‹ Contes sans prétentionChapitre 17 sur 41 · L'AUBERGE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE

DE SAINTE-GABELIE

■A^Mk^

Si vous aviez connu mon oncle Bayle, mes enfants, vous auriez été bien heureux ; car à lui tout seul il savait plus d^histoires intéressantes que vous n'en avez jamais lu dans tous vos livres. Mon oncle ne restait pas dans notre petite ville de Mirepoix; i} ne logeait pas dans notre grande maison à contrevents rouges, qui était la maison de son père ; il était avocat et demeurait^ Foix. Mais, presque tous les samedis, nous le voyions arriver sur sa jument, et nos cris joyeux le saluaient de loin, Nous étions bien nom-

breux autour de lui ; car mon oncle Bayle était l'aîné d'une famille de treize enfants, et nous autres petits enfants de cette grande famille, les uns avec leur père et leur mère, les autres orphelins, moi et ma sœur avec notre mère infirme, mais courageuse et spirituelle, nous attendions Farrivée de mon oncle Bayle comme on attend un jour de fête. Il me semble le voir descendre pesamment de son cheval : il y avait dix mains pour recevoir sa badine, dix mains pour prendre la bride, et quand il défaisait son manteau nous nous mettions six à le porter; si faibles, que nous en étions écrasés ; si petits, qu'il en traînait toujours un peu dans la poussière : et puis, il montait notre escalier de chêne , le plus bel escalier du pays, ma foi I et nous, criant et riant autour de lui, nous montions à grand bruit, le suivant et le précédant, ouvrant les portes avec fracas et l'annonçant de loin par nos rires et nos joies. Je me souviendrai toujours de Taccueil respectueux que lui feisaient tous nos parents, qui se levaient à son arrivée

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de son entrée dans le salon, de ce salut amical et su^ *périeur, dont il répondait à chacun en allant vers ma mère, à qui il disait affectueusement :

— Bonjour, ma sœur! Toujours malade?

Ma mère lui serrait la main et lui répondait par un sourire. Puis, à partir de ce moment, après quelques mots graves échangés avec ses frères» nous, petits enfants, qui ne savions encore que l'aimer, nous réclamions notre oncle Bayle. Il nous appartenait jusqu'au souper ; car, après le souper, c'était l'heure des entretiens d^affaires, et l'on nous envoyait coucher. Nous qui savions cela, nous nous emparions de lui, et nous usions de la bonté de notre oncle ; nous en avons quelquefois abusé. Il nous suivait alors et nous descendions tous à la cuisine, non pas une cuisine comme celle que vous avez chez votre maman, mais une immense cuisine, avec une cheminée haute de plus de six pieds, large comme une large alcôve et ayant à ses côtés un banc de chêne bruni 30US lequel dormait le petit chien qui servait éê

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tourne-broche. La servante, ma vieille Jeannette, vâtiait saluer d'abord notre onde Bayle» qui s'informait soigneusement du souper; puis» après avoir fait ajouter ou changer quelque chose au meuu» il s'asseyait sur un large fauteuil de bois sculpté» que nous trainicHas jusqu'auprès du feu, et aussitôt les cris : Une histoire l une histoire i se disaient entendre.

Ce soir-là» le cri fut moios bruyant, car nous avions fait un petit complot et aucun de nous n'osait parler le pr^tnier. Enfin, ma jolie cousine Dorothée, la plus babiUarde petite fille de la maison et maintenant grave supérieure d'un couvent de Sœurs de la charité, se hasarda à crier la pre* mière : Une histoire de revenant 1 eX nous de re- (tt^endre tous ensemble : Une histoire de revenant!

Mon oncle fron^ le sourcil et regarda de côté Jeannette, qui toute confuse voulut &ire semUant de poivrer sa gibelotte et qui véritablement h poivra si bien que nous ne pûmes pas la manger. C^était

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elle en effet qui nous disait sans cesse les contes de la Jambe Creuse et de l^Œil Ouvert et qui nous avait poussés à cette demande.

— Il n^y a que des imbéciles ou des fripons qui croient ou font semblant de croire aux revenants, dit mon oncle d^un ton sévère.

rf;, Nous gardâmes tous le silence, tant il y avait eu d'autorité dans ses paroles; mais un moment de réflexion sembla le calmer ; nous le vîmes sourire comme en lui-même, et il ajouta d'un ton Q^ein de douceur :

— Vous voulez une histoire de revenants, mes enfants, eh bien, soit ! je vais vous en raconter une qui m'est arrivée à moi-même, c'est le moyen de n'en pas douter.

Nous nous rapprochâmes de lui plus près encore qu'à l'ordinaire, la lampe pendue par une chaîne fut accrochée au chambranle de la cheminée , et notre oncle raconta ainsi son histoire :

•— Un 8oir d'automnet il y a bien quarante ans de

cela, car j'avais à peine vingt ans, je revenais de Toulouse. J'avais fait une bonne journée, car j'avais déjà traversé Auterive, où quelques amis m'avaient engagé à passer la nuit ; mais je voulais absolument arriver à Saverdun qui, vous le savez, est à trois lieues plus loin, et j^avais repris ma route. J'étais arrivé à peu près en face du monastère de Bolbonne, après les beaux bois de Secourien, où le père Vanière, dont on vous fera traduire un jour les ouvrages patins, a composé son Prœdium rusticum^ lorsqu'un orage épouvantable, un orage soudain, comme ceux qui descendent de nos montagnes, éclata tout à coup : en moins de rien, la nuit fut noire et la Youte impraticable. Je serais bien allé demander asile au monastère, mais au moment où je pris ce parti, mon cheval, épouvanté par les éclairs et le bruit du tonnerre, se lança dans un petit sentier à gauche et m^emporta malgré tous mes efforts. Quelle que fût sa rapidité, je reconnus bientôt qu'il avait pris le chemin de Sainjje-Gabelle, et qu'il m'y

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menait tout droit. Un jour de cet été nous irons visiter Sainte-Gabelle, dont Féglise est construite sur le sommet d'un monticule qui domine toute la ville et dont le pied est plus élevé que le toit des plus hautes maisons. Je vous mènerai voir le chœur tout* revêtu de chêne avec de belles sculptures, et nous prierons M. Lanigue de nous jouer des orgues, qui sont peut-être les plus belles de France. Cependant mon cheval galopait toujours, il s'arrêta de lui-même, comme il était parti de luimême, et je reconnus que j'étais à la pofte d'une aubei^e. J'entrai : la compagnie était nombreuse et mêlée de marchands espagnols et de jeunes chasseurs des environs, surpris comme moi par

l'orage. Après nous être séchés au feu d'une douzaine de sarments qu'on jeta dans la cheminée, on nous annonça que le souper était servi, et nous nous mîmes tous à table. D'abord la conversation roula sur le temps affireux qu'il faisait : Tun avait été jeté à bas de son cheval, l'autre était resté une

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heure à se tirer lui et sa carriole d*un bourbier, eo- ÛQ quelqu'un s'écria : C'est un temps du diable! c'est un vrai sabbat. Ce mot, qui n'avait rien que de bien simple, donna lieu à une observation singulière, faite d'un ton encore plus singulier :

Les sorciers et les revenants préfèrent pour* leur sabbat un beau clair de lune à une nuit aussi tourmentée que celle-ci.

Nous regardâmes tous celui qui venait de parler ainsi, et nous vîmes que c^était un des marchands espagnol» Vous les avez vus souvent, mes enfants, avec leurs guêtres et leurs petites culottes ouvertes au genou et montrant à nu leurs jambes velues ;. vous savez quel air de misère et de fierté ils ont tout ensemble, avec leurs espadrilles attachées à leurs pieds par d'étroites bandes de cuir, leur manteau rouge qu'ils portent si bien, leur figure brune couronnée de cheveux noirs et leurs laides boucles d'oreilles en or. Celui qui avait parlé avait, plus qu'aucun de ceux que vous avez vus,

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cet air sauYage qu'ils ont tous. Aucun des convives n'avait pensé à répondre à cette observation faite d'une voix grave et sévère, lorsque mon voisin, un jeune homme à l'air franc et ouvert, se prit à rire jaux éclats, en s'écriant :

■ — Il paraît que ce monsieur connaît les habitudes des revenant!», et qu'ils lui ont dit qu'ils n'ai* maient ni à se crotter ni à se mouiller.

Il n'avait pas achevé sa phrase, que l'Espagnol lui lança un regard terrible en lui disant :

— Jeune homme, ne parlez pas si légèrement de choses que vous ne connaissez pas.

— Auriez-vous la prétention de me faire croire qu'il y a des revenants? repartit mon voisin avec dédain.

— Peut-être , répliqua l'Espagnol , si vous aviez

le coiu*age de les regarder.

Le jeune homme se leva soudainement, rouge de colère. Mais il se calma aussi vite et se rassit tranquillement en disant :

— Vous m'auriez payé cher ce propos, si ce n'était celui d'un fou.

— Celui d'un fou ! s'écria l'Espagnol en se levant à son tour. Eh bien donci ajouta-t-il en frappant du poing sur la table et en y jetant une grosse bourse de cuir, voici trente quadruples que j'ofiBre de perdre, si d'ici à une heure je ne vous fais voir, à vous qui me semblez si déterminé, la figure de l'un de vos amis que vous me nommerez, fût-il mort depuis dix ans, et si, après l'avoir reconnu, vous osez permettre à sa bouche d'appuyer un baiser sur la vôtre.

L'Espagnol avait un air si terrible en disant ces paroles, que nous tressaillîmes tous. Mon voisin seul garda sa figure riante et moqueuse et répondit :

— Vous ferez cela, vous!

— Oui, reprit l'Espagnol, et je perdrai ces trente quadruples si je ne le fais pas, à condition que vous perdrez pareille somme si je tiens ma promesse et si vous succombez.

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Le jeune homme garda un moment le silence, puis il dit gaîment :

— Trente quadruples, mon digne sorcier, c^est plus que n^a Jamais possédé un étudiant de Toulouse ; mais si vous voulez tenir le mot pour les cinq quadru* pies que voici, je suis votre homme.

L'Espagnol reprit silencieusement sa bourse, et dit, d'un ton méprisant :

— Ah ! vous reculez, mon petit monsieur ?

— Moi reculer I s'écria le jeune honame ! Ah ! si j'avais les trente quadruples, vous verriez si je recule.

— En voici quatre, m'écriai-je, que je mets dans votre pari.

Je n'eus pas plutôt fait cette proposition que cinq ou six personnes, entraînées comme moi par la singularité de ce défi, offrirent d'y prendre part, et en moins de rien la somme de l'Espagnol fut complétée. Cet homme semblait si sûr de son fait, qu'il confia le montant du pari au jeune étudiant, et l'on s'apprêta pour l'expérience.

 cet effet, nous choisîmes un petit pavillon parfaitement isolé dans le jardin, de façon à ce qu'il ne pût y avoir aucune supercherie. Nous le visitâmes exactement; nous jious assurâmes qu'il n'y avait d'autres issues qu'une fenêtre exactement close, et une porte qui fut fermée damême, et à laquelle nous restâmes tous après que nous eûmes laissé le jeune homme seul dans le pavillon. Nous avions mis sur une table ce qu'il fallait pour écrire, et nous avions emporté toutes les lumières. Nous étions vivement intéressés à Tissue de cette scène, et nous gardions tous un profond silence, lorsque l'Espagnol qui était resté parmi nous se mit à chanter, d'une voix douce et triste, une chanson qui peut se traduire ainsi :

En craquant sourdement le cercueil s'est brisé

Dans la tombe entr'ouverte, Et du fantôme blanq le pied noir s'est posé

Sur l'herbe froide et verte.

Après ce premier couplet il éleva solennellement la voix et dit :

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— Vous m'avez demandé à voir votre ami François Vialat, qui s'est ooyé il y a trois ans, eo pas3aat le bac de Pensagnoles ! Que voyez-voua ?

— Je vois, répondit le jeune étudiant, we lueur blanchâtre qui s^est levée du côté de la fenêtre, mais eUe n'a aucune formé, et n'est qu'un nuagd incer^ tain.

Nous restâmes stupéfaits.

— Avez-vous peur ? dit d'une voix fort© l'Espagool.

— Je n'ai point peur, répondit l'étudiant d'unQ voix non moins assurée.

Nous respirions à peine : TEspagool se tut un moment, puis il frappa la terre du pied à trois reprisiez différentes ; il chanta de nouveau, mais d^une yoîx plus haute et plus sombre à la fois :

Et le fantôme blanc, dont Tonde des torrents

A flétri la figure, Sèche avec son linceul Teau de ses vêtements

Et de sa chevelure.

Le chant fini, TEspagnol se retourna de nouveai

vers la porte, et donnant à sa voix un accent dé plus en plus solennel, il s'écria :

— Vous qui avez voulu sonder les mystères de la tombe, que voyez-vous?

Nous écoutâmes avec anxiété : Tétudiaut répondit d'une voix calme, mais comme un homme qui détaille une chose à mesure qu^elle s'accomplit.

Je vois cette vapeur qui s'allonge et qui prend la forme d'un fantôme ; ce fantôme a la tête couverte d'un long voile, il demeure à la même place où il s'est levé.

— Avez-vous peur ? dit l'Espagnol d'une voix insultante.

La voix fière et brave du jeune homme répondit :

— Je n'ai pas peur. % Nous n'osions nous regarder, tant notre surprise

était grande, tant nous étions occupés à suivre les mouvements bizarres de ^Espagnol, qui se mit à élever ses bras au-dessus de sa tête, en invoquant trois

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jg^ fois un nom horrible à prononcer, après quoi il ■j chanta le troisième couplet de son infernale chanson, mais d'une voix éclatante et singulière :

' Et le fantôme a dit, en sortant du tombeau :

Pour qu'il me reconnaisse.

J'irai vers mon ami^ fier, souriant et beau, ^? Comme dans ma jeunesse.

L'Espagnol finit son couplet et répéta aussitôt sa terrible question : Que voyez-vous ?

— Je vois, répondit Fétudiant, le fantôme, s*avan-

cer...; il lève son voile... ; c'est François Vialat... ; il

s^approche de la table... ; il écrit...; il a écrit; c'est sa signature.

— Avez-vous peur? cria l'Espagnol avec rage. Il y eut un moment de silence indicible, et l'étudiant répondit d'une voix plus forte qu'assurée :

— Non, je n'ai pas peur.

Aussitôt l'Espagnol, comme pris d'un mouvement

frénétique, se mit à chanter, avec des hurlements étranges, ce dernier et horrible couplet :

Et le fautôme dit au jeune hoipme moqueur :

Viens donc, que je te touche î Mets ta main dans ma main, mets ton cœur sur mon cœur.

Ta bouche sur ma bouche.

— Que voyez-vous? s'écria TEspagnol d'une voix tonnante.

— Il vient..., il s'approche..., il me poursuit..., il étend ses bras..., il va m'atteindre... ! Au secours! à moi I à moi I

— Avez-vous peur? cria l'Espagnol avec une joie féroce.

Un cri perçant, puis une plainte étouffée , fiireat la seule réponse à cette terrible question.

— Secourez cet imprudent, nous dit TEspagnoI d'une voix amère. J'ai, je pense, gagné le pari. Mais il me suffit de lui avoir donné une leçon ; qu'il garde cet argent et soit plus sage à l'avenir.

Il s'éloigna rapidement après ces paroles. Nous étions anéantis. Nous ouvrîmes la porte et nous trouvâmes l'étudiant dans d'horribles convulsions. . Le papier signé du nom de François Vialat était sur

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la table. A peine Tétudiaut' fut-il revenu à lui^ qu'il demanda où était Tinfâme sorcier qui Tavait soumis à cette horrible profanation ; il voulait le tuer..., il le chercha par toute Tauberge, s'élapça comme un fou à sa poursuite, et nous ne le revîmes plus. Voilà mon histoire, mes enfants.

Nous étions tous tremblant d'effroi , serrés autour de notre oncle Bayle, n'osant regarder autour de nous. Jeannette elle-même avait oublié son millas qui avait pris au fond de sa poêle, et qui sentit fortement le brûlé ; personne ne se sentait le courage de parler, lorsque je me hasardai de dire à mon oncle :

— Et comment après cela ne croyez-vous pas aux revenants ?

— Parce que, me dit mon oncle, ni le jeune homme ni le sorcier i\e sont jamais revenus , eux, ni les beaux quadruples que moi et les autres voyageurs avions fournis pour faire la somme proposée en pari par le prétendu Espagnol ; et que ces deux fripons les ont emportés après nous avoir joué sous

les yeux une comédie que nous avons crue comine des niais et que j*ai trouvée bien chère alors, mais qui ne le sera pas trop si elle me sert à vous bien persuader, mes enfants, qu'il n'y a que les imbéciles ou les fripons qui croient ou font semblant de croire aux revenants.

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