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Contes sceptiques et philosophiques

Notre atoi Fantan était le fils de M. Jérôoje, un bourgeois enrichi de la province du Périgord,

Mt Jérôme, ayant fait beureureusement sa fortune dans lo commerce des draps, pensa qu'il serait dommage que son fils en pût fairp autant. 11 résolut, dés le jour de sa naissance, que Fanfan serait médecin. UTélevaborsdesa boutique, et lui donna des maîtres de latin, de grec, de mathématiques, d'histoire, de théologie, de danse, de violon et d'escrime. Les voisins bavardèrent ; Jérôme les laissa dire, et le tendre père y gagna ceci, que son fils, qui en savait moins que lui, l'appelait de temps à autre imbécile.

Au bout de dix ans, l'enfant lisait couramment et parlait assez mal sa langue ; mais s'il ne savait pas fort bien ce qu'on lui avait appris, il possédait à merveille tout ce qu'on s'était efforcé de lui cacher, On lui avait donné un gouverneur pour le surveiller; mais il lo décidait aisé-

ment à lui faire la courte échelle pour dévaster les vergers voisins, aussi bien qu*à lui acheter de mauvais livres en ville. Ge gouverneur, qui n'était qu'un jeune homme plus âgé de six à sept ans, fut charmé de trouver à qui parler de gravelures. L'élève atteignit le maître dans peu.

M. Jérôme avait répandu ses bienfaits sur toute sa famille. Il avait recueilli son frère cadet, nommé Benoit, ruiné par des entreprises, et les enfants' d'un second frère mort à l'armée. C'étaient une fille, nommée Pélagie, qu'il éleva dans la maison, et un garçon qui entra au couvent sous le nom de frère Gyprien. Fanfan, déjà grand et l'esprit convenablement frotté de philosophie, se mit à songer mûrement aux moyens de déshonorer sa cousine.

M. Jérôme était pourtant dévot et l'avait élevé dans la religion ; frère Gyprien lui avait vanté le service de Dieu ; mais depuis cinquante ans de beaux-esprits avançaient que Dieu n'existait pas. Fanfan s'avisa, chose rare et simple pourtant, que les uns ou les autres pouvaient avoir raison. Gette alternative, quand on y songe, n'a rien de rassurant, et Fanfan y songeait souvent. Il tomba dans la mélancolie. Un jour il consultait frère Gyprien; celui-ci lui dit : — Mon cher cousin, je connais votre mal : vous avez plus d'esprit que vous ne croyez ; vous désirez quelque chose et vous ne savez quoi. Gela est fort naturel, car il n'y a pas, grand'chose ici-bas qui vaille qu'on le désire. Vous cherchez le bonheur, vous ne le trouverez pas où l'on dit. Il n'est pas de ce monde, dit l'Évangile. Vous êtes d'un caractère triste et violent; prenez-y garde,

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votre imaginatioa vous jouera de méchants tours si vous lui lâchez la bride. Il faut vivre modérément. Ne vous écartez pas de la religion : elle seule entend quelque chose au cœur humain. Les gens que vous appelez des savants n'en veulent pas convenir par ignorance, indififérence ou orgueil. Ils rêvent la perfection indéfinie, et ils n'essaient pas d'abord d'un bon chrétien, dont ils seraient, je pense, satisfaits s'ils ne sont pas trop difficiles. Ils vont chercher bien loin ce qu'ils ont sous la main. Ils se divisen't en quatre ou cinq cents sectes, et je ne sais s'ils ont encore réussi à faire un honnête homme. Humiliez-vous, travaillez, vivez saintement. Vous n'auriez pas tort de vous faire moine. Le couvent est l'hôpital des malades de votre sorte.

— Et ma cousine? dit Fanfan.

— Votre cousine deviendra ce qu'elle pourra ; vous n'y penserez plus chez nous.

— Gomment vit-on chez vous? répliqua Fanfan.

— Nous nous levons avec le jour...

-— C'est un peu tôt, dit Fanfan.

— Oui, mais nous faisons au chœur une heure de bonne musique qui nous dégourdit l'esprit et l'élève à Dieu pour le reste de la journée. Après quoi nous bêchons, plantons, et nous versons cinq cents cruches d'eau sur les platesbandes de notre jardin, ce qui est un .exercice très-salutaire. Nous rentrons à l'étude ; et à l'heure où s'éveillent vos paresseux^ nous avons plus travaillé qu'ils ne travaillent dans tout le jour.

— Après? dit Fanfan.

— Après, nous allons à la messe ; nous offrons à Dieu

6 tlONTES SCEPTIQUES ET POlILOSOPUIQUES

an cœur aussi pur que possible, et nous le prîous de le maintenir en cet état.

— Après? dit Fanfan.

— Nous retournons au travail*

— Ensuite?

— Nous prenons le repas du matin.

— Ah ! dit Fanfan; et que mangez-rotts à ce repas?

— Un bouillon d*herbes, deux nav^ bien cuits et quelques pruneaux.

— C'est bien peu, dit Fanfan.

— Oui, mais nous avons une heure de récréation pour digérer plus commodément.

— C'est au mieux, dit Fanfan, j'irai voir ma cousine.

— Non, vous jouerez aux quilles avec une boule qui pèse un quintal, vous ferez deux lieues en vous promenant de long en large; vous tournerez la roue de la pompe à eau, et vous n'aurez plus envie que de vous asseoir. Nous nous reposons, en effet, dans d'autres, exercices, et nous atteignons ainçi le soir où nous allons tout doucement nous coucher, Pestomac et le cœur légers.

— C'est bien, dit Fanfan, mais je ne pourrai m'empédier de songer à ma cousine.

— Bah! dit frère Cyprien, vous vous aspergerez d'eau fraîche, -^ous direz votre chapelet, et vous vous coucherez plus gaillard que devant.

— Je réfléchirai, dit Fanfan.

11 n'eut garde d'y penser davantage, k courut plus que jamais après les fiUes' de l'endroit, sans parvenir à se distraire beaucoup.

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Un Allemand de beaucoup d'esprit viat pi^endre les eaux dans le Yoisinage; c'était un grand philosophe; il s'appelait PaneingoU Sur le bruit de sa réputation» Fanfan Talla voir.

—Je vous connais, dit Paneingot ; vous autres chrétiens, vous adorez un Dieu infiniment bon, et vous croyez que rien ne lui est plus agréable que de sa frotter les reins de crin haché. Vous vous moquejs des Indiens qui se plantent des clous dans les hanches, et vous caressez les vôtres à coups de houssine et de martinet. Vous jugez que ce Dieu ne vous donna un corps qui palpite à la vue du vieux via et des jolies filles, qu'afia de le nourrir d'oignons et de nénuphar. U vous a fait la vue excellente, l'ouïe fine, l'odorat exquis; il vous a donné des fleurs qui embaun^nt, des femmes appétissantes, des grappes dorées, des rossignols grands musiciens; mais vous ne buvez que 4e l'eau, vous avez inventé le plain-chaat, vous vous brûlez sous le nez de l'encens de paroisse, et vous adorez de préférence une image de cadavre crucifié en ivoire Ou en os. Vous pourriez, d'aventure, vous bien porter, Rfeadre du ventre et de belles couleurs ; mais, peste ! vous n'avez garde. Il convient que vous soyez pâles, tristes^ déguer aillés. Et que dirait votre Dieu, qui est si bon père, s'il voyait ses ^fants un peu guillerets et alertes? Il se fâcherait tout rouge, ^avez^vous bien. Réjouissons-nous donc en lui si nous sommes goutteux, estropiés, cacochymes; tâchons de le devenir pour lui plaire à force d'aJ^inence«t de mortification ; s'il nous couvre de lèpre, remercions-le; et s'il nous vient des cors au pied, ap-

8 COiNTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES

puyons dessus en marchant : rien ne le distrait davantage. Mais j'y songe : si je me donnais tout à l'heure un bon coup de marteau sur le crâne? Qui nous tient de nous précipiter sur-le-champ sous une meule? Gela serait plus tôt fait, et je ne doute pas qu'on ne fût ravi là-haut du procédé; mais fi donc! nous en finirions trop vite, nous soufifririons à peine; tuons-nous doucement, mourons peu à peu, enterrons-nous tout vifs, brûlons-nous à petit feu, comme il convient à des gens qui ne' l'ont pas mérité. Nous avons, il est vrai, les beaux-arts pour récréer nos yeux et parer nos cellules ; mais, je vous en prie, accrochez-moi là le supplice de saint Laurent, qui se laissa griller comme un porc plutôt que de jeter une pincée de sel sur une poignée' de charbon; que je voie le sang couler, la graisse fumer, les intestins bouillir; mettez-moi ici quelques pendus; là un homme écorché, une hache, un billot, une tête qui roule. Nous pourrions, par hasard, sourire et chanter au soleil naissant, comme les oiseaux et les fleurs ; vite un enfant ou deux écrasés sur le sein de leur mère; des bourreaux, du sang, des crânes brisés, des ventres ouverts, et le tout aussi bien peint que possible. Sculptez-moi, sur ce lit, une tête de mort; si nous pouvions l'avoir véritable et toute fraîche, il n'en vaudrait que mieux. Cela fait rêver de mort et de pourriture; il n'est rien de plus doucement lamentable. Surtout plus de joie, point de distraction, pas un geste, pas une grimace ; mais la prière, le jeûne et force coups de nerf de bœuf; mordons-nous la lèvre de peur de rire, pinçonsnous le gras des jafiibes pour nous contenir; usons nos

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genoux sur la pierre ; abîmons-nous sous les sombres voûtes des temples, où le jour ne pénètre pas ; proster^ nons-nous sur ces parvis sacrés pavés de tombes; frissonnons d'horreur dans cet àir de caveaux funèbres; humons-y longtemps la douleur et la mort, chantons de petits refrains à, porter les gens en terre; que nos cloches jettent encore le deuil et Teffroi à trois lieues à la ronde, sur les plaines fleuries et les moissons inondées de soleil; tendons de noir nos chambres; couchons-nous le soir dans un petit cercueil pour entretenir celte belle humeur; vivons dans Téternelle crainte ; et si quelque enragé de grosse joie nous divertit d'une gaudriole, consolons-nous dans cette sainte pensée qu'il sera roussi dans l'éternité.

— Cependant, dit Fanfan, frère Gyprien...

— Frère Gyprien, interrompit Paneingot, est un saint homme, s'il mange autant de navets que vous dites ; mais je vous avoue que je ne saurais croire qu'il importe à Dieu, comme il le dit, que l'on couche sur un matelas rembourré d'épines. Je ne puis non plus me persuader qu'il ait inventé la chère et les femmes, afin qu'on s'en prive mieux, ni qu'il se réjouisse de voir dépérir misérablement des créatures dont il veut le bonheur; d'ailleurs, n'est-il pas vrai que les jolies filles seraient fort embarrassées de leur rôle ici-bas si nous n'étions jamais occupés qu'à nous tremper dans l'eau fraîche?

— Je le pense aussi, dit Fanfan ; mais pourtant, frère Gyprien...

— Frère Gyprien soutiendra peut-être que le monde est plein de misères ; que nous sommes sujets à la goutte,

au rhume, à la fièvre, à des incommodités sans nombre ; à quoi je répondrais qu'il suffît bien de celles-là sans nous gMer l'estomac par le jeûne et la peau du dos par le cilice. Je n'ai pas besoin d-ajouter que je préfère un poulet gras h vos prunes et le soleil à vos cierges. Tadore Dieu dans ses ouvrages ; je me tiens en joie de peur de l'affliger; je me pare des fleurs qu'il fait éclore sur mon chemin, et je bois à sa santé le bon vin quil me donne; ce culte n'a rien de pénible.

— Il me séduit, dit Fanfan, mais... -

— Frère Gyprien, s'il sait son métier, niera la matière, et vous dira qu'elle ne mérite point d'être comptée pour rien, ce qui ne saurait l'empêcher de traîner après lui cent vingt livres de chair qui ne peuvent souffrtr ni la faim, ni le froid, ni les coups de trique, et qui gênent singulièrement l'esprit de leur voisinage. Frère Gyprien vous dira encore que l'épine est sous la fleur, le ver au cœur du fruit, le fumier au pied de l'arbre, le squelette sous la femme, la lie au fond de la coupe ; mais, de grâce, pourquoi s'abattre d'abord sur les ronces et le fiimier?

— Sans doute, dit Fanfan, mais pourquoi...

. — J'entends ; frère Gyprien se trouve bien de ses bouillons d'herbe. Grand bien lui fasse! 11 ajoutera qu'il digère mieux : je n'y vois pas grand mérite ; il vous dira encore qu'il échappe parla chasteté à bien des petites incommodités, comme si la chasteté n'était pas la fplus incommode de toutes. Je vous le conseille donc en ami : aimez bien, mangez dru, buvez sec, et moquez-vous du reste. .

— Corbleu! dit Fanfan, je suis de votre ndigien ; je

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vo^s ser^ seulemeiit .obligé de m'en dire le nom en grec.

— Nous appelons cela rèhabilii&r la matière.

— Ah! la jolie idée que voilà, dit Fanfan, de réhabilite»* cette aimable portion 4e Tétre dont on fait du noir d1 voire et de rengrais à fomer les terres. J'ai toujours été choqué que mes intestins .pussent un jour servirj en guise de cordes à violon, à faire danser des maroufles. Il faudrait empêcher aussi le corps de périr et de se détériorer par rhydropisie, la gangrène, le froid,. le chaud, les bl/essures et la vieillesse.

— On y songe.

— Bah ! dit Fanfan, la condition des' hommes en sera bien changée. Il vaut mieux tard quejsunais.

— Tenez-vous donc en joie, dit Paneiogot^ cottdie» bravement avec votre cousine, avalez-moi ceci, et laisse» dire les gens.

11 remplit un grand verre de genièvre. Faofau Tavala d'un trait, et Ut une horrible grimace. Getie liqueur loi avait brûlé le palais et Testomac. Il s'eu alla consolé.

11 rentra chez lui d'un air triomphant, mangea comme quatre à souper, et le soir, ayant surpris Pélagie derri^ UQoe charmille, il con^mençait à la fourrs^er sans rime ni raisoQ, quand il se sentit appliquer cinq à six grands coups de canne. C'était son Oncle Benoit qui passait par là» et qui, tout en aimant fort son neveu, ne pouvait souffrir qu'on manquât de respect à sa nièce.

Fanfan s'en retourna ver» Paoeingot en se frottant lîédiine, et lui conta comme quoi on l'avait dési^i^éaUe^

ment dérangé, tandis qu'il chercliait à cultiver honnêtement la matière.

— Je vois ce que c'est, dit Paneingot, votre oncle Benoît n'est pas de cet avis.

— Je m'en doute bien, répliqua Fanfau.

— Qu'est-ce que cela prouve? ajouta le philosophe.

— Je n'en sais rien, dit Fanfan; cela prouve du moins que tout le monde ne pense pas comme nous, et qu'il n'est pas si aisé de bien vivre qu'on croit. En outre, j'ai vu hier frère Gyprien...

•— Encore frère Gyprien ! dit Paneingot.

— Oui ; mais il m'a donné des raisons qui m'ont replongé dans le doute. Et d'abord il m'a dit qu'il n'était pas vrai que la religion commandât l'extermination de la matière, mais qu'au contraire elle défendait expressément de tuer le corps, soit en le détruisant tout à coup, soit en lui refusant les soins nécessaires; qu'elle prenait seulement la matière pour ce qu'elle valait, et qu'elle ne voulait pas qu'elle prévalût sur Tesprit, ce qui nous rapprocherait trop des bêtes, et ce qu'un homme de sens comme vous ne saurait désirer; qu'on pouvait être bon catholique sans trop de diète et de coups de gaule ; qu'il était vrai qu'elle inspirait à de braves gen? le courage d'expier les crimes par des mortifications; mais que ces expiations étaient volontaires, et qu'elle était trop sage pour exiger plus qu'il n'appartenait au commun des gens vivant dans le monde; qu'elle était simple et facile, et qu'on exagérait ses austérités pour se donner quelque raison de ne paâ la suivre ; qu'elle demandait prudem-

ment le plus pour obtenir le moins, et que si l'on se donnait la peine d'étudier-ses commandements de modération dans les plaisirs, on verrait que c'était la limite précise où Ton se doit renfermer pour vivre vraiment heureux et bien portant...

— En effet, interrompit Fanfan, je m'enivre et je me donne une indigestion ; je veille au bal, je me lève triste et pesant; je me jette dans la dissipation et les théâtres, les désirs de toute sorte me dévorent; si je ne- travaille pas, je meurs de faim... 11 a dit encore, quant à la mélancolie dont vous parliez, que l'Église avait ses jours de deuil, mais aussi sëfe jours de fêtes, de chants joyeux et de grandes volées, où tout s'unissait pour enchanter les sens, et qu'en somme un pauvre village n'en serait guère plus gai quand on lui ôterait son église, ses cloches, son assemblée à la messe et ses chants en chœur avec les habits du dimanche.

-— Je vous avoue, dit Paneingot, que j'ai oublié mon catéchisme ; mais il me suffit d'examiner les choses en gros

— Frère Gyprien a dit encore que d'ailleurs la désolation et la mort sont écrites partout dans le monde, et nous épouvantent de toutes parts. Le cours de l'histoire , avec ses guerres et ses crimes, n'est, jusqu'à nous, pour ainsi dire, qu'un long ruisseau de sang. La nature tout entière est un vaste champ de funérailles, où la vie elle-même s'alimente de cadavres et de débris, ^e regarde autour de moi : les plantes et les animaux s'entre-détruisent, tout ce qui a vie souffre et meurt. Jusqu'aux meubles qui m'entourent, tout me rappelle l'agonie d'une créature vivante et

les douleurs de l'homme gui travaille dans les larmes. Tous les bruits d'ici-bas se fondent en un concert de plaintes et de gémissements. Je me promène, un mendiant m'étale sa plaie hideuse au détour d'une rue ; plus loin une charogne empeste les gazons d'une prairie ; je vois passer une jeune fille, et je pâlis en la voyant accro- -cher les passants ; ici c'est un hôpital, là une prison, plus haut un gibet ; j'ouvre une gazette, et je vois, d'une part, plus d'inepties, de lâchetés, de calomnies qu'il n'en faut pour désespérer de l'intelligence humaine ; et, de l'autre, grâce à cette mode nouvelle d'empoisonner Tesprit du public, plus de meurtres, de forfaits et de catastrophes qu'on n'en voyait autrefois en cent ans dans une province. Mais qu'est-il besoin d'aller ou venir pour s'a*breuver de cette amertume? Notre grand ennemi, c'est nous-méme^; nous sommes piqués au cœur, et nous y portons le ver qui le ronge : l'ennui, l'ambition, la tristesse poursuivent dans les fêtes; les vains projets, les désirs trompés tourmentent ces heureux aux spectaclea, et ce baladin lui-même, qui sue à les divertir, s'essaie à sourire, la honte et la rage dans l'âme. Frère Cyprien ajoute qu'on est bien le maître de demeurer en belle humeur dans cette effroyable harmonie; mais qu'il ne peut s'empêcher d'en être touché, et que s'il est vrai, comme a dit un grand homme, qu'on ne vit pas, mais qu'on souffre la vicî's'il est vrai que Thomme ne marche sur la terre qu'en l'arrosant des larmes de ses yeux et de la sueur de son front; que le mal couvre le monde comme une seule plaie, et que ces cris de déthesse sont

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airachés à d'étemelles €l véritables douleurs, il était assez iKMi que la religion se (ût accommodée là-dessus pour les guérir et les consoler.

— Je TOUS ferai lire un livre, dit Paneingol, qui ne répond pas précisément à cela, mais lèvera tous vos doutes. D'adlleurs, je vous ai dit que ces maux passeraient.

-^ C'est bien, dit Fanfan, ce que j'ai représenté à mon cousin ; mais il m'a répondu que les mêmes malheurs durent depuis six mille ans en somme égale, qu'on ne pourrait s'en débarrasser sans injustice envers les générations passées, et qu'il faudrait non-seulement changer l'homme, mais la terre qui tremble, la mer qui s'entr'ouvre, les fleuves qui sont sujets à de grands écarts, le ciel qui vomit la tempête et la foudre, et refaire ainsi toute la création, ce qui lui semble assez malaisé pour des créatures.

— Nargue du mauvais temps et des humeurs noires, dit Panèingot.

— Ah! oui, des refrains bachiques, dit Fanfan, ils sont parfois insuffisants. J'étais au bal hier, par exemple; j'ai mal déjeuné ce matin; le ciel est gris; je me sens pris d'une tristesse glaciale; les sombres idées m'assiègent; mais tenez seulement, que connaissez-vous de plus refroidissant que cette rêverie sur le temps qui s'écoule ; et cette seule pensée, que voilà une minute, une heui*e, un jour de passés, et que nous marchons, sans cesse et sans résistaace,vers ce je ne sais quoi de sombre et d'inconnu qui 8'appelle la mort, n'est-elle pas bien capable d'empêcher

les gens de se divertir? En vérité, à voir les hasards qui nous gouvernent, les périls qui nous entourent, Tignorance où nous sommes, notre misère, notre faiblesse, notre aveuglement, je ne puis m'empôcher de m'étonner que les hommes ne se jettent point tout d'abord la face contre terre pour implorer, quel qu'il soit, ce pouvoir mystérieux et terrible qui se joue d'eux à son gré, comme Touragan de la poussière des chemins. Et coipment voulez-vous que je me détourne un moment ? Je philosophe, je m'égare, je rentre chez moi, et je trouve ma maison en feu, ma femme expirante, tenant dans ses bras nos deux enfants massacrés ; je m'éveille d'un bon somme, et je vois expirer mon père dans la nuit ; je m'échauffe à boire avec un ami, il me donne un soufflet, je dégaine et je le tue; nous chantons sur l'eau par un beau soleil, la barque chavire, mon frère disparaît ; je bats un entrechat, et je me casse la jambe; je me frotte les mains, je me foule un poignet; je pousse un cri de joie, et je me crève un vaisseau dans la poitrine.

— Nous n'avons point de consolations à vous donner là- dessus, mais que diable allez-vous songer? C'est le moment du courage, de la constance, de la dure résignation ; un'homme de cœur n'y faillira point.

— Gela est bon pour ce que vous appelez des philosophes, qui en seraient réduits cependant à la sombre stupidité des bêtes ; mais n'avez- vous rien à dire de plus à la foule du peuple, qui n'a pas eu le loisir de se fortifier dans vos études? Et voilà votre seul tort, ô philosophes, il est assez grand ; vous ne parlez au plus que pour

dix personnes, et ces idées dont vous vous vantez, vous les avez puisées dans cette société que vous troublez ; vous lui devez encore ce que vous clites et ce que vous êtes ; vous déchirez, enfants gâtés, le sein de votre mère, et vous n'oubliez dans vos rêves que Phumanité tout. entière. Or frère Cyprien soutient que la religion parle pour les plus grands hommes, et qu'elle parle aussi pour tous. Enfin, ajouta Fanfan, je ne vous cacherai pas que les coups de canne de mon oncle me pèsent . encore sur Téchine.

— Eh ! croyez-vous donc, dit Paneingot, que nous n'ayons aucune idée des accidents de la vie, que nous n'ayons point prévu à quoi l'on est exposé? Mettez-vous là, tenez-vous droit, pensez à quelque objet gracieux.

— Bon.

— Souriez.

— Voici.

— De la gaîté.

— Oui vraiment.

— Vous y êtes?

— J'y suis.

Paneingot prit de Télan, et lui donna un grand coup de poing dans l'estomac.

— Oufl cria Fanfan.

— Voilà les façons du malheur imprévu ; mais tenez, levez la jambe, bien ; arrondissez les bras, redressez le corps, frappez dans vos mains, quelques pas de gavotte, quelques soubresauts ; vous venez d'apprendre une bonne nouvelle, vous êtes dans l'ivresse.

— Je me le figure.

— Plus d^enthousiasme.

— Je fais mon possible.

— Vous ne vous possédez point*

— Je le crois*

— Les mots vous manquent.

—Il me le semble.

— Bon !

Le philosophe lui détacha un grand coup de pied sur Fos de la jambe.

— Oh! ditFanfan.

— Ce n'est rien, dit Paneingot. Mais tenez, pour, plus d^clarté, vous dormez tranquille, couchez-vous là...

— Non, laissez, dit Fanfan.

— Et voilà comment le sort nous traite, reprit Paneingot ; mais qu'importe? ajouta-t-il en regardant Fanfan fixement.

— Ah ! il est Mrai , dit celui-ci ; et sauf la peste, la gale, la guerre, la teigne, le vol, la colère, le meurtre, Pair, le

"rapt, le feu, la lèpre, Peau, le vin, les femmes. Page, Phumeur, le teint, les bêtes, les oncles et quelques autres petites incommodités physiques et morales dont la nomenclature remplit les bibliothèques, rien n'empêche d'être à Paise ici-bas.

— Qu'allez- vous donc rêver à ces fadaises? C'est déjà la marque d'un cerveau faible et sans philosophie. Vous ne voulez dor^c pas coucher avec votre cousine ? Au surplus, venez ce soir avec nous; je régale des amis, vous trouverez là (ies dames dont la plus déchirée vaut mieux

dans son petit doigt que tontes ÎSt^e^jinB^ du mo^d^^ , fussent-elles cent fois plus fournies decfe!^|4g^25ë«4*^ vous ne dites; nous vous apprendrons à vivre, et nous déraisonnerons philosophie entre la poire et le fromage. Si la méthode vous plaît, vous serez mon disciple. »

Fanfàn ne manqua point au rendez-vous, qui était dans un cabaret en renom. Il trouva la table mise et la compagnie déjà réunie. ïl croyait mettre le pied dans un nouveau monde de délices, et ne plus trouver que des roses dans les voies du docteur Paneingot. Les hommes s'entretenaient froidement avec le philosophe; il y avait aussi des femmes fort parées, fardées, les épaules nues, qui se regardaient entre elles.

On se mit à table, et Ton causa d'abord fort peu ; mais une de ces dames posa son pied sur Celui de Fanfan, ce qui l'intéressa à un point extrême, car elle appuyait sur un soulier qui le blessait déjà.

Le philosophe pérorait, la prunelle allumée. Il prêchait la joie d'un ton farouche, et frappait du poing sur la table en promenant sur lès convives son regard enflammé. Fanfan n'osait rien dire, la dame lui écrasait le pied, et il souffrait beaucoup.

— Savez- vous une chanson à boire? lui cria Paneingot.

— Hélas non, dit-il.

Le philosophe crut, à son air contraint, qu'il n'approuvait pas ses discours, et, le regardant de travers :

— Buvez donc, lui dit-il d'une voix furieuse. Fanfan avait i)u outre niesure,et dit qu'il n'avait plus

soif.

— Vous voulez rire? dit Paneingot.

— Je n'en ai point envie.

— Vous mentez.

— Gela n'est point honnête.

Paneingot lui lança son verre au visage ; Fanfan voulut riposter, Tautre Tatteignit d'une bouteille à la tête; on se jeta entre eux. La femme qui s'était occupée de Fanfan ' l'emmena dans une pièce voisine, et se mit à panser ses blessures. Il n'avait heureusement que deux dents cassées et l'oreille en lambeaux. Il ne put faire de moins que d'embrasser cette femme par honnêteté; mais il avait aussi trop mangé; un hoquet lui vint, il vomit son dîner sur le sein de cette douce créature, et demeura trois heures entre la vie et la mort. La femme s'appelait Angélique. Angélique, à le voir en cet état, passa de la commisération à la tendresse la plus v-éhémente; elle appela au secours. Paneingot était parti avec ses amis. Les gens de l'auberge accoururent; on prit grand'pitié de ce pauvre jeune homme qui, pour la première fois qu'il s'enivrait, avait si bien fait les choses. Les uns lui passaient des serviettes brûlantes sur Je ventre, ceiix-là parlaient de le mettre au'frais dans la glace ; il rouvrit les yeux malgré les uns et les autres. Angélique lui fit du thé, qui acheva de le remettre. Fanfan était reconnaissant; il passa la nuit avec elle pour la remercier; il s'aperçut bien qu'elle n'avait pas voulu demeurer en reste. Dès le, lendemain il tomba malade.

A quelques jours de là, il rencontra Paneingot, qui lui tendit la niain et lui parla en souriant des vivacités de

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Tautre soir, qui n'avaient pas empêché Fanfan, disaitil, de s'amuser comme il faut. Fanfan répondit que oui poliment, et ajouta seulement qu'il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait dire. A quoi Paneingot répliqua qu'il fallait se divertir pour ne pas songera cette bagatelle. Le médecin, que Fanfan alla consulter, ajouta que, s'il se divertissait le moins du monde, il perdrait le nez et les yeux, à moins qu'il ne prît une drogue infecte qu'il lui présenta. Fanfan, pour les mettre d'accord, prit la drogue et continua de ôe divertir, ce qui fut cause qu'il ne perdit qu'un œil * et la moitié du nez.

Cependant, comme il s'était éperdûment attaché à cette bonne fille qui mettait sa vie en péril, il quitta la maison paternelle et s'en alla courir le monde, s'estimant heureux tant qu'il lui resterait l'amour d'Angélique et l'amitié du savant Paneingot.

Or, comme il se disait un jour que ces deux sentiments suffisaient après tout à embellir la vie, il s'aperçut que son amie et son ami étaient aussi fort bons amis ensemble. Il pleura; Paneingot se mit à ri^e; il voulut se fâcher, Angélique lui jeta un chandelier à la tète, et s'enfuit le lendemain avec le philosophe, emportant l'or et les bijoux que Fanfan avait emportés de chez son père.

Fanfan se désola trois ou quatre nuits, sans avoir à qui se plaindre, et convenant qu'il avait tort de trouver mauvais que les autres se réjouissent comme lui; mais il avait beau faire pour secouer la mélancolie, il fut Contraint de s'avouer que, si la matière gênait souvent l'esprit, l'écrit s'opposait parfois aux récréations de la matière.

Mais Fanfau était un esprit fort qui n'avait point pénétré à demi le système de Paneingot. Il résolut de prendre le dessus. Il alla donc trouver ses compagnons de dé^ bauche; ses compagnons lui firent entendre quHls ne demandaient pas mieux que de le consoler s'il avait de l'argent ; et comme il n'en avait point, ils le renvoyèrent à coups de pied. Il alla trouver les compagnes d'Ange^ lique, pour oublier l'infidèle ; mais les compagnes d'An* gélique lui dirent : « Nous ne couchons pas avec dea gens si pelés, allez vous faire panser. » Et, comme il s'obstinait à frapper à leur porte, une servante lui vida sur la lôte une eau de senteur qu'il fut étonné de trouver chez des dames si galantes.

Il en fut réduit, pour se distraire, à manger quelques mauvaises herbes, couché sur un fumier au coin d'une ferme, ce qui fut un maigre régal pour un homme accoû * tumô à une vie délicate.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il parfois (car Paneingot ne lui avait pas dit positivement qu'il n'existait pas), mon Dieu, si vous ne m'avez donné un corps et des sens que pour les entretenir dans les délices, vous avez bien tort de ne point m'y aider davantage ; si votre bon plaisir est de voir vos créatures dans la joie, combien n'est-il pas déplorable que je déjeune si mal, que ma maîtresse m'ait volé mon argent, que mon ami m'ait volé ma maîtresse, et que cet ami soit pourtant si savant ! Si vous tenez h nous voir tous heureux, et si notre devoir est de tâcher de l'être, de quel droit Paneingot boit-il de si bon vin, tandis que je m&che une ronce? De quel droit Angélique

• l'épicurien J3

dort-elle sur le duvet, tandis que je me roule ici sur la fiente de vache? De quel droit s'égaie-t-on là-bas, tandis ^e je m'ennuie «i fort ici?

Il en vint à comprendre kju'il avait le droit, lui, d'égorger tous ces gens fortunés pour les dépouiller : tant cette morale de Paneingot était appropriée au bien de l'hoàime! Il se mit à guetter les passants. Le meurtre lui répugnait bien un peu, mais il avait pour lui la logique et la nécessité impérieuse d'embellir sa vie, fiélas ! si courte î

— Nous n'avons qu'un temps à vivre, chantait-il dans ses dents en aiguisant son couteau sur une pierre; amis, passons-le gaiement !

Une troupe de gens armés qui cherchaient çà et là dans la campagne, l'ayant découvert, Tentourèrent ; il reconnut une multitude de ses créanciers au milieu des sergents.

— Que faites-vous-là ? lui dirent-Ils.

— Je hume les parfums champêtres, je ^préte Toreille à cette harmonie lointaine du ramage des oiseaux et du zéphyr dans les feuillages. J'admire l'herbe drue et menue inondée de soleil, et la pourpre éclatante dont la . lumière teint les pétales du coquelicot ; je...

— Je vous trouve plaisant de prendre le frais quand vous me devez cent mille écus.

— Je vous trouve plaisant vous-même de vous inquiéter de cent mille écus, quand je prends le frais.

— Vous allez donc nous payer?

— Ma foi non, dit Fanfan.

— En prison ! dirent les créanciers furieux, et qu'on Je pende !

24 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHïfUES

Ils se jetèrent sur lui et le chargèrent de bourrades.

— Connaissez-vous Paneingot ? dit Fanfan.

— Je connais que vous êtes un drôle, et c'est assez.

— Quoi ! s'écriait Fanfan, nous sommes ici-bas pour y prendre nos aises, et voici qu'on parle de me mettre ea prison.

— On n'est à son aise qu'avec de l'argent.

— J'en avais, on mel'a pris.

— 11 faut donc travailler.

— Qui dit cela?

— C'est la loi.

— D'où vous vient cette loi?

— Du greffier qui s'appelle Joseph.

— Votre, Joseph est un imbécile que je suis content de ne pas connaître; mais de qui la tient-il ?

— Du bailli,

— Qui l'a donnée au bailli *^

— La nation,

— Qu'est-ce que la nation?

— C'est nous, c'est moi, c'est vous.

— Cela n'est pas vrai, je ne suis pas si sot que cela; mais sur quoi repose votre loi?

— L'équité, l'ordre, la morale?

— Où faites-vous remonter cette morale.

— De l'autorité, je suppose, jusqu'à Dieu.

— Vous en avez menti, dit'Fanfan ; Dieu, qui ne connaît, ni votre loi, ni votre greffier Joseph, et qui n'a rien plus à cœur que de nous voir gaillards, n'a point inventé

une morale semblable. Vous êtes d'étranges marouffles et vous ne devez pas me charger de chaînes.

— On vous fera voir du moins qu'on le peut.

Là-dessus on le houspilla de la belle' sorte. Fanfan, fort de son droit, détacha un grand coup de pied au premier qui s'approcha ; mais ils se mirent vingt sur lui, l'accablèrent de horions et remmenèrent.

—0 Paneingot, s'écriaFanfan,qu'auriez-vousàrépondre?

to le jeta dans une forteresse où il passa trois nuits à disputer son corps si douillet à une troupe de rats qui cherchaient à vivre honnêtement de leur côté. Fanfan trouva cela mauvais et en tua le plus qu'il put. Enfin l'un de ses créanciers l'étant allé voir, Fanfan lui dit : « Je pourrirais dix fois mieux ici, et les rats me mangeraient jusqu'à la semelle, que vous n'en toucheriez pas un sou de plus de votre créance. Il vous en coûte môme quelque monnaie pour m'empêcher à jamais de vous payer. Relâchez-moi, je travaillerai, et vous recevrez du moins quelque argent.

Le créancier, qui était homme de sens, se rendit à ce propos. Fanfan fut relâché; mais comme il avait reçu beaucoup d'instruction et qu'il était spécialement un grand philosophe, il ne fut bon qu'à tourner la meule dans une machine, à la place d'un vieux mulet qui venait de mourir ; et même, comme il ne la tournait pas si bien qu'il ne raisonnât encore de temps en temps sur le panthéisme, le culte de la forme et les droits de la matière, on lui appliquait de grands coups de fouet pour lui démontrer l'excellence de son nouveau métier.

26 CONTES SCEPTÏftUES ET PHILOSOPHIQUES

Cepeadant il s'avisa que, ses idée» fussent^elles bonnes, comme il n'en doutait pas, il n'était pas en bon chemin de les voir triompher. La misère, les coups, les rats n'étaient point capables de balancer un argument d'un homme comme Paneingot, dans le cerveau d'un homme comme lui. Pourtant tous ses amis étaient parvenus aux honneurs et à la fortune ; ils avaiait épousé de jolies femmes et leur avaient fait de joJis enfants;!! les voyait passer en carrosse pour alli^aux spectacles, tandis que lui, Fanion, languissait h l'écart, méconnu, méprisé, et ne pouvant se dissimuler que ce ne fût une des plus tristes façons de réhabiliter la matière que de toumerune meule à coups de cravache.

11 essaya de faire contre fortune bon cœur, ce qui est encore ^'un bon philosophe; mais il est vrai qu'il n'y réussit point; car pour qui et pourquoi souffrir? Pour le plaisir? il n'y m voyait point. Il découvrit enfin qu'il y avait de la joie à tous prix. Les ouvriers, ses camarades, allaient au cabaret ; il y alla avec eux. Il chanta Momus et Bacchus en buvant un poison noir qu'on leur vendait pour du vin ; il chanta Cypris et les Grâces en embrassant des monstres échevelés qui se donnaient pour des femmes. Ses camarades, les buveurs, parfois en train de rire, lui casaient des pots sur la tête et le laissaient pour mort sur la place. Les femmes, h propos d'amour et de gaudrioles, le couvrirent de lèpre. 11 était borgne, galeux, estropié, perclus de tous ses membres. Le travail lui devint impossible ; il ne pouvait §e traîner qu'à l'aide de béquilles ; il se mit à demander la charité aux passants qui n'osaient pas le regarder.

l'épicurien S7

Un jour, des frères-quêteurs, qui ne craignaient pas la mauvaise odeur , le ramassèrent sur le grand chemin, mort de faim, sans couleur, sans forme, sans' voix. Us le menèrent à rhôpital. Les médecins le condamnèrent, mais on ne le jeta pas à la voirie, comme on Peut bien pu. Des sœurs charitables, qui n'étaient point de son opinion, le couvrirent de baume et d*emplâtres ; on le coucha, on lui fit avaler quelques cuillerées de bouillon. Il s'endormit ; il était si faible qu'il n'ouvrit l'œil qui lui restait qu'à force de soins, au bout de deux jours ; il le promena autour de lui, et vit bien où il était.

Il y avait sur le lit voisin un malade horrible, chassieux, décharné et rongé d'ulcères jusqu'aux os. Fanfan frissonna rien qu'à le voir. Le lépreux le regarda à son tour, «Tse détourna avec horreur.

—Hélas! dit Fanfan,à côtédequelle pourriture on m'a mis!

— Il vous sied bien de vous plaindre ! dit l'autre, je ne sais à quoi l^on songe de mettre un amant de la beauté tel que moi à côté d'un monstre tel que vous.

— Ah ! cette voix ! dit Fanfan ; ne seriez-vous pas Paneingot, qui fut autrefois un grand homme ?

— Fanfan ? dit Paneingot.

— Moi-même. ^Je meurs d'envie de vous embrasser, mais permettez-moi de n'en rien faire.

— J'allais, dit le philosophe, vous demander la même faveur.

— Hélas i mon cher maître, dans quel lieu je vous retrouve et dans quel état voilà ce corps frais et dodu que vous régaliez avec tant de soin 1

— 11 me reste ma gaîté, dit le philosophe.

— C'est quelque chose ; mais, avant tout, dites-moi, je vous prie, ce qu'est devenue Tincomparable Angélique?

— Angélique, qui se portait si bien, comme vous savez...

— Je sais, dit Fanfan, mais continuez.

— • Angélique, si pleine de grâce et d'embonpoint, et que j'aimais fort, me quitta, sous prétexte que je grisonnais, pour un officier, qui la céda à son hôtelier, qu'elle abandonna pour un Anglais, lequel l'envoya à son maquignon, qu'elle planta là pour un matelot, qui l'offrit à son capitaine, qui la vendit à un nabad de Perse, lequel en tomba chaudement amoureux et voulut l'épouser, Ja croyant vierge, pour en faire une mandarine, comme qui dirait une reine.

— Ah ! tant mieux, dit Fanfan.

— Jusque-là elle vivait dans For et la soie, des esclaves lui chatouillaient la plante des pieds, des noirs Féventaient avec des plumes de paon, et elle jouissait toujours de cette santé si robuste qu'elle avalait trois bouteilles de rack sans sourciller, et qu'un régiment des gardes lui eût manqué de respect sans lui déplaire, ce qui fut cause que le nabab l'aimait tant. Mais un jour s'étant piqué le sein avec une aiguille d'or en s'habillant, un grain de poussière entra sous la peau ; elle n'y prit pas garde. La tumeur enfla et lui dévora peu à peu la gorge et la moitié du visage. Le nabab, bien qu'amoureux d'Angélique, ne pouvait souffrir sa tumeur. 11 résolut, pour mettre fin à la maladie, de noyer la malade. Gomme on Fallait jeter dans le Gange, un brahme la repoussa, de peur qu'elle n'empoisonnât le

l'épicurien 29

fleuve devant la pagode. Les porteurs la laissèrent sur le chemin, et un paria Falla reporter sur le navire du capitaine. Le capitaine, par un reste défection, la renvoya se faire panser dans un hôpital d'Europe. Elle retrouva son matelot qui la renvoya au maquignon, qui renvoya à tous les diables. On lui conseilla de se faire voir pour de l'argent, mais on en eût donné plutôt pour ne la voir pas. On lui proposa d'entrer en religion, mais elle répondit, avec quelque raison, qu'il était trop tard pour offrir à Dieu des charmes dont ne voulaient plus les hommes du port. Elle alla trouver enfin un m^ecin célèbre. Le médecin lui dit qu'il n'y avait plus qu'un remède à son mal, qui consistait en une opération dont à la vérité on ne revenait jamais.

— Et il ne fit point cette opération ? dit Fanfan.

— Excusez-moi, il la fît, et le corps de la belle Angélique figure, à l'heure qu'il est, comme une monstruosité des plus rares, au musée royal de l'académie de Montpellier.

— Hélas ! dit Fanfan, et que dites-vous de cela, mon cher maître?

— Je dis qu'il eût peut-être mieux valu pour elle qu'elle s'habillât ce jour-là sans aiguille, ou qu'on eût du moins épousseté sa toilette.

— Je le crois aussi, répliqua Fanfan; mais nous n'en serions pas moins, vous et moi, en si triste équipage.

— Quant à nous, c'est une autre affaire. .

Paneingot raclait nonchalamment la peau de ses bras

qui tombait en copeaux à belles poignées. Fanfan considérait ses membres en aussi mauvais état, et dit, en s'arrachant une dernière poignée de cheveux tout emmêlés :

30 CONTES SCEPTIQUES ET PflILOSOPHIQUES

— C'est égal, maître, convenez que nous sommes bien peu dé chose, et qu'on a tort de faire grand état d*une macbine qu'un grain de sable peut réduire à Tétat où je me figure la belle Angélique; voyez, voyez, çontinuait-il en s'épluchant le crâne comme un fruit mûr, quelle fragile apparence que notre moitié chamelier.

— Sans compter, dît Paneingot, que nous n'en avons peut-être point d'autre.

— Hélas ! ajouta l'élève, quel triste séjour qu'un hôpital pour la matière ! Le meilleur s*en perd dans les bassins à saigner; il en passe une bonne portion par les vases de nuit; le bistouri des chirurgiens en rogne tous les jours quelque tranche ; puis enfin on hache le reste comme chair à pâté, à Tamphithéâtre, et l'on va le jeter dans unrtroutle cimetière.

— Où cela fait pousser, dit Paneingot, des fleurettes et des escargots.

— Ah J cela m'est bien égal, dit Fanfan ; quant à moi, je ne puis supporter cette idée, que ma jambe que j'avaisassez bien faite, sans vanité, et ce nez retroussé, qu'Angélique aimait tant, s'en vont aller pourrir à jamais sous la terre.

— soleil, disait Paneingot dans sa rêverie, de combien d'émanations putrides sont chargés les plus purs de ces rayons qui réjouissent le monde ! Le fumier infect et la chair pourrie se fondent dans le zéphyr qui vient caresser sous les saules le front rougissant de la bergère. La mort nourrît la vie, et cependant la blonde Gérés, éternellement parée, nous berce en chantant sur ses larges mameHes. Le

L*ÉP1GURIB!I 31

iîrmament étoile toujours en fête, les coteaux jaunissants où la vigne pend en festons, les flots étincelants des feux du jour, les chants infinis de la cigale, les vergers arrondis en berceaux sur le passage du vieux laboureur, la violette embaumée qui éclot sous nos pieds, les colombes qui palpitent d'amour sous les branches, et les chœurs des jeunes filles qui dansent des rondes sur les pelouses, nous font honte de notre abattement...

La peste soit, dit Fanfan, de vos fêtes et de vos plaisirs ? Je n'y ai jamais goûté que je ne m'en sois repenti. Vous goûtée d'un vieux vin, vous vous réveillez de l'extase en donnant du nez sur une borne ; vous caressez une jolie fille, elle vous tue, ou on l'enterre ; ou s'endort sous vos arlH'es, on se lève perdus; amusez- vous donc, mon cher maître.

— Je vous reconnais bien là, spiritualiste chagrin; vous avez l'esprit faible, mon ami.

— Permettez-moi de vous dire, ajouta Fanfan, que si vous comptez sur votre corps, il ne me paradt pas bien robuste.

— Il y avait peut-être un moyen de l'entretenir autrement.

— Lequel? dit Fanfan.

— Se coucher tôt, se lever tard, manger peu, boire moins et bêcher un peu la terre tous les matins. •

— C'est la règle de frère Cyprien que vous me dites IL Où voyez- vous donc des jouissances dans la simple satisfaction d€s besoins, ô mon maître ? Vous avez bien changé d'avis.

— Vous voyez que je n'ai pas suivi celui-là.

— Aussi, corbleu, dit Faufan, vous voilà dans un bel état!

— Au reste, dit Paneingot, il y a un remède à tout ceci, dont force honnêtes gens usent à présent.

En disant ces mots, il passa la main sous son oreiller^ et montra à Fanfan le canon d'un pistolet.

— Ah! diable, dit Fanfan, en sprte que la mort est votre meilleure façon de vivre? ^

— Vous avez raison, reprit Paneingot, c'est J)on pour les âmes pusillanimes; je ne crois pas d'ailleurs qu'une balle de plomb chatouille bien agréablement la cervelle. Il ne faut pas mal finir quand on a si bien commencé. J'ai mieux que cela là-dessous. C'est un autre diclame qui n'a jamais fait défaut.

Il repassa la main sous l'oreiller avec grand effort, car le malheureux tremblait de la fièvre, et en tira un flacon d'eau-de-vie.

— Quoi! dit Fanfan, o'êtes-vous pas à la diète?

— Faites excuse; je n'ai pas la force de manger, et Toa m*a donné là une manière de drogue puante que je' n'ai pas le courage de boire. Je m'accommoderai de ce nectar qui cadre mieux à mes vues.

Il souleva le flacon en chancelant, et le vida en trois gorgées.

. — Vous allez vous faire mal ! dit Fanfan.

Paneingot tourna les yeux jusqu'au bJanc, et retomba sur son oreiller. Il venait de trépasser. Fanfan retomba de son côté en s'écriant :

— Paaeingol est mort! Ah! ne faut-il qu'une goutte d*eau-de-vie pour tuer un si bel esprit!

En ce moment-là un religieux, étant averti que les deux malades ne pouvaient aller loin, arrivait avec l'huile sainte et un crucifix. C'était un vieillard vénérable, encore frais et nerveux, avec une grande barbe blanche. , Il s'approcha du lit de Paneingot.

— Ah! mon père, dit Fanfan, ne prenez pas la peine, il n'y a plus rien à faire là : Paneingot n'y est plus; il vient de se laisser mourir comme un chien; mais c'était un grand philosophe.

— Je vais donc m'occuper de vous, dit le religieux.

— Moi, reprit Fanfan je ne vaux guère mieux.

Le moine vint à lui, et Fanfan l'examinant un instant :

— Ah! dit-il, n'étiez-vous pas autrefois mon cousin, frère Gyprien?

— J'étais le cousin de Fanfan, dit le moine.

— Hélas, c'est moi qui suis Fanfan.

— Vous avez donc bien changé, mon cousin?

— Qu'est devenue ma cousine Pélagie?

— Elle est mariée, et elle a fait huit enfants.

— Grand bien lui fasse, et mon père?

— Il est mort de chagrin.

— Et vous?

— Je me porte assez bien ; mais vous-même? Vous avez vécu vite, à ce que je vois?

— Assez, dit Fanfan.

— Vous avez du moins nagé dans ious les plaisirs de ce monde.

— Pas extrêmement, dit Fanfan ; mais vous, mon cousin, vous vivez longuement?

— J'ai Testomac bon et les membres encore dispos, Dieu merci I

— Que d'amers combats, que de tristesse et de découragement vous a dû coûter cette vie?

— Pas tant qu'on croit, dit le moine ; il est impossible d'être bien joyeux ici-bas ; mais je travaillais, ma vie est réglée, je suis content de moi, et les jours passent vite.

— Il serait singulier, ô mon cousin, que cette vie, dont Paneingot disait tant de mal, fût la plus longue et la meilleure.

— Contez-moi donc la vôtre.

*- Ahl n'en parlons plus, mon cousin, vous aviez trop raison en ce monde pour avoir tort dans l'autre. Je me suis fourvoyé ici-bas ; faites, je vous en prie, que je sois mieux là-haut.

Le moine, s'étant laissé tomber à genoux, lui parla longuement, et lui montmit le crucifix en pleurant. Fanfan se mit à réciter ïa prière qu'il disait tout enftint avant de s'aller coucher; puis il se confessa, pria Dieu pour lui et pour son professeur, et mourut deux jours après en bon chrétien, dans les bras du moine.

a S'il n'y avait que trois hommes au monde, ils s'organiseraient. L*un ferait la conr àJl^autre^rappelleraitMonseignenr, et ces deux amis forceraient le troisième à travailler pour eux; car^ c'est U le point. »

Paul-Louis Goubier , lettres ,

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