INAUGURATION LE 29 JUILLET 1S
Le matin de ce jour, la population se porta vers les Champs-Elysées. D*abord elle regarda en courant cette longue file de colonnes et de guirlandes de planches qui devaient s'éclairer le soir et border de feu la large avenue qui mène à Tare de FEtoile ; puis, arrivée au but, elle s'arrêta et considéra avec stupéfaction le géant de pierre dépouillé de ses langes de bcws.
Personne, tant qu'il était resté enveloppé de ses barricades et de ses échafaudages, ne s'était imaginé la taille du monument; nul ne s'était figuré son aspect souverain et sa majesté colossale. Aussi TefTet de son apparition parmi nous a été merveilleux. Â voir les pensées et Témotion qu'il faisait naître dans la foule, tout déserté qu^il fût des pompes triomphales qu^on lui avait promises, on sentait de quel élan eût battu le cœur de la France si on Teût conviée à une fête solennelle d'inauguration.
C'a été une grande faute dé découvrir Tare de triomphe, si on ne voulait pas l'inaugurer. Il ne fallait montrer au peuple français la hauteur de ces portes que pour lui dire que lui seul était encore assez grand pour y passer sans paraître petit Mais oa a humilié la nation devant elle-même en faisant de l'arc de l'Etoile une vaine décoration de théâtre qui manque d'acteurs à sa taille. Ce dernier rejeton de r«npire, cet en&nt posthume de la gloire de nos pères, n'a pas trouvé des bras assez forts pour le pré*
l'àrc de triomphe de l'étoile. 999
s^ter aux fonts baptismaux de la patrie. Ce fils qu'ils nous avaient légué, nous Savons nourri, mais nous ne Tavons pas adopté ; il vit, mais c'est un orphelin sans nom.
Tout cela se disait et se pensait autour de l'arc de l'Etoile, et quand la nuit est venue, on a regardé en pitié cette double ligne de feu dont on l'avait couronné^ comme pour l'essayer ; comme si la capitale de la France ne s'était enrichie que d'un larçe monument bien posé pour servir de perspective k une avenue, et qui sera d'un très-bon effet pour terminer une illumination de verres de couleur.
Aussi pounrait-on penser que le hasard a été juste en éteignant cette fête de lampions qu'on avait àllumes dans les Champs-Elysées. En vérité, qu'on nous pardonne de nous ^tre laissé dominer par cette fol superstitieuse qui courait parmi le peuple, pendant qu'il cherchait la fôte dé âa gloire, la fête sous la pluie et les pieds dans la boue : il disait que l'ombre de son empereur s'était levée debout sur le ttionu^
ment, et avait souillé sur tous ces feux, qui n'éclairaient que )a [ ear publique.
En effet, le peuple se souvenait si bien que le soleil obéissait à la fortune de Napoléon et de ses armées, qu il ne doutait pas que si Ton eût dit tout haut à l'orage que ce jour était consacré, l'orage n'eut fait comme autrefois, et n'eût reculé devant eux.
Mais nulle voix ne s'est trouvée assez forte pour le dire, et le jour, comme on sait, n'appartient pas aux morts. Dans toutes les croyances où la foi humaine les a mêlés aux choses de la terre, elle ne leur a laissé que la nuit ; la nuit aux fantômes sanglants qui se dressent au chevet du lit des coupables, la nuit aux ombres amies qui viennent s'asseoir au pied de notre couche pour nous consoler ; la nuit à Napoléon et à ses armées pour venir saluer leur monument, et y passer leur sUencieuse revue.
C'est pour cela que la fête qui n'a pas eu lieu dtt« rant le jour et parmi les vivants s'est célébrée la nuit et entre les morts.
l'abc de triomphe de l'étoile. .%i
En effet, toutes les lumières éparses dans cette vaste enceinte ont disparu une à une, la foule s^est retirée triste et mécontente ; le bruit de ses mille pieds, le murmure de ses mille voix s'est lentement effacé ; et puis quand la solitude a été complète et le silence profond, un bruissement nouveau a glissé dans l'air comme le vol d'un oiseau ; et une ombre colossale s'est posée au sommet de Tare de triomphe. Autour d'elle vo'tigeait silencieusement le manteau bleu de Marengo et de Sainte-Hélène ; elle portait ce chapeau à forme basse et à large envergure, qui, dans l'ombre, semblait un aigle accroupi avec ses ailes déployées ; le front penché en avant, elle laissait tomber ses regards sur la terre, et la fauve clarté qui descendait de ses larges prunelles enveloppait le monument comme d^un suaire de feu.
Alors une voixVest fait entendre, qui a passé dans le silehce, comme cette lueur dans les ténèbres, sans s'y mêler.
— A moi, mon fils ! a-t-elle dit.
Et le tombeau prisonnier de Schœnbrimn s'eatr'ouvrit comme la fosse captive de Saitite-Héltoe.
C'était pour l'ombre du père et du fils deux bans à nmpre t celui de la mort et celui de l'exil. Cette nuit tous deux ont secoué cette double chaîne ; et l'un, parti de Vienne, l'autre de Sainte-Hélène, m sont rencontrés debout sur Tare de triomphe.
Puis Napoléon a tiré son épée, et frappé du talon dé sa botte le faite du monument.
— A moi! à moil mes braves généraux et mes braves soldats, a-t-il ajouté ; venez montrer à mon fils l'empire que je lui avais fait, et qu'il n'a pas connu.
— Comme à la parole de Dieu le monde sortit du néant, lous ces vieux soldats sortirent de la tombe, à l'ordre de leur empereur, obéissants et empressés.
"— En bataille I mes braves, en bataille ! dit l'ombre de Napoléon.
Et tous se sont rangés le long de cette large ave-
l'arc be triomphe de l'étoile. 30à
nue déserte, et à la place de ces guirlandes éteintes. Alors rempereur a levé les yeux, et son reglûpd^ s'aDongeant jusqu'à l'extrémité de cette ligne, a éclairé ces six-cent mille hommes morts, portant tous au front, non plus le numéro de leur régiment mais le nom d'une victoire. Ces six cent mille hommes lui présentèrent les armes ; et l'empereur les salua. Puis il reprit encore :
— Vois-tu, mon fils Napoléon, voilà l'avenue qui menait autrefois à mon palais des Tuileries. J'ai passé vivant parmi tous ces héros vivants. Ecoute et regarde ; je vais te les nommer et te les montrer. .
Alors, appelant au loin, il ajouta :
— A moi, mon fidèle Berthier, à moiî viens commander la manœuvre , et faire défiler mes beaux régiments.
Et Berthier, s'étant placé à la droite de Napoléon, donna le signal du déûlé.^ les tambours se mirent en tête, les musiques s'accordèrent , les trompettes
soufflèrent dans leurs instruments de cuivre, ^ timbaliers frappèrent leurs caisses, les chevaux se cabrèrent en hennissant , et tout cet appareil guerrier se mit en mouvement, sans que l'oreille humaine entendit le bruit de ces pas de géants, ni Tbarmonie de ces marches triomphales, car c'était la revue des morts qui com^nençait, et les vîvants étaient exclus. Enfin les premiers soldats arrivèrent sous rimmense voûte.
— Regarde, r^arde, mon fils Napoléon : voici Desaix, le sultan juste, qui est mort en me donnant une victoire pour gage d'adieu. Voici Kléber, le dur soldat^ qui n'a baissé lo front que devant moi, le seul à qui j'aie osé confier l'Egypte et qui me Veut gardée, si le poignard n'eût fait ce que n'avait pas osé lecanon qu'il avait tant de fois abordé en face.
Kléber et Desaix passèrent et des milliers de soldats après eux, avec leur uniforme déchiré et le pantalon rayé tricolore, et Napoléon continua :
— Vois-lu celui qui me tend la [main ? c'est Lan-
l'arc de triomphe de l'étoile. 305 nés, mon soldat et mun ami. Salut, salut, mon vaillant :-oldat, tu portes les drapeaux de Locli, et tu tiens le sabre d'honneur de Mareiigo ; dis à 1^ ^aide consulaire que je suis content d'elle.
LanDes passa et des milliers de soldats apiôs lui, et .Napoléon continua :
— Regarde, mon fils, l'^arde comme ils passent! Voici Ai^reau, reniant du faubouix Saint- Marceau, le duc de Castiglione ; il porte aussi un drapeau ; ce n'est pas, comme ceux de Lannes, un drapeau qu'il a pris à l'ennemi ; c'est le sien, à qui il lit traverser le pont d'Arcole, c'est son drapeau que lii France lui a rendu tout criblé de mitraiilp, ne sachant à qui le conDer après lui.
Augereau passa, et des milliers de soldatsaprès lui, et Napoléon continua :
— Celui-là qui vient ensuite, c'est Lefebvre ; tu vois tous ces soldats qui marchent à sa suite <ruii pas infatigable : c'est ma vieille garde, ma f^arde, d'Kna. Salue ce noble soldat, mon fils; lui seul
306 CONTES FOUR LBS SNFANTS.
peut-être n'a légué à ses héritiers que l'or dont j'avais galonné son haUt de maréchal. Près de loi un simple capitaine, Ghambure, qui défendit avec tant d^audace la ville que Lefebvre avait prise avec tant de courage.
Et comme Lefebvre était passé, le jeune Napoléon s'écria :
Qu'est cela, mon père, qu'est cela ?
— Ce sont mes braves grenadiers ; Oudinot n'est pas à leur tête ; Oudinot est enseveli dans sa vie plus profondément que nous dans notre tombe.
— Et eeux-là qui viennent ensemble ?
•^ Les deux Kellermann, le père et le fils, le seul
^ père qui ait mérité, sans moi^ la couronne de duc
que je lui ai donnée ; le seul fils qui ait mérité sous
moi de porter la couronne que j'avais donnée à son
père.
Les deux Kellermann passèrent, et Napoléon ajouta, en montrant du doigt ceux dont il parlait :
— Là, dans cette voiture, blessé comme il était
l'arc de triomphe de l^étoile. 307
à Wagram, Masséna, à qui j'ordonnais de vaincre et qui était toujours vainqueur ; à côté de lui c'est Rampon, et après Rampon, l'invincible 52* demibrigade, une citadelle de braves, commandée par le plus brave, le bouclier de mes armées porté par un bras de fer.
— O mon père ! comme ils passent vite tout sillonnés de glorieuses blessures I à peine m'en avez-vous nommé un sur cent de tous ces illustres généraux.
— C'est que la nuit est courte et que l'beure vole. Pressez vos rangs, mes soldats, que je vous voie tous avant le jour.
Et l'armée défilait rapidement, sortant de l'ombre, et à chaque division, à chaque bataillon qui traversait la porte immense, un hourra s'élevait, disant : Vive l'empereur j
Ils virent ainsi passer les chasseurs, avec \mrs colbaks aux flammes penchées, les escadrons de Polonais hérissés de lances, les hauts grenadiers sur leurs grands chevaux de bataille, les légers vélites
308 CONTES POUR LKS ENFAUTS.
et les lourds dragons courant sur les pas de fie^sières.
Pyiis, c'étaient des soldats aux traits basanés par Je soleil d'Espagne, vainqueurs à Saragosse, à Lérida, à Badajoz, à Tarragone, à 1 udela, à la Gon^e, et à leur tête Pérignon, Suchet, Junot, Dugommier, ceux qui surent combattre sans etie guidés par le maître de la victoire. Et comme Fempereur et son lils les regardaient passer sans cesse ainsi que les flots d'une mer à qui on a livré une vaste écluse, le jeune Napoléon dit à son père :
— Et celui-ci qui porte tant de gloire sur son front modeste et qui pleure en vous tendant les bras, quel est-il, mon père?
— C|est mon premier fils ; celui-là, c'est ton frère Eugène Beauharnais, celui qui s'était donné à moi au point de bénir le jour où tu es né, le jour qui lui enlevait une couronne. Sous le titre de vice-roi, regarde, il y a un cœur de citoyen ; sous cet uniforme si bravement porté, l'àme d^m sage ; sous ce dé-
l'arc de triomphe de l'étoile. 309
voûment de soldat, le cœur et la tendresse d'un fils. Admire-le, enfant, puisque tu n'as pu limiter.
Mais comme Napoléon disait cela, voici un tourbillon de poussière qui s'élève , et son fils s'écrie :
— Voyez, mon père, voyez ce cheval qui se cabre et qui bondit, ce sabre qui luit comme un éclair, ce panache qui domine la foule comme un drapeau.
— Ah ! c'est Murât ; le voilà, mon lion à la crinière ondoyante, mon lion, qui se battait seul contre des nuées d'ennemis. Doucement, doucement, mon beau soldat! pourquoi courir ainsi devant toi? tu n*as plus six cents lieues de pays à conquérir au galop ; pourquoi parles-tu à tes cavaliers et éperonnes-tu ton cheval? il n'y a pas d'ennemis derrière cette porte. Ne baisse pas ainsi la tête pour passer sous la voûte ; si grand que tu sois et que je t'aie fait, je l'ai fait encore plus haute que toi, roi Murât, brave Murât, sol-
^10 CjDjNTES fÇ|Ujl \.^S ÇlJfPA^îTS.
dat à couronpe. Ne regarde pas d!|in œil fft]rp}|c})e ton vieil cînnpim D^vpu^t ; ne lui montr^ p^s; la poinfp de ton sabre, et ne lui fais pas signe de venir se battre à récart. Ecoute Bejliard, c[^j te dit qu'un roi ne jette pas son sang à un duel ; et p^ce çjue tu gouver7 nés la mort, parce que tu la braves à toute heure, ne rpéprise pas cel|:|i qui s'était fait avare du sang de ses
soldats.
— Et quel pst celui qui vient après eux, pâle et triste, et laissant pendre le long de sa cuisse le sabre recourbé que son bras ne peut plus soutepir?
— C'est Poniatowski, l'enfant sans patrie, qui ayait adopté la patrie la plus brave pour se croire encore dans la sienne ; c'est Poniatowski, le Polonais, l'intrépide.
— Et celui qui traîne à sa suite les prisonniers de toutes les batailles?
— C'est Rapp, toujours blessé et toujours guéri la veille de la victoire, qui a arrosé les champs de bataille de plus de sang qu'il n'en faudrait à la vie de
l'arc pE TRi9îfPHp DE l'|:tP{le. \\\
dix hommes. Et jonaintpnant, mon fijs, inpline-toi et
fléchis le genou.
Le jeune Napojéon obéit ; et Napoléon ajouta» en
lui montrant au loin une ombre qjii dominait toutes
les autres :
— Voici Ney, Avant ique je lui eusse donné le titre
de duc, il s'appelait l'infatigable ; avant que je Veusse
appelé prjnce, il se nommait le brave des brave^. En s'adressant à lui, l'empereur continua d^une
voix basse : — D'où viens-tu, mon t^rave Ney, ainsi
pâle et couvjBrt de sapg? Est-ce de la Moscowa. où tu promenas |a division par le champ de bataille, pomme une massue de géant renversant les corps d'armée à'chaque coup que tu frappais? reviens-tu de ta longue marche à travers les déserts et la faim? Ne sois pas ainsi abattu, mon brave Ney, tu sais bien que je vais à toi, et que j'ai pris mon bâton pour aller te chercher à pied dans la neige. Quoi ! rien ne peut te rendre Faudace de tes jours de combats. Quelles sont donc, juste ciel ! ces douze blessures que tu n'as
Sl-Î CONTES POUR LES ENFANTS.
pas rapportées de tes vingt-deux campagnes ? Ah f je vois, les balles des vétérans de mon armée ont ouvert et percé cette noble et fière poitrine, qu'avaient respectée vingt batailles rangées et soixante combats. Regarde-le, mon fils, il est mort comme un coupable,ce grand guerrier qui était un ami, et ce n'est pas le seul, parmi ceux qui passent, qu'on m'a tué ainsi. Vois tu Labédoyère, mon jeune brave colonel? ils l'ont tué I. vois-tu Brune, vois-tu Ramel ? vois-tu les frères Faucher ? la dernière goutte de tout le sang qu'ils avaient versé pour la France, c'est la France qui Fa versée. Mais levez le front, mes braves héros,, l'heure est venue où le supplice vous est compté comme une victoire ; levez leiront, et lisez vos noms que je consacre à l'immortalité.
Et Napoléon ayant baissé son épée jusque sous la voûte, l'éclair de gloire qui en jaillit fit lire à tous les héros leurs noms gravés dans la pierre, et plus profondément encore gravés dans l'histoire; et les morts virent ainsi ce que n'ont point vu les vivants.
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Puis le jour est venu, et avec les ombres du ciel se sont enfuies les ombres de la tombe, et la sentinelle qui veillait à la porte de TArc a raconté comment durant toute la nuit ffi vent avait gémi avec de longs sifflements à travers les feuillages des Champs-Elysées et sous les voûtes de l'Arc de Triomphe.