‹ Contes sans prétentionChapitre 2 sur 41 · GOMMENT · texte numérisé non relu

GOMMENT

La veille du jour solennel où il épousa en justes noces la charmante iemme qui est, depuis six ans, la joie et l'orgueil de son foyer domestique, Gérard de Fontenay nous convia à dîner au Palais-Royal, chez les Frères Pratençaux, conformément à l'article 11 de notre règlement.

En ce temps-là, il faut le dire, nous avions fondé le dub des Célibataires, composé de vingt membres liés par un même serment. On s'engageait à ne se point marier, sauf le cas, d'ailleurs fort improbable, où l'on aurait la bonne fortune de rencontrer une fille ou une veuve riche au moins de cinquante mille francs de rentes. A cette

i CONTES SANS PRÉTENTION

condition, le célibataire était relevé de ses vœux de céli^ hat ; il rentrait sous Fempire de la loi commune ; il ayait le droit d'être époux et d'être père. Encore devait-il, aux termes de l'article 11 déjà cité, réunir aux Frères Pro^ vençaux tous les membres du club, leur offrir un splendide repas et raconter au dessert par quelle suite d'aventures incroyables il en était arrivé à jeter l'ancre dans ce port merveilleux, pavé d'or et ensablé de perles, qui s'appelle un million !

Donc, le 13 mars 1346, nous étions assis autour d'une table couverte des miracles culinaires les plus exquis et les plus rares. Vers dix heures, Gérard de Fontenay prit la parole et nous raconta dans les termes suivants l'histoire de son mariage r

— J'errais un vendredi soir dans le foyer de l'Opéra durant un enlr'acte des Hugtienots. Vouvquoi, ce soir-là, me Irouvais-je à l'Opéra et non ailleurs? Étais-je venu entendre le quatrième acte, ce chef-d'œuvre de passion ardente et sublime? Je le confesse à ma honte, des souvenirs de Raoul et de Yaléntineje me souciais comme du premier verre de madère que nous avons bu il y a trois heures. J'étais accouru afin de loi^er à ma guise une certaine demoiselle des chœurs, adorable, il m'en souvient, dans son costimie de dame d'atour de la reine de Navarre, et à laquelle, peu de jours auparavant, j'avais jeté le mouchoir. Or comme ledit mouchoir était fait de la batiste la plus fine qui fût, et attendu qu'il était garni de valenciennes légères autant que les flottantes vapeurs d'une matinée d'automne, [il va sans dire qu'on l'avait Ampoché de la meilleure gr&ce du monde.

— Vous parlez d'Arabelle? interrompit un des con~ vives.

— Précisément, reprit Gérard ; dans l'intimité on supprimait volontiers les deux premières syllabes. Ceux qui la connaissent savent qu'elle nefaiblit point sous le poids de son nom ainsi mutilé. A cette époque, Belle était la lionne de T Académie royale. Aux foyers de la danse et des /chœurs, dans les loges, dans les couloirs, un peu partout, on s'entretenait de son luxe et l'on citait ses v mots ; car elle ^ fait des mots adorables et qui mériteraient de passer à la postérité la plus reculée, brodés en soutache bleue sur des carreaux de satin rose. Pourquoi faut-il que de tels mots soient difficiles à raconter dans un temps de fausse pruderie comme le nôtre, où Ton masque habilement les dérèglements de sa pensée sous l'hypocrisie de son langage, et où l'oreille se fait honnête, le cœur ne l'étant pas?

Quant à la façon dont Arabelle se logea victorieuse dans mon âme, le fait vaut la peine qu'on le raconte. C'était pendant une représentation de la Sylphide ; Arabelle, que son service ne retenait pas au théâtre, était restée à coqueter dans les coulisses, au milieu d'un groupe de diplomates, de journalistes et d'abonnés, tenant tête à chacun de nous, attaquant, parant et ripostant sans rompre d'une réplique. Je la vois encore : vêtue comme une duchesse qui se met bien ; rien de trop ni de trop peu; des étoffes simples, mais d'une forme et d'un goût!... Le seul détail par où son luxe se trahît brillait comme un soleil au milieu de sa poitrine : je parl&d'une épingle en diamants fixée sans prétention aux plis de son

écbarpe en tarlatane. Lord Stewart la complimenta touchant ce bijou, qu'il estima huit mille francs au bas mol^

— Vous me flattez de deux mille francs, milord, répondit-elle ; cette épingle ne me coûte pas plus de troîs^ cents louis.

Près de nous, adossée contre un portant, se tenait unetigurante de la danse, créature maussade parce qu'elleétait vertueuse, et vertueuse parce qu'elle était laide, — Uonnêle épouse de qui les loisirs se passaient à moucher ses enfants et à raccommoder les chausses de soik conjoint.

— Trois cents louis ! murmura la danseuse avec uner sourde rage ; ça vous a des bijoux de six mille francs et ça n'a pas de linge à se mettre sur le corps î

Belle se retourna du côté de la mégère qu'elle dévi— sagea d'un regard dédaigneux ; puis, soulevant sa rohepar un geste empreint d'une coquetterie provocante,, comme font les danseuses espagnoles au milieu d'un^ fandango :

— Pas de linge ! dit-elle avec un accablant sourire. Et l'on aperçut, emprisonné dans une mince bottine

de prunelle, un bas de soie brodé à jour qui se détachait dans un fouillis d'éblouissants jupons à l'extrémité desquels couraient toutes sortes de malines et de pointsd'Angleterre.

Mais je reviens au foyer de l'Opéra, où j'errais seul pendant un entr'acte àes Huguenots, attendant que la fin duspeclaclerendUArabelleà mon impatience amoureuse-

Parmi les groupes qui passaient et repassaient à mes côtés, un surtout avait fixé mon attention : il se corn-

|)osait de trois personnages décorés à toutes les boutonnières. L'un avait figuré dans les conseils du roi €harles X ; Vautre occupait une place éminente parmi les orateurs de la Chambre des pairs ; quant au troisième, je ne le connaissais point, mais à en juger par son grand air et par la brochette qu'il portait suspendue à une chatnette d'or, je ne doutai pas que sa position sociale n'égalât celle de ses deux compagnons. Après quelques tours de foyer, le groupe se divisa; le pair de France et l'ex- -' ministre rentrèrent dans la salle ; le troisième, celui qui m'était inconnu, vint à ma rencontre, et me saluant avec une grâce infinie :

- — C'est à M. Gérard de Fontenay que j'ai l'honneur de parler? me demanda-t-il.

Je m'inclinai profondément.

Il se fit un silence durant lequel, et tout en marcfiant, nous nous examinâmes du coin de l'œil. C*étaitun homme de soixante ans environ, mais auquel on n'en eût point donné plus de cinquante, n'eussent été ses cheveux d'une blancheur de neige. Son pied paraissait h Taise dans un petit escarpin de femme ; sa main gauche dégantée étalait des lignes d'une pureté et d'une distinction irré-^ procliables.

— Monsieur, me dit-il, voulez- vous me permettre de vous adresser une question ?

Je m'inclinai de nouveau.

— Ne seriez- vous pas originaire de Berlin?

— De Berlin? répétai-je très-surpris. Non, monsieur, je suis né à Marseille.

— C'est étrange, reprit-il; ma femme, qui est une Fon-

6 CONTES. SANS PRIÎTENTION.

tenay, est née à Berlin, et j'aurais parié que nous étions parents. Outre qu'il existe entre elle et vous un certain air de famille, je ne vous dissimule pas que je me sens depuis plusieurs semaines, autant dire depuis que je vous connais, entraîné vers vous par un attrait irrésistible.

Et comme je le considérais probablement d'un air stupide, il ajouta :

— Il n'est pas une seule page signée de voire nom que je n'ai lue et relue. Je raffole de votre prose, je suis fou de vos vers. J'eusse été heureux d'apprendre qu'un lien de parenté nous unissait; puisqu'il n'en est pas ainsi » laissez-moi espérer que nous deviendrons bons amis avec le temps. Je ne me dissimule point que l'amitié d'un vieillard est un assez piètre cadeau à offrir à un jeune homme; mais cette amitié, je vous l'offre de tout cœur. A quelle heure serez-vous^visible demain dans l'aprèsmidi ? Je serais aux regrets de vous déranger, mais j'ai hâte de vous revoir»

Toutes ces paroles furent dites d'une voix douce et ferme à la fois, une de ces voix qui ont l'habitude d'être obéies. Ce que je ne saurais rendre, c'est le charme extrême qui présidait à ses intonations, à ses gestes, à tous ses mouvements. Je lui donnai ma carte et il me remit la sienne: j'y lus le nom d'un homme haut placé dans la diplomatie. Je l'appellerai le marquis de Mortain, si vous voulez bien le permettre, l'article i4 de notre règlement nous autorisant à taire les noms propres.

Cependant le spectacle tirait à sa fin; Arabelle, que les nécessités de la mise en scène transformaient au

cinquième acte en huguenote , Arab^le venait d'être massacrée daniâ l'église Saint -Germain l'Âuxerrois. C'était le signal de ma délivrance. J'allai l'attendre dans le passage noir qui aboutit à la rue Grange-Batelièf e, et nous ne tardâmes pas à disparaître, semblables à deux colombes qui, la nuit venue, regagnent leur nid à tired'aile.

Le lendemain, vers trois heures, un grand laquais en livrée bleue et or, en culotte courte, en perruque poudrée, sonnait à ma porte. Il était suivi du marquis de M ortain, qui entra chez moi la main tendue et le sourire aux lèvres.

— Si je vous suis importun, si je vous gêne le moins du monde, chassez-moi impitoyablement, me dit le marquis en s'installant dans un fauteuil. Peut-être étiezvous occupé à travailler; peut-être n'étiez-vous pas seul? car j'en sais long sur votre «compte. Soyez franc : -mon approche n'a-t-elle fait fuir vers les saules aucune nymphe Galatée ?

— Quelles histoires calomnieuses vous a-t-on débitées? m'écriai-je; j'ai les mœurs d'une demoiselle...

^— D'Opéra... interrompit M. de Mortain en souriant; mais vousavez raison de vous taire; je ne possède encore^ aucun droit à votre confiance. Que faites-vous ce soir?

— Pas grand'chose de bon, selon ma coutume.

. — Alors donnez-moi votre soirée; mon coupé est en bas; nous pousserons jusqu'à Saint-Cloud en passant par le bois, et nous reviendrons à Paris dîner au cabaret.

— Je vous appartiens jusqu'à minuit.

— Et passé minuit ?

8 CONTES SANS^ PBÉTENTIOH

— Ah I passé minuit, je ne m'appartiens plus, répondis -je avec une fatuité qui méritait cent coup de bâton.

Six heures sonnant, nous rentrions par la barrière de rÉtoile; une demi-heure après, la voiture s'arrêtait à la porte du Rocher de Cancale. C'était un dîner fin , commandé à l'avance, et comme on en faisait dans cet établissement célèbre, aux beaux temps de la splendeur de Borel. M. de Mortain se montra pétillant de verve et d'esprit. 11 avait vécu dans l'intimité des Tuileries sous quatre règnes, et il me raconta les anecdotes les plus piquantes, les plus curieuses.

— Or çà, dit-il au moment de nous séparer, convenons de nos faits. Demain je vais à la campagne ; ma seconde visite n'aura lieu qu'après-demain. Le ministre des affaires étrangères ne tardera pas à me donner l'ordre de retourner à mon poste ; j'entends donc vous cultiver le plus souvent qu'il me sera possible durant mon court séjour à Paris.

La voiture s'éloigna, et je demeurai sur le seuil de ma porte, immobile, abasourdi, ne comprenant rien à cette aventure. Le surlendemain, à l'heure indiquée, M. de Mortain entra dans mon salon, et je pensai que j'allais enfin connaître le secret mobile de sa conduite à mon égard. ]tfais il n'en fut rien. Il se montra plus charmant encore que le premier jour, me proposa une promenade aux Champs-Elysées et m'offrit à dîner chez Véry. Notre soirée se termina à la Comédie Française, où l'on donnait Phèdre par M"® Rachel.

— A demain, mon cher Gérard, me dit-il lorsque nous nous séparâmes.

J'étais intrigué de la plus violente façon, et je résolus de iïie soustraire aux assiduités de M. dé Morlain. C'est pourquoi je sortis un peu avant Theure indiquée. Lorsque je rentrai, le soir,- je trouvai trois cartes cornées déposées à mon adresse, et à trois reprises différentes, par le marquis en personne. Le lendemain, une lettre à peu près conçue en ces termes me fut apportée par la petite poste :

« Mon cher ami,

» 11 vous est donc survenu à Timproviste des affaires d'une gravité capitale, que vous vous soyez vu dans la nécessité de mé manquer de parole? Vos gens (mon portier I) vous auront dit combien j'ai été fâché de ce contretemps. Venez donc ce matin, et sans façon, me demander h déjeuner. Je vous recevrai en garçon, comptant beaucoup, il est vrai, sur votre indulgente amitié. Soyez chez moi à onze heures. Je vous attends.

» Marquis de mortain. »

— Parbleu! m'écriai-je, j'irai et saurai à quoi m'en tenir, ouïe diable m'emporte! Si M. de Mortain a quelque envie de m'adopter, il est inutile de faire tant de façons. Veut-il me marier richement? qu'il me nomme la femme qu'il m'a choisie. A-t-il le projet de pi'attachcr à sa personne en qualité de secrétaire intime? j'attends ses offres. Mais, pour Dieu I qu'il s'explique sans fard et le plus tôt possible.

L'hôtel Mortain, situé dans une rue silencieuse du faubourg Saint-Germain, est une vaste demeure abritée par

un jardin planté d'ormes séculaires. Avant d'arriver au perron, je traversai une grande cour égayée par un boulingrin de verdure, tandis que le suisse tirait la corde d'une manière de beffroi placé devant sa loge. A ce signal, un valet de pied apparut sur le perron, et m'ayant demandé mon nom, il me précéda à travers une enfilade de pièces meublées somptueusement. Aussitôt que le marquis m'aperçut, il vint à ma rencontre.

— Soyez le bienvenu, me dit-il; je meurs de faim, et vous aussi sans doute? Valeutin, voyez si l'on nous sert bientôt.

Nous ne tardâmes point à passer dans la salle à manger, une merveille d'élégance et de haut ^goût. Les panneaux delà boiserie représentaient des scènes de chasse traitées par de Dreux et par Jadin. Diaz et Laurent Jan, aux pinceaux féeriques, avaient jeté sur le plafond tous les trésors de leurs palettes étincelantes. Sur des dressoirs en chêne sculpté, sur des crédences en bois de rose, et dans le plus piquant désordre, brillaient des porcelaines de vieux Sèvres, des émaux et des pièces d'argenterie ciselée du plus haut prix.

— Vous satez que je me suis présenté trois fois à votre porte? me dit M. de Mortain en éventrant un pâté de foie gras.

— J'ensuis confus, répliquai-je; mais vous avez deviné juste, une affaire très-grave m'avait forcé à sortir.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu à l'avance?

— Parce que je n'en ai pas eu le loisir.

— Quelque aventure galante, je gage?

— Vous perdriez votre gageure.

— I s'agissait donc à'une chose sérieuse?

— Très-sérieuse, en vérité.

— Quoi donc, mon cher ami ?

— Un duel, répondis-je au hasard.

— Vous vous êtes battu? demanda-t-il avec un vil intérêt.

— Non pas moi, un de mes amis à qui j'ai servi de témoin.

— 0 jeunesse insensée, qui joue sa vie à pair ou non, comme si elle disposait de plusieurs existences I Et vous, Gérard, je pense que vous n'avez jamais fait la folie de vous battre?

— Pardon, monsieur le marquis, j'ai eu deux duels.

— Et vous vous en êtes tiré, mon cher?

— Sain et sauf; il est vrai que j'avais tort, ce qui était, en dépit du jugement de Dieu, une assez bonne raisoû pour démonter mes adversaires.

— Vous ne recommenceriez plus cette folie, j'espère?

— J'y suis tout prêt, le cas échéant.

— Vous entendez donc quelque chose à la science de l'escrime et au maniement du pistolet?

— J'ai cette réputation parmi mes amis.

— n y a tant de réputations usurpées ! Vous me permettrez bien de douter jusqu'à preuve du contraire?

— Cette preuve, je vous l'administrerai aussitôt qu'il vous plaira, monsieur le marquis.

— Rien de plus facile. J'ai fait établir un tir dans mon jardin et j'ai une salle d'armes dans mon hôtel. Après déjeuner, je jugerai par moi-même de votre science et do.

votre adresse. C'est une façon de digérer qui en vaut bien une autre : que vous en semble ?

— Je suis à votre disposition, lui dis-je.

Le reste du repas fut très-gai. M. de Mortain, que J'avais mis sur le chapitre de ses souvenirs amoureux, raconta certaines histofres qui semblaient des feuillets détachés des Liaisons dangereuses et de Faublas. Le déjeuner terminé, nous descendîmes au jardin, où je brisai plusieurs poupées à la grande satisfaction de mon hôte.

— Êtes-vous aussi fort à Tépée qu'au pistolet? dit=-il en me conduisant à la salle d'armes.

— Bien plus ort, sans contredit.

— C'est ce que nous allons voir! s'écria M. de Mortain, qui se plastronna, couvrit son visage d'un masque et se prit à ferrailler contre moi avec une vigueur que je ne soupçonnais pas dans son poignet sexagénaire. Après dix minutes de cet exercice, il se déclara vaincu et déposa les armes.

— Recevez mes sincères compliments, dit-il en s'essuyant le front ; je vous proclame de première force, et j'ai la prétention d'être un assez bon juge dans la matière.

Au même instant, un domestique entra et lui remit sur un plateau d'argent une large enveloppe, scellée d'un grand cachet de cire rouge.

— C'est de mon ministre, dit le marquis après en avoir pris connaissance ; je suis mandé boulevard des Capucines pour affaires de service; vous m'excuserez, mon cher Gérard, mais le devoir avant tout.

Évidemment c'était un congé. Je pris mon chapeau et fis quelques pas vers la porte. Tout à coup je m*arrètai, et, rougissant de ma sotte timidité, je rebroussai chèmint je vins me planter devant le marquis, et plongeant mon regard dans son regard :

— Vous n'avez rien de particulier à me dire? lui demandai-je résolument.

— Moi ? fit-il d'une voix étonnée.

— Vous, monsieur le marquis, répétai-je en appuyant sur ces quatre mots.

— Si fait, parbleu! et je vous suis obligé de m'en faire souvenir.

Mes oreilles se dressèrent, je retins mon souffle. M. de Mortain me dit en souriant :

— Soyez chez vous demain à quatre heures ; j'irai vous prendre et nous dînerons ensemble. Décidément, mon cher Gérard, je ne saurais plus me passer do votre aimable compagnie.

Le vieux gentilhomme me fit un signe amical de la main et rentra dans son appartement. Huit autres jours se passèrent delà même façon. Enfin, un soir (nous avions» dtné au Café Anglais, dans un des petits cabinets de l'entre-sol), lorsque le garçon qui nous servait eut achevé son service, le marquis posa ses deux coudes sur la table, appuya sa belle tête dans ses deux mains, et, d'une voix sourde et pleine de mystère :

— Je suis persuadé, me dit-il, qu'il vous tarde de savoir pourquoi, comment et à quel pro()Os je me sui» jeté au travers de votre existence. Le moment de vous l'apprendre est venu : écoutez- moi.

— Mon cher Gérard, me dit le marquis, nous nous connaissons depuis quinze jours à peine ; c'est peu et c'est beaucoup tout ensemble. C'est peu pour les esprits superficiels; cela équivaut à dés années quand on s'entend à la pratique des hommes. Si vous n'êtes pas le plus rusé comédien de ce temps, et à moins que vous n'exerciez la dissimulation à la façon de Sixte-Quint avant son élévation au trône pontifical , j e me vante de lire dans votre cœur à livre ouvert; je metlatte de vous connaître comme si vous étiez mon fils. L'étude approfondie que j'ai faite de votre personne et de votre caractère m'encourage à vous confier des choses dont vous apprécierez vous-même l'extrême gravité. Quel que soit l'accueil réservé à mes ouvertures, je ne vous ferai point l'insulte de vous recommander la discrétion la plus absolue. Je m'adresse à un galant homme, à un homme d'honneur. Cette conviction me suffit.

— Je vous remercie d'avoir conçu une opinion si favorable de mon caractère, et je crois en être digne à tous égards, répondis-je au marquis, ne sachant point où il voulait en venir, assez ému de la solennité de son langage et de plus en plus intrigué par un tel déploiement de précautions oratoires.

— Lorsque je vous ai abordé dans le foyer de l'Opéra, reprit M. de Mortain, je cherchais un prétexte à peu près plausible de vous aborder, et j'ai saisi le premier qui s'est offert à ma pensée. Je vous ai demandé, je crois, si

COMMENT ON ÉPOUSE UN MILLION i5

nous sommes parents et si vous êtes originaire de Berlin. La vérité est que ma femme ne s'appelle point Fontenay du nom de son père et qu'elle est née en Fjance, comme vous et moi. Pour des motifs graves et que vous allez connaître, il m'importait de me lier avec vous et de me renseigner exactement sur votre compte. Le hasard m'a servi à souhait, et j'ai réussi au delà de mes espérances, Je vous savais homme d'esprit et homme du monde par la lecture de vos ouvrages ; je vous savais homme de cœur par le bruit qu'ont fait certaines aventures dont vous avez été le héïos. Vous êtes brave, vous avez du sang-froid, vous êtes passé maître dans le maniement des armés... Gérard, mon cher Gérard, je vous demande la mort d'un homme.

Je crus avoir mal entendu ; je fis un bond sur ma chaise et je laissai tomber mon cigare sur la table.

— Vous avez dit, monsieur le marquis ? m'écriai-je.

— Je dis qu'il est dans Paris un être infâme ; que ce misérable tient dans ses mains souillées l'honneur et le repos de la femme la plus noble et la plus pure qui existe ; et je vous demande de tuer cet homme comme vous feriez d'un chien enragé ou d'une louve furieuse.

Je n'essayerai point de vous peindre ma surprise lorsque j'écoutai un si étrange discours, nous dit notre cher amphitryon Gérard de Fontenay, Mais je me marie demain ; il se fait tard, et je poursuis mon histoire.

— Je conçois l'étonnement profond où vous plongent mes paroles, reprit M. deMortain ; je m'y attendais. Plus jeune et dans une autre position sociale, je n'eusse réclamé de personne un service de cette nature. Si j'avais

des fils, mes fils auraient tué cet homme ou ils auraient été tués par lui. Mais j'ai soixante ans, je suis ambassadeur et n'ai point d'enfants. Voilà pourquoi je m'adresse à vous, mon cher Gérard. Insultez cet homme ; provoquez-le, et quand vous le tiendrez au bout de votre épée ou de votre pistolet, tuez-le sans pitié ni remords^

En proie aux sensations les plus étranges, les plus diverses, je gardai le silence. Le marquis continua en baissant la voix :

— L'an passé, une toute jeune femme, mariée depuis quelques mois à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, arrivait dans une petite ville d'Allemagne, pendant la saison des eaux. Dans l'hôtel où elle descendit logeait un soi-disant gentilhomme français, grand joueur, grand chasseur et beau valseur. Je l'appellerai Raoul ; quant à la jeune femme, je l'appellerai Louise. Leurs véritables noms, je vous les révélerai plus tard, s'il vous convient de me seconder dans mes projets. Louise, je dois vous le dire, est aimée par son mari d'un de ces amours passionnés, jaloux, tyranniques, comme nous savons les ressentir, nous autres vieillards, lorsqu!en dépit des années nous avons le malheur de rester jeunes et amoureux. J'ajoute que le mari de Louise n'est pas Français, et que dans ses veines coule un sang brûlé par le soleil des plus chaudes régions. Sans doute vous connaissez la vie des eaux ; vous savez avec quelle incroyable facilité on ébauche des relations que l'habitude ne doit point cimenter, amitiés éphémères, qui liaissent et meurent en quelques semaines et qui sont d'autant plus rapides, d'autant plus intimes qu on est à: peu près certain, de part et d'autre.

de De se plus rencontrer. Louise est sans contredit la feminela pluscharmante, laplus séduisante que j^aie vue. Je ne vous ferai point son portrait, vous la reconnaîtriez ; -car si vous l'avez aperçue, à coup sûr, vous l'avez reniarquée et admirée. L'homme que j'appelle Raoul vit cette femme...

— Et il l'aima ? interrompis-je.

— 11 lui dit qu'il l'aimait. Le matin, durant leurs excursions au milieu des campagnes les plus poétiques du monde ; le soir, au bal, en valsant, il lui murmuraitd'une voix émue ces banalités sentimentales qui germent si vite dans un cœur de dix-sept ans. Un jour, il osa lui écrire; l'imprudente enfant reçut sa lettre, et répondit. Voici cette fatale réponse adressée à un inisérablé sans honneur, une arme terrible, meurtrière entre les mains de ce condottiere en gants jaunes : « Si vous m'aimez sincèrement, disait-elle, fuyez-moi. Après la faute que j'ai commise... (elle faisait allusion à cette lettre reçue, par elle dans une minute d'enivrement et de folie) ; après la faute que j'ai commise, je tremble devant mon mari. Si M. de*** le savait, il me tuerait. Par grâce ! partez et oubliez-moi. » Raoul ne partit point; ce fat Louise qui s'enfuit. Elle supplia son mari de la ramener en France. M. de***, que les triomphes de sa jeune femme rendaient jaloux et sombre comme une nuit de tempête, ne chercha point à approfondir les causes de cet inexplicable caprice, et, tout joyeux, il revint à Paris.

— Ëhbien? demandai-je à M. de Mortain.

— Vous ne devinez pas? me dit-il. Et qui donc pourrait soupçonner tant de lâcheté, de cynisme et d'inlamie?

iS COMTES SANS PRÉTENTION

Trois mois écoulés, Louise Avait oublié cette aventure, lorsqu'un jour, et comme elle était seule dans son hôtel, on annonça Raoul. A ce nom, qui ravivait tous ses souvenirs, la jeune femme se prit à trembler comm^ le petit oiseau à l'approche du milan. Vous l'eussiez vue pâlir et s'affaisser dains son fauteuil. Une voix secrète hii cria que le malheur venait d'entrer dans sa maison.

— J'aurais presque le droit de vous en vouloir d'un départ qui semblait une fuite, lui dit Raoul; mais, en vous retrouvant si merveilleusement belle, j'oublie tous mes griefs contre vous.

— Monsieur, interrompit-elle, j'ai eu un tort grave dans ma vie : je vous ai prêté une oreille trop complaisante peut-être. Ce tort, je l'ai expié par mes remords et par mes larmes. Ne me revoyez jamais ; c'est au nom de mon repos, de ma considération, de mon honneur que je vous adresse cette prière.

, — Votre repos, votre considération et votre honneur, je les tiens enfermés dans mon portefeuille, dit le misérable. J'ai conservé votre lettre, et je ne vous dissimule point qu'elle est conçue dans des termes aussi flatteurs pour ma vanité d'homme que compromettants pour votre sécurité de femme et d'épouse.

— Vous avez gardé ma lettre? s'écria Louise ; je suis perdue!

— Rassurez- vous, madame, je n'en ferai usage que si vous m'y contraignez et dans le cas où mes conditions ne seraient pas acceptées.

— Vos conditions? répéta la pauvre femme, qui entrevit un abtme sous ses pieds.

— Je suis venu causer d'affaires avec vous et rien de plus. Veuillez donc m'écouter. Votre brusque départ aTait mis le deuil et la mort dans mon cœur. Je demandai au jeu quelques heures de trêve à mes tortures amoureuses, et le jeu m'a traité avec une rigueur qui ne saurait être comparée qu'à la vôtre, madame. Quelques jours ont suffi à ma ruine. J'ai trente ans, l'habitude d'une vie élégante, l'horreur du travail et pas le moindre espoir de succession, ni directe, ni collatérale.

— Vous voulez emprunter de l'argent à M. de ***? 's*écria Louise, qui ne soupçonnait point encore l'horrible vérité,

— Non, madame; c'est à vous que j'en demande. Votre mari me refuserait, ou bien il ne me prêterait qu'une somme insignifiante. Nous nous entendrons beaucoup mieux ensemble, tous et moi. Il me faut dix mille francs demain, avant midi. Voici mon adresse. Si je ne les reçois pas en temps utile, je me verrai dans la nécessité de communiquer votre cher petit autographe à votre époUx, un véritable Othello, à ce qu'on assure. Vous le voyez, madame, le repos, la considération, rhonneur d'une femme de votre rang et de votre nom, pour dix mille francs, c'est donné, sur ma parole 1

— J'abrège les détails de cette scène odieuse, me dit M. de Mortain. Le lendemain, à l'heure de la messe, Louise se fit conduire à Saint-Roch.Sa voiture stationna, selon la coutume, à l'angle des rues Saint-Roch et Saint- Honoré. La jeune femme traversa l'église d'un pas rapide, sortit par une petite porte latérale ouvrant sur une ruelle obscure, monta dans une voiture de place, cou-

rut à f adresse indiquée, où elle déposa dix billets de mille fraiics, et revint en toute hâle. Lorsqu'elle reparut devant ses g^ns, elle dut se composer un visage calme et souriant. N*était-elle pas censée sortir de la messe? ne venait-elle pas d'élever son âme à Dieu?

M. de Mortain se tut un instant; il essuya une larme et continua :

— Depuis ce temps, l'existence de Louise est plus triste, plus misérable que je ne saurais vous le dire et que vous ne sauriez l'imaginer. Les menaces et les demandes d'argent se renouvellent sans cesse. Dans cette lutte quotidienne avec un monstre, elle a épuisé ses forces morales et ses ressources pécuniaires. Un jour qu'elle faiblissait sous le poids de son infortune, elle s'est confiée à moi, qui l'aime comme un père. Je suis allé chez ce Raoul; je l'ai vu, j'ai essayé de réveiller dans son âme des échos endormis de probité, d'honneur. Vains efforts! tentatives infructueuses! cet homme est un coquin cynique et ignoble qui a sa place marquée au bagne de Toulon. Je l'ai supplié de me rendre la lettre de Louise. 11 ne s'en dessaisira pas, m'a-t-il dit, à moins de dnq cent mille francs!... Comprenez-vous, mon cher Gérard , poursuivit le marquis, pourquoi cet homme mérite la mort ! Je l'ai jugé, je l'ai condamné ; voulezvous être l'exécuteur de la justice humaine et divine ?

Et comme j'ouvrais la bouche pour répondre :

-r- Quelle que soit votre détermination, me dit-il en m'imposant silence, elle ne doit pas être improvisée. Réfléchissez pendant huit jours. Jeudi prochain, à cinq heures, je serai chez vous; attendez-moi.

M. de MortaiD sonna le garçon, paya la carte, descendit l'escalier du restaurant en s'appuyant sur mon bras, et lorsque nous fûmes sur le boulevard , il me tendit la main et nous nous séparâmes.

AiTivé à cet endroit de son récit, Gérard de Fontenay consulta sa montre.

— Onze heures! s'écria-t-il, j'ai une furieuse envie de vous souhaiter le bonsoir et de renvoyer la suite au prochain numéro.

Tous les convives se récrièrent d'une commune voix. Faute de sonnette, le président du club des Célibataires frappa sur son verre avec la lame de son couteau; le silence se rétablit peu à peu.

— Mon cher, dit notre président, qui rédigeait le feuilleton dramatique d'un grand journal, je pourrais, en vertu de l'article 12, te condamner à garder la parole jusqu'au dénoûment de tes aventures. Organe fidèle, impartial des impressions de l'auditoire, je préfère te dire que tu nous as fortement empoignés. Or, il n'est pas d'usage qu'un directeur de théâtre baisse la toile et congédie les spectateurs juste au moment où le drame entre dans son période culminant de complications, d'intérêt et de passion.

Gérard remercia le président et poursuivit :

— Demeuré seul , je rentrai chez moi et je me V couchai; mais il me fut impossible de dormir. Les

confidences du marquis me tinrent éveillé toute la nuil. Devais-je accepter. ou refuser l'étrange mission qu'il m'avait proposée? Fallait-il mettre mon épée au service d'une inconnue? Avais-je le droit de me trans-

ibraier en Providence et de punir tin criminel, si grand que fût son crime ? Sans compter que je pouvais être tué ou tout au moins blessé par ce sacripant, hypothèse parfaitement vraisemblable, et qui n'avait en soi, vous en conviendrez, rien de fort enthousias*

mant.

Si M. de Mortain m'eût demandé une réponse immédiate, Je ne doute pas qu'elle n'eût été conforme à son désir; en me laissant le loisir d'envisager la question sous toutes ses faces, évidemment il avait fait une grosse faute de stratégie pour un diplomate. Mon humeur clievaleresque , surexcitée par sa douleur vraie et par ses appels incessants, réitérés, à mon dévouement et à mon héroïsme, allait se refroidissant de plus en plus au contact glacé de la réflexion. D'autre part, ne m'étais-je point engagé implicitement vis-à-vis du marquis en ne l'arrêtant pas au premier mot de son. discours? Qu'avais-je besoin de connaître les faiblesses de cette Louise, d'être initié aux infamies de ce Raoul? En un mot, que penserait-il de moi quand je l'accueillerais par un refus? Il me répugnait de démériter dans l'estime de ce noble vieillard; j'étais fier de ses éloges, et je sentais bien, au fond de toutes mes oscillations, que ma vanité était en jeu bien plus encore que mon courage. Tout bien considéré, je résolus de m'en rapporter à un ami sûr, à un homme de bon conseil, — cœur honnête , intelligence élevée, nature loyale, esprit droit s'il en est. Aussitôt que je me fus arrêté à cette salutaire pensée, je sautai à bas de mon lit et je m'habillai à la hâte. A six heures, je sonnais à sa porte.

— Qu'y a-t-il? qui vous amène? me demanda Rodol*phe, que je réveillai en sursaut.

— Vous dormez, vous ! lui dis-je; vous êtes bien heureux!

— Parbleu ! voilà un bonheur dont vous ne vous privez pas, j'imagine?

— Moi? je n'ai pas fermé Tœil cette nuit !

. -^ Peut-on connaître les causes de votre insomnie? • — C'est à ce sujet que je viens vous consulter.

— Parlez, cher ami; je suis tout oreilles.

— Vous êtes-vous battu en duel, Rodolphe?

— Jamais, Dieu merci.

— Pourquoi? est-ce un système de votre part?

— Non, c'est que l'occasion ne s'en est point présentée.

— Ainsi, vous vous battriez?

— Si j'y étais contraint par les nécessités de mon honneur, sans aucun doute. Pourquoi ces questions ?

— Vous allez le savoir.

— Auriez-vous donc quelque fâcheuse affaire sur les bras ?

— Oui et non.

— Il s'agit d'une femme?

— Vous avez deviné.

— Une femme que vous adorez?

— Je ne sais ni son nom ni son visage?

— Et votre adversaire? Vous le connaissez, je pense, celui-là?

— Pas davantage.

— Ah çà I mon cher Gérard, êtes-vous devenu fou.

OU bien est-ce que je dors encore? s'écria Rodolphe en se froUant les yeux.

— Imaginez, lui dis-je, que ce duel vous soit demandé à litre de service; ce service, le rendriez-vous?

— C'est votre père qui vous confle le soin dé son honneur?

— Ce n'eàt point mon père.

— C'est un ami bien cher, âïors?

— Un ami qui était un inconnu il y a deux semaines.

— Vous avez contracté envers lui de gravés obligations?

— 11 m'a fait l'honneur de m'iavi ter plusieurs fois à dtner.

— Décidément, mon cher Gérard, voies êtes fou, mais fou h lier, ce matin. Étes-vous donc un bravo, un spadassin, dont le bras et l'épée appartiennent au premier venu?

— Je comprends votre stupéfaction, repartis-je; c'est un roman assez incroyable. Je vais vous en conter tout ce qu'il m'est permis de vous en dire sans manquer aux réserves et à la discrétion qui me sont imposées.

Rodolphe m'écouta avec une grande attention. Lorsque j'eus fini :

— Mon ami, me dit-il, l'histoire de celle femme innocente, malheureuse et persécutée, est fort touchante assurément, et le scélérat caché sous le pseudonyme de Raoul est un gredin de la plus laide venue. Cela ferait très-bien à l' Ambigu-Comique : Saint-Ernest, lé mari; Chilly, Raoul; Louise, la belle Emilie Guyon: voilà la vraie distribution de l'ouvrage, et je n'en vois pas d'au-

COmMENT ON ÉPOUSE UN MILLION 25

ire. Quant au personnage du vengeur, je le confierais à Mélingue ou au jeuneFecbter: ilsy seraient à merveille. Mon avis est que vous y seriez détestable et que H rôle n'est pas du tout de votre emploi. Nous vivons, il ne faut pas Toublier, en Tan de grâce 1846, M. Dupin étant procureur général près la Cour suprême, dans un temps où les paladins s'appellent des duellistes et où MM. les avocats du roi requièrent durement contre les paladins. Pourquoi ne détionce-t-on pas tout simplement ce Raoul à la police? Pour éviter un scandale fâcheux, merépondrez-vous. Eh bien! je vous dis, moi, que mieux vaut encore du scandale que du sang. Un duel est une affaire trop sérieuse pour qu'on ne réfléchisse pas à deux fois avant de se rendre sur le teiTain.

Quand on est un honnête homme, jouer sa vie à pile ou face contra celle d'un misérable, c'est delà démence, et rien de mieux. Si vous n'occupez pas une position -éminente comme le personnage illustre qui cherche à vous entraîner dans cette sotte affaire, vous avez une famille que vous aimez et de laquelle vous êtes chéri tendrement.- Avez-vous songé au désespoir de tous les vôtres si vous succombiez dans votre rencontre avec ce Raoul, à leur vive douleur s'ils vous voyaient figurer sur les bancs de la Cour d'assises? Je me résume : ce duel est impossible; sous aucun prétexte, il ne doit avoir lieu, et dans huit jours, lorsqu'on ira chercher la solution, j'espère que vous refuserez nettement , carrément. J'ai dit.

Eu dépit de mes propres hésitations, et malgré les sages paroles de Rodolphe, je ne sais vraiment à quel

parti je me serais arrêté si une lettre démon père, reçue le même jour, ne m'avait forcé dem'absenter sans aucun retard. Ma mère, souffrante depuis longtemps, était dangereusement malade, et mon père m'écrivait de hâter mon arrivée à Marseille, si j'avais à cœur de recevoir ses derniers embrassements. Tout aussitôt j'oubliai Louise, Raoul, M. de Moi:tain, Arâbelle elle-même. Je ne songeai plus qu'à ma pauvre mère. Je courus à l'hôtel des postes, j'arrêtai ma place, et, detix heures après, je roulais sur la route de Lyon.

Pendant un mois, ma mère fut entre la vie et la mort; nous eûmes la joie de la sauver, et je ne me séparai d'elle qu'après son entier rétablissement. Dans cet intervalle, je reçus quatre lettres d'ArabeUfe, qui avait su le motif sacré de mon voyage et qui me pardonna d'être parti sans l'avoir prévenue. La première lettre était brûlante, la seconde était tiède, la troisième fut froide et la quatrième glacée. Cette dégradation de température ne me surprit en aucune façon. Est-ce qu'on s'étonoe qu'un thermomètre centigrade ne marque pas le même nombre de degrés à l'ombre qu'au soleil ? Or, en amour, la présence c'est le soleil, et l'ombre c'est l'absence.

De retour' à Paris, je trouvai la carte du marquis de ]^ortain, ave>c ces mots écrits à la main: Pour ^rmdr« congé. Je passai à son hôtel et j'appris qu'il avait rejoint son poste diplomatique. Arâbelle avait changé de logement, et le concierge, qui me connaissait bien, ne voulut pas ou ne sut pas m'indiquer sa nouvelle adresse. Gomme je sortais de chez mon infidèle, assez maussade, assez décontenancé, je rencontrai Rodolphe.

— Eh bien ! me dit ce cher ami, je ne vous ai pas aperçu depuis voire visite matinale.

— J'arrive de Marseille.

— Je le sais; et votre roman?

— 11 en est resté au premier volume.

— Tant mieux! J'ai beaucoup songé à cette affaire; décidément, il ne s'agissait de rien moins que de vous travestir en don Quichotte, un personnage ridicule !

— Laissons cela, interrompis-je, et donnez-moi des nouvelles d'Arabelle.

— Faut -11 vous dire la vérité?

— Oui.

— Toute la vérité ?

— Sans doute.

— Rien que la vérité ?

— Parbleu I

— Et sans pâlir vous l'entendrez?

Je commençai un sourire, je finis une grimace.

— Arabelle a pris un amant? demandai-je d'une voix émue.

— On le dit,

— 11 se nomme?

— Le vicomte d'Entrevaux.

— Le vicomte d'Entrevaux? répétai-je.

— C'est du moins ainsi qu'on l'appelle.

— Et qu'est-ce que c'est que ce monsieur ?

— Un gentilhomme millionnaire, à en juger par l'or qui ruisselle dans ses mains ; im aventurier, si Ton en croit de méchants propos.

Je quittai Rodolphe en répétant le nom du vicomte ;

2* CONTES SANS PRÉTENflON

je ne connaissais point cet homme et déjà je le haïssais cordialement.

Ce jôur-là, ropéra était ouvert et Ton donnait encore les Huguenots, Avant de reparaître dans les wulisses, je 'crus qu'il était prudent de me montrer de loin à mon Arabelle. Rodolphe Tavait peut-être calomniée ; et d'ailleurs je ne désespérais pas, au fond de ma vanité masculine, dé raviver par ma seule présence une flamme que je savais alanguie, mais que je ne croyais pas éteinte.

Un peu après sept heures, je pris donc possession de ma stalle d\)rchestre, juste au moment où le petit page de la reine de Navarre apporte au duc de Nevefs un message de sa belle maîtresse. Qui de vous ne se souvient de Marie Fléclieux, cette pauvre fille d'un si grand talent et d'une mort si prompte, qui créa ce joli rôle où elle n'a pas été remplacée? Vous savez avec quelle voix de fauvette elle disait la cavatine Une dame noble et scige^ et quelles jambes rondes et fines elle montrait sous son maillot de soie grise. La demoiselle qui remplissait ce rôle était un peu cagneuse et chantait volontiers au-dessous du ton. C'est pourquoi je me boucliai les oreilles et fermai les yeux, d'autant plus qu' Arabelle ne figurait point dans le premier tableau.

La salle se remplissait rapidement, l'orchestre surtout. Sur mon rang, une seule place, contiguë à la mienne, était inoccupée. La toile se baissa ; et, dans Tentr'acte, un homme grand et mince, blond, la mous-

COMMENT ON ÉPOIJSE UN MILUON ^

tache relevée en croc, habillé avec la recherche la plus élégante et décoré d'un ruban d'une nuaace incoonue, vint s'asseoir à^mes côtés.

— Pardon, monsieur, dit-il en passant devant moi. Ces deux mots furent jetés d'une voix brfeve et dure

qui sonna-à mon oreille de la façon Ja plus déplaisante. Pour ma part, je ne sais rien d'insolent, comme une phrase polie prononcée d'une voix impertinente. Dès le premier abord, ce nouveau spectateur me déplut souverainement. Tout m'irritait en lui, son attitude, ses gestes, la manière dont il lorgnait les femmes, les odeurs pénétrantes qui parfumaient sa barbe, son linge et ses cheveux. Au moment où le régisseur frappa sur le plancher de la scène les trois coups traditionnels, un grand œil noir, brillant comme une escarboucle, apparut à l'une des ouvertures pratiquées danç cette vaste toile qui représente Louis XIV signant le privilège de l'Académie royale de musique et de danse. Ce regard, chargé d'effluves magnétiques, m'atteignit en plein cœur. Gomme si l'on eût vpulu m'enlever toute incertitude, deux doigts blancs et effilés se montrèrent à travers le rictus du rideau, et je reconnus à l'un de ces doigts une bague que j'avais offerte à Belle la veille de mon départ.

— C'est elle, pensai-je; elle m'a vu; elle m'a fait un signe perceptible de moi seul... En me parlant de ce vicomte d'Entrevaux, Rodolphe ne se serait-il pas fait, à son insu, l'écho d'une médisance de coulisses ?

Au deuxième acte, le théâtre représente les jarclins de Chenonceaux ; la reine de Navarre, entourée de ses dames

d'honneur, célèbre le beau pays de la Touraine, tandis

ib CONTES SANS PRÉTfiimON

(Ju'iin essaim de jeunes fifles court-vêtues se plonge amoureusement dans le Cher aux ondes argentées. C'est un tableau charmant auquel je prêtai une admiration fort distraite. Toute mon attention se concentra sur Arabelle ; et mon âme s'épanouit de la joie la plus vive quand j'observai, à n'en point douter; qu'elle Souriait et saluait de mon côté. Je saluai et souris aussitôt, enivré, transporté, radieux. Cet enivrement fut de courte durée : en me retournanf, je vis mon voisin sourire et saluer comme je venais de le faire moi-même. Nos deux regards se choquèrent comme deux épées.

— Monsieur, me dit-il en se penchant à mon oreille, les signes d'intelligence que vous avez surpris au passage ne s'adressent point à vous, ainsi que vous paraissez le croire.

— Vous supposez cela? lui demandai-je en donnant à mes intonations leurs dièses les plus dédaigneux et leurs bémols les plus impertinents.

— Je ne le suppose pas, répliqua-t-il ; j'en suis certain.

— Et moi, je suis assuré du contraire.

. — Est-ce que vous auriez l'honneur de connaître M»e Arabell^?

. — J'ai cet honneur. Et vous, monsieur? — Moi de même, monsieur.

— Gela étant, je prends pour moi la moitié des faveurs qu'elle vient de nous accorder.

— Soit, dit-il; je vous abandonne le salut et je garde le sourire.

— Pardon , répliquai-je: il se peut faire que le salut

soit pour vous, mais c'est à moi que le sourire s'adresse.

— Monsieur, murmura mon voisin en proie à un tremblement nerveux, une telle insistance est ridicule I

— La vôtre est inconvenante! repartis-je en me sentant pâlir de colère.

Sans nous rien dire, nous fouillâmes dans la poche de iK>tre habit. Mon voisin me tendit sa carte et je lui passai la mienne.

— M. le vicomte d'Entrevaux ! dis-je en froissant sa carte avec rage ; la branche régnante !

— M. Gérard de Fontenay ! dit- il en serrant la mienne dans son portefeuille ; la branche exilée I

— Nous vivons dans un temps fertile en révolutions et en contre-révolutions, repris-je ; il arrive souvent que les branches exilées détrônent les branches régnantes.

— Duprez entre en scène, répliqua-t-il; si vous voulez Wen le permettre, nous remettrons cette causerie pleine d'intérêt après l'acte, dans le foyer.

Nous gardâmes le silence ; aussitôt que le rideau fut tombé, je sortis de l'orchestre et je montai au foyer suivi du vicomte. Nous prîmes place sur une banquette dans un angle écarté, et je ne suppose pas qu'aucun des promeneurs ait soupçonné la nature de notre entretien.

-^ Monsieur, me dit le vicomte en frisant sa moustache, j'aime Arabelle et j*ensuis aimé. Vous n'avez pas, j'imagine, la "prétention de faire obstacle à mon amour? Pour continuer voire métaphore de tout à l'heure, je vous préviens que je ne crois pas à la possibilité d'une

32 COirrES SANS PRÉTENTION

restauration monarchique. Vous êtes à Frohsdorf ; je règne aux Tuilerieset j'y resterai, ne vous en déplaise.

— Vous aimez Arabelle, je ne le conteste pas ; mais que vous ayez son amour, je le nie.

— Je reconnais, dit-il en me saluant avec une courloisie ironique, je reconnais que, vous ayant remarqué, elle a le droit désormais de se montrer difficile. Néanmoins, j'ai Tavantage de vous avoir succédé. Voilà un triomphe trop flatteur, vous en conviendrez, j;our que je n'en tire pas un légitime orgueil.

— Ainsi vous persistez à dire que c'est vous qu'elle a salué? que c*est à vous qu'elle a souri?

— Sans aucun doute. Vous platl-il un argument vainqueur? Lisez cette lettre, dont l'écriture doit vous être connue.

Je pris la lettre qu'il me présentait et je la déchirai en petits morceaux. Le visage du vicomte s'empourpra et ses veux lancèrent des flammes.

— Monsieur, dit-il, j'ai fait preuve avec vous d'une modération, d'une patience qui ne sont pas précisément dans mes habitudes. J'ai pu vous pardonner votre colère, je ne saurais tolérer vos insultes. J'ai le regret de vous annoncer que demain, à pareille heure, vous serez mort ou que vous n'en vaudrez guère mieux.

— Vous croyez- vous donc invulnérable?

— Non; mais je me crois de première force à l'épée et au pistolet. Je ne vous manquerai pas. A demain, monsieur, à sept heures, devant la mare d'Autcuil.

Il se leva; nous nous saluâmes, et nous descendîmes reprendre nos places à l'orchestre, où nous restâmes as-

sis cèle à côte jusqu'à minuit. Il Q*était pas loin d*uDe heure du matin lorsque j'entrai dans la chambre de Rodolphe.

— Rodolphe, lui dis-je, je me bats dans quelques lieures et je compte sur vous.

• — Avec qui vous battez-vous?

— Vous ne devinez pas?

Rodolphe se frappa le front.

— Avec ce vicomte d'Kntrevaux ! s*écria-t-il.

— Précisément.

— L'affaire est-elle de celles qu'on arrange?

— Non certes. Je l'ai insulté; je le crois brave ; l'un de nous restera sur le carreau.

— Vous souvient-il delà morale que je vous ai faite, il y a quelques semaines, un certain matin, à six heures, dans cette chambre ?

— Parfaitement; vous m'avez entretenu de M. Dupin, des avocats du roi, de leurs réquisitoires et de la Cour d'assises.

— N'ai-je pas ajouté que je considérais à l'égal d'un acte déraisonnable de se battre avec un inconnu?

— Mais, mon cher, interrompis-je, les circonstances sont bien changées. Si le misérable Raoul était un mythe, le vicomte d'Entrevaux est une réalité; Arabelle existe, tandis que Louise n'était qu'une fiction ; enfin, c'est moi qui suis en cause cette fois : aucune volonté étrangère ne me pousse en avant ; aucun fil invisible ne dirige mon bras.

— Le duel aura-t-il lieu à l'épée ou a» pistolet? me

5>f CONTES SANS PRÉTENTION

demanda Rodolphe, persuadé que son éloquence eraii inutile.

— Vous réglerez cela avec le témoin de M. d'Entrevàux.

— Voulez-vous qu'on vous dresse un lit dans mon salon?

— Volontiers.

La chose fut faite en un tour de main.

Le domestique de Rodolphe nous éveilla à six heures; nous passâmes chez Grisier et chez Lepage prendre des épées et des pistolets de combat. A sept heures précises, nous touchions au lieu du rendez- vous. Le vicomte et son Jémoin nous attendaient en fumant leurs cigares. Rodolphe s'aboucha avec le témoin du vicomte. Une pièce de cinq francs fut jetée en Tair ; mon adversaire demanda face et je demandai pile^Le sort l'ayant favorisé, il choisit le pistolet. On convint qu'on nous placerait à vingt-cinq pas et que nous tirerions ensemble. Les armes chargées et armées nous furent remises par nos témoins. D'une voix "que j'entendais trembler, Rodolphe compta jusqu'à trois. A ce signal, deux détonations simultanées roulèrent dans lés profondeurs du bois. Je poussai un cri et m'affaissai sur le gazon. Lorsque je repris connaissance, j'étais couché sur mon lit, couvert de linges sanglants. Rodolphe tenait une de mes mains serrée dans les siennes.

-^ Eh bien ? lui demandai-je d'une voix éteinte.

— Eh bien ! répondît-il, si votre adversaire vousavait touché un centimètre plus haut ou un centimètre plus bas, vous connaîtriez en ce moment le grand problème

de l'a mort. Mais il^ous est enjoiat de garder le silence le plus rigoUi?eiix. Taisez-vous»

Grâce à Rodolphe, grâce à *vous tous, mes ckers camaradfesdU'club des Célibataires, poursuivit Gérard de FoBtenay, la coûspiration du silence s'organisa autour.de mon duel. L'affaire ne fut ébruitée dans aucun joumul. A nos âges, la vie lest si rudement chevillée dans le corps, qu'en dépit de la forinidable blessure que j'avais reçue, ma guérison fut rapideet je ne tardai pointàme rétaj^Ur. Rodolphe, qui me soignait avec le àmmem^Ul le 'PUis tendre , entra un jour chez moi Hm < ai^iii^queurv ^t triomphant. . i- iu^ :.iv ii

— Mon cher Gérard, medit-ii'^î sarez-yous avec qui vous vous êtes rencontré au bois «de Boulogne, le mois dernier ?

— Avec le vicomte d'Entrevaux, à ce que je crois du moins.

— Souvent c'est se tromper que de croire , comme disait notre professeur de philosophie.

— Où voulez-vous en venir ? lui demandai-je.

— A ceci : qu'il n'existe point, qu'il n'a jamais existé de vicomte d'Entrevaux.

— Qu'en savez- vous?

— A forcede recherches géographiques, j'ai découvert qu'Entrevaux est une petite localité située dans l'arrondissement jie Castellane, à l'extrémité la plus reculée des Basses- Alpes, sur la frontière du Piémont.

— Après?

— Après, j'ai écrit au sous-préfet de Castellane , un de mes camarades de collège. Il résulte de sa réponse

que la vine d*£ntrevaux tire son nom des vallées et da gorges qui FaVoisinent ; — qu*elle est située sur la m gauche du Var et bien fortifiée ; — qi»e te climat d'EnlRvaux est tempéré; — qu'il produit du blé, de Thuite, des légumes et plusieurs espèces de fruits,— mais qu'oi n'j récolta jamais de vicomtes.

— D'où vous concluez , mon cher Rodolphe?...

— Je conclus que vous avez failli être tué par un cht valier d'industrie. A l'avenir, je vous en conjure, sojc plus avare de votre sang. Je vous ai démontré qu'un duel avec Raoul était impossible; eh bien 1 cher ami, Raoul cl le soi-disant vicomte me semblent appartenir l'un el l'autre à la grande famille des lazzaroni parisiens.

Trois ou quatre mois s'écoulèrent, poursuivit Gérard de Fontenay , qui, tout en parlant, jetait de fréquents regards sur le cadran de la pendule. Je n'avais eu de nouvelles ni directes ni indirectes du marquis de Mortain , et cet épisode s'était complètement effacé de moii souvenir. Entraîné par un camarade, je montai, certain soir, dans une de ces tables d'hôte dirigées par des femmes galantes sur le retour, où le dîner n'est qu'un prétexte, où la grande affaire c'est le jeu. A peine le maigre repas fut-il achevé, on passa dans le salon où des tables de baccarat et de lansquenet étaient préparées. Une douzaine d'hommes et de femmes qui n'avaient point pris part au dîner anivèrent successivement, et le tapis vert fut bientôt constellé de pièces d'or.

J'assistais à ce spectacle d'un œil assez indifférent, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et le domestique de la maison, d'une voix retentissante, annonça le vicomte

COMMENT ON liPOUSe UN MILLION 37

d'£atreyaux. Il entra de cette façon impudente que je lui connaissais , le lorgnon dans l'arcade sourciiière^ un camélia fiché dansia boutonnière de son habit et badinant avec une petite canne dont la pomme était faite d'un rubis étincelant. Tout d'abord je songeai à me retirer ; mais je me ravisai, ne voulant pas lui donner à peu* ser que je m'enfuyais à son approche. Lorsque le vicomte m'aperçut, il me fit un salut glacé et parut désagréablement surpris de celte rencontre imprévue. 11 s'installa à la table de jeu, hasarda et perdit quelques louis, après quoi il attendit que les cartes revinssent entre ses mains^ On faisait un lansquenet ; il gagna plusieurs coups et passa les cartes. Cette manœuvre se renouvela "souvent^ On eût dit qu'il voyait à travers le carton, beaucoup mieux que les somnambules dits lucides , car il ne manquait pas de s'arrêter au moment où la chance devenait défavorable. Pour moi, qui ne crois guère aux miracles du magnétisme , involontairement je soupçonnai une fraude. Je quittai la place obscure oh j'étais assis et me campai derrière son fauteuil, résolu à surveiller ses moindres mouvements. Je n'eus pas besoin , pour me former une conviction , d'exercer un long espionnage* A la suite de plusieurs coups, l'enjeu était monté à te somme de quatre-vingt-douze louis.

— Banco ! dit M. d'Entrevaux.

— Je passe la main , répondit le joueur, ««r Je la prends, dit un des assistants,

— Je la prends premier; je suis avant vous, c'est mon droit! toterrompit le vicomte.

-^ Quel empressemait ! observa la maîtresse de la

maison; on croirait, à vous entendre, que vous êtes certain de gagner.

— Dites que je l'espère, répondit-il; est-on Jamais sûr de ces choses-là ?

' M. d'Entrevaux s'empara des cartes , et je vis fort distinctement qu'il en glissait deux sur le paquet. On lui tint son jeu; il tourna un huit de pique ei un huit de cœur.

— J^ai gagné ! s'écria-t-il.

— Vous n'avez pas gagné, dis-je en lui saisissant le bras; vous avez volé !

Le vicomte se dressa devant moi et me lança son paquet de cartes à la figure ; je ripostai par deux soufflets. Les femmes jetèrent des cris perçants ; les hommes intervirent, on nous sépara.

— Vous comprenez, monsieur, me dit le viconite, lorsque le calme se fut rétabli, vous comprenez que nous nous battrons demain et que ce sera un duel à mort , cette fois.

— A mort 1 répondis-je, sentant bien que je haïssais cet homme comme je n'avais jamais haï personne au monde, et ne me rendant pas compte à moi-même des motifs inconnus qui me le faisaient haïr à ce point.

Nous prîmes rendez-vous pour le lendemain à un endroit convenu dans le bois de Meudon, et je me dirigeai chez Rodolphe, assez embarrassé, j'en conviens, et redoutant qu'il refusât de m'assister une seconde fois.- Je lui tus prudemment le nom de mon adversaire. Je parlai d'une querelle au jeu. Cet excellent ami me promit son concours. Nous arrivâmes les premiers sur le terrain.

— Savez- VOUS, me dit-il , que vous devenez querelleur en diable !

— Je vous donne ma parole, répondis-je, que ce duel sera le dernier de ma vie , dussé-je dépasser l'âge des patriarches.

— C'est un engagement sérieux, Gérard ?

— Sur mon honneur, Rodolphe, j'en fais le serment. Nous entendîmes marcher dans le bois, le vicomte et

son témoin parurent au bout d'une allée.

— Encore cet homme! s'écria Rodolphe. Vous m'avez trompé, mon cher; c'est mal !

— M'auriez-vous accompagné si vous aviez su que je me battais contre lui?

— Non!

— Vous voyez donc que j'ai eu raison de vous faire un mensonge.

Je lui tendis la main, il me la serra vigoureusement en murmurant : « Bonne chance! » Le choix des armes m'étant échu, je pris l'épée. Le vicomte et moi nous étions à peu près d'une force égale. Au bout de quelques minutes je le blessai au bras; des gouttes de sang teignirent la manche de sa chemise.

— Assez, messieurs, assez 1 s'écrièrent les témoins.

— C'est une lutte à mort! répondit mon adversaire, qui se remit en garde.

A la seconde passe, mon pied gauche glissa sur l'herbe humide de rosée, je fis un écart, je me découvris, et l'épée du vicomte entra dans ma poitrine comme dans un fourreau. Je ne.poussai pas un cri, je n'articulai pas une plainte, et je tombai lourdement dans les bras de

Rodolphe. Od me transporta dans une nâaisoû du vo nage, et pendant quatre semaines les roédecios dé rèrent de me rappeler à la vie. Parfois, durant longues heures de délire et d'insomnie, je croyais a cevoir le marquis de Mortain penché sur mon lit pleurant de grosses larmes silencieuses; certains jo je me Ggurais qu'une jeune femme l'accompagnait, t habillée de noir et belle comme les madones de grande école italienne. O rêvasseries foliés d'une creu» cervelle! j'aurais juré qu'elle s'agenouillait au pied* mon lit et qu'elle priait avec ferveur. 11 me sembla qu'un soir, tandis qu'elle était seule avec moi, elle aiv puyait furtivement ses lèvres fraîches sur mon front brt-

lant, et que, d'un geste rapide, elle coupait une boude de mes cheveux. Même, à dater de ce jour, une légèie amélioration se manifesta dans ma santé; la fièvre di-' minua, tomba, disparut ; mes forces revinrent peu à peu.

— Je ne vois pas Rodolphe ?demandai-je au docteur aussitôt qu'il me fut possible d'associer deux idées ensemble.

— M. Rodolphe a été obligé de s'absenter pour une affaire trcs grave.

— Revient-il bientôt?

• — il m'écrit qu'il arrivera prochainement.

Le lendemain, le docteur me demanda si je me sentais assez fort pour recevoir une visite et soutenir un« émotion.

— C'est Rodolphe ? m'écriai-je ; qu'il entre vile ! je l'attends!

La porte s'ouvrit-, à la place de l'ami que j'espérais.

j*aperçus le marquis de Mortain. Je lui tendis la main; maïs lui se jeta à mon cou, m'embrassa et fondit en larmes.

— Dieu soit loué! s'écria-t-il, vous voilà sauvé! Si vous aviez succombé, quels remords horribles , étemels, pour moi qui aurais été votre assassin !

— Je ne vous comprends pas, monsieur le marquis, répondis-je, ému d'une douleur si sincère.

— Cher Gérard ! reprit-il , noble cœur ! Le ciel a pris en pitié nos larmes et nos prières ! Et moi qui vous pous< sais impitoyablement contre Tépée de cet homme, sans songer que vous pouviez être tué par lui !

— Quel homme? interrompis-je, de quel homme parlez-vous ?

— De Raoul... ou plutôt du vicomte d'Ëntrevaux. Je ne sus pas contenir mon émotion.

— C'était lui? m*écriai*je; ah! voilà ma haine expliquée !

— Eii quoi ! vous l'ignoriez ? Je n'en crois rien, cher ami.

— Cependant je vous en donne l'assurance.

— Je vous comprends, reprit le marquis: c'est encore une délicatesse de votre cœur d'essayer de me convaincre que je suis étranger à vos deux rencontres avec ce misérable. Rassurez-vous, Gérard, il ne sera plus question de cet homme entre nous. Désormais nous n'avons rien à redouter de ses infamies. 11 règle ses comptes avec la justice.

— El celle que vous appeliez Louise, qu'est-elle dci(enue? son repos est-il donc assuré?

— Elle est veuve. Pauvre femme I elle a tant prié Diai pour vous que Dieu Ta entendue.

— Elle a prié Dieu pour moi, dites-vous ?

— Ici même, à cette place, dit M. de Mortjain en désignant une image du Christ pendue à une des parois de la muraille.

Une année s'est écoulée depuis les événements que je viens de raconter, nous dit Gérard de Fontenay eo finissant. Minuit sonne; dans douze heures je serai marié. Je ne vous parle pas de ma femme, de mon adorée Louise. Trouvez-vous demain, à midi , dans Téglise Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse; vous la verrez.

Le club des Célibataires existe toujours; mais nous n'avons plus eu l'occasion de nous réunir dans le grand salon des Frères Provençaux ^ conformément à rarticlell de notre règlement.

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