LE JOURNAL
Paris, 8 décembre 1845.
Aujourd*hui, à six heures, Didier est parti pour Toulouse où de graves intérêts réclament impérieusement sa présence.
J'ai demandé à le suivre; j'ai supplié, je crois même que j'ai eu la faiblesse de pleurer : larmes vaines, supplications inutiles... mon cher tyran ne s'est point laissé attendrir. 11 a objecté les fatigues d'une route si longue, les rigueurs de la température; il a mis en avant, avec une éloquence passionnée, ma précieuse santé qui exige, a-t-il dit, de si grands ménagements.
U a donc été convenu que je resterais à Paris, je Tai accompagné à l'hôtel des Postes, et lorsque la malle a eu tourné l'angle de la rue Jean- Jacques Rousseau, je suis rentrée chez moi les yeux bien rouges et le cœur bien gros.
Didier m'a promis qu'il serait revenu dans quinze jours
sans faute. Quinze jours, comme c'est long, mon Dii moi qui n'entends rien à la science des chiffres; moi qui les notions mathématiques consistaient jusqu'à p sent à savoir que deux et deux accouplés ensemble font pas cinq, je viens de me livrer à des calculs di du Bureau des longitudes. Après avoir noirci plusie feuilles de papier, je suis arrivée à ce résultat décourageant :
Quinze jours donnent un total de trois cent soixante heures ;
Trois cent soixante heures représentent vingt et ud mille six cents minutes;
Vingt et un mille six cents minutes équivalent à un million deux cent quatre-vingt-seize mille secondes!
Ainsi donc nous allons vivre séparés durant un million deux cent quatre-vingt-seize mille secondes, nous qui, mariés depuis quatre mois, ne nous étions pas encore quittés un instant.
Sont-ils méchants, ces vilains hommes!
Aussitôt arrivé, Didier me donnera de ses chères nouvelles, et si un espoir peut adoucir mon chagrin, c'est la pensée que je recevrai bientôt une lettre adorable. Il écrit avec tant de poésie, avec tant de cœur! Je me rappelle, comme si c'était d'hier, l'enivrante émotion causée par la lecture des billets qu'il me glissait à la dérobée avant notre mariage. Je les conserve pieusement, comme des reliques. Quelle âme! quel feu! Que de grâce, de sentiment et d'esprit!
— A quelle adresse enverrai -je ma réponse? lui ai-je demandé.
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— n est inutile que tu m'écrives, m'a-t-il ûil ; je ne serais plus à Toulouse lorsque ta lettre y parviendrait.
— Eh bien! je ferai mieux, me suis-je écriée toute joyeuse de mon inspiration; jour par jour, heure par heure, je tiendrai le journal exact et minutieux de mes actions, de mes paroles et de mes pensées. Tu le liras à ton retour et il te sera facile de te convaincre que jen'ai pas cessé, pendant ton absence, de vivre pour toi, avec toi et dans toi.
Didier m'a souri et il m'a embrassée pour mon idée, qu'il trouve ingénieuse et charmante.
Quelle heure est-il? Huit heures dix minutes. Que faire jusqu'au moment où je me coucherai ? Si je relisais ses lettres? C'est une façon de passer ma soirée en tête-àtête avec lui. Pourvu qu'on ne vienne pas me déranger! mais qui pourrait venir? Ma belle-mère, M™« de Serthain, est encore à là campagne. D'ailleurs, je vais donner des ordres à ma femme de chambre.
— Julie, je n'y suis pour personne... pour personne, enlendez-vous bien?
Mon Dieu! quel temps horrible! La bise qui pleure dans le tuyau de la cheminée fait claquer les enseignes du voisinage. Pauvre Didier ! doit-il avoir froid ! je m'enrhume rien que d'y songer. Julie, baissez les portières et mettez du bois au feu.
Je fouille au hasard dans le coffret en bois de rose où sont renfermées les lettres de mon mari. Qui es-tii, toi qui t'offres la première? tu portes le numéro 19. Oh ! je te reconnais à ta forme mince et allongée. Tu me fus
remise un soir que je venais de chanter Y Adieu de Schubert. Didier s'était approché du piano, sous prétexte de tourner la page, et Dieu sait comme il s'acquitta de ses fonctions! Il était toujours en retard de cinq à six mesures... Heureusement, je saisl'accompagnementpar cœur.
Mais que dis-tu, cher numéro 19? Lisons : a On maudit les retards apportés à notre mariage ; il semble que ce beau jour ne luira jamais ; chaque soir, quand sonne l'heure de la retraite, on sent son cœur se gonfler, el n'était sa dignité d'homme, on se laisserait aller à pleurer comme un enfant. Aussi, quand on sera mon mari, on ne me quittera jamais, et Ton arrangera sa vie de façon à ce que la mort seule nous sépare. »
Et dire que cinq mois écoulés, l'auteur de ce petit morceau d'éloquence amoureuse galope seul sur la route de Toulouse, tandis que moi, sa femme, j'ai la sottise de me lamenter rue Saint-Lazare, à Paris.
0 Didier! Didier! m'aimeriez-vous moins qu'à cette époque bénie où, me disiez- vous, le contact de ma main sur votre main remplissait votre poitrine d'ineffables délices?
Toujours est-il que cette lecture, sur laquelle je comptais pour passer une soirée à peu près supportable, m'a mis, je le sens, d'une humeur massacrante. Hélas ! pourquoi le mari réalise-t-il si rarement les charmants programmes de l'amoureux? d'où vient q\ï avant et après sont deux points séparés l'un de l'autre, sur la carte conjugale, par d'incommensurables abîmes?
J'ai les nerfs agacés ; voici ma migraine qui me prend ; je vais me coucher toute maussade et bien triste.
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Vilain, vilain Didier! il me semble que je vous haïrais comme une Corse... si je ne t'aimais comme une Espagnole !
9 décembre, midi.
A peine éveillée j'ai sonné Julie, qui m'a remis la petite lettre ci-jointe, apportée ce matin par le valet de pied de ma belle-mère :
a Ma bru,
» Didier m'ayant donné avis de son Drusque départ, j'ai hâté mon retour et suis arrivée cette nuit. Il ne convenait pas qu'une jeune femme de votre âge et de votre condition restât seule, livrée à elle-même et sans chaperon, pendant l'absence de son protecteur légitime, qui est son époux. Je suis donc accourue à Paris où m'appelaient mon cœur et mon devoir tout ensemble. Je compte sur votre visite ausshôt qu'il fera jour dans votre alcôve.
» Votre belle-mère affectionnée qui vous embrasse,
» Marquise edmée de serthain. »
Bien que la forme de cette épître soit un peu raide et empesée, bien qu'elle exhale un parfum assez vif de douairière , je me suis sentie pourtant toute joyeuse après l'avoir lue. M"*^ de Serthain, que je connais à peine, est la mère de mon mari et, à ce titre, elle a droit à tout mon respect comme à toutes mes tendresses.
Je viens de déjeuner seule et j'ai fait, je l'avoue, un
très-sol et très-maigre repas. Quand jo me suis vue assise à celte table qu*égaye ordinairement la présence de Didier et qui m*a paru grande comme le monde, tout moD pauvre appétit s'en est allé en fumée et je n'ai guère dévoré autre chose que mes larmes.
Julie m*annonce que mon coupé est attelé, je vole chez ma belle-mère. Moi qui, depuis hier, suis condaninée h penser tout bas à mon Didier, je pourrai donc enfin parler de lui tout à mon aise! *
Même joomée, dix heu es.
Jerenlre fatiguée, exténuée, harassée de corps et d'esprit et riche d'un fonds de bâillements dont, j'imagine, je ne me débarrasserai jamais. Pourtant j*ai bâillé au nez de mon cocher et de mes chevaux, au nez des passants, tout le long du chemin ; a\i nez de mon concierge, au nez de Julie : je bâille à mon propre nez et il me paraît que ma provision de bâillements n'a pas dihiinué d'une unité. S'il m'avait fallu me contraindre et dissimuler cinq minutes de plus, à coup sûr je serais morte d'un bâillement foudroyant.
Sans doute ma belle-mere est une personne très-digne et très-honorable, mais avec elle la vie commune me sérail odieuse, pour ne pas dire impossible. Nous sympathisons à peu près comme l'eau sympathise avec le ieu. Elle me glace, elle m'éteint. Elle a réussi à blâmer la coupe de ma robe, à crillquer la nuance de mon châle, à improuver la forme de mon chapeau. N'ai-je pas eu l'imprudence de dire que j'aime la musique et que je
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consacre deux heures par jour à mon piano ! Coupables paroles qui m*oht attiré une mercuriale en cinq points.
— '• Avant toute.s choseà, a conclu M™« de Serthain (l'un ton sentencieux, une femme mariée doit s'occuper «ie ses enfants.
-^ Quand elle a dès enfants, ai-je répondu en souriant ; mai^je suis mariée depuis quatre mois; Didier et moi n'y avons pas encore songé sérieusement.
11 faut croire que j'ai avancé là, sans m'en douter, une proposition fort déplacée. Ma belle-ynère m'a imposé silence, en murmurant avec une pruderie britannique :
— Shokingl ohl shoking!
Et attendu que je serais désolée d'avoir vis à-vis de ta ra^re l'apparence d'un tort, si léger quMï soit, je me suis mise à lui parler de toi, cher Didier, lui disant combien je îne sens fîère et heureuse de t'apparlenir et à quel point me voilà désespérée de ton absence.
— Prenez garde, ma bru, de confier ces sornettes à des oreilles plus sévères que les miennes, a-l-elle dit en fronçant ses noirs sourcils. — Entre nous, ils sont bien noirs pour leur âge, les-noirs sourcils de ta mère.
— Et pourquoi donc, madame? ai-je demandé avec une certaine vivacité.
— Parce qu'on pourrait croire que vous aimez votre mari d'une façon inconvenante.
D'une façon inconvenante ! Qu'a-t-elle voulu dire? il j aurait donc deux façons d'aimer son mari ? Une façon qui est convenante et une autre qui ne l'est pas? J'y réfléchirai.
50 CONTES SAJÎS PRÉTENTION
Ainsi s*est écoulée cette journée; journée si longue, si longue, que je soupçonne l'horloger de la marquise <i'avoiT retardé de trois heures toutes les pendules. Nous avons dîné en tête-à-tête, un grand dtner farci de solennité, truffé d'étiquette et servi par deux laquais vêtus de noir qu'on eût dit empruntés à l'administration des pompes funèbres.
Après le dîner, les intimes dé la marquise sont venus lui faire leur cour. J'ai compté dix personnes qui, en se cotisant, dépasseraient l'âge de Mathusalem. J'ai été déshabillée, analysée, commentée par des yeux qui ne pétillaient point de bienveillance. On a organisé une table de whist et une table de reversi. Alors, moi, j'ai étudié les arabesques du plafond et j'ai étouffé mes bâillements. A neuf heures, j'ai levé la séance, prétextant une migraine affreuse.
— A demain, ma bru, a dit M™® de Serthain qui m'a embrassée au front .
Je me suis inclinée profondément.
Mon Dieu! mon Dieu! vous qui êtes juste et bon, envoyez-moi une petite entorse qui ne soi pas bien douloureuse.
10 décembre, onze henres.
Didier, j'ai fait un méchant rêve ; il m'a tourmentée une partie de la nuit; il a jeté un crêpe noir sur ma tête et sur mon cœur.
J'ai rêvé qu'en traversant je ne sais quelle ville, Ghâ- Ions, je crois, une femme prenait place à tes côtés dans la malle-poste. Cette femme, jeune et charmante, était
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bien autrement jolie que moi. Elle entra dans la voiture <3n souriant et s'y installa avec une grâce coquette et perfide qui, soudain, me la fit prendre en haine. Toi, cependant, cher Didier, adossé dans un angle de la voiture, tu contemplais d'un œil amoureux mon portrait que j'ai glissé dans ta main au moment du départ. Tu n'avais de regards et de pensées que pour moi et je me sentais *ien joyeuse. Alors je vis ta compagne de voyage, blessée de ton indifférence, s'approcher, de toi, appuyer sa tète blonde sur ton épaule et souffler légèrement sur mon portrait. Peu à peu, — prodige étrange 1 — mes traits s'effacèrent et disparurent de l'ivoire, où ils furent remplacés par les siens.
Aussitôt, grâce à cette finesse d'intuition merveilleuse acquise par nos organes durant les songes, j'entendis ton cœur battre plus fort dans ta poitrine et je vis ton sang circuler plus rapide dans tes veines.
— Didier, je t'aime! murmura la femme inconnue.
Et elle te fit un collier de ses deux bras.
Loin de la repousser avec colère, tu l'attirais sur ton cœur, et vous vous ttntes embrassés étroitement.
Alors je sentis une rage furieuse s'emparer de tout mon être; je me jetai à la tête des chevaux, je coupai les traits, et la voiture roula, avec un bruit effrayant, dans un noir précipice.
Je me suis réveillée trempée de sueur et de larmes.
Ce n'est qu'un rêve, mon ami, je le sais, et pourtant me voilà bien chagrine.
Même JoQniëe, midi.
Encore un message de ma belle-mère.
L'aurais-je donc jugée trop sévèrement ? Voici ce que ^né mande la marquise :
« Ma bru,
» Une jeune femme de qui le mari est absent ne saurait être trop réservée dans le choix de ses plaisirs. Néanmoins, il y aurait de l'injustice à la sevrer de toute espèce de distractions. H en est d'honnêtes qui défient la critique la plus sévère. C'est une de celles-là que je vous offre de bien bon cœur. Vous plaît-il de la partager avec moi? Apportez vous-même la réponse.
» Votre bien affectionnée,
» Marquise edmée de serthain. »
Et vite, et vite, faisons-nous belle et courons remercier, ainsi qu'il convient, celle bonne marquise. Précisément on donne, ce soir, à la Comédie-Française une représentation brillante, et je gage que ma belle-mère a fait retenir ime loge, attention délicate et spirituelle dont je lui sais un gré infini. Tout bien considéré, M™^ de Serthain gagne à être connue.
Même journée, minait moins un quart.
Il y a progrès : hier je suis rentrée mourante ; aujourd'hui je rentre morte.
Une autre fois,* lorsque la marquise me proposera une distraction honnête, je saurai de quoi il retourne*
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J'étais chez elle à une heure et demie.
— Ètes-voiis folle , ma bru? s'esl-elle écx^ée du plus loin qu'elle m'a aperçue.
Et comme je la considérais d'un air ahuri» elle a ajouté :
— Qu'est-ce que c'est que tout cet attirail de toilette, et pourquoi ces élégances hors de saison? Laissez là ces bracelets, jetez ce voile sombre sur les roses de Yotre chapeau, et quittez ce paletot de velours garni de den* telles superflues que nous remplacerons par une douil- Ictle bien plus chaude que je vais vous prêter.
J'ai obéi, ainsi qu'obéit l'agneau que l'on traîne à la boucherie, et ta malheureuse petite femme, mon cher Didier, a été métamorphosée en un tour de main. .
Si tu m'avais vvie fagotée de la sorte, tu aurais plaidé tout de suite en séparation de corps^; et — ce qui est le plus triste à dire — tu aurais gagné ton procès.
— Seigneur tout-puissant, ai-je pensé en moi-même, quelle distraction honnête est suspendue sur ma tête innocente?
— A présent que vous voilà habillée à peu près convenablement, a repris la marquise, nous allons partir. Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard et que nous trouvions à nous placer !
En écoutant ces paroles, j'ai fait mon deuil de la représentation de la Comédie-Française, et j'ai eu le vague espoir que nous assisterions à une matinée musicale chez Herz, ou dans la salle des Menus- Plaisirs.
Distraction honnête, s'il en est !
Mais, hélas! j'ai pu me convaincre que nous ne prenions pas le chemin du Conservatoire, et, peu d'instants
après, nous laissions la rue de la Victoire derrière nous. Nous cheminions dans la direction du faubourg Saint- Honoré.
A la hauteur de la petite église de Saint-Philippe du Roule, les chevaux se sont arrêtés. La marquise est descendue de voiture ; je Tai suivie, et nous sommes entrées dansje temple, où deux chaises nous étaient réservées.
En ce moment, j'ai interrogé ma montre, elle marquait deux heures.
Depuis deux heures jusqu'à cinq heures et demie, j'ai eu l'inexprimable satisfaction d'entendre prêcher Tabbé Gondde, jeune prédicateur très-gras, très-rose, trèsfleuri, fort à la mode et très-demande cet hiver.
J'ai ressenti un froid horrible aux Qieds, j'ai bâillé, même je crois que j'aurais dormi si ta mère n'avait eu la charité chrétienne de me pincer jusqu'au sang toutes les fois que je succombais à la tentati(m du sommeil/ Enfin, juge si je me suis ennuyée et à quel degré je me suis ennuyée, mon Didier aimé pensé à toi, et elle n'a point triomphé de mon ennui, cette chère pensée, en tout temps souveraine I
Le sermon fini, je suis revenue chez M™® de Serthain où m'attendait le même dîner que la veille, servi par les mêmes laquais noirs et silencieux. Je ne te parle pas du whist obligé, un aimable jeu qui consiste à se disputer avec ses adversaires et avec ses partenaires!
Mon Dieu! donnez-nous notre pain quotidien et délivrez-moi des distractions honnêtes de mon honoré belle-mère I
Amen.
li décembre.
Aujourd'hui j'ai fait ùûe folie et je vais te la confesser, à condition que tu ne te nàoqueras pas trop de ta pauvre Emestine. Ton absence, véritablement , trouble naa faible cervelle.
Où est Didier ? que fait Didier? à quoi pense- t-il? Trois questions que je rumine incessamment, et auxquelles j'enrage de ne pouvoir accrocher une réponse satisfaisante.
Sans compter qu'à oette époque de l'année où les routes sont si mauvaises,- les journaux sont pleins de récits d'accidents arrivés aux voitures publiques. Je me figure que tu as ^rsé, et je te vois blessé, mourant, sur le grabat de quelque misérable auberge de village, en butte aux férocités malhabiles des Dupuytrens de l'endroit; Alors mon cœur cesse de battre et j'ai froid partout.
Je me suis levée sous l'empire de ces images sombres, et j'ai pris la résolution de m' éclairer sur ton sort. Je me suis souvenue d'avoir ouï chanter les louanges d'une demoiselle Amanda, jeune somnambule douée d'une lucidité extraordinaire, dit-on, et qui opère des merveilles de clairvoyance et de double vue, sous la direction d'un célèbre magnétiseur.
— J'irai consulter cette demoiselle Amanda, me suisje dit; je veux savoir à quoi m'en tenir ; cette incertitude me pèse horriblement.
Sur ces entrefaites, la marquise m'a fait prévenir qu'elle viendrait me visiter dans l'après-midi. J'ai répondu que j'étais désolée de ne point la recevoir, ayant
moi-même à sortir tout le jour pour des courses indispensables.
Vers deux heures, je me suis embarquée à pied, et seule, ne voulant initier personne aux faiblesses de mon . cœur. Devant Notre-Dame de Lorette, j'ai pris un coupé, je m'y suis blottie, et j'ai donné au cocher l'adresse de la somnambule, qui demeure à côté de l'Observatoire, à l'autre bout de Paris.
J'étais fort émue en montant l'escalier de M^^' Amanda. Quoique je n'aie pas une foi très-robuste dans les miracles du magnétisme, on en raconte des choses si prodigieuses que souvent il m'arrive de me sentir disposée à augmenter le nombre des croyants.
Une sorte de valet en livrée équivoque m'a introduite dans un grand salon assez démeublé. Un monsieur chauve se taillait les ongles devant un bureau en bois d'acajou. C'était l'illustre magnétiseur en personne.
— Monsieur, lui ai-je dit, je désire une consultation de votre somnambule. Est-ce possible?
Le magnétiseur a sonné.
— Prévenez M"« Amanda qu'on l'attend au saloD, a-l-il dit au valet, qui i)araît composer à lui seul tout le domestique de la maison.
Peu d'instants après, M"® Amanda est apparue. C'est une grosse fille laide et commune; elle porte les cheveux courts et frisés à la Ninon.
— Asseyez-vous! a proféré le magnétiseur d'une voix terrible.
La pauvre fille s'est laissée choir dans un fauteuil à la Voltaire, qui est le trépied de cette pythonisse.
LE JOURNAL d'une JEUNE FEMME ST
— Dormez! s'est-il écrié d'une voix plus terrible encore.
— Jo dors, a répondu la somnambule, qui s'est trémoussée légèrement sur son fauteuil.
— Et présentement, madame, que vous platt-il de savoir? a demandé le magnétiseur en se tournant de mon côté.
• — Je suis sans nouvelles d'une personne absente, ai -je répondu; que fait cette personne, et comment se porlot-eUe?
— Vous êtes-vous munie de quelque objet qui provienne de cette personne?
— Voici dans ce médaillon une mèche de ses cheveux. Cela convient-il f
— A merveille.
J'ai donné le médaillon au magnétiseur, qui l'a remis à la somnambule. Tu connais ce médaillon, cher Didier; c'est celui sur lequel Maxime David a peint le portrait de mon frère, le capitaine, en garnison depuis quinze mois à Montauban.
Mï*c Amanda a regardé du coin de l'œil le portrait du capitaine, puis elle a flairé les cheveux avec une ardeur qui m'eût rendue jalouse, si elle n'était si laide.
Tout à coup elle a poussé un grand cri, et moi je suis devenue pâle comme une morte.
— Qu'y a-t-il, mon Dieu! qu'y a-t-il? ai-je demandé avec angoisse.
— Silence! a répondu le magnétiseur avec autorité. Alors, et d'une voix entrecoupée, la somnambule a
déclamé les paroles suivantes :
— Je le vois... je le vois... il est à la tête de sa compagnie... plusieurs centaines d'Arabes les entourent, les enveloppent, les harcèlent... Une balle ennemie frappe son cheval qui s'abat et meurt... 11 fait des prodiges de vaillance... son sabre est teint du sang arabe... Déjà soo bras puissant a fait mordre la poussière à quatorze Beni- Zoug-Zoug... Il s'élance au milieu des ennemis... il fait une trouée... il se sauve... il est sauvé!
Moment de silence, durant lequel M^^® Amanda remue les lèvres sans parler et pleure des larmes grosses comme des lentûles. .
— Je le vois encore, mais plus confusément, reprendelle ; il s'agenouille , il remercie l'Être suprême , et Je nom de son épouse adorée , le vôtre' madame, monte vers l'azur du ciel dans une prière ardente.
— Voulez-vous en apprendre davantage sur le compte de monsieur votre mari? a murmuré le magnétiseur à mon oreille.
— Merci, je sais tout ce que je voulais savoir.
— Je puis réveiller le sujet?
— A votre aise.
— Réveillez- vous I a-t-il crié d'une voix de stentor.
— Je suis réveillée, a soupiré M^*® Amanda en se frottant les yeux et en se détirant les bras.
Je n'y tenais plus; j'étouffais, j'étais suffoquée par une violente envie de me fâcher, et par une envie de rire plus violente encore. J'ai repris mon médaillon et suis partie à la hâte.
Didier, ça m'a coûté vingt francs !
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19 décembre.
Ceux qui ont inventé le mariage étaient sans doute deux orphelins. Ils ont dû être bien heureux, ceux-là, ne s'apportant en dot ni beaux-pères ni belles-mères réciproques I
Moi, je possède une belle-mère, et je tremble pour mon bonheur.
Me voilà sinon brouillée avec M™® de Serthain, du moins en grand froid avec elle. Nous pourrons bien jouer la comédie de la réconciliation, lorsque mon mari sera de retour; mais je suis sûre qu'elle m'en voudra éternellement ^ — moi, je suis certaine de ne lui pardonner jamais. Non certes, je ne lui pardonnerai pas ses soupçons blessants, son injurieuse défiance et l'odieux espionnage qu'elle n'a pas rougi d'employer envers sa belle-flUe.
Je sors de chez elle ; la scène a été courte et vive. Pif! paf ! poufl les impertinences tombaient dru comme grêle et sifflaient comme des balles un jour de bataille.
Étonnée que j'aie eu l'audace de ne point l'attendre, l'autre jour, alors qu'elle m'avait annoncé sa visite, la marquise a ordonné à un de ses gens de se tenir tapi à l'angle de ma rue et de me suivre partout où j'irais.
On m'a vue sortir d'un pas inquiet, monter furtiver ment dans une voiture de place et me diriger vers- un quartier perdu.
On m'y a accompagnée ; je me suis arrêtée devant la porte d'une maison d'apparence douteuse ; je suis entrée dans cette maison, j'y suis restée une demi-heure, et
quand j'ai reparu sur le seuil, j*étais rouge et semblais agitée.
Après cette longue et minutieuse énumération de mes faits et gestes, ma belle-mère s'est croisé les bras et m'a regardée dans le blanc des yeux.
— Suis-je bien informée? a-t-elle dit d'une voix qu'elle cherchait à rendre accablante.
— Parfaitement, madame.
— Ainsi vous ne niez pas?
— Pourquoi nier la vérité?
— Votre conduite est bien légère, madame I
— Et la vôtre bien odieuse.
— M'éloigner pour courir je ne sais où!
— M'espionner comme une coupable !
— Défiance est mère de sûreté I
— Assez, madame; votre doute me salit. Vous allez tout savoir.
J'ai raconté ma visite à la somnambule et n'ai omis aucun détail. Lorsque j'ai eu fini, la marquise a haussé les épaules.
— Cette histoire n'est pas mal imaginée, a-t-elle dit; il est fâcheux qu'elle ne soit guère vraisemblable.
— Vous n'y croyez pas?
— Médiocrement; et je suppose que M. Gaston do Nangis n'y croirait pas davantage.
— M. Gaston de Nangis! ai-je repris avec étonnement; quel est ce monsieur, et qu'importe son opinion ?
— Oh ! que voilà donc une surprise admirablement iouée I a ricané la marquise. Vous ne connaissez pas
de Nangis, à présent ? un célibataire qui fait profes-
sion de vous adorer, et qui va soupirant partout que vos beaux yeux le feront mourir d'amour.
Mes oreilles se sont dilatées outre mesure.
— Vous parlez en rébus et en charades, ai-je dit ; veuillez vous expliquer.
— C'est inutile ; à bon entendeur, salut.
Je me suis levée et me suis dirigée vers la porte.
— Encore un mot, a repris aigrement M™® de Serthain ; et ce mot est un avis que vous ferez bien de suivre : s'il vous plaît de commettre des imprudences, obligez- moi de patienter jusqu'au retour de votre mari.
Je suis partie, n'y comprenant rien et me demandant quel est ce M. de Nangis qui m'adore et que jo ne connais pas du tout.
Gaston de Nangis... un joli nom.
17 décembre.
Aujourd'hui, si je calcule bien, je recevrai la lettre de Didier. Je me suis déjà: informée trois fois si le facteur est passé, et Julie m'a fait trois réponses négatives. Pourquoi ce retard ? Manquerait-il à sa promesse ? Oh ! ce serait affreux! J'ai tant besoin d'être aimée et consolée! Je n'ai point revu ma belle-mère ; je vis seule, triste, découragée, et comme la fleur brûlée par les ardeurs du jour attend les larmes de la nuit, ainsi j'attends les douces paroles et les serments d'amour de mon cher absent.
Quel est ce bruit? voici Julie, elle accourt. Soyez béni, mon Dieu ! enfin, je vais goûter un moment de bonheur. Hélas! je ne suis pas gâtée: c'est le premier depuis dix jours.
Encore une déception, mais j*avoue qu'elle est cruelle. Celte lettre rêvée si tendre, si amoureuse, si passioanée, je la copie textuellement :
<( Ma chère Ernestine,
» J*ai fait un excellent voyage; à peine arrivé, je me suis abouché avec tous mes gens; l'affaire prend une bonne tournure. Mon départ a été si prompt que j'ai négligé de voir mon agent de change et de lui donner mes ordres.
» Écris donc à Villedieu de vendre mes Orléans, d'acheter du Centre et de veiller à mes Fampoux.
» Je n'ai pas le loisir de t'en dire davantage. Je serai à Paris à Tépoque convenue.
» Adieu ; tout à toi.
» DIDIER DE SERTHAIX. »
Je me rappelle avoir vu jouer un beau drame de M. Viclor Hugo, intitulé Ruy-Blas. Dans ce drame, on voit une jeune femme, une reine, qui est séparée de son époux et qui attend de ses nouvelles avec une vive im*patience. Au plus fort de son inquiétude et de sa tristesse, on annonce un envoyé porteur d'un message. Elle brise le cachet d'une main tremblante; le message de l'époux est ainsi conçu :
« Madame, il fait grand vent, et J*ai tué six lonps. »
J'étais bien jeune alors, et jo ris beaucoup du laconisme bourru de cet alexandrin conjugal. Hélas! je no supposais point que la fiction du poète se changerait en une désolante réalité.
Pauvre femme ! pauvre reine ! que je vous plains si TOUS avez souffert la moitié seulement de ce que je souffre depuis une heure t
18 décembre.
Ce matin, en me tirant du bain, Julie m'a trouvée changée à faire peur. ^
— Oh ! mon Dieu ! s'esl-elle écriée, est-ce que madame serait malade ?
La vérité est que j*ai les yeux battus, le teint fatigué, les ombres j^iunes, J*ai passé la nuit sans sommeil, pleurant comme une Madeleine. De temps en temps, vaincue par la fatigue, j*ai senti mes idées se troubler, et j'ai rêvé tout éveillée. Alors mille fantômes se sont dressés devant moi, m'insultant de leurs voix ironiques, me poursuivant de leurs sourires moqueurs.
— Nous sommes les âmes des épouses trahies, des amantes délaissées, disaient ces blancs fantômes en d'enfermant dans une ronde infernale. — Viens avec nous, viens, ô notre sœur, comme nous délaissée, ainsi que nous trahie!
Et un chœur de voix railleuses chantait sur une mélodie d'un rhythme étrange :
^ Fais vendre mes Orléans 1
» Achèledu Centre!
p Veille à mes Fampoux? »
D'autres fois, je croyais voir la reine d'Espagne : elle n'appuyait amoureusement sur le bras de Ruy-Blas, et, «e penchant à mon oreille, elje soufflait des paroles em-
brasées qui empourpraient mon front et me donnaient )a fièvre.
Pourquoi le nom de M, Gaston de Nangis m*est-il apparu en lettres de feu sur les murs de ma chambre et sur les tentures de mon lit?
Didier, je viens de relire votre lettre ; j'ai beau l'interpréter de toutes les façons, la tordre dans tous les sens, il m'est impossitAe d'en extraire un mot tendre, une syllabe affectueuse. Ainsi donc, huit jours d'absence ont suffi à effacer mon souvenir de votre cœur, comme le souffle de la méchante femme de mon rêve suffisait à effacer mes traits de l'ivoire où ils étaient représentés. Qu'ai-je fait pour être ainsi traitée? Quel est mon crime?
19 décembre.
J'ai pris mon grand courage, et j'ai fait une visite à ma belle-mère, plus empesée, plus raide, plus douairière que jamais.
Le thermomètre de son affection est descendu à seize degrés au-dessous de zéro, température de 1829, Tan née du grand hiver.
Je l'avais laissée neige, je l'ai retrouvée glaçon.
Toutefois, l'extrême froideur de son accueil ne m'a point démontée ; je m'y attendais et m'étais résignée d'avance h prendre à ma charge tous les irais de la réconciliation.
C'est pourquoi je me suis faite humble et soumise, moi qui sens bouillonner dans mon cœur l'indépendance et l'orgueil des*anges révoltés.
A tout prix, je voulais reconquérir les bonnes grâces
lE jouhnal d une jeune femme 65
de M^ de SerthaiD. Mon père et ma mère sont morts il y a longues années, hélas! Le tuteur qui m'a élevée et qui recevait trois mille francs par an pour ses frais de tutelle ne m'a jamais témoigné de la tendresse que pour mille écus. L'affection de M™® de Serlhain me devient donc indispensable, aujourd'hui surtout que je parais avoir perdu l'amour de mon mari.
Voilà ce que je me disais afin de m'encourager dans la voie si difHcilo de modération et dé patience où je me suis résolument engagée.
Et d'ailleurs, à qui me plaindrais-je de Didier, si ce n'est à sa mère? ajoutais-je en moi-même.
Enfin, lorsque j'ai supposé le moment propice, j'ai donné un libre cours aux larmes qui m'élouffaient.
— Qu'avez-vous donc? qu'est-ce qui vous prend? a demandé la marquisa avec plus d'élonnement que de réel intérêt.
J'ai sangloté, et, sans avoir la force de parler, j'ai tendu la lettre de mon mari.
M™« de Serlhain l'a déployée méthodiquement et l'a parcourue d'un œil impassible.
— Eh bien? a-t-elle dit en me rendant la lettre.
— Eh bien! il ne m'aime plus, c'est évident... Je ne suis plus sa petite femme chérie, je suis son homme d'affaires. On dirait un extrait de la correspondance de M. et de M™^ Denis... Après quatre mois de mariage... quelle indignité I
— Vous extravaguez, ma bru, a repris la marquise; ce billet me semble très convenable. Didier commence en vous appelant sa chère Emestine ; il termine en disant
tout à VOUS. Qu'exigez-vous de mieui, je vous prie? Voudriez-vous qu'il s*arausât à vous écrire comme on s'écrit dans les romans? Voilà où serait Tindignité.
— J'espérais une lettre comme il savait si bien les tourner avant notre mariage. Ce n'est point dans ce temps- là qu'il m'eût entretenue de ses Orléans et de ses Pampoux!
La marquise est restée foudroyée un bon moment,
— Mon fils a osé vous écrire avant que vous soyez sa femme? a-t-elle enfin demandé avec une voix de réquisitoire.
— Oui, madame.
— Et vous avez accepté ses lettres?
— Il me les offrait si poliment !
— Et vous les avez lues?
— Puisque j'avais tant fait que de les recevoir...
— Et vous avez répondu, peut-être ?
— Puisque j'avais tant fait que de les lire...
— Belle morale, en vérité! a reparti M»»® de Serthain; c'est-à-dire que le jour où il plaira à M. Gaslon de Nangis d'entrer en correspondance avec vous, sans doute il ^vous paraîtra tout naturel de recevoir ses billets, de les lire et d'y répondre ?
A peine ce maudit nom a-t-ilété prononcé, j'ai senti que je devenais cramoisie.
— Vous rougissez, ma bru? a dit la marquise d'un ton sévère.
— Oui, madame; je rougis d'indignation, de colère. Je me demande qui vous a donné le droit de m'insul-
LE JOURNAL d'une JEUNE FEMME G7
ter comme vous le faites? Quant à moi, ce vilain droit, je vous le refuse absolument.
J'ai pris congé d'elle par une froide révérence et me suis retirée en proie à une indicible émotion.
C'est le bon Dieu qui a formé le cœur des mères; — c'est le diable qui a pélri Tâme des belles-mères.
Gaston de Nangis... malgré moi ce nom bourdonne dans ma pensée ; où donc ma belle-mère a-t-elle rêvé les folies qu'elle me débite sur le compte de ce galant mystérieux? Il me semble bien impossible qu'on m'adore, alors que je ne sais ni l'âge, ni la position sociale, ni la couleur des clieveux de mon adorateur. Aurais-je donc affaire à un autre chevalier de Maison-Rouge? Mai? moi je ne m'appelle point Marie-Antoinette et ne suis pas la reine de France.
20 décembre.
J'ai dix-neuf ans, la taille souple, le pied mignon, la main petite, les dénis blanches, la bouche vermeille, les yeux noirs, les cheveux blonds et je suis folle démon mari.
Et l'on me traite comme si j'avais les cheveux gris, les yeux éraillés, la bouche plissée, les dents branlantes, la main ridée, le pied énorme, la taille déformée et soixante ans.
Énigme que je ne peux deviner; mystère qu'il ne m'est pas donné d'approfondir.
Quand je suis toute amour, d'où vient qu'on est tout chemin de fer?...
68 GONTBS SANS rRI^.TBNT10N
10 décembre.
Eh bien ! le mystère est approfondi, Ténigme est devinée.
J*ai fait aujourd'hui une trouvaille précieuse.
J*étais dans le cabinet de Didier, furetant dans son bureau où je cherchais quelques feuillets de papier glacé, afin de continuer mon journal.
Par hasard, ma main s'est posée sur un ressort caché, le ressort a joué et j'ai vu s'ouvrir un tiroir inconnu. Ce tiroir est plein de lettres parfumées. Tout d'abord, j'ai espéré que j'avais là, devant moi, serrée précieusement, ma correspondance de jeune fille; mais cet espoir s'est évanoui aussitôt. Il m'a suffi d'un coup d'œil pour me convaincre que ces lettres ne sont point miennes. C'est un épisode de la vie de garçon de M. de Serlhain, un vrai roman épistolaire relié dans une vingtaine d'enveloppes élégantes.
Voici le dernier chapitre de ce petit roman amoureux. Je le transcris à cette place afin de m'en souvenir toujours.
« Laissez-moi, mon cher ami, venir au secours de voire hypocrisie et de vos mensonges. Vous m'avez aimée, vous ne m'aimez plus. Je fais mieux que de m'en douter, j'en suis sûre. Épargnez-vous donc une comédie qui doit vous être pénible et qui m'est odieuse. Reprenez votre liberté, puisqu'il vous a plu de me reprendre votre cœur.
» Je vous dis ces choses sans amertume, croyez-le. Je ne suis point surprise de ce qui arrive ; cela devait
LE JOURNAL d'uNB iEÙNE FEMBIE 0(>
arriver infailliblement. N'ai-je pas fait tout ce qui est •nécessaire pour qu'il en soit ainsi? Donc, c'est ma faute, ma propre faute, ma très-grande faute I
» Mon amour pour vous a été trop sincère, Irop profond pour que j'aie songé le moins du monde à apporter dans nos relations de la coquetterie ou de la ruse. Je vous ai laissé fouiller à votre aise dans les replis les plus secrets de mon âme. Qu'avez- vous trouvé? votre seule pensée, votre seule image. Je me suis montrée à vous telle que je suis : fière de votre amour, heureuse d'un regard, joyeuse d'un sourire. Les autres hommes me semblaient disgracieux, stupides, mal bâtis. Je ne voyais que vous, je ne songeais qu'à vous, vous seul éclairiez ma vie. Voilà mes toits; aujourd'hui je les expie.
» Vous autres, messieurs, vous ne nous aimez beaucoup que si nous paraissons ne vous aimer qu'un peu: Êtes- vous assurés de votre triomphe? tout aussitôt vous vous préoccupez d'une victoire nouvelle. La crainte, les soupçons, la jalousie, autant d'énergiques condiments indispensables à vos cœurs blasés. Une femme spirituelle qui veut durer longtemps doit vous cacher avec soin la moitié de sa tendresse. Le jour où vous êtes sûrs de régner sans partage, hélas! nous sommes à la veille d'être détrônées^
» Adieu donc, et non plus au revoir. » Quelle leçon I et comme elle vient à propos!
70 CONTES SAîiS PRETENTION
ss décembre.
Tout à riieure, Julie m*a abordée d'un air joyeux.
— Est-ce que madame ira au bal ce soir? m*a-t-eUe demandé.
— Au bal! en l'absence de M. de Serthain! Perdezvous l'esprit?
— Pardon, madame; c'est qu'on vient d'apporter ub bouquet... et je croyais...
— Un bouquet?
— Délicieux.
— Pour moi ?
— Pour madame.
— Qui me renvoie, savez- vous?
— Non, madame; on a sonné, Joseph a ouvert la porte; on le lui a remis et Ton est parti en disant : « Pour madame. »
— C'est étrange; voyons ce bouquet.
Julie est sortie un instant, puis elle est rentrée portant dans ses deux mains une botte de camélias blancs encadrés dans une bordure de violettes de Parme.
— C'est bien, ai-je dit; laissez-moi.
Si mes pressentiments ne m'égarent pas, ce bouquet a dû être cueilli dans la serre de M. Gaston de Nangis, Faut-il le garder ou le renvoyer ? Ah ! j'y songe : un billet est sans doute caché dans ces fleurs. Ces hommes... c'est si rusé et si audacieux l
J'ai passé en revue chaque fleur l'une après l'autre; je n'ai rien découvert.
Vraiment, ce M. de Nangis est d'un sans-gêne in-
croyable; et j*admirerais son aplomb si je n'étais révoltée de son audace. — Mais il a bon goût: son bouquet est ravissant... et il me trouve jolie.
S'il allait venir ! si ces ûeurs annonçaient sa présence? Le recevrài-je? Non , ce ne serait pas convenable. D'autre part, s'il allait conclure que j'ai peur de lui et que je me défie de moi-même? Ces hommes, c'est si présomptueux !
Tout bien considéré, s'il se présente on le recevra. Je lui ferai comprendre la légèrelé, l'inconvenance de sa conduite, et lorsque je le verrai accablé, repentant, convaincu de l'énormité de sa faute, alors, mais seulement alors, je ferai entendre quelques paroles miséricordieuses et je lui permettrai d'aspirer un jour, plus tard, à mon amitié. Voilà tout ce qu'il doit ambitionner et tout ce que je peux lui offrir.
Mais à quoi pense 'donc Julie ? Je suis coiffée et habillée en dépit du sens commun. Comme c'est heureux pourtant que je me sois regardée dans cette glace , — par hasard.
Même journée, deax bdares.
Julie m'annonce qu'on me demande. — C'est un monsieur, dit-elle; un monsieur qu'elle ne connaît pas et qui a refusé de dire son nom.
Plus de doute, c'est lui... M. Gaston de Nangis... Déjà... Quel empressement ! M'aimerait-il donc aussi sincèrement que ma belle -mère l'assure? Ohl je me sens émue, tremblante... Cependant ce n'est pas l'heure
de trembler et d'être émue, A moi ma force! mon courage à moi ! Soyons femme, en un mol !
Denx heares et demie.
Ayant ouvert la porte du salon d'une main moite et crispée, je me suis trouvée face à face avec un personnage ni vieux rii jeune, ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni bien ni mal.
11 m'a saluée en s' embarrassant dans son salut; je lui ai fait signe de prendre un fauteuil et me suis assise à l'autre extrémité de la cheminée.
— Madame, je viens pour ie bouquet, a-t-il dit en balbutiant.
— Quel bouquet, monsieur?
Je balbutiais plus fort que lui.
— Mon Dieu! madame, a-l-il repris, c'est un malentendu, et je le déplore.
— Un malentendu?...
— J'ai commandé un bouquet... une galanterie dédiée à ma femme. J'ai laissé mon adresse, rue Saint- Lazare, 28, au troisième étage ; j'apprends que le porteur s'est arrêté au premier étage et qu'il a sonné à votre porte.
Bonsoir à mes rêves, à mes chimères... j'ai rendu le bouquet de camélias.
Et moi qui accusais M. Gaston de Nangisl... Qui sait seulement s'il pense encore à moi ?
Ces hommes... c'est si léger!
LE JOURNAL d'UiNE JKU.NK FI'MMK
Huit hearcs.
J'ai voulu savoir le nom de Tépoux modèle qui déilio es galanteries à sa femme. Ils sont si rares, ces épouxlà! J*ai mis Julie en campagne ; voici ce que cette fille a récolté :
Mon visiteur s'appelle M. Joblot; il est le mari de M™« Euphrasie Joblot, dame de lettres en réputation, si j'en crois ma femme de chambre.
Mariés depuis sept ans; ont trois garçons et deux filles. Madame fait de nombreux romans; on lui attribue plusieurs collaborateurs. Ménage fort uni. Madame mène par le bout du nez njonsieur, — qui l'adore.
Est-ce qu'on ne serait heureux qu'à ces conditions-là?
Stt décembre.
M™« de Zerny est venue me voir et nous avons passé l'après-midi en tête-à-tête.
M™« de Zerny est une cousine de Didier ; elle a vingtsix ans; elle est riche, veuve, charmante.
— Eh bien! chère Ernestine, m'a-t-elle demandé, avez-vous de fréquentes nouvelles de votre mari? revient-il bientôt ?
J'ai répondu que je l'attends prochainement et qu'il m'a écrit une fois depuis son départ.
— Une seule fois ! s'est écriée M^e de Zerny ; rien qu'une seule fois ! En vérité, ce n'est pas trop... Mais j'imagine que cette lettre est bien longue, bien remplie. Quatre grandes pages couvertes d'une écriture fine
serrée, n*est-il pas vrai? Il yen a partout, dans tous 1 < sens, et dans les marges? Oh! je les connais, ces chères lettres, à qui Ton parle, que Ton tutoie comme des amies, que l'on baise cent fois par jour et qu'on garde longtemps sur son cœur.
Ces paroles m'ont fait un mal affreux. Je me suis rappelé les Orléans et les Fampoux, cette unique affection de M, de Serthain; mais j'ai fait bonne contenance et j'ai trouvé le courage de grimacer un sourire.
— Vous êtes heureuse, n'est-il pas vrai? a repris M™e de Zerny,
— Oh oui, bien heureuse! ai-je soupiré.
— Tant mieux ! et que Dieu vous continue votre bonheur. Voyez- vous, ma chère, tous les maris n'y mettent pas la bonne grâce du mien, qui, après m'avoir rendue heureuse durant deux ans et demi et malheureuse pendant six mois, s'est laissé mourir fort à propos au commencement de la quatrième année. La plupart des maris font enrager leurs femmes et se portent à merveille. Mêmie on a observé que ceux-là surtout jouissent d'une santé florissante. Je vous ferai donc cet aveu parce que votre mari vous adore et que vous le lui rendez bien : « La plus heureuse entre toutes les femmes mariées de ma connaissance (et j'en connais beaucoup! ), c'est moi — depuis que je suis veuve. »
Et W^^ de Zerny m'a glorifié les joies du veuvage avec un entraînement si convaincu, avec une éloquence si spirituelle, que j'ai dû l'interrompre. Dans les basfonds de mon cœur j'ai presque senti germer une naauvaise pensée.
LE JOURNAL b\SE JEUNE FEMME 75
— A propos, a-t-elle dit en partant, savez- vous le bruit qui court?
— Quel bruit fait-on courir?
— On assure que vous causerez un affreux malheur.
— Moi, grand Dieu ! et |X)urquoi?
-r- M. Gaston de Nangis parle de se brûler la cervelle en riionneur de vos beaux yeux.
Malgré le ton léger dont ces horribles paroles ont été prononcées, j*ai senti mes jambes trembler: je me suis cramponnée au dossier d'un fauteuil.
— Qu*avez-vous? a demandé M™<^ de Zerny, à qui ce trouble subit n*a point échappé. ' , ■
— Je ne sais ; j*ai des élouffements, je ne me sens pas bien. Quant à ce M. Gaston de Nangis, ai-je repris en raffermissant ma voix, il est étrange que cliacun m'entretienne de son amour, et que lui seul ne m'en dise rien. .
— Vous ne le connaissez pas?
— Je ne l'ai jamais vu»
— Voulez-vous que je vous le présente ?
Cette question si naturelle m'a bouleversée. J'ai répondu oui sans savoir ce que je répondais. M™« de Zerny a réfléchi deux secondes.
— Demain tout mon temps est pris, a-l-elle dit; mais après-demain je suis hbre comme une veuve. Restez chez vous vers trois heures, je vous l'amènerai.
Disant ces mots, elle est partie.
J'ai voulu la rappeler, lui dire que je défendrai ma porte, que je n'entends point, mon mari absent, donner l'entrée de ma maison à un jeune homme qui me com-
promet par une passion indiscrète, et diverses autres raisons tout aussi concluantes.
Mais il était trop tard , elle avait disparu.
21 décembre.
J*ai profité d'une belle journée, et j'ai passé deux heures aux Tuileries.
Le hasard m'a dirigée vers cette partie du jardin appelée la Petite Provence.
Des enfants et des vieillards se chauffaient au soleil.
Un petit garçon se prélassait à la meilleure place. Tout à coup il se lève et court après une balle qu'un camarade vient de lui jeter. Alors une petite fille s'élance, et la place vide est remplie aussitôt.
— Emile, lui dit-elle, nous sommes en liiver; qui quitte sa place la perd !
— Hein 1 Didier, quel présage ! — Qui quitte sa place la perd I
Si l'on était superstitieux, pourtant!
35 décraubre, deux heares et demie.
C'est dans une demi-heure que M™« de Zerny va me présenter M. Gaston.
Resterai-je?
M'en irài-je ?
Ces deux points d'interrogation oscillent dans ma pensée avec la régularité désespérante du balancier de ma pendule.
Trois fois j'ai dit à Julie que j'ai mal aux nerfs et que je ne recevrai pas.
LE JOUKNAL D UiNE JEUNE FEMME 77
Trois fois je lui ai dit que mes nerfs vont mieux et que je pourrai recevoir.
Oh! Gaston, il faudra que vous m'aimiez bien pour me payer de tout ce que j'ai déjà souffert... de tout ce que je suis appelée à souffrir pour vous!
Je viens de relire la lettre trouvée dans le bureau de mon mari. Cette lettre fixe mes irrésolutions. Je te re- <îevrai , Gaston !
Quatre beores.
M™« de Zerny est venue, mais elle est venue seule.
— VA M. de Nangis, ai-je demandé, où est-il?
— Dans son lit, ma chère.
— Malade?
— Oui; son catarrhe le fatigue beaucoup à cette «poque de Tannée.
— Son catarrhe! me suis-je écriée, il a un catarrhe?
— Entre nous, il s'y mêle un peu de goutte et de rhumatismes, mais nous ne sommes point censées nous en -douter. Il a toutes les susceptibilités d'un jeune homme.
— Il n'est donc pas de la première jeunesse?
— Ni de la deuxième non plus.
— lia?...
— Soixante ans ; aussi la passion que vous lui avez inspirée est-elle pour nous tous un grand sujet de divertissement. Pour ma part, je suis désolée de ce contretemps, me faisant une fête d'assister à ce premier rendezvous. Vous auriez vu à quel point il est réjouissant dans son rôle d'amoureux!
78 CONTES SAKS PRÉTENTION
J*ai ressenti une commolion comparable à celle qu'on doit éprouver lorsqu'on se précipite la tête la première du haut des tours Notre-Dame.
Avoir soixante ans, la goutte, des rhumatismes, un catarrhe , et s'appeler Gaston de Nangis , — comme un jeune premier du répertoire de M. Scribe !
Passé trente-cinq ans, un homme devrait être dépossédé de son nom de baptême.
27 décembre.
Hier Didier est arrivé à Paris.
Il a demandé à lire mon journal ; j'ai répondu que celte sotte de Julie m'en a fait des papillotes.
J'étais folle, en vérité! Didier m'aime toujours; il m'aime plus tendrement que jamais.
Mon Dieu ! comme on nous ferme aisément la bouche. . : avec un baiser.
^ Mais il peut se faire que Didier ne soit pas toujours si cloquent, que je ne sois pas toujours si crédule, et que je rencontre sur mon chemin des Gastons jeunes, alertes, dispos et bien portants.
C'est pourquoi, à l'avenir, je suivrai mon mari dans tous ses voyages, dût-il m'emmener au bout du monde.
C'est la moralité de mon journal.
LE
Lorsque Pierre Granger, escorté de quatre gendarmes, entra dans la salle de la Cour d'assises et prit place sur le banc des accusés, il se fil un grand mouvement dans la foule, qui était venue de tous les points du département pour assister aux débats de cette cause célèbre. Ceux qui n'avaient pu pénétrer dans la salle se dressèrent sur leurs orteils; d'autres, agiles comme des couleuvres, s'enroulèrent autour des colonnes qui décoraient la salle des pas perdus; on en vit qui, s'accrochant aux chambranles de la grande porte, se suspendirent aux sculptures de la boiserie, simulant toutes sortes de cariatides vivantes. Même, il y en eut un qui poussa la curiosité et l'oubli des convenances jusqu'à poser un pied indiscret sur la giberne du factionnaire chargé de maintenir le bon ordre. Grâce à ce point d'appui impro-
Vri
80 COMES SANS PHËTËNTION
visé, il sauta sur les épaules du soldat, et s'y assit commodément, jambe de ci, jambe de là. Mais celle ruse ne lui réussit guère. Le soldat, humilié des rires moqueurs de Tassistance, lui détacha de grandes bourrades dans la figure et un bon coup de crosse dans les reins. Je me souviens aussi que le mauvais plaisant fut conduit en prison et qu'on l'y retint pendant douze heures.
Pierre Granger n'était point un criminel ordinaire, un de ces pauvres diables de coquins auxquels la Cour nomme un défenseur d'office, qu'on juge en présence d'un auditoire inattentif et qui s'en vont peupler obscurément les bagnes de l'État, sans que les populations se préoccupent du passage de la voiture cellulaire. Pierre Granger avait eu les honneurs des journaux judiciaires. Le Droit lui consacra trois colonnes de biographie, et la Gazette des Tribunaux reproduisit l'acte d'accusation; faveur insigne ! Enfin on savait que diverses feuill^ parisiennes avaient envoyé des sténographes, ce qui est le comble du succès en matière criminelle.
On savait, en outre, que M^ Lepervier s'était chargé de la défense, et que M. Tourahgin, le procureur du roi, prendrait la parole, ce qui ne lui arrivait que dans les circonstances tout à fait solennelles. Or, ces deux noms en disent plus que deux pages de commentaires, Me-Lepervier étant, au temps dont je vous parle, la gloire du barreau, de même que M. Tourangin était l'honneur du ministère public. Lorsqu'il leur arrivait de s'escrimer l'un contre l'autre, la foule accourait cornme au Théâtre- Ualien quand les noms de Mario et de Lablache figurent sur la même affiche; comparaison d'autant plus juste
LE TKËIZIÈM?: JURÉ 81
que l'avocat possédait un registre de ténor fort agréable» tandis que le gosier du procureur renfermait des cordes graves et caverneuses, bien faites pour porter un trouble salutaire dans les consciences bourrelées. Et Ton voyait se presser aussitôt tous ceux qui aiment la belle éloquence» les périodes sonores et les phrases rondes comme des billes de billard. C'était alors une véritable débauche de tropes et d'onomatopées, une orgie de prosopopées, de périphrases et de métaphores. Toutes les figures de rhétorique défilaient devant l'auditoire charmé, s'appelant, se fuyant, folâtrant et se livrant entre elles des luttes charmantes , à la manière des bergers de Virgile. C'était un luxe d^pithètes à désespérer Tabbé Delille. Point de substantif qui ne fût suivi incontinent de son adjectif, comme ces grandes d^mes d'un autre siècle qui traînaient toujours après elles un petit laqmis chargé de porter la queue de leurs robes de satin. Dans ce langage pompeusement imagé et qui avait horreur du mot propre, un homme s'appelait un mortel, un cheval s'appelait un coursier et la lune s'appelait la pâle Phœbé. Qn ne disait point mon père et ma mère, on disait les auteurs de mes jours ; un rêve était Un songe, un verre une coupe, une voiture un char, un couteau un glaive, et le vent devenait l'aquilon, — ce qui produisait, à la longue, des effets de style de toute - beauté.
Pierre Oranger était un solide gaillard de cinq pieds neuf ou dix pouces, âgé de trente-huit ans, aux cheveux crépus, au teint coloré, aux formes carrées, avec de petits yeux ronds et brillants comme ceux des oiseaux
82 r.ONlKS SANS PRÉTENTION
nocturnes. On Taccusait d'avoir étranglé sa femme, de l'avoir coupée en morceaux, et d'avoir mis le feu à sa maison pour faire disparaître les traces du crime, ce qui occasionna l'asphyxie de ses trois enfants. Gel entassement de monstruosités n'avait point tardé à lui donner un relief considérable. Des bassesses furent commises auprès du geôlier de la prison par de très-jolies femmes, qui brûlaient du désir de contempler cet horrible drôle. On s'arrachait ses autographes depuis qu'on savait que M"*® Césarine Langelot — qui était la lionne du chef-lieu — possédait quatre lignes de son écriture sur son album entre une ballade du professeur de rhétorique et un problème résolu par l'iflgénieur en chef du département, lesquels ne se montraient que médiocrement flattés du voisinages
J'en ai dit assez, je crois, pour qu'on s'explique aisément toutes les circonstances énumérées ci-dessts : l'envoi des sténographes de Paris, la présence simultanée du célèbre Lepervier et de l'éloquent Tourangiri, l'empressement de la foule, et surtout le grand mouvement de curiosité qui se manifesta dans l'auditoire lorsque Pierre Granger entra dans la salle de la Cour d'assises et s'assit, entre quatre gendarmes, sur le banc des accusés.
Mais Pierre Granger n'était point une de ces lymphatiques natures qui s'embarrassent gauchement dans une timidité niaise et maladroite. Sans se préoccuper des douze ou quinze cents paires d'yeux rivées sur sa personne, son attention se fixa tout d'abord sur les belle» dames privilégiées auxquelles des places avaient été ré-
lË TREIZIÈME JURÉ 85
servées derrière la Cour, et il se prit à darder sur elles lies regards pétillants du cynisme le plus effronté et. de la plus ardente convoi lise.
Les noms de douze jurés furent tirés au sort et le président demanda' au ministère public et à la défense s'ils avaient des récusations à exercer,
La défense répondit que les douze noms proclamés appartenant à des personnes essentiellement honorables, impartiales et éclairées, elle croirait leur faire une injure si elle exerçait la moindre récusation.
Le ministère public fit une déclaration analogue ; mais, attendu la longueur présumée des débats, il requit Tadjonction d'un juré supplémentaire» La Cour ayant fait droit à ses conclusions, le président plongea de nouveau
la main dans Turne, d'où il tira un bulletin. portant le nom du major Vernoc.
A ce nom, un léger frémissement courut dans la salle. M. Tourangin et M® Lepervier échangèrent un rapide regard qui pouvait se traduire ainsi :
— Est-ce que vous ne récusez pas cet homme?
Mais ni l'un ni Tautre ne parut se soucier de prendre l'initiative. Un huissier conduisit donc le treizième juré à là place qui lui était destinée. Le président ayant donné Tordre de commencer la lecture de l'acte d'accusation, -peu à peu le silence se fit dans la foule, qui ne voulait rien perdre de cet intéressant morceau de littérature criminelle, dans la rédaction duquel le procureur général, json auteur, avait déployé, lui aussi, un grand luxe de métaphores, de prosopopées, d'épithètes sonnantes et
(le phrases peut-être encore plus rondes que celles de M. Tourangin lui-même.
Ce major Yernoe habitait la ville depuis quatre ans. Tout le monde le saluait du nom de major, et cependant personne ne pouvait dire dans quel régimentil avait gagné sec grade. On ne lui connaissait ni parents, ni alliés, ni famille. Quelques-uns cherchèrent aie sondera cet égard; mais le major avait une façon uniforme de répondre qui n'était point faite pour encourager les questionneurs.
« Est-ce que je m'inquiète de vos affaires, moi? disaitil invariablement à l'indiscret qui venait de. hasarder un point inlerrogatif. Votre bicoque de ville me convient; l'air y e^st vif, les femmes y sont jolies, le vin n'y est pas mouvais, et j'ai la fantaisie d'y manger ma retraite. Cette prétention vous offense- 1 -elle? Touchez là, je suis votre homme ; à l'épée, au sabre, au pistolet, me voilà prêt à vous rendre raison. »
Le major Vemoc était de taille à accomplir scrupuleu* sèment sa promesse. Le très-petit nombre de personnes quiavaientpénétrédansson appartement racontaient que sa chambre à couclier offrait l'aspect d'une vraie panoplie. On citait, entre autres, une douzaine de pistolets, artistement entrelacés, avec lesquels le major se vantaitde faire mouche à tout coup, de couper à trente-cinq pas une balle sur la lame d'un couteau et de tuer les hirondelles au voL
C'était, au demeurant, un fort galant homme, indiffé:**
rent aux affaires du voisin, très-régulier dans ses habitu*
des, ponctuel commeune échéance et fumantd'excellents
cigares qu'un sien ami, disait-il, lui envoyait directement
e la Havane.
Au physique, il était grand, d'une maigreur excessive, toujours habillé de noir, très-chauve, portant de longs éperons visés aux talons de ses bottes, la moustactie relevée en crocs et le cliapeau légèrement incliné sur roreille gauche.
Il faisait partie de notre cercle, où il arrivait invarîa* blement à sept heures. 11 ne jouait jamais, s'asseyait à l'écart, prenait un journal et ne tardait pas à s'endormir pour ne se réveiller qu'au premier coup de minuit. Alors il allumait un cigare, frisait les crocs de ses moustaches, faisait sonner sur le parquet la molette de ses éperons et s'éloignait après nous avoir salués avec une raideur toute militaire.
Parfois il arrivait qu'un de nous lui disait :
— Bonne nuit, major !
A ces mots, le major s'arrêtait tout d'une pièce, et,' fixant son œil gris sur son interlocuteur, il inclinait légèrement la tête et répondait un : Bonne nuit, monsieur; mais d'un ton si sec, avec un accent si rude, que cela ressemblait infiniment plus à un souhait mairaisant qu'à une parole de politesse.
Nous finîmes par observer que celui d'entre nous qui se hasardait ainsi à converser avec ce diable de major était, tout le reste de la soirée, victime d'un guignon que rien ne pouvait combattre. Au jeu, il vidait ses poches sans avoir la consolation de gagner une seule partie ; d'un coup de coude il renversait une lampe qui se brisait en cent morceaux, et il était rare qu'en rentrant chez lui il ne fûtpaslè héros de quelque méchante aventure. Si bien que nous en vînmes à nous persuader que le major avait
le mauvais œil, comme disent les Italiens; et cette locution, lorsqu'un désagrément quelconque nous survenait: «il faut croire que j'ai souhaité une bonne nuit au major, » était devenue familière parmi nous.
Le major Vernoc dînait à la table d'hôte de l'hôtel des Armes de France. 11 s'y montrait silencieux comme partout, et paraissait assez content de l'ordinaire. Un se«l jour, — et ce jour était précisément le vendredi saint,— il se plaignit, fit grand tapage et donna lieu à une scène très-blâmable d'irréligion qui se répandit promptemenl dans la ville, où elle produisit un effet que je vous laisse à penser.
Après avoir mangé son potage, il jeta un coup d'oeil sur la table, fronça le sourcil et appela le maître d'hôtel.
— Pourquoi un dîner exclusivement maigre? lui demanda-t-il.
— Monsieur le major oublie sans doute que c'est aujourd'hui le vendredi saint.
— Servez-moi deux côtelettes.
— impossible, monsieur le major. On ne trouverait pas un gramme de viande chez les bouchers, objecta le mat tre d'hôtel scandalisé .
— Avez'vous du gibier, au moins?
— Pas davantage.
— Tas de brutes ! s'écria le majrfr, qui asséna sur la table un si furieux coup de poing que les bouteille^ se prirent h trébucher comme si tout le vin contenu dans leurs flancs leur était subitement monté au goulot*
j Puis il fit un signe au garçon.
— Baplisle, dil-il, va chez moi et apporte la carabine ayée qui est pendue au chevet de mon lit.
Le maître d'hôlel devint très-pâle et trembla de tous ses membres.
. Baptiste reparut Tinslant d'après. Il . portait une trèsbelle carabine à deux coups. La crosse était incrustée de minces niellures d'argent qui dessinaient des arabesques» folles. Le major fit jouer les batteries de sa carabine^ •renouvela les capsules et. coula des chevrotines dans les .canons.
LdB maître d'hôtel se laissa tomber sur une chaise plus tffiorl que vif.
— Grâce ! grâce! murmura-l-il en joignant les deux mains.
Le major haussa les épaules et sortit sans répondre» .Tous les convives le suivirent à distance.
L'hôtel des Armes de France était voisin d'une vieille église consacrée à Saint-Patrice, que surplombait un clocher très-pointu et d'une prodigieuse hauteur. Tout en haut du clocher des corbeaux avaient fait leurs nids, ôt chaque jour, à l'heure où les . cloches étaient mises en branle^ nous lès apercevions voleter tout effarés autour du clocher en poussant des cris sinistres.
Lq major fit le tour de l'église, s'adossa à un pan de mur délabré où croissaient en toute liberté le lierre, le •Uchen et la joubarbe, et il attendit le passage des corbeaux. Une minute ne s'était pas écoulée que deux coups rte f( u rejen tirent, et deux énormes corbeaux, tombant aux pieds du tireur, vinrent témoigner de.la justesse de «on coup d'œil.
— Sacrebleu ! fit le major en les ramassant, je suis volé... ils sont maigres!
Il rentra à Thôtel, et, suivant son ordre exprès, une moitié de sa chasse fut accommodée en salmis; Tautre fut mise à la broche. 11 soupa du meilleur appétit, ne laissa pas une miette de son étrange festin, et déclara que, de «a vie, il n'avait fait un plus succulent repas.
A dater de cette époque, le major devint un sujet d'inquiétude pour les uns, de terreur pour les autres, de curiosité pour tous. Lorsqu'il se promenait sur le cours, l'allée qu'il avait choisie ne tardait pas à devenir solitaire ; au théâtre il était rare que sa loge ne restât pas vide, et il arriva souvent que de vieilles femmes se signèrent en se croisant avec lui dans les rues étroites de la ville.
Pour le major, il se montrait superbe d'indifférence. Un jour que je l'avais mis sur ce chapitre, il se contenta de hausser les épaule^.
— Vos compatriotes sont des crétins 1 me dit-il entre <leux bouffées de tabac.
Et il me tourna le dos.
On avait observé qu'il ne lui arrivait jamais d'entrer dans une église. Souvent on l'avait invité à assister à des -enterrements ; mais il faisait la sourde oreille, se bornaot -à déposer sa carte chez les parents du mort. Quant aux lettres d'invitation, elles lui servaient à allumer son cigare. On peut même dire qu'il en portait toujours quelqu'une dans sa poche, destinée à cet usage qu'on trouvait indécent.
Le major était logé chez une dame d'un certain âge,
LE TIŒIZIÈMË JURE 80
qui eût bien été la irieilleure créature du bon Dieu, sans une dévotion un tant soit peu outrée. Ellb se nomnaait M™e Kobin, et, comme elle n'était pas des plus fortunées, elle n'habitait que le rez-de-chaussée de sa maison, dont elle louait le surplus tout meublé à ces oiseaux de passage qu'on appelle des fonctionnaires. Son mari occupait un mince emploi dans les bureaux, de la préfecture, et, à force d'ordre et d'économie, ce petit ménage allait cahin-caha, comme vont la plupart des petits ménages de province.
M™« Robin s'était donné pour confesseur l'abbé Joulu, qui passait, ajuste titre, pour le plus sévère et le plus impitoyable directeur de tout le diocèse. Imaginez un petit prêtre, sec et bilieux, à la bouche serrée, aux narines pincées, aux tempes dégarnies, pointu comme une arête de brochet, et fulminant ses plus terribles anathèmes irontre le bal, le spectacle, les manches courtes et les robes décolletées. Or, soit que l'histoire des corbeaux eût indisposé la pieuse M™^ Robin contre le major, soit que l'abbé eût circonvenu sa pénitente, toujours est-il qu'elle signifia, un beau matin, à son locataire d'avoir à déguerpir dans la journée.
Le major se fit répéter plusieurs fois cet ordre inattendu.
— Madame, dit-il enfin à la dévote, je vous engage à réfléchir mûrement avant de me mettre à la porte. Vous êtes une honnête femme et vos cheminées ne fument pas. Donc je ne vous veux point de mal : ne me forcez pas à vous en vouloir.
— Vos menaces ne m'effrayent pas, répondit M™® Ro-
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bin avec une assurance plus feinte que réelle. Je vous préviens que' vous ne coucherez pas cette nuit chez moi.
— C'est donc un projet sérieux, madame ?
— Très-sérieux, je vous assure.
— Vous me chassez ?
-^ Je ne vous chasse point ; je vous prie de me céder un appartement dont j'ai besoin. Les propriétaires sont maîtres chez eux, apparemment.
M. Proudl)on n'avait pas encoye, à cette époque, formulé son évangile social.
— C'est bien, dit le major avec amertume ; dans deux heures j'aurai quitté votre toit hospitalier. ^
Effectivement , deux heures écoulées, il avait terminé son déménagement -, mais, attendu qu'il se montrait fort poli avec les dames, il ne voulut pas s'éloigner sans prendre congé de son hôtesse.
— Rappelez-vous, madame, dit-il en la saluant, que c'est vous qui l'avez voulu.
— Qu'est-ce que j'ai voulu ? demanda M™« Robin, qui commençait à se repentir de la précipitation qu'elle avait apportée dans cette affaire. Expliquez-vous, major, je vous prie.
Mais le major ne s'expliqua point, et il s'éloigna après avoir craché sur le seuil.
. Le lendemain, Rabelon, la domestique des Robin, aperçut une croix rouge crayonnée sur la porte. Elle pensa que c'était l'œuvre de quelque petit polisson, n'en dit rien à personne et l'effaça avec son tablier. Quand
LE TRblZiÈMË JURK 01
elle rentra, sa maîtresse lui demanda si elle s'était coupée : son tablier était en effet taché de sang.
— Non, madame, dit la servante ; c'est sans doute le sang du canard que j*ai tué hier soir pour le souper; il gigotait comme un diable dans de Teau bénite.
La dévole fut scandalisée de cette comparaison. Elle imposa silence à Babelon, et la chose en resta là.
Plusieurs faits successifs se passèrent alors, qui nous confirmèrent dans la pensée où nous étions que le major Yernoc était un jfe/^a/ore des plus dangereux. Une fatalité impitoyable s'acharna contre ces pauvres Robin, que tout le monde aimait et estimait en ville. Un notaire auquel ils avaient confié quelques sacs de mille francs durement économisés, fit un trou dans la lune et disparut, laissant une caisse Fichet très -ingénieusement conditionnée, mais tout à fait vide. Les locataires -déménagèrent les uns après lés autres, et ne furent point remplacés. Un rhumatisme aigu mordit de ses dents d'acier le bras droit de M. Robin, et^ comme il n'écrivait plus que trèslentement et fort mal, le chef de division sous les ordres duquel il travaillait lui conseilla les eaux des Pyrénées et lui donna un successeur. Celte série d'infortunes fut couronnée par un événement des plus extraordinaires, .que les médecins du chef-heu s'évertuèrent à expliquer par des raisons scientifiques, et que la majeure partie de la population rangea, tout d'une voix, dans la catégorie des choses surnaturelles.
Les Robin n'avaient qu'un fils qu'ils aimaient à l'adoration. Ce fils comptait vingt ans accomplis et devait -concourir au tirage. Mais comme il était fort petit et
<iu'il s'en fallait de plusieurs centimètres qu'il atteigoît uu minimum de la taille exigée par les conseils de révision, ses parents ne concevaient aucune inquiétude à cet •égard, et ils se réjouissaient en songeant qu'on ne Tarraclierait pas à leur amour. On l'avait toisé et retoisé i)ien des fois, et le capitaine de recrutement, un ami de la maison qui ne détestait pas le mot pour rire, ne manquait point de s'écrier à l'aspect du futur conscrit :
— Mon Dieu ! que ce garçon ferait donc un beau tambour-major... dans l'armée de Lilliput !
Quinze jours avant l'époque fixée pour le tirage, le jeune Robin se plaignit un soir, en se coucliant, d'une fatigue générale dans tout le corps.
— Ce n'est rien, dit sa mère, rien qu'un peu de courbature. Dors en paix, ne fais pas de mauvais rêves, et demain il n'y paraîtra plus.
Mais le lendemain, en s'iiabillant, le jeune Robin s'aperçut avec une profonde stupeur que son pantalon de la veille était trop court d'un bon 4oigl, et que les parements de sa redingote, au lieu de lui couvrir la moitié de la main, ainsi que c'était leur habitude, expiraient-à la naissance des poignets.
A partir de ce moment, ce jeune homme allongea, on peut le dire, à vue d'œil, en sorte qu'au jour du tirage, ie n^ 13 lui étant échu, il fut mis sous la toise, et l'on constata que sa taille dépassait de quatre centimètres le minimum tixé par la loi.
En moins de trois semaines, il avait grandi de huit centimètres !
Alors la pauvre mère se souvint de quelle façon me-
LE TREIZIÈME JURl5 IG
naçante son locataire Tavail quittée. Elle courut chez le major, se jeta à ses pieds, lui demanda humblement pardon et le supplia de vouloir bien mejtre un terme à ses terribles rancunes.
— Vraiment, ma chère dame, dit le major en la relevant, êtes-vous devenue folle? Me prenez-vous pour une goule ou pour un vampire, et me soupçonnez-vous d'entretenir des intelligences avec Satan? Voilà.une démarclie inconsidérée, qui vous vaudra une semonce en trois points de la part du sévère abbé Joulu, votre cher directeur !
Et, lui offrant la main, il la reconduisit avec une politesse empressée jusqu'à la dernière marche de Fescalier. M»ne Robin n'en resta pas moins persuadée que le major était l'auteur secret de tous ses maux, qu'il lui avait jeté un sort; et celte croyance, quelque absurde qu'elle fût, ne tarda pas à être partagée par tous les esprits faibles de la ville.
Tel était le treizième juge que le hasard venait d'assigner à Pierre Oranger; et l'on doit comprendre pourquoi une certaine émotion agita Tauditoire lorsque du fond de l'urne sortit ce nom mystérieux : Le major Vernoc.
Cependant la lecture de l'acte d'accusation se poursuivait au milieu d'un religieux silence, que troublaient seulement par intervalles les murmures approbatifs de l'assemblée.
Le procureur général, qui, au temps où il étudiait le droit à Paris, avait fait représenter plusieurs mélodrames sur le patit théâtre de Bobino, avait arrangé les faits de la cause, déjà passablement horribles par euxmêmes, avec une habileté scénique, une entente delà situation qui impressionnèrent l'assistance au plus haut point, et qui donnèrent la chair de poule aux belles dames qu'une faveur particulière avait placées derrièro la Cour.
Quant à Pierre Granger, après avoir bâillé de la façon la plus incongrue, il s'était endormi paisiblement et faisait entendre des ronflements sonores, en dépit des gendarmes, qui s'efforçaient de le tenir éveillé, sans réussir h autre chose qu'à lui faire entr'ouvrir de temps es temps un œil rond, hébété de sommeil.
Lorsque le greffier eut aclievé sa lecture, on parvint enfin à tirer l'accusé de sa somnolence léthargique, et le président procéda à son interrogatoire.
Cet interrogatoire révéla dans toute sa hideur le cynisme, l'abrutissement et l'immoralité de Pierre Granger.
11 avait tué sa femme, dit-il, parce qu'il existait entre eux une certaine incompatibilité d'humeur; il avait mis le feu à sa maison parce que la nuit était froide et qu'il ne possédait pas une brassée de bois pour se chauffer; ses trois enfants étaient morts, à la vérité, mais comme ils étaient malingres, chétifs, scrofuleux et mal bâtis, la société, en somme, n'y avait rien perdu, et l'on était malvenu de le chicaner pour de telles misères.
Après l'interrogatoire, on leva l'audience, qui fut renvoyée au lendemain pour l'audition des témoins, et
dès lors il n'y eut pas dans toute la ville une seule personne qui ne fût convaincue d'avance qu'un verdict de mort serait le dernier mot de cette tragédie criminelle.
Quelques-uns s'étonnèrent bien que le nom du major Verrioc n'eût soulevé aucune récusation, soit de la part de M. Tourangin, soit de la part de M« Lepervier; mais eeux-là s'étonnèrent tout bas, et ils firent en sorte que leur étonnemenl n'arrivât pas jusqu'aux oreilles du major. • -
On ramena Pierre Oranger à la prison. Il se plaignit de mourir de faim et dégusta son maigre repas avec la sensualité d'un épicurien qui s'installe dans un cabinet <îhez Véfour ou chez Vérj.
En présence d'une indifférence si complète, le geôlier manifesta son étonnement. .
—Pourquoi voulez-vous que je me chagrine? demanda l'assassin, de qui le3 mâchoires fonctionnaient comme les meules d'un moulin.
— Pourquoi ? dit le geôlier surpris d'une semblable question ; vous me demandez pourquoi ?
— Eh ! sans doute. Dans les situations pareilles à la mienne, quel est le souci le plus fort? L'incertitude, n'est-il pas vrai ?
— C'est possible.
— EFi bien ! moi , je n'ai aucune inquiétude sur moo sort.
— C'est juste, dit le geôlier, vous serez condamné.
— Vous croyez ?
— Je parierais vingt francs.
— Les opinions sont libres, mais vous auriez tort.
— Supposez-vous, par hasard, que le jury sera assez bon enfant pour vous appliquer les circonstances atténuantes?
— Des circonstances atténuantes, je n'en veux pas. .. qu'en ferais-je?
— Ah çà ! vous pensez peut-être qu'on vous acquittera purement et simplement ? dit le geôlier en riant d'un gros rire.
— Je ne le crois pas...
— A la bonne heure !
— J'en suis sûr.
— Il faudra que le diable s'en mêle, alors.
— Pourquoi pas ? dit Pierre Granger en avalant sa dernière bouchée.
Le geôlier haussa les épaules avec dédain , sonda les murs, et le carreau du cabanon, fit résonner les fers de son prisonnier, et sortit après avoir poussé trois verrous et donné deux tours de clef à une formidable serrure incrustée dans une porte en chêne épaisse de deux doigts et hérissée de têtes de clous.
Il n'entre pas dans nos projets de suivre pas à pas les débats de cette effroyable affaire, et nous vous renvoyons aux journaux judiciaires de l'époque. D'ailleurs, l'auteur serait inhabile à reproduire le réquisitoire éloquent de M. Tourangin et la plaidoirie non moins éloquente de M« Lepervier.
Le premier parla durant six heures quarante minutes, et le second le distança d'un gros quart d'heure. Le mi-
LE TREIZIÈME JURF5 dT
nistere public ayant fait une réplique vigoureuse qui nedura pas moins de cinq heures et demie, Tavocat répliqua à son tour, et parvint à pérorer vingt-cinq bonnes . minutes de plus que son illustre adversaire. Ce fut, sap.s contredit, une des plus belles luttes oratoires dont on» ait gardé le souvenir dans la contrée. Bien que la salle fût divisée en deux camps, le camp Lepervier et le camp Tourangin, on déclara , d'un aveu unanime, que c'était là un tournoi grandiose dans lequel il y avait eu deuxvainqueurs.
Pour être juste , on eût dû, à notre avis, décerner la palme à M« Lepervier, dont le rôle était autrement difficile que celui de son contradicteur. Convaincu, en son. âme et conscience, que son client était un brigand de la pire espèce et que sa condamnation serait un bienfait pour Tordre social, il n'en fit pas moins loyalement son, métier d'avocat. Arrivé à sa péroraison, il tira du fond de ses glandes lacrymales quelques rares pleurs qu'il gardait précieusement pour une occasion exlrasolennelle. Ainsi, dans les familles bourgeoises, on conserve deux ou trois bouteilles de vieux vin de la comète pour le repas de noces d'une fille chérie.
Les débats tiraient à leur fin, et le moment approchait ofi le président allait prononcer son résumé. Mais, comme il faisait une cijaïeur excessive, et, attendu que chacun éprouvait le besoin de respirer pendant quelques minutes un air moins saturé de gaz mépliitiques, avant de prendre la parole, le président déclara que la séance resterait suspendue durant une demi-heure. La Cour se retira dans la cliambre du conseil, les Jurés pas-
98 CONTES SANS PBÉrTENTION
sèrent dans ia salle de leurs délibérations » et les huissiers ouvrirent toutes les fenêtres afin de purifier Fatmosphère aspliyxiante de la Cour d'assises.
Les jurés, tout en s'entretenant de la culpabilité du prévenu, dont la destinée était remise à leur religion et à leur conscience, s'étaient fait apporter des sorbets et des glaces, qu'ils savouraient avec délices. Le major Vernoc avait allumé un cigare , et , voluptueusement assis dans un large fauteuil, il fumait avec la gravité d'un Oriental.
— Un fameux cigare major! soupira un des jurés en contemplant les petits nuages odorants qui s'échappaient des lèvres du fumeur.
— S'il vous était agréable d'en goûter, mon cher collègue ? dit le major en lui tendant gracieusement son porte-cigares.
— Il n'y a pas d'indiscrétion, au moins?
— Pas la moindre.
Le juré prit un cigare et l'alluma à celui de son obligeant collègue.
— Eh bien! que vous en semble? demanda le major.
— Délicieux! répondit l'autre. Je lui trouve un arôme particulier auquel ne m'a pas habitué la régie. Où vous fournissez- vous?
— A la Havane.
— C'est un peu loin et un peu cher !
— D'accord, mais c'est mon péché mignon. Plusieurs jurés s'étaient rapprochés et jetaient sur le
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porte- cigares des regards dont le sens n'était pas malaisé à traduire. .
— Messieurs, dit le major, veuillez m'excuser : je viens d'offrir mon dernier cigare. Moi qui en ai toujours un paquet dans mes poches, je me trouve tout à fait pris au dépourvu. J*aurai, dès demain, Fhonneur de réparer ma bévue, et me ferai un véritable plaisir de vous mettre à même d'apprécier ma provision.
Comme il parlait ainsi, un huissier vint prévenir messieurs les jurés que la séance allait être reprise.
Les jurés s'empressèrent de regagner leurs places, et le président commença son résumé.
Mais il n'était pas arrivé au milieu de son exorde, que celui des jurés qui avait fumé le cigare offert par le major se leva, et, d'une'voix dolente, il demanda à la Cour l'autorisation de se retirer^ se sentant grièvement indisposé.
Ces paroles dites, il perdit connaissance et tomba de son haut, la face sur le plancher.
Le président donna les ordres nécessaires pour que le malade fût reconduit chez lui ; il engagea le treizième juré à prendre possession du siège devenu vacant, et, aussitôt que l'agitation se fut calmée, il continua son résumé impartial.
wSix heures sonnaient à l'horloge du palais de Justice lorsque le jury entra dans la salle de ses délibérations afin de prononcer sur le sort de Pierre Oranger.
11 s'éleva tout aussitôt un concert d'imprécations unanimes contre ce misérable assassin. Seul, le major
Vernocse fil remarquer par un mutisme obstiné; un dé- -daigneux sourire contractait ses lèvres minces.
Avant de passer aux voix, le chef du jury interrogea successivement ses collègues sur la question de savoir si ^es circonstances atténuantes seraient admises en faveur de Taccusé; tous répondirent que Pierre Granger -était un monstre indigne de la pitié des hommes, et que Dieu seul était assez grand et miséricordieux pour user 4e clémence envers unscéléral si audacieux et si endurci.
— Et vous, monsieur, demanda le chef du jury au major, quelle est votre opinion sur la question qui nous occupe?
Le major se leva, s'adossa contre la cheminée, et, promenant sur ses collègues un regard pétillant de lueurs j)hosphorescentes, il laissa tomber une à une ces paroles incroyables :
— Je voterai pour l'acquittement pur et simple de Pierre Granger, — et vous voterez comme moi.
— Monsieur, répondit le président du jury d'une voix sévère, il n*appartient qu'à Dieu de sonder les mystères (le votre conscience, mais je ne vous reconnais pas le droit de nous insulter tous gratuitement.
— Aurais-jeeule malheur de vous insulter? demanda ie major avec un étonnement si habilement simulé qu'il semblait naturel.
— N'est-ce donc pas nous insulter que de nous sup- •t)0ser capables de fouler aux pieds la haute mission qui nous est confiée et les devoirs sacrés qu'elle impose?
— Ma foi! monsieur, dit le major, m'est avis que de- ^puis deux jours on nous a mis à un régime de phrases
LE TREIZIÈME JUHÉ lÔi
Uttéroires dont, pour ma part, j*aiuae forte indigestion. Vous n'êtes pas avocat, je suppose?
— Monsieur, je suis un homme d'honneur, et...
— Bah! interrompit le major, en étes-vous bien sûr? Un murmure d'indignation couvrit ces paroles.
— Savez-vous, monsieur, que ce doute est une injure nouvelle ?
— Ce n'est pas un doute que j'émets, reprit M. Vernoc, c'est une simple interrogation que je vous pose... Pour la première fois, je suis appelé à exercer aujourd'hui les fonctions de juré, et, loin de fouler aux pieds les devoirs qu'assume une si haute mission, ainsi que vous le prétendiez^tout à l'heure, je m'effraye en songeant à l'inynensité des pouvoirs que la justice des hommes me confie en ce moment. Le sort d'une créature vivante est entre mes mains, et avant de faire de cette créature vivante une chose morte, avant de la livrer pieds et poings liés au bourreau, je me demande si je vaux mieux que Pierre Oranger, ce qui n'est guère probable, et si vous valez mieux que moi, ce qui est au moins douteux.
11 se fit un lugubre silence. Chacune des paroles du major pénétrait dans la conscience des assistants comme pénètre dans l'arbre qu'il dépèce la cognée du bûcheron, en y laissant des déchirures profondes.
— Monsieur envisage la question au point de vue philosophique, dit enfin un des jurés d'une voix qui n'était pas des mieux raffermies.
— Précisément, monsieur Cerneau.
— Aurais-je l'honneur d'être connu de vous? de-
manda le juré dont la voix, loin de se raffermir, s'altéra sensiblement.
— Fort peu, e» vérité.
Le juré laissa échapper un geste de satisfaction.
— Assez pourtant, reprit le major, pour que je n'ignore pas que vous payez la patente de banquier et que vous escomptez de préférence le papier du petit commerce. Je sais aussi qu'il y a trois ans et demi ou quatre ans environ, un honnête père de famille, faute d'un renouvellement qu'il implorait à genoux, s'est brûlé la cervelle sur vos sacs d'écus.
M. Cerneau ne souffla pas mot; il se réfugia dans un angle obscur et essuya les grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front.
— Entend-on nous jouer ici une scène renouvelée du deuxième acte des Mémoires du Diable? demanda un juré qui paraissait en proie à une vive impatience.
— Je ne connais point cet ouvrage, répondit le major; mais, si j'ai un conseil à vous donner, monsieur de Bardine, c'est de calmer vos nerfs.
— Monsieur Vernoc, s'écria le juré, je n'aime pas les impertinences, et je Jes châtie.
— Et de quelle façon, s'il vous plaît?
— Lorsque l'insulte me vient d'un rustre, je le fais bâtonner par mes gens ; si elle me vient d'un homme qui sache tenir une épée, je lui fais l'honneur de me battre avec lui.
— Voilà un honneur que je refuse absolument.
— Vous êtes un lâche 1 J'aurais dû m'en douter !
LE TREIZIÈME JURÉ lOS
— Je ue suis point un lâche, comme il vous plaît de le dire, monsieur ; je suis un homme de bon sens, et je serais trois fois stupide si j'acceptais votre cartel. Vous ne jne tueriez pas, monsieur de Bardine; vous m'assassineriez..
— Qu'est-ce à dire? demanda M. de Bardine, qui der vint blanc comme un linge.
— Avez- vous donc perdu tout souvenir de votre duel avec M. de Sillac? duel sans témoins, si je suis bien informé. Avant que votre adversaire se fût mis en garde, vous lui avez traîtreusement enfoncé votre épée dans le cœur. Cette perspective n'a rien qui me séduise.
Par un mouvement instinctif, les voisins de M. de Bardine firent un vide autour de lui.
— J'aime cette pudeur, ricana le major; elle vous sied surtout, monsieur Darin.
. M. Darin bondit comme un cheval dont oa laboure les flancs avec les pointes de l'éperon.
— Ocelle infamie allez- vous me jeter à la face, major? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— La moindre des choses, presque rien, en vérité. Il ne s'agit même pas d'qn péché, mais bien d'une peccadille charmante, et qui est de nature à vous faire beau-» coup d^honneur dans le monde. M. de Bardine assassine ses amis, vous vous contentez de déshonorer les vôtres ; chacun son goût.
. — Pas un mot de plus, monsieur...
— Et pourquoi me tairais-je? 11 me convient, à moi, qu'on sache et qu'on redise que vous êtes le père de» enfanta de cet. eiceUent!M. Simon, >tioiU la maison «est
4a vôtre, dont la table est la vôtre, dont la bourse est la vôtre...
— Major, s'écria un des jurés qui jusque-là avait :gardé le silence; major, vous êtes un infâme !
— Un indiscret tout au plus, mon cher monsieur Galfat. Appelons les choses par le nom qui leur convient, s*il vous platt. 11 n*y a d'infâme ici que l'homme qui a incendié lui-même sa maison six mois après l'avoir assurée pour le triple de sa valeur à quatre compagnies qui ont eu la sottise de désintéresser le spirituel propriétaire sans exiger une enquête préalable.
]M. Galfat poussa un rugissement étouffé et s'effaça Hlans l'ombre.
— Mais qui êtes-vous donc, vous qui vous laites ainsi le juge impitoyable des crimes et des fautes d'autrui ? demanda un juré en se plaçant en face du major et ^n le couvant de son regard chargé de menaces et de haine.
— Qui je suis, monsieur Péron? Un homme qui apprécie votre habileté à filer la carte et à faire sauter la coupe, «t que vous n'aurez pas l'avantage de dévaliser, parce vqu'il ne sera jamais assez simple pour jouer contre vous.
M. Péron fit un bond en arrière, comme si un gouffre héani s'était tout à coup creusé sous ses pieds.
Cette scène avait un caractère effrayant, qu'augmentait encore l'obscurité, à chaque instant plus profonde. La voix du major retentissait avec des vibrations métalli- •<iues. Elle résonnait dans les cœurs, elle y réveiUait des échos douloureux et sinistres. Les cinq jurés qu'il avait
pris corps à corps se tenaient immobiles, comme foudroyés ; les autres, soit qu'ils fussent muets d'épouvante, •soit que leur conscience ne fût pas rassurée, ressem- "blaient à de pâles statues dans leurs nicîies de pierre.
Le major fit entendre un rire strident et aigu. On eût dit le sifflement d'une vipère.
— Eh bien! honorables collègiies, s'écria-t-il, ce pauvre pierre Granger vous paraît-il encore indigne de toute pitié ? 11 a commis une faute, je vous l'accorde ; une faute que vous n'eussiez point commise à sa place, j'en conviens. Comme vous, il n'a pas eu l'esprit de masquer «es turpitudes sous des dehors d'hypocrisie et de vertu. Là est son crime ! Mais observez bien qu'il s'agit d'une brute. Ayant tué sa femme, s'il eût commandé un service de première classe, acheté un terrain perpétuel, fait construire un petit monument carré, en jolies pierres blanches, avec une belle épitaphe en lettres noires, — vous, moi, le juge d'instruction, le ministère public et les gendarmes, tout le monde se serait attendri sur une douleur conjugale de si bon aloi, et Pierre Granger aurait fini par occuper une[place honorable dans les Morales en action, côte à côte avec la Veuve du Malabar. Voilà le plan qu'eût suivi un homme, je ne dis pas d'un grand esprit, mais de quelque intelligence; et je gage que M. Norbec est parfaitement du même avis que son serviteur.
M. Norbec se dressa convulsivement.
— Ce n'est pas vrai, murmura-t-il; je ne l'ai pas empoisonnée. Élisa est morte de la poitrine.
— Au fait, reprit le major, vous me rappelez une cir-
constance dont j'avais perdu le souvenir. M™® Norbec est effectivement morte sans postérité, cinq mois après qu'elle vous eut institué son légataire universel. Mais rassurez-vous; c'est déjà de Thistoire ancienne, les bénéfices de la prescription vous sont acquis.
Le major se lut,
La nuit était tout à fait sombre, et Ton entendait les cœurs palpiter dans les poitrines. Tout à coup le silence fut rompu par le bruit sec d'un pistolet qu'on armait, et l'obscurité fut déchirée par une lueur rapide ; mais il n'y eut aucune détonation: l'amorce seule avait brûlé.
fje major poussa un long éclat de rire.
— Charmant ! déUcieux ! adorable en vérité ! s*écria-t-il : mon cher monsieur, que d'actions de grâces ne vous dois-je pas? dit-il au clief du jury. Vous représentiez le seul honnête homme de la bande, et voici que, pour me complaire, vous commettez sur ma personne, la nuit, dans une maison habitée, une petite tentative d'assassinat qui n'a manqué son effet que par suite de circonstances indépendantes de votre volonté... crime prévu par le Code pénal, et qui vous fait l'égal de ce monstre qui a nom Pierre Oranger.
Lorsque son hilarité se fut calmée, le major sonna e demanda des bougies.
— Gà, messieurs, dit-il à ses collègues, vous n'avea^ pas, je présume, l'intention de coucher céans; finissons vile et partons; il se fait tard.
Dix minutes après, le chef du jury prononçait un verdict d'acquittement, et Pierre Oranger était mis en liberté au milieu des clameurs et des huées de la foule ,
qui insulta si violemment la Cour et les jurés, qu'on dut faire évacuer la salle par un piquet de troupe de ligne.
Comme s'il se fût promis de pousser le scandale jusqu'à ses plus extrêmes limites, le major se dirigea vers le banc des accusés, passa son bras sous le bras de Pierre Oranger et Tcn traîna par un couloir de service.
Depuis lors, on ne les a revus ni l'un ni l'autre dans le pays.
Il régna pendant la nuit une tempête affreuse, mêlée de tonnerre et d'éclairs. Toute la récolte fut hachée par des grêlons gros comtne des œufs de pigeon, et la foudre tomba sur le clocher de Saint-Patrice, dont elle tordit la grande croix de fer doré.