent en lui-même de la nouvelle conduite de son fils, ne lui avait pas encore adressé la parole. Enfin , le matin où M. Lambert annonça que Richard était sauvée M. de Vintitnil, incapable de parler tant son émotion était grande « tendit les bras à son fils qui s'y- précipita avec transport.

Je ne saurais vous dire quel fut le plus heureux di Ludovic ou de son père, quoique je sache que c'est un affreux supplice pour un père que d*être privé des caresses de son enfant; mais, ce que je peux vous assurer, c'est que Ludovic ne fut plus ni curieux ni bavard.

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