RIVALITÉ DE MURAT ET DE DAVOUST
Le lendemain Murât et Davoust, de concert et d'après Tordre de l'Empereur, s'emparent de Yiasnaa. IVIais le surlendemain le désaccord recommence, Murat retrouve Temiemi devant lui, et sur-le-champ la pensée de combattre le saisit, Tordre de Tattaque est donné. Sa cavalerie s'élance immédiatement sur celle des Russes; Tinfanterie de ceux-ci la suit, Murât veut faire avancer la sienne, c'est-à-dire celle que Davoust commande sous ses ordres ; il court vers la division Compans et se met lui-même à sa tête. Mais au même moment arrive le prince d'Eckmuhl, qui reproche amèrement à Murât le nouvel et inutile combat qu'il vient d'engager, et lui déclare qu'il ne soutiendra pas. 11 défend à Compans de marcher; Murât renouvelle ses ordres; Davoust résiste plus violemment. A cette insulte la colère du roi de Napies, d'al)ord furieux, se calme soudainement, il en appelle à son rang, à son droit; Davoust n'en tient compte, et Compans incertain obéit aux ordres réitérés il(^ Davoust, son chef immédiat. Alors le roi de
2M GONTBS POUR LBS ENFANTS.
Naplès se tourne avec un calme inouï dans son caractèPÉ, et une dignité «iperbe, vers Belliard, son chef d'étatrmajor.
« Belliard, lui dit-il, allez à l'Empereur, dites-lui de disposer du commandement de son avant-garde^ dites-lui qu'il a un général de moins et un soldat de plus. Quant à moi je vais tirer ces braves gens de l'embarras où je les ai mis. »
Puis s'adressant à Davoust, il ajoute :
c Monsieur le maréchal, nous nous reverrons i
» «^ Sans doute, si vous en revenez, lui répond aigrement celui^i, en lui m<^trant ses cavaliers prés* que en déroute.
n — J'en reviendrai, lui répliqua Murât avec un regard où se peint toute sa résolution. )>
Aussitôt, tandis que le prince d'Eckmuhl se retire, Murât court à sa cavalerie, la rallie de la voix, lui montre au prunier rang ces panaches hardis et ces dorures étincelantes qui appellent le danger ; on l'eo'-
KIVALITÉ DB MCHAT ET OE BAYOUST. Stl
toure, on le défend, et comme il va en avant^ il m trouve qu'on triomphe encore une fois.
» Ah ! s'écrie Murât, la gloire en eçt encore à nous seuls. »
n quitte à ces mots le champ de bataille et rentre dans sa tente. Il y entre seul, et, tout échauffé de son combat, la main tremblante encore des coups qu'il a portés, il écrit un billet sur un papier gmiÊté et par^ fiomé. Â cet instant Belliard arrive ; Murât sans l'interroger sur le résultat de son message, lui tend le billet.
a Belliard, lui dit-il d'une voix calme ; portez ce billet à Davoust.
)i -«* C'est un cartel ? lui dit Belliard sans prendre le papiei*-
)) — C'est un cartel, répond froidement le roi de Nàples*
» — Je ne le porterai pas, réplique résolument Belliard. »
Ce fut comme une commotion électrique qui frappa
Murai à cette réponse. Il se retourne vers son chef d*élat-major, le visage plus étonné peut-être qu'irrité :
« Et vous aussi ! lui dit-il d'une voix sourde et que la colère arrêtait.
» — Sire» sire, s*écrie Belliard, vous ne me rendrez pas complice de votre perte ; TEmpereur est résolu, et votre renvoi suivra votre première menace. ♦ » — Eh bien! qu'il me renvoie; il y a à mourir ailleurs qtfici, répond avec fureur le roi de Naples. H oublie son armée d'Espagne, qu^il me la donne, qu'il me donne un régiment, qu'il me laisse soldat s'il veut; je lui dois mon sang, ma vie , mais mon honneur, il est à moi, Belliard ! entends-tu, Belliard, que mon honneur est à moi et que j'étais brave avant qu'il fut empereur... Va porter ce billet, te dis-je...
» — Sire, n'^pond vivement Belliard, vous lui devez aussi une couronne, une couronne dont vous ne devez pas compromettre la dignité contre un officier de l'empire.,.
ItlVALlTË DE HUitAT ET DE UATOUST. 303
» — One couronne 1 interrompit Murât de plu» eu plus exaspéré; et cette couronne m'a-t-elle empâché d'être insulté en face, m'a-t-elle feit respecter? Voicr, ajouta-t-il avec une joie craelle, et en saisissant son sabre et ses pistolets, voici qui m'a fait respecter toute ma vie etqtii ne ip'al^imdonnera'pas... Va donc ! Belliard, va donc;
1) — Vous êtes roi, lui répond le général, et Davoust refusera.
» — Alors s'écrie Murât, ce sera un lâche...
» — Ce n'est pas vrai, réplique soiidainemeul Belliard en regardant llëremeiit le roi de Nap)es. •
Mural tenant un sabre et des pistolets ; à ce démenti il considéra un moment d'un air de stupéfaction son chef d'état-roajor, calme et résolu devant lui. Tout à coup le visage du roi change d'expression : l« colère l'abandonne, une douleur terrible en di^toiul la hautaine majesté, et Murât jette avec vioU'iiii' >■"• armes; il les brise, il déchire ses habits, il ariMcln;
ses somptueux ornements, il les toule aux pieds ; il veut parler, il suffoque, il pleure :
« Tu as raison, crie-t-il, Belliard ; ce n^est pas un làclie, et il refusera. C'est moi qui suis un misérable roi qui ne peux rien, un roi que peut souffleter le dernier soldat! » Et de grosses larmes roulent dans les yeux du héros, et il laisse tomber sa tête dans ses mains. Belliard profite de ce moment de faiblesse pour lui faire de sages représentations ; il le calme, flatte son oi^^i, excite son courage et finit
ainsi:
« — Et M rBmpereur donne à Davoust le com-*
mandement de Tavant-garde, sire, il fera tout ce
que vous auriez 6dt »
Cette supposition réveille Murât de sa douleur, il
se lève, il parcourt sa tente, et son œil sec et brillant
lance des éclairs.
t Oui, oui^ dit-il avec feu, je resterai. On ne se
bat qu'ici, ici seulement on fait la guerre : eh bien !
je la lui arracherais Tout pour moi, rien pour lui, pas
RIVALITÉ DE MIGRAT Et DE DAVOOSt. 295
une escarmouche, Belliard; je te jure qu'il ne verra pas un ennemi. »
Et il sort de sa tente et court à un avant-poste« Maintenant nous le demandons au général historien, que de malheurs ont pu résulter de pareilles dispositions dans de tels hommes?