L'AUBERGE SANGLANTE
C'était une de ces charrettes déguisées qu'on appelait des pataches et qui ont si longtemps disputé le pas aux glorieuses diligences. Le jour était tombé, la côte était rude, l'attelage soufflait et s'épuisait à tirer la machine dans un chemin gras. L'ombre qui s'étendait partout et le silence des roues invitaient à causer.
Le coupé n'était séparé de l'intérieur que par un dossier, et la conversation s'engagea d'un compartiment à l'autre, tandis que le conducteur essayait des notes douteuses sur une trompette toute bosselée.
— Voilà le vrai moment de faire un petit somme, dit un monsieur de l'intérieur, assis à côté d'un paysan et tourné de profil .vers le coupé, le coude appuyé sur le dossier.
— Nous n'aurions plus le temps, dit le paysan en très-
S82 CONTES SGEPTiaUES ET PHILOSOPHIQUES
mauvais français; qous arrivons dans une heure à Limoges.
— Je ne vois jamais tomber la nuit en diligence, dit le voyageur du coupé, sans une certaine impression grandiose ; c'est plua fort que moi. Les chemins soQt sûrs de nos jours, certainement; mais on a beau faire, cela en impose.
— Monsieur, les chemins sont sûrs, c'est comme on veut bien le prendre. Car enfin, au moment où je vous parle, on voit encore tous les jours sur les journaux des choses... qui étonnent. Dernièrement encore, la diligence de Rouen àPonl-de-rArche, en Normandie, a été dévalisée à la tombée de la nuit.
— Eh bien, monsieur, dit le bourgeois du coupé, j'ai beaucoup voyagé et janoais je n'ai eu à me plaindre de qui que ce soit.
^ Monsieur est dans te commerce, peut-être?
— Oui, monsieur, je suis négociant.
— En ce cas, vous avez plus voyagé que moi! Au reste, le conducteur doit savoir ces choses- là mieux que personne, li ne vous est jamais rien ariivé, conducteur?
LE CONDUCTEUR. — Oh ! à présent c'est plutôt de» mauvais sujets, est-ce pas, qui auront un coup dans la léte : ils s'en viendront trois, quatre^ vous demander ce que vous ar^z, n'importe, pour lors ils ne vous attaqueront pas si vous ne vous défendez pas; mais peur dire qu'il y a des voteurs comme v'ià dans le temps, par execuplet je n'ai jamais rien vu.
u» mmtm^^ m h^mT^Êma. •« Ceta m^ r«pp«Ue «ne
L'AUBERGE SANGLAINTE S83
petite aTenture que j'ai eue dang le temps. Il est vrai que j'étais plus jeune; mais il m'en est resté \m terrible sou* veair. le ne veux pas ici me vanter, il est inutile de ftiire le brave, j'eus peur, très-grande peur, et il y avait de quoi, comme vous allez voir... Monsieur, on s'imagine que ces bisfoires d'assassinats dans les auberges et mxv les grand Youtes sont des contes faits à plaisir; pas du tout; Qous avons malheureusement beaucoup de maisons dans oe g^nre. Je vous parle de quinze ans, j'étais un jeune homme, pour ainsi dire, une tête brûiée, ce qui s'appelle, ^ms-souci, sans réflexion. J'allais de Saint^Flour à Tooneins, pour affaire. A cette époque, la diligence de Tonaeins ne passait pas à Tonneins, ou plutôt l'entreprise n'existait pas. il fallait prendre la traverse. On me propose une espèce de voiturin et, ma foi, va te promener, me voilà embarqué avec le voiturin; j'étais dans la voiture, avec deux homm^, une dame fbtrt intéressante, sa petite fille, et une personne plus mûre qui pouvait passa* |)our sa gouvernante. Les deux hommes nous quittèrent à Marmande. Je n'eu fus pas fôché, car ils n'avaient cessé de ronfler. Je demeurai seul avec la dame, sa petite fille et la gouvernante. C'était une bonne aubaine pour un jeune homme et, à cet âge-là, je puis le dire, je rae tirais d'affaire tout comme un autre. La gouvernante était peu communicative, et d'ailleurs elle était d'un âge qui m'empêchait d'y songer; mais la dame... C'était pro- J^aUi^s^t une étrangère, une Anglaise plutôt; elle était Uonde et paraissait ^^uver quelque difÊeidté à a'expri* mer... W(ms ne nm& somme* peut*étre pas dit en tout
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vingt parole... £h bien, monsieur, vous le croirez si tous voulez, mais e^était pour moi un charme de plus. Il me semble que je la vois d'ici. C'était une femme de vingtsix à trente ans, d'une taille au-dessus de la moyenne, d'une physionomie agréable, mais souffrante, une femme qui paraissait avoir beaucoup souffert et qui avait je ne sais quoi qui m'attachait; les yeux un peu battus, le regard languissant, mais très-doux; enfin je ne sais quoi qui inspirait le respect et l'intôrét. Les voyageurs, comme je vous disais, descendent à Marmande. Bon, me dis-je à moi-même, me voilà à mon affaire. J'avais eu plusieurs attentions pour cette dame ; je l'avais débarrassée d'un panier qui la gênait; j'avais pris la petite fille sur mes genoux; et puis, comme vous pouvez croire, mes yeux lui avaient dit ma façon de penser ; mais nous gardions le silence, et je n'en étais pas fâché, parce que, comme je vous disais, cette étrangère m'inspirait réellement du respect.
La nuit approchait, et tenez, c'était à peu près dans un momenl comme celui-ci ; voilà un orage qui se déclare, le voiturin stimule ses chevaux ; pour comble de malheur, cette maudite voiture se détraque... va te faire promener! nous culbutons et nous voilà plantés en pleine obcurité au milieu du chemin. La dame s'évanouit, la gouvernante était tombée sur moi, je ne savais plus où j'avais la tête. Je perds patience et je dis quelques mots de vivacité au voiturin qui eut encore le flegme de nous dire qu'il ne pouvait arriver à la couchée. L'étrangère éUit toute tremblante, je la confie au voiturin, il m'indique à
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peu près une sorte d'habitation et je vais à la découverte. En effet, j'aperçois une lumière à quelque distance. J'offre mon bras à la dame, je la couvre comme je peux de mon carrick et je dis : A la garde de Dieu; quels que soient les habitants, ils ne refuseront pas l'hospitalité à trois dames dans le malheur. Le bonheur voulut que cette maison fût une auberge; je dis le bonheur, et vous verrez combien j'avais tort. Je frappe : pan! pan! qui est là? personne ne répond; je frappe de plus belle, l'incommodité de ces dames me donnait des forces. On nous ouvre, je conte notre histoire ; nous entrons dans une espèce de salle très-malpropre, enfumée, obscure, d'une mme assez suspecte. On n'y voyait pas à deux pas. Gela nie parut déjà un peu louche et je commençai à ouvrir les yeux , et puis on respirait en entrant, je ne sais quelle odeur, une odeur infecte, je ne dirai pas de sang, mais de lait caillé et tourné à Tai^e, de résidus de cuisine, une odeur enfln qui ne prévenait pas en faveur du maître de la maison. Je denmnde du feu. C'était une vieille femme qui nous avait ouvert; elle allume une lampe, elle souffle dans Pâtre. Je n'avais besoin de rien, mais néanmoins je commande un bouillon pour ces dames. Je dois dire que, dans le danger commun, l'étrangère, à plusieurs reprises, m'avait serré le bras; mais j'étais loin d'en rien conclure à son désavantage. J'attribuais ces mouvements à son émotion, et puis, dans ces moments-là, vous savez, on n'a la tête à rien. Je continue l'examen des lieux, qu'il m'avait été impossible de faire plus à fond dans l'obscurité : c'était en apparence une
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cuisine; vers le milieu, \^ y avail une table toute rougie comme par du sang que je voulus bien prendre pour du sang d'animaux, et le long de cette table je découvre une rangée de larges couteaux qui pouvaient passer encore pour des couteaux de cuisioe; mais je vous avouerai que, sans avoir précisément des soupçons, je n'étais pas entièrement sans arrière-pensée. Je ne communique rien de ipes observations et je fois semblant de me sécher tranquillement devant le feu, car j'étais mouillé jusqu'à la chemise. La vieille allait et venait d*im air affeiré; elle appelle, la porte s'ouvre, et nous voyons* paraître un grand gaillard à larges épaules, de gros favoris, un œft indéflnissable, une espèce d*air innocent, mais pas si simple qu'il voulait bien dire. Je ne pus v^ défendra d'un léger mouvement. L'hôtesse voulut faire entendre que c'était son fils^ et cet individu, sans dire un mot, vint se chauffer près de nous. Vous dire que j'étais à mon aise, non, je n^ étais pas, et cependant sans savoir pom^ quoi ! Cet homme affecta de ne pas me regarder) mais vingt fbis je le surpris lançant à la dame en question des regards dont je n'oublierai jamais l'expression. J'essayai ps^ des dgnes, par des demi-mots, de faire comprendre mon inquiétude À la pauvre étrangère, ce fut inutile. Au reste, elle partageait sans doute de vagues soupçons, car je la vis constamment aussi lîxer sur cet homme un regard qui aurait attendri un rocher. Pour me donner une contenance, je demande des nouvelles du voiturin : on me i^pond assez brusquement qu'il est à l'écurie, et la vieille Vient me demander si nous n'avions besoin de rien. Je
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^rus voir jusque dans ces simples paroles une iateution ironique et il y avait de quoi m'enlever tout appétit, si j'eusse été assez imprudent pour en conserver. L'Anglaise prit son lx)uilIon avec une fermeté au-dessus de son sexe, et demanda, en jetant un dernier regard sur le fils de la maison, qu'on laconduisit à sa chambre : en même temps, je vis cet homme échanger un coup d'cedl avec sa prétendue mère, et lui dire avec up son de voix que j'eutends encore : Soignez monsieur ^ je soignerai madame. Je, fis un mouvement pour Taccompagnçr, elle me ht signe de rester avec un sourire vraiment angélique. le peusai du moins qu'elle ne conseutirait pas à se sépara de sa gouvernante; mais la pauvre femme, toute résignée et, pour ainsi dire, détachée de 1$ terre, la quitta en lui disant un mot étranger que je n'ai jamais oublié, quoique je ne sache pas cette langue. Chère dame, je la vois encore! elle disparut suivie de cet homme, qui tenait une chandelle, comme si elle marchait au supplice.*, quaut à moi, ce fut la vieille qui me coaduisit. Nous moutons, el^ me souhaite le bonsoir, tout cela d'un air bien extraordinaire, et elle ferme ma porte à trois tours. Jug^ de ma surprise, ma chambre était contiguê à celle de mit compagne de voyage. Mon premier soin fut de tout examiner; tout était à peu près en ordre. Je m'aperçus seulement que les tringles du lit n'étiNieut pas solides, et que la cloison de l'alcôve, formée de planches peu épaisses, laissait entendre tout ce qui se plissait daup l'alcôve voisine. Je ne me couchai pas, coflftmevouspense»; je ne voulus pas même me déftbiS^ler ; je doif dire ^ns
fanfaronnade que le cœur me battait ferme; j'attends à tout événement. Dix heures sonnent, onze heures sonnent, rien; un peu avant minuit j'entends un léger bruit de clé. Je n'étais pas tranquille, comme je disais, et cependant ce léger bruit m'enleva la respiration; j'étais ébloui, je crus que j'allais m'évanouir, si bien que je ne me rappelle plus ce que j'entendis que comme un rêve. Il oie sembla entendre un pas dans la chambre voisine, puis une voix qui se plaignait tout bas, puis comme un bruit de fer qu'on aiguise... puis enfin, j'entendis distinctement un cri étouffé. Ah! je tombai à genoux. Je vous assure que dans ces moments-là, un homme, quel qu'il soit, se sent porté vers la religion... Tout à coup, j'entends un nouveau cri... je perds la tête. Si je crie, pcnsai-je comme un éclair, je partage le sort de la victime. Le désespoir me donne des forces, j'ouvre doucement la fenêtre, je noue mes draps l'un à l'autre, je descends sur un tas de fumier, abandonnant mes effets, et me voilà tout moulu, tout trempé, au milieu de la nuit dans la campagne, mais remerciant le ciel de l'avoir échapp^aussi belle... J'arrivai à Tonneins vers le milieu de la journée. Je donnai mes instructions à l'autorité, et je repartis le môme jour, tant j'étais frappé de cet horrible événement...
— Et vous n'en savez pas plus long, dit le conducteur.
— Mon Dieu non, et je le regrette. Je ne sais que le Dom de cette malheureuse dame qui était brodé sur son riàicu/c, elle s'appelait Eugénie»
LE NÉGOCIANT. — Eugéuie I
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Le MONSIEUR DE L'INTÉRIEUR. — Oui, moDsieur.
Le négociant. — Un ridicule vert?
Le monsieur de l'intérieur.— Je crois que oui ; oui, ma foi, vert.
Le négociant. — Eu 1823?
Le monsieur de l'intérieur. -^ Précisément, en 1823 ; l'année de la guerre d'Espagne.
Le négociant. — Tiens, c'est ma femme; elle ne m'a jamais parlé de ça.
Le monsieur de l'intérieur.— Elle vit toujours?
Le négociant. — Mais oui, monsieur!
Le conducteur. —Tiens! comment donc que case joue?
Le monsieur de l'intérieur — 11 faut croire que...
Le conducteur. — 11 faut croire qu'il n'y a pas eu...
Le négociant. -- Sans doute...
Les trois interlocuteurs deviennent pensifs. Long silence. Le conducteur se met à siffler.
Il est aisé de s'apercevoir que les histoires de brigands jouissent d'une faveur nouvelle dans la liltériature du jour, ce que les connaisseurs attribuent à l'ardeur de s'instruire qui se répand de plus en plus parmi le peuple. J'ai reconnu, pour ma part, des fragments notables de Roch r Exterminateur^ de Monbar^ chef de Flibustiers, ot de Sacripantiy ou les Brigands de la Calabre^ découpés en petits feuilletons dans des journaux dont l'abonnement ne s'élève pas à moins de cinquante ou soixante francs par an. Or, il est assez connu que le recueil complet de ces magnifiques histoires se vendait autrefois sur les quais pour six sous; et telle est la preuve delà recrudescence du goût public pour ces relations véritables ou imaginaires. C'est ce qui m'a fait prendre la liberté d'écrire une histoire de ce genre, fort étrange et fort effrayante, et qui ne me coûtera guère d'invention, attendu que moi-
294 COîNTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES
même j'y Ogurais. A cette annonce d'un conte de voleurs, d'un effet sûr et toujours nouveau, on s'attend peut-êlre que je vais donner la biographie d'un avoué ou les détails d'une affaire entre gens de commerce ; mais, en ce cas, je préviens le lecteur qu'il sera surpris plus qu'il ne croit, et j'entre en matière sans autre préambule.
Mous allions de Paris en Suisse par le Jura : arrivés à S..., où j'avais à faire deux commissions, je me retrouvai à l'auberge avec trois de mes compagnons do route retardés dans le même endroit. Nous soupions ensemble le soir à la table d'hôte, où il n'y avait que nous. Nous parlions de notre départ, du peu de sûreté à trouver des places dans la diligence du lendemain; sur quoi Phôte nous amène une espèce de messager et nous propose sa voiture, une assez mauvaise patache qui prend la traverse et qui regagne ainsi le temps qu'elle perd sur la diligence par la lenteur de sa marche. Le messager d'ailleurs ajouta merveilles sur sa voiture et ses chevaux. Us ne marchaient point tous les jours, mais seulement quand on trouvait à remplir la patache. Nous étions sur la fin du repas, égayés par un bon vin blanc ; cette idée de voyager de compagnie, d'avoir la voiture à nos ordres et d'aller à notre guise, nous séduisit. On convint du prix qui fut modéré, oh Wt boire à l'houune un coup de noire vin blanc, et le lendemain à cinq heures il nous vint réveiller, sa patache postée dans la cour.
C'était un vieux carrosse fort supportable, où l'on pouvait tenir six, et nous étions que quatre. Mais sur le point de départ, le messager produisit humblement un cîn-
quième voyageur qu'il avait racolé la veille, et qui, di* sait-il, ne nous gênerait pas. Ce voyageur, gros comme une tonne, vêtu d'une blouse, puant un mélange nourrissant de fumier, d'ail et de tabac, semblait un gros agriculteur des environs. Nous aurions pu chicaner le messager, mais nous étions de trop bonne humeur. Va pour l'agriculteur ! Bt touche, cocher.
Mais le cocher avait beau toucher, je crois qu'il ne faisait que semblanl. Je n'ai jamais vu de bêtes plus obstinées dans un pas monotone qui faisait de son mieux pour re8<< sembler à un trot. Nous employâmes, cinq grandes heu* respour arriver à un petit bourg distant de sept lieue?, où il fallut déjeuner. Rien h manger dans l'auberge. Je proposai de tuer nos çlievaux, attendu qu'ils ne nous se* raient bons qu'à cela; notre mauvaise.humeur s'exhala en plaisanteries, et l'on parvint à nous trouver enfin des œufs^ du jambon et d'assea boa vin. On nou« renferma dans notre boite après le repas.
Suffisamment édifié sur les agréments qui m'attendaient durant le reste de ce voyage, je ne comptais que surlea ressources et les distractions que m'offrait la compagnie. J'ai parlé de trois voyageurs que j'avais retrouvés h la dernière couchée et avec lesquels j'avais conjointement louérenragôè palache; le premier de ces voyageurs était Un homme de négoce qui s'en allait tàter quelques roar* chauds de Bàle, comptant sur son éloquence pour leur tirer de l'argent eu échange des objets de son commerce. C'était, si on peut le dire, un pilier de grand chemiu, raisonnant comme un livre de poste de tous les moyens do
transport usités, depuis les chemins de fer jusqu'aux galiotes et aux coches d'eau, et connaissant par leur nom tous les aubergistes notables de France, leurs femmes, leurs enfants et leurs affaires de famille. Il était, du reste, avenant, attentionné, grand causeur et mettait son érudition à la portée de chacun.
Le second voyageur, qui était un homme de trente et quelques années, maigre, efflanqué, impétueux, bredouillant et s'effrayant de tout, m'avait raconté le matin toute son histoire. Il s'appelait Frélignon, il était fils d'un premier lit, du côté maternel, et il s'en allait trouver un beau-père récalcitrant qui avait quitté sa mère et vivait hors de France, à l'âge de soixante-treize ans avec une femme de rien, disait Frélignon, une mauvaise créature qui avait été sa cuisinière et à laquelle il menaçait de laisser tout son bien par testament. Or voilà justement ce que ne voulait point Frélignon, et pourquoi il avait entrepris son voyage, comptant que sa seule présence imposerait au bonhomme aussi bien qu'à cette misérable femme, qui n'avait pas plus de vingt-huit ans.
Le troisième de nos compagnons était un Anglais, voyageant pour ce môme motif qui fait voyager tous les Anglais et que je n'ai jamais pu connaître. Je crois qu'il s'y joignait pour celui-là des raisons de santé. Il se plaignait sans cesse, en gémissant, car il ne parlait guère que des courants d'air, des cahots, de la dureté des coussins, et chaque fois qu'il se pouvait procurer un verre d'eau le long du chemin, il ne manquait pas d'y délayer un gros paquet de poudre blanche qu'il buvait en grimaçant.
J'ai parlé de Tagriculteur, et je n'ajouterai rieu sur son compte, sinon qu'il allait acheter, au delà de la frontière, des bœufs dont il espérait tirer grand parti à la place des siens qu'il voulait vendre.. Au reste, il fuma tout le jour, malgré l'Anglais qui disputait contre lui, sans qu'ils pussent comprendre un mot l'un de l'autre.
Nous avions mal dîoé, vers deux heures, dans un bouchon perdu, et en ayant suffisamment pesté contre le messager, nous comptions prendre notre revanche à la couchée, dont il nous disait merveille; mais ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il était impossible d'atteindre cette cauchée ; les chevaux, sans relais, marchaient peu, s'arrêtaient souvent, aux montées à cause de la fatigue, aux descentes pour se retenir, en plaine pour se reposer; cinq heures, six heures, sept heures vinrent, la nuit tomba, et nous alors de nous récrier. Le messager fut obligé de nous avouer l'incertitude de la couchée. J'éclatai en iojures, et ces messieurs en firent autant, à l'exception de l'agriculteur. L'Anglais ne faisait qu'ajouter des jurements approbatifs, et cependant il s'entoura la tète et le cou de foulards contre le froid du soir.
— 11 y a bien là- bas une auberge... murmurait le messager.
— Arrêtez- vous là ! s'écria le commerçant.
Je distinguais, par la portière une bicoque au bout d'un bois qui côtoyait la route.
-— Mais elle est fermée, reprit l'homme.
— Qu'importe? Nous y coucherons.
— Ils ne font plus le commerce.
'i^ CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES
La voilure avançait toujours. La colère nous transporte, à force de cris, lé messager nous fait entendre que cette maison isolée a mauvaise réputation dans le pays, et il ajoute quelques mots que le bruit et le vent nous empêchent d'entendre.
— Arrêtez! répète le commerçant.
J'ouvre la portière; le nommé Frélignon se jette à bas, nous le suivons, les chevaux s'arrêtent, et nous aècabloos d'invectives le messager, qui descend en grognant de son siège et se décide à frapper à la porte fermée, laqu^te ne portait point d'enseigne.
Nous étions cinq hommes dans la force de Tàge; que craindre? 11 est bon d'ajouter que la maison, en eflfet, autant que j'en pus juger, n'avait en aucune façon Tair d'une aubei^. C'était plutôt un pavillon, un logement de garde ou de jardinier, rejeté sur les limites d'une propriété; mais, mourants de fiiim, de soif, de flitigue, tout nous était bon plutôt que de passer la nuit dans la machine de cet abominable voiturier. Des aboiements lointains répondent à ses cris redoublés, mais rien àe i^us. Nous touchons à la cruelle eittrémité de passer la nuit sur la route, ou de nous remettre en marebe. Chacun frappe à son tour, et j'avais bonne envie de frapper aussi sur le messager. xVous distinguons un bruit plus rapproché, une lumière bHlle aux fentes de la porte, qu'on débarrasse d'un verrou et qui s'ouvre. Un vieiltard se présente^ une chandelle à la main, en bonnet de coton, en chemise, et ceint d'un tablier dont il avait masqué sou désliabillé. Je ne m'aperçus de eet étrange accwitrement
LE MAUVAIS GITE âd9
qu'en voyoal; sos pieds sus quand il ge retouroa. Le messager lui exposa notre situation, et demanda pouf nous le souper et le gîte, à quoi le bonhomme répondit en grommelant et d'un ton que j'attribuais à la raftuvaise humeur d'un homme qu'on réveille dans son premier «om^ meil ; il s'accroupit ensuite un pied de l'âtro pour ranimer les tisons éteints.
Cependant le messager disparut pour remiser, je nesai» oh, la voiture et ses chevaux, et l'hôte singulier, que je ne perdais point de vue, déposa sur le coin d*une table la moitié d'un fromage et un pain rond. J'interrogeai dos yeux mes compagnons de raute, scandalisés comme moi d'un tel souper. Le messager revenu, je lui fis part de mes observations, n'osant les adresser directement à Thdte ; et le messager demandant s'il ne serait point possible d'ajouter quelque renfort à l'ordinaire, le vieillard répliqua sur le môme ton qui nous ôta toute envie de nous plaindre. Il était trop, clair que pous ne pouvions rien exiger dans une maison qui n'était pas une aubei'ge. Il fallut donc manger du fromage, et je ne pestai en moimôme que contre le voiturier, d*où venait tout le mal*
Chacun de mqs compagnons, étant livré sans doute aux mêmes réflexions, le souper fut triste et silencieux ; et d'ailleurs la présence de ce vieillard, qui s'était assis en un coin, me glaçait de frayeur et d'étonnement. Nous étions en oulre excédés de fatigue et de sommeil. Le messager but et mangea pour nous tous. Il essaya de rentrer en beiie humeur pour nous déguiser nos malheurs.
— Eh ! Tancien, il s'iigirail de donner un Ut à ces m^î>*
sieurs. On fera comme on pourra. Ces messieurs vous paieront. Ils sont trop honnêtes pour abuser de vos complaisances. Ne vous inquiétez pas de moi, je m'arrangerai dans récurie, et je ne serai peut-être pas le plus mal couché.
On ne répond rien. Le vieillard reprend sa chandelle, le messager nous fait signe de le suivre et nous accompagne lui-même pour nous assurer que nous serons bien. Le degré du premier étage, en briques et bois, était présentable, mais on ne s'y arrête point ; nous montons un second degré de planches branlantes, et nous pénétrons dans un immense galetas dont la chandelle perce à peineles ténèbres. Un essaim de chauves-souris s'envole en sifflant par les lucarnes dont le vent menace notre lumière. Je trébuche sur un tas d'ognons en réserve, l'Anglais roule sur une provision de pruneaux et de poires tapées étalées pour sécher sur un carré de toile à matelas. Enfin nous distinguons deux lits de sangle dans un état digne du lieu, où n'avaient jamais couché que des chats.
— C'est à merveille, s'écria derrière moi le messager, tes messieurs seront parfaitement bien, deux lits pour quatre!
Je le suivis sur l'escalier pour l'y pousser d'un coup de pied, mais il avait déjà disparu. Le vieillard s'en alla, nous laissant la chandelle, dont il ne restait guère qu'un bout de mèche. L'Anglais courut d'abord aux lucarnes, quêtant d'une voix gémissante des mouchoirs et des bardes pour les étouper. L'agriculteur enleva de ses bras nerveux les matelas des deux lits de sangle et les jeta par terre Tun à côté de l'autre.
— A la guerre comme à ia^uerre! Nous tieûdrons tous là-dessus, et si quelqu'un glisse dans la ruelle, il ne tombera pas de haut.
Le nommé Frélignon, qui se coiffait de sa cravate, voulut s'élever à la hauteur des circonstances par un gros rire, mais sa voix se glaça tout à coup. La chandelle venait de s'éteindre. Je me jetai à l'aveuglette sur les matelas, Tagriculteur et Frélignon me suivirent, et celui-ci, négociant avec moi au sujet delà couverlure, s'interrompit encore en poussant un gémissement effroyable. Ouf!
U s'écria qu'on lui marchait sur le ventre, et je reconnus alors que l'Anglais, oublié dans sabesogneetparcourant la chambre à tâtons pour regagner sa place, n'entreprenait rien moins que de nous passer sur le corps. On lui fit place, et nous voilà tous côte à côte comme des harengs dans leur caque, ensevelis jusqu'au menton, faisant des vœux pour dormir et doutant quelque peu que le soleil reparût jamais. 11 va sans dire que nous avions gardé nos vêtemenls.
L'agriculteur fut exaucé le premier, comme le plus digne, sans doute. Je reconnus la paix des champs à son ronflement formidable, dont se plaignait tout bas le nommé Frélignon, lequel, un moment après, n'avait plus rien à lui envier. L'Anglais dormait aussi, comme aussi sa musette. Pour moi, plein d'émulation et prenant mon mal en patience, je finis par tomber dans cet état d'anéantissement graduel qui, s'il n'est pas le sommeil, lui ressemble d'une manière satisfaisante ; et je me rappelle, en effet, qu'il me restait tout juste assez de sentiment pour appré-
ciep cet état, pour m'en applaudit* et me persuader que je dormirais bientôt, quand tout h coup
Je ris, à l'heure qu*il est, en voyant tomber sous ma plume cette forme de phrase rigoureusement requise dans toute péripétie notable d'une histoire terrible. Mais je ne trouverais certainement pas d'expression à effet qui put rendre les sensations que j'éprouvai en ce moment-là. Je
reprends donc ma phrase de feuilleton Tout à coup un
grincement de roulettes me rappelle à moi. J'ouvre les yeux ; un carré de vive lumière se découpait sur les solives de la toiture, à l'autre bout du galetas, comme le reflet d*un foyer enfoncé dans le plancher. Ébloui, étonné plus encore qu'effrayé, je ne détachais pas les yeux de ceg solives. Mais voici que du plancher même, et comme qui dirait de dessous terre, sort une figure qui monte, monte, grandit; je distingue la tête, les épaules, puis les jambes, enfin un homme tout entier qui se retourne et vient droit à nous. D'autres le suivaient portant des lumières.
J'étais fort assuré d'être éveillé; mais dans l'étal où j'étais, l'imagination le dispute à la plus saine raison, et je me répétais, sans desserrer les lèvres : Tu rêves. J'ouvre les yeux et j'entrevois à deux pas de moi un être gigantesque, tout empanaché, des yeux terrible», des moustaches hérissées, et une grande épée au côté. Je m'efforce de chasser ce cauchemar, je veux crier, je ne peux, et d'un mouvement désespéré, j'enfonce mes deux coudes dans les flancs de l'Anglais et de Fréligoon.
Ita crient, ils s^éveillent, ils voient, et je ne puis que laisser à deviner la contenance de mes malheureux compagnons à Paspecl des personnages que nous avons devant nous!
Mon premier coup d'œil ne m'avait pas trompé, et je n'exagère pas d'un mot. L'homme que j'avais d'abord aperçu était vêtu de noir; il portail un chapeau rabattu et orné de plumes, une longue épée et un long coutelas passé dans la ceinture. Des sourcils extrêmement noirs et touftos faisaient ressortir l'éclat de son œil sauvage ; une barbeépaisse, une moustache en broussaiJle couvraient la moitiéde ce hideux visage, dont tous les traits semblaient calculés pour imprimer répouvaole. Cet homme était visiblement le chef de l'escouade, et ceux qui le suivaient, portant des torches, faisaient mine de lui obéir.
— Messieurs, nous dit le chef avec une ironie scélérate, ne voudriez- vous pas venir voir notre maître, monsieur le chevalier de Monmouth.
L'agriculteur, rappelé à lui-même par la grandeur du l)éril,^e penclia vers moi :
-~ La résistance est inutile. De la douceur, et tironsnous de là comme nous pourrons.
Je pensai depuis qu'il devait avoir caché dans ses grandes guêtres le prix des bestiaux qu'il allait acheter. L'Anglais, sans plus tarder^ tira toute la monnaie qu'il portait dans la poche de son gilet et l'offrit humblement au sacripant.
— Grand merci, dit liiomme en prenant l'argent avec une pudeur assassine, merci, messieurs, ce n'était pas la peine.
— Ah! oui, mylord, murmura le bouvier, lu n'en seras pas quitte à si bon marché.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, reprit l'escogriffe, CCS messieurs sont-ils décidés à nous suivre?
— Suivons, suivons, dit le fermier en se dressant sur les pieds, il n'y a pas de remède à cela.
— Nous attendrons que ces messieurs soient tout à fait habillés.
Hélas, c'était une chose faite. Il fallut, pour me lever, dtéranger le nommé Fréiignon, et je m'aperçus qu'il était demeuré depuis son réveil dans l'insensibilité d'une statue; le négociant, pâle comme un mort, avait le visage reluisant de sueur.
— Partons, le temps presse, dit enflu le chef des sbires. L'un de ceux qui portaient un flambeau nous précéda
pour nous montrer le chemin; les autres nous laissèrent poliment passer devant, ce qui ne fut autre chose à nos yeux qu'une mesure de précaution. Nous descendîmes par la même trappe qui avait vomi ces hommes étranges, et dont Tescalier n'était qu'une grosse échelle aboutissant dans une soupente pleine de fourrages, et de là dans une écurie abandonnée, où brillait la lune par une porte ouverte.
— Prenons par les douves, dit ie chef de la bande, il y fait moins de vent qu'en plein air. Ces messieurs pourraient s'enrhumer.
On s'engagea par un escalier tournant dans une tranchée revêtue de pierres, et dans le milieu de laquelle on voyait encore quelques flaques d'eau bourbeuse. Les flambeaux
s'éteignirent en cet endroit au couFant d'air, mais je distinguai au clair delalune une;voûte en arcade, oùunepetito porte nous livra passage en des salles basses que je crus reconnaître pour des celliers. Nous nous trouvâmes bientôt au bas d'un grand escalier, et, après les premières marches, dansunelongue antichambre où notre conducteur nous dit:
— Vous ne seriez peut-être pas fâchés de réparer votre désordre ; mais on est ici sans cérémonie, et d'ailleurs nous sommes pressés.
Il ouvrit en même temps le battant d'une porte et nous poussa dans la pièce voisine. C'était un salon bien éclairé, meublé simplement, où se promenaient de long en large cinq ou six hommes vêtus de noir qui ne prirent point garde à nous. Frélignon, dès l'entrée, âe laissa tomber sur une banquette.
— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura le fermier.
— Quelle barbarie raffinée ! dit Frélignon. Qu'on me tue tout de suite 1
— Taisez-vous donc, reprit le négociant.
L'Anglais demeurait froid et silencieux comme ua terme. Le hasard m'avait placé près d'une table ronde chargée de journaux; voyant que la compagnie s'occupait si peu de nous, et payant d'audace, je jetai les yeux sur ces papiers. Je n'en connaissais point les titres. Le premier s'appelait le XIX^ siècle, et s'occupait exclusivement, à ce qu'il me sembla, de littérature. L'article 1*' ne touchait la situation politique du moment, que pour étaler toute l'influence qu'y pouvait exercer le génie poétique d'un certain M. le chevalier de Monmouth, dont je
voyais le nom pour la première fois. Qael fat mon ôtonncment on passant aux nouvelles, d'y voir le même nom figurer à tous les paragraphes. Ici, le chevalier de Monmouth avait reçu les félicitations du roi de Prusse, avec la promesse du grand collier de je ne sais quel ordre ; 1^, cet illustre écrivain, promettait au public la prochaine publication d*un poôme épique qui devait redresser Tentendement humain, relativement à la littérature. Plus loin on annonçait qu'un très-célèbre écrivain s'était récemment brûlé la cervelle après la lecture d'un opuscule de M. le chevalier de Monmouth, par envie et par désespoir de jamais atteindre à celte perfection. Plus bas enfin on détaillait les débats des savants de diverses villes d'Europe qui se disputaient Thonneur d'avoir donné naissance à M. le chevalier de Monmouth ; on ajoutait même que ces querelles envenimées avaient fini par des combats singuliers où avait péri la fleur de plusieurs académies.
L'élonnement me fit oublier le liéU où j'étais, mes malheurs, mes compagnons, et je parcourus le reste de la feuille avec la même curiosité.
Parmi les nominations aux charges et dignités du gouvernement, il était dit que l'ancien cabinet tombant en dissolution, les peuples tournaient les yeux sur M. le chevalier de Monmouth, comme sur le plus digne de la présidence du conseil, et que le roi ne pouvait manquer d'y avoir égard, surtout depuis la publication d'un roman en deux volumes, de Tillustre chevalier de Monmoulii, qu'on s'arrachait dans les cabinets do lecture.
Bn outre, celte gazette regardait comme indubitable
Padmission à la chambre des pairs du chevalier de Moiimouth, laquelle admission ne serait pour lui qu'une faveur préliminaire et mesquine, attendu la compagnie mêlée où se trouverait momentanément ce grand homme. Le journaliste émettait en cet endroit quelques doutes sur les justes alarmes que pourraient inspirer au gouvernement l'élévation d'un tel génie, mais il cherchait en même temps à dissiper ces vaines appréhensions. 11 engageait le gouvernement à bannir des soupçons indignes de lui, à se confier noblement en la loyauté du chevalier de Moumouth, dont la vertu serait parfaite, parce que son intelligence était sans bornes.
L'article Comrnerce était rempli du mouvement qu'imprimait à rBurope la diffusion des œuvres complètes du chevalier de Monmouth, imprimées à je ne sais combien do milliers d'exemplaires. Un navire, charçé de la troisième édition de son théâtre, avait péri corps et biens sur les côtes de Guinée. L'apparition de ses poésies fugitives sur lés marchés de Batavia avait fait renchéinr de moitié les épiées et les cotons. Trois commissionnaires en librairie, qui avaient obstinément refusé le dépôt de son dernier ^ roman, venaient de faire faillite.
Le Feuilleton analysait avec soin le dernier opéra comique du fécond écrivain, ou plutôt ne s^occupait que d'en faire ressortir les beautés; le seul reproche que se pei^ mit le critique envers le poète était de rassasier le public de merveilles, de le blaser sur toute espèce de mérite, et de rendre la carrière littéraire désormais inaccessible à aucun autre mortel.
La quatrième page dujouraal était pleine de lettres, de complioients, de vers, de témoigaages d'admiratîoa adressés au chevalier de Monmouth de tous les coins du globe; et Tarticle Variétés^ si toutefois on peut ici lui conserver ce nom, signalait les traces profondes du passage d'un tel génie dans Thistoire de Tesprit humain» Enfin les Annonces n'annonçaient autre chose que les éditions multipliées des œuvres du chevalier Monmouth, vers, prose, romans, philosophie, sciences, pièces de théâtre, etc., etc., enrichies de vignettes, reliées, hrochées, vendues en gros et en détail, en volumes et par morceaux, et mises ainsi à la portée de tout le monde.
Je fus tenté de ne voir en tout ceci qu'une ingénieuse satire des vanités littéraires de ce temps -, mais le nom de l'imprimeur, plusieurs numéros de cette feuille qui en prouvaient la périodicité, et toutes les conditions du journalisme scrupuleusement remplies, me jetèrent dans un nouvel étonnement dont je n'étais pas encore sorti, quand la porte s'ouvrit avec fracas. Je me retournai. Les hommes vêtus de noir se rangèrent respectueusement en demicercle ; mes compagnons , par un mouvement machinal, se levèrent comme moi, et je vis paraître deux domestiques portant des flambeaux, une espèce de greffier ou de secrétaire portant des papiers, et enfin un petit homme bouffi, paraissant plus vieux qu'il n'était, vêtu d'une douillette de taffetas ouatée qui tombait aux genoux, et coiffé d'un bonnet de soie noire où était attachée avec des épingles une vieille couronne de lauriers flétris et ratatinés. Je ne sais quelle voix cria le nom de ce personnage, et je de-
ineurai convaincu que j'avais eous les yeux cet illustre cbevalier de Monmoutd sur le compte duquel Je venais de m'instruire pour tout le temps de ma vie que j'avais passé sans le connaître.
Ce grand homme, car je ne pouvais me défendre de le regarder comme tel, s'assit au bout de la table, sur un siège élevé, le secrétaire à ses côtés, et l'un des hommes noirs qui attendaient se détacha du rang, fit trois pas en avant et trois saluls, et, tirant un rouleau de papiers, lut avec emphase une ode où la venue littéraire du grand Monmouth était comparée au lever de l'astre du jour qui dissipe les ombres répandues sur la terre. Tout le reste était sur ce ton. Quand le poète haletant se ftit arrêté, le chevalier hocha la tête, toussa deux ou trois coups et dit au milieu d'un profond silence :
— Gela n^est pas mal; mais je n'entends plus que l'on me compare au soleil. G'est une vieille ûgure prostituée à toutes sortes de gens.On ne disait pasautre chose àLouisXI V, à Bonaparte, sans compter les autres. Je suis fatigué du soleil; on sciasse de tout; et d'ailleurs qu'est-ce que le soleil? Rien ne prouve qu'une intelligence soit unie à ce corps. Ce n'est donc qu'un lampion. Trouvez-moi, dans la nature, quelque objet plus brillant, plus noble et surtout plus neuf. C'est h vous de chercher, messieurs; je vous paie pour cela.
Un second poète s'avança, lequel demandait à sa muse, dans son dithyrambe, s'il était un plus digne emploi pour elle que d'avoir à toujours chanter la grandeur sans pareille du divin Monmouth.
Le Chevalier grommela d'un air satiefait :oh! oh! diriû! divin est un peu fort*^ vou0 «avez, measieurB, quels sont ià^iessus mes scrupuiei et combien j'y suis inti-aitable; j'aime, je veux qu'on me rende justice ; mais il y a de ces choses que je ne dois pas sourfrir... Qu'elles échappent en mon absence, à la bonne heure !
^ Quelle autre épithôte plairait à notre maître? mur** mura le poète déconcerté.
— Voyesi cherchez : puissant, iliustrOf très-grand. '^ Soiti dit le poète, le très-grand Monmouth.
Il céda sa place à un troisième, qui lut une épttre fas* tueuse; mais le chevalier l'interrompant et se retouraani vers l'autre :
— 'Décidémrat divin est plus harmonieux, laisses divin.
Ainsi fut fait, et je vis que ces poètes n'avaient d'autre emploi que de glorifier tous les jours, et sur tous les tons, le maître du logis. Quand ils eurent fini, le chevalier fit ses observations générales, ses remarques particulières, et dit à l'un dos virtuoses :
-^ Mon cher Pamphile, je suis notamment très^content de vous. J'augmente vos appointements de ç^t ôcus*
Puis se retournant :
^ H est temps de s'occuper de ces messieurs les voya* geurs.
La longueur et le ton pacifique de cette scène avaient permis à mes compagnons de reprendre leurs «sprits, et j'eus tout lieu d*étre étonné du calme qu'ils montrèrent, et chacun selon ses moyens^ de leurs réponses*
— Avant tout, quels étaient les motifede votre voyage?
-^ fâllais en Suisse pour ovaires de commence.
— Quelle espèce d'affaires, si vous le permettes?
— Je voulais placer eu plusieura maisons des dépôts de bijouterie et autres articles. Je fais ia commission.
— Dans ridée de faire de gros profits; car vous n'avez pas, j'espère, la prétention de travailler pour la gloire?
Le marchand ouvrit de gros yeux, les questions sortant de sa sphère; le chevalier prit un air compatissant :
— Vos vêtements annoncent l'aisance. N'aves-vous pas de quoi vivre honnêtement?
— Je serais bien à plaindre» dit le marchand piqué, si, après vingt ans de travùil, j'en étais réduit à l'aumône* Je pourrais dès à présent me retirer avec un joli revenu qui ne doit rien à personne.
•-Hé! monsieur, à quoi penses- vous donc! Quel métier faited*vou8? A votre âge, (^urir les grands chemins, se souiller l'esprit d'éternels calculs, spéculer sur la crédU'* Uté et la misère publiques, fermer son cœur et ses yeux ù tout ce que le monde peut offrir de noble et de consolant, le tout daos leseul but d'ajouter quelques milliers de fhtnes à une fortune dont vous n'aurez plus ni le temps^ ni les moyeâs de profiter, c'est de l'aveuglement, c'est de la folie, pei*mettez-moi de vous donner ce petit avis en passant*
Le commerçant, tran8p<N*té décolère, ne répondit point et pensa, comme il me l'a dit depuis, que ce vieux coquin joignait l'ironie au brigandage, et voulait se donner Tombre d'un prétexte pour le dépouiller.
— Et vous? reprit le chevalier en s'adressant au nommé Frélignon.
Celui-ci raconta son histoire d^un accent pitoyable, et d'une Yoix tremblante qu'il devait surtout à la peur.
— Folie des humains! s'écria le chevalier. Voilà donc les occasions où ils se vantent d'avoir pour eux la justice. Voilà les étranges sujets qui font la plupart de leurs divisions! Monsieur, votre oncle se gouverne mal, mais peu vous importe! Ce n'est pas vous que cela regarde. U ne vous doit rien, sa fortune est bien à lui, n'est-il pas le maître d'en user à sa guise? Là-dessus, vous entreprenez un long voyage, vous quittez femme et enfants, vous allez Inquiéter les derniers moments d'un vieillard, et vous vous flattez d'avoir raison ! Vous avez le front de vous plaindre! li donc!
Quant à moi, le chevalier me reprocha de voyager sans sujet, par inquiétude, manie du changement, vaine curiosité. 11 se moqua surtout de l'Anglais, qui s'expliquait risiblement, et qui, aux torts qu'on me donnait, ajoutait celui d'un état de santé qui l'aurait dû clouer au pied de son feu, entre des pots de tisane. Restait le fermier, qui exposa ses affaires avec le respect et la componction qu'il eût montrées devant un magistrat; le chevalier l'interrompit au milieu du récit de ses marchés pour Tamélioration de son bien.
— Voilà un de ces hommes pour qui le ciel a tout fait. Il leur a donné l'heureuse médiocrité, où l'honnête salaire s'acquiert par le travail qui chasse l'ennui; il leur a donné la paix, la santé, llgnoranee de la plupart des maux ; le soleil, les eaux pures, les grasses prairies, les fruits, les fleurs. Tout cela n'est que pour eux. Et void
i'uQ de ces hommes qui ne voit plus dans son champ qu'une machine à produire du grain, dans le firmament qu'un rohinetj et que des planches dans le tronc séculaire deg chênes majestueux. Allons, je vois, messieurs, qu'on ne vous a pas détournés d'occupations bien importantes. Songeons maintenant, — • ajouta le chevalier en se retournant vers les poètes, — à des affaires plus tragiques. Vous connaissez mes intentions. Puisque ces messieurs sont tombés en nos mains, j'ai pris mes mesures afin qu'on passât immédiatement à l'exécution.
Ce mot nous rappelant à l'effroyable réalité, nous fit transir d'épouvante. J'imagine que chacun de nous fut à peu près livré aux mêmes réflexions, et certes elles n'étaieot poiut couleur de rose. Quant à moi, je repassai dans ma tête tout ce qui avait pu me rester de lectures terrifiantes sur les fraucs-juges, les illuminés, la francmaçonnerie et autres associations qu'oi^ a chargées de crimes mystérieux. Je m'y perdais,car ceci ne ressemblait à rien. Le commerçant crut avoir affaire à des faux-monnayeurs et Tagriculteur se reprochait en lui-même d'avoir répudié trop légèrement sa croyance aux sorciers. Nous fûmes tirés de nos désagréables rêveries par le chevalier, qui dit encore, après avoir réfléchi uq moment et le sourire sur les lèvres :
— Mon affaire marche bien ; le rôle des victimes est bien tracé ; le piège, l'enlèvement, vont à merveille; le dénouement, vous le connaissez, iifaut qu'il soit sanglant; mais il est une chose qui m'embarrasse et que je n'ai point jusqu'à présent décidée, le croiriez-vous? C'est le genre de mort.
au CONTES SCEPTIOUEft ET PHILOSOPHIQUES
Cet a^^reax petit TieiJlard prit aiuiiitôt ûann mon imagiDation les proporiions du bouc immonde qni préside aux sabbats* Je n'oublierai jamais surtout son! exécrable sourire.
-«Ddx>ut! je prie vo! dit brusquement FAn^is an malbeureux Frélignoui qui se laissait aller mourant sur son épaule.
G*est le plus rare exemple de simg-froid Mtanntqtte dont j'aie jamais été témoin.
— Je vous demande donc votre aviâ, reprit rinferotl Monmouth, puisque Moumouth il y a^ en s'adressant aux poètes^
«- Il me semble^ dit le poëte au Soleil, que la décapitation est tout à fait dans les mœurs du temps..*
'— Songez donc à l'embarras de l'appareil qui m'a Mmté aux yeux tout de suite.
-^ Je m'empresse aussi d'ajouter que, par impossibilité de représenter convenablement la guillotine on y pourrait substituer la bacbe.
--- La pendaisoDi interrompit un second nourrisson dee muses, ne serait qu'un anacbronisme léger.
^ Mêmes inconvénients, dit un troisiène. J'opine pour du poison, que les condamnés peuvent prendre sur lecbemin du supplice, et qui les fait mourir sur le lieu de l'éxécutioUi
*^ Ces jeunes gens, murmura le fermier d'une voix étouffée, ont bien trompé ma confiance. Quelle borreur! à cet àge-là.
^ Je me décide pour la hache^ reprit Monmôutb, c'est
LE MAUVAIH GITE 315
plus expéditif et cela ne dérange rien à mon idan. Voilà qui egt convenu, qu*on emmène ces messieurs. Je leur demande bien pardon de ce petit dérangement, mais qu'ils veuillent bien se prêter aux circonstances. Un peu de coïor plaisance et de courage, un mauvais quart d'heure est bientôt passé*
En môme temps, il agita une sonnette, et, tandis qu'il sortait par une porte, suivi de ses complices soi^rdisant poôtes, je vis entrer par l'autre le terrible alguazil qui nous avait amenés, accompagné de toute sa troupe; seulement cette fois ils étaient tous armés de piques.
— Dépêchons, me dit ce sicaire, nous sommes prêts, on n'attend plus que vous.
Que faire? que dire? Je me levai bravement, convaincu do l'inutilité d'une explication, surtout avec ces brigands subalternes.
— Qu'on nous ti:m tout de suite ! s'écria Frélignon d'une voix défaillante.
Les estafiers se mirent à rire grossièrement.
"^ Je vois que Vous aimes à plaisanter, dit le chef. Il y aura de quoi tout à l'heure ; allons, marchons.
On nous emmena, mêlés à Fescouade, comme nous étions venus, moi marchant le premier après le chef et Phomme qui éclairait, d'où je conclus, bien qu'il y eût du hasard, qu'il m'était resté plus de courage qu'à aucun de mes infortunés compagnons.
-^ Ah ! mon8ieur,peut-on entrer? dît le chef on ouvrant une porte au milieu du corridor.
11 m*y poussa doucement, U referma aussitôt, et mes
sensations demeurèrent 6uq)eiidue8 entre le bruit des pas qui s'éloignaient et les objets que j'avais sous les yeux. Dans un petit salon à meubles élégants, mais fripés , je trouvai une table de toilette chargée de bougies et parée jusqu'à la minutie de tous ses ustensiles, brosses, peignes, limes, pinces, pots et flacons. Le long des murs régnaient des porte-manteaux fournis de costumes étincelants et bizarres, comme dans une friperie de carnaval. Je me retournai vers le seul personnage que je crus apercevoir dans un coin, mais ce n'était qu'une tête à perruque. Bientôt après entra un homme en chair et en os qui avait l'air fort affairé et qui me pria de m'asseoir en tirant de sa poche une lame brillante. Je pensai qu'on s'était arrêté sur mon compte à un assassinat secret, et dans cette pensée suprême, je tendis la gorge comme un agneau. L'homme, cependant, avec le même sang-froid,aiguisait sa lame que je regardais d'un œil mourant et qui n'était qu'un rasoir. Je ne pus me défendre d'un frémissement quand l'homme s'approcha; mais enfin, il me fit la barbe. Cette besogne achevée, il tira ses peignes, du papier à papillotes, et, en même temps, deux femmes entrèrent avec un réchaud où chauffait des fers à friser. Cette dernière apparition, en me rassurant un peu, déroula complètement mes conjectures, et je ne sortis de ma profonde stupéfaction que hérissé de papillotes du sommet du front jusqu'au bas de la nuque. Le coiffeur me laissa dans cet état et je tombai dans les mains des femmes, qui m'attachèrent sur la poitrine un jabot de dentelles. On me fit ensuite revêtir une veste glacée d'or, une cu-
LE MAUVAIS GITh^'^;^^ 3M : .
lotte gorge de pigeon et Thabil de mêmi ' "' " "" large de moitié et ne faisant de moi qu'une abominable caricature, quoique j'eusse gardé par-dessous mes principaux vêtements. Le coiffeur, me reprenant alors, me frisa, me poudra et crêpa mes cheveux à la hauteur d'un demi-pied, tandis que les femmes me couvraient le visage de fard, de blanc, de noir e( m'appliquaient aux tempes des épingles noircies à la bougie qui m'arrachèrent uo gémissement.
— Est-il prêt? dit quelqu'un en ouvrant la porte.
— Oui!... ahl monsieur oublie sa tabatière... et ses gants!... et son chapeau!
Et l'on me repoussa dans le corridor où je retrouvai le même impitoyable conducteur qui me conduisit au bout du corridor dans une pièce plus grande et bien éclairée. Quel ne fut pas mon étonnement d'y reconnaître, sous le costume d'une financière de l'ancien régime, dans le goût de madame Angot, le malheureux Frélignon, dont on ne voyait plus la pâleur à travers le carmin dont on l'avait barbouillé. L'Anglais défiguré d'une haute cravate et de cadenettes à l'incroyable, poussa une exclamation en me voyant fait comme j'étais. Je cherchai des yeux le commerçant enseveli dans une robe et une perruque de procureur, et que je ne reconnus qu'à la voix. Le fermier s'approcha en môme temps ; mais sa métamorphose passait les autres : il portait de pied en cap le costume coquet des bergères qu'on peignait, dans le dernier siècle, sur les portes et les trumeaux. L'échafaudage de poudre, la cornette, le rouge, le corset à rubans, rien n'y manquait. Je
donnerai une idée de notre situation en disant que la vue réciproque de ces transformations ne nous arracha point un sourire. Le commerçant s'approcha de moi :
— Décidément, je crois que tout ceci est dirigé contre le gouvernement. Ce sont des conspirateurs.
En ce moment, les sons d'une symphonie lugubre arrivèrent jttsqu*à nous, et le chef des alguazils reparaissant :
— Allons ! En marche, on va commencer, il ne manque plus que vous.
11 nous fit passer devant, et nous suivit péle-méle avec ses complices et d'autres personnages aussi singulièrement vêtus que nous. La musique funèbre retentissait de proche en proche dans le corridor où nous étions engagés. A ce bruit, se joignaient les murmures d'une assemblée qui devait être dans une pièce voisine dont je voyais de loin briller les lumières par une porte entrouverte. Or voici ce qu'il nous fût donné d'entrevoir, en passant, par cette ouverture. Au fond d'une salle, que je jugeai fort grande, mais dont la porte, à demi poussée, ne nous laissait voir qu'une portion, s^levait une espèce d'échafaud drapé d'étoffes. Des lumières brillaient à l'entour; je vis au bas les nïu^iciens qui exécutaient les sinistres fanfares que nous avions entendues. Enfin , dans un coin de cette estrade, à demi caché derrière un rideau, je distinguai une grande hache qui reluisait à C(5té d'un billot. Le nommé Frélignon en vit sans doute autant que moi, car il s'appuya contre la muraille, comme un homme, qui tombe en ftiiblesse. Quant à moi, je fus ft^appé de nouveaux
ressouvenirs de je ne sais quels monstrueux scélérals qui avaient passé leur vie, dans les ténèbres, à commettre impunément des forfaits où la bizarrerie le disputait à l'atrocité; et je pensai que le divertissement de cette nuit horrible consisterait à nous couper la tôle en habits de masque. J'avoue que ces fantasmagories de mon imagination me mirent à peu près dans le môme état que Frélignon. Le reste de nos compagnons n'était pas, je suis sùr,^n état de mieux raisonner.
— Mettez-vous là, dit notre conducteur, on vous avertira quand il en sera temps.
Nous étions entassés les uns sur les autres, dans un couloir étroit qu'un quinquet éloigné laissait à peu prés dans l'obscurité, en sorte qu'on voyait briller par les fientes les lumières qui se trouvaient de Tautre côté d'une cloison. Je regardai par ces fentes et mon sang se figea dans mes veines. Nous étions au niveau de l'échafaud dont j'ai parlé ; que dis-je ? sur l'échafaud môme, et je reconnus, pour ainsi dire à mes pieds, le billot et la terrible hache. La triste symphonie, reprenant alors avec de longs roulements, doubla l'horreur de ma sensation.
— C'est comme qui dirait la comédie, murmura le paysan.
Il est certain qu'une voix grave s'élevant bientôt au milieu d'un profond silence, donna lieu pour moi-môme à cette ilhision. Cette voix affectait le ton d'un cricur public; et vraiment, en prêtant l'oreille, je reconnus qu'on faisait la lecture d'une sentence. Je saisis le bas de Thonorable commerçant en m'écriant, vaincu par Teffi'oi :
3â0 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES
— Nous sommes morts!
— G*est le vent, dit TAnglais eu se retournant vers le mur.
Ce malheureux, dans son costume léger, ne s'occupait en c(f moment qu'à rajuster ses éternels mouchoirs sur ses épaules, en grognant contre "un vent coulis; je m'élance, je sens en effet un air vif, je pousse un volet, et je vois la lune éclatante au milieu du ciel.
— Nous sommes sauvés!
Tous se retournent.
— Nous sommes sauvés! dis-je encore une fois.
— Ah! monsieur, s'écria Frélignon en s'accrochanl à mes vêtements.
Je me penche sur la fenêtre et je vois une terrasse à trois pieds de rebord. Je^mejhisseet je sors. Frélignon s'empresse après moi, après lui les autres Le fermier, plus pesant, y prit plus de peine et déchira sa belle robe de linon au crochet de l'espagnolette. J'avais à peine repousse le volet, qu'une voix s'écrie dans le corridor : — Messieurs, vous n'avez plus qu'un moment.
Nous demeurons immobiles, sans souffle.
— Ils n'y sont plus! disent plusieurs personnages. Une grande agitation, des pas précipités, des cris
succèdent à ces paroles; enfin un vacarme épouvantable se déclare dans ce lieu maudit.
— Excusez de la liberté, brigands: il faudra se passer de nous pour celle nuit, disait l'agriculteur dans ses dents.
Je lui mets la main sur la bouche et je m'aventure au clair de lune vers le bout de la terrasse; point d'escalier :
elle aboulissait à une porte intérieure, d*où Ton descendait par trois marches. J^examine alors la hauteur de celte terrasse ; mais que vois-je? un treillage où s*étalait une vigne épaisse couvrant le mur jusqu'au sol du jardin. — Pst! — On vient de mon côté. — Faites comme moi. J'enjambe cet autre balcon, je m'accroche des pieds et des mains au treillage qui joue l'échelle et me voilà descendu. On me suit encore. Je m'orientais déjà dans le jardin pour nous y cacher du moins avant de chercher à fuir, quand j'entends un bruit sourd qui me glace. Le lourd fermier, suspendu aux mêmes treillages déjà fatigués, venait de rouler par terre, entraînant la moitié de l'espalier et l'Anglais dont il emportait le support. J'étais tenté de les laisser sur place. Nous les relevons pourtant et les entraînons, tirant le pied, sous le couvert d'une allée de tilleuls qui nous protégeait au moins d'une ombre épaisse. Nous entendîmes encore de cet endroit le tintamarre qui avait suivi notre évasion, et qui ne nous donna que plus d'ardeur à trouver une issue; mais il n'y avait au bout dQ l'avenue qu'un grand mur qui me parut infranchissable. Nous le suivons jusqu'à un de ses angles. Tout à coup le fermier, qui avait repris son activité, nous rappelle à rai-voix, et j'entends le cliquetis d'un loquet. C'était une porte à claires-voies, donnant dans une cour étroite et nous n'eûmes d'autres alertes que des grognements sinistres.
— Ce sont des cochons, dit l'agriculteur.
Je lui saisis le bras avec inquiétude. En effet, cette bassecour était entourée d'étables et de chenils. Mais ici plus
de porte, nul moyea de sortir. On tint conseil pour savoir si Ton resterait là ou si Ton chercherait encore à sortir par le jardin. J'avoue que Pldée de me rapprocher de cette affreuse maison influa notablement sur mon opinion. J*eus toutes les peines du monde à retenir l'agriculteur, qui voulait s'introduire dans les ôtables pour s'y cacher, disait-il, sous la paille. Je crois aussi qu'il y comptait faire un somme. Durant ces débats et tandis que nous explorions une dernière fois les murs et les portes, les premières lueurs de l'aube éclaircirent le ciel. Une s'agis* sait plus que d'attendre quelques instants ; mais la joie de revoir le jour fût empoisonnée par de cruelles alarmes; où étions-nous? qu'allait^il arriver?nou8 allait-on reprendre? Épuisé par cette nuit sans sommeil, troublé par ces aven* tures étranges, je crus rêver en revoyant, à la clarté de l'aurore, mes compagnons et moi-même dans de si pitoyables accoutrements. 11 faisait enfin grand jour. Je tire ma montre, que j'avais fcurt heureusement remontée la veille dans la maudite patache : elle marquait cinq heures. Tout à coup, 6 terreur ! Un bruit de voix haute s'élève au delàd'un petit mur. Nous demeurons pétrifiés. J'écoute, et cette voix ne m'est pas inconnue; elle s'adressait durement à quelqu'un qui s'excusait; la querelle s'échauffe.
— C'est Branchu! dit le fermier.
— Branchu ?
— Le voiturier.
— C'est le voiturier ! s'écria Frélignon.
— Que venez-vous me dire? s'écriait la voix, ce sont . des voyageurs de commerce que j'ai pris hier et qui n'ont
LE MAUVAIS (îltS M8
jamais entendu parler de votre maître. Il n'avaient pas plus d'envie de s'arrêter ici que déjouer la comédie. Qu'on me les cherche, je veux partir* On n'escamote pas cinq personnes raisonnables, en voilà de belles !
Tout ceci était assaisonné d'exclamationsqui sentaient le métier; mais déjà lespoiogs noueux du cultivateur tom» baient à coups redoubléô sur les battants d'une porte Ohar^ retière -, les verrous glissent et le fermier tombe dans les bras de notre conducteur, qui recule épouvanté et n'en peut croire ses yeux. Il ne restait à franchir qu'une autre cour dont la- porte était ouverte ; le négociant, le fermier, Fréligoon s'y élancent hors d'eux-mêmes en s'écriant :
— M. le maire ! la gendarmerie ! c*est une infamie ! des brigîinds! je veux parler à monsieur le maire.
Et ils couraient en sens divers sur la route, comme des fous, surtout si Ton y ajoute Pétrange effet de leur mascarade.
Un homme à cheveux blancs, en habit déôëût, accourt au-devant de moi. Le messager stupéfait promène ses gros yeux sur cette scène. Je m'arrête à la vue de notre patache paisiblement attelée devant la porte et chargée de nos bagages. J'ai toutes les peines dii monde à rallier mes compagnons égarés, et nous prêtons l'oreille aux doléances de l'homme à cheveux blancs, qui avait la mine dHtn vieux serviteur de bonne maison.
— Messieurs, messieuris, j'ai mille pàrdonë à vous demander. Je suis confondu du quiproquo ; mais j'implore votre éhârité pour notre pautre mattre, dont la tête est
dérangée depuis fort longtemps. Cette seule explication doit trouver grâce...
Mais Frélignon, mais le commerçant, devenus furieux en sortant vainqueurs du péril, interrompent cet homme par des éclats de voix et de menaces : « Gela ne se passera pas ainsi! C'est un guet-apens! » Ils veulent informer la justice et tirer une vengeance d'un pareil tour.
— D'abord, messieurs, la justice demeure fort loin d'ici, dit le fermier.
— Nous allons partir, insinue le messager répréhensible.
— Laissez cet homme s'expliquer, dis-je à mon tour. Qu'est-ce, au fait? que nous voulait-on?
La curiosité ferme la bouche à tous.
— Hé, messieurs, nous autres, gens de la maison, nous avons à souffrir tous les jours de pareilles algarades, qu'y voulez-vous faire? Cet homme est fou. A la vérité, sa folie est douce, tranquille...
— Tranquille...! Allez vous promener ! interrompit Frélignon.
— Je veux dire qu'elle consiste plutôt en manies favorites. Il fut frappé dans son enfance de scènes affreuses de la Révolution, où il vit périr toute sa famille, et son entendement ne s'en est jamais relevé ; il a donné dans des chimères de littérature et se croit un génie particulier ; tout son revenu passe à contenter ce caprice et à faire imprimer des folies qui ne sortent point de la maison. Sur tout autre sujet, il est raisonnable, et l'on peut dire que, sur celui-là même, il n'y a pas entre lui et certains
auteurs grande différence. Or, il fait jouer souvent des tragédies, qui roulent toutes sur les exécutions de 1793, et Ton attendait hier plusieurs personnages qui devaient prendre un rôle dans la représentation. Voici toute Thistoire du malentendu. Ces personnes n'arrivant pas, je me suis couché, car je ne me mêle guère de ces lubies dont je suis, dieu merci, excédé depuis vingt-deux ans. Cet imbécile de Williams, qui couche au pavillon, a faille paresseux comme moi.On a bien dit à Monsieur que lés voyageurs qui s'étaient arrêtés n'étaient point ceux qu'il attendait ; mais il a répliqué que ces inconnus ne refuseraient point de lui rendre service par amour de l'art, et tout aussitôt il s'est mis à biffer leurs tirades pour les changer en personnages muets. Le cocher et les garçons d'écurie, qui ne savaient rieu et qui devaient représenter les sans-culottes et les satellites municipaux, sont venus vous prendre sans vous avertir, et voilà la vilaine affaire que je viens d'apprendre en m'éveillant. Je vous supplie encore une fois...
— Rien, rien, s'écria le commerçant, je veux des dommages-intérêts !
— Mais pourquoi ces misérables, qui faisaient semblant de lire des sottises, ne nous ont-ils pas...
Frélignon tout à coup pâlit, s'arrêta, prit son élan pour s'enfuir, et les autres suivirent ce mouvement avec la même épouvante, à la vue d'un homme que je reconnus pour un des poètes de la veille. J'allai au-devant de lui, et la compagnie se rapprocha. Le poète fut mis en peu de mots au courant par le vieux domestique. Et comme je me plaignais au littérateur que quelqu'un des siens ne
326 CONTES SCEPirOUES ET PHILOSOPHIQUES
nous eût poiût avertis, ce jeune homme, au souvenir de la scène de la veille, rougit jusque dans le blanc des yeux.
— Vous concevez, monsieur, que nous serions mal venus à contrôler les fantaisies de M. le clievalier, qui nous paie. Il nous a pris d'abord en qualité de secrétaires ; ce n'est que plus tard qu'il nous a donné pour emploi de lui faire des vers. La littérature va si mal à Paris, qu'il fallait bien accepter. Et si quelqu'un trouvait cela mauvais, — ajoutat-il avec une chaleur préventive, — je lui dirais que ia plupart de nos confrères, môme les plus famés, ne font pas autre chose que de s'inspirer pour qui et pour quoi l'on veut, moyennant rétribution. J'ai un de mes amis à Paris, garçon plein d'avenir qui, voyant les progrès modernes de l'esprit mercantile, s'eSt établi dans une me commerçante avec une enseigne en caractères énormes^ qui porte après son nom : poëte 'breveté, admis aux expositions publiques, entreprend le roman, l'histoire, le théâtre, se charge des compliments, couplets, discours pour fêtes et mariages, fait la correspondance, etc.
— Tout cela est bel et bon, dit encore le voyageur de commerce, mais je n'y vois pas un arrangement à notre affaire. En somme
— Ensomme,jevousconseilled'accepterlesex€usesqu'on vous a faites et de continuer tranquillement votre voyage.
— Allons, allons, nous perdons le temps, reprit le messager, qui faisait le bon valet.
— • Après tout, que voulez-vous obtenir d'un original de cette force? dis-je à ces messieurs.
— Very well ! partons ! dit l'Anglais, qui s'était enveloppé de la limousine du conducteur.
— J'espère, dit le vieux serviteur, que ces messieurs voudront bien rendre les bardes.
Il était d'ailleurs impossible, de nous mettre en route avec nos barbouillages. Où nous descendit nos manteaux et quelques habits qui étaient demeurés dans la soi-disant . chambre à coucher que j'ai décrite. En une demi-heuce, à force de savon et d'eau fraîche, nous étions décrassés, rajustés et remontés dans notre patache, que le messager fit partir au grand trot, en nous promettant un excellent .déjeuner à trois lieues de là. Qn.juge que la conversation ne languit pas, et nous avions tous sujet de l'alimenter sur le chapitre de cette incomparable nuit. Il ne fut point question d'autre chose jusqu'à demi-journée du lendemain, où nous devions nous séparer et quitter surtout le maudit voiturier que je prie le ciel de ne plus revoir de ma vie. Mais tout ce que j'avais appris sur notre aventure, et tout ce qu'il nous fut possible d'y ajouter en éclaircissements et suppositions, ne m'avait point satisfait. Plus j'en repassais les détails dans ma tête, plus j'y trouvais de l'obscur, de l'inexplicable. Le bon de l'histoire, c'est que Ja plupart des gens à qui je la contais n'y voulaient pas croire, et cela m'est arrivé depuis Je ne sais combien de fois. A force d'entretiens avec les personnes les plus répandues et connaissant bien le pays, j'ai recueilli des renseignements qui n'ont fait qu'accroître mes doutes.
— Prenez garde, me dit un jour un de nos meilleurs fai-
seurs de mémoires et de biographies, prenez garde de n'avoir été que la dupe d'une mysliûcation. Ce Monmouth est, en effet, un original de première force, mais il ne Test qu'à bon escient et veut donner pour des manies tout l'esprit et toute la malice dont il pétille et qu'il emploie à passer le temps dans sa terre. Rïfen n'est plus vrai que les malheurs de sa famille durant la Révolution ; il en a pris une haine contre les différentes couleurs de ce régime, qu'il ne sait comment exhaler. Une foule d'histoires, dans le genre de la vôtre, me donnent lieu dépenser qu'il y avait parmi vos compagnons de voyage quelque libéral eoragé ou quelque vieux jacobin. Il a voulu leur faire peur, se moquer de vous et se divertir à sa façon ; sa fortune est au service de ces bonnes, ou mauvaises, plaisanteries.
Tout en repoussant ces explications, je creusais mes souvenirs, et je finis par me rappeler que durant le souper où Ton nous avait offert la patache, une longue dispute s'était élevée entre ces messieurs sur la politique. Or, Frélignon vantait le régime de la Terreur; le commerçant soutenait qu'on avait été trop loin, et l'agriculteur approuvait alternativement l'un et l'autre. Il était question à cette époque des sinistres événements de Lyon, ce qui avait poussé les disputeurs jusqu'à la dernière exaltation.
Malgré cette apparence, l'explication nouvelle ne m'a pas convaincu, et je laisse le lecteur tirer comme moi, ses conjectures.
PAPIERS D'UN VOYAGEUR
PAPIERS D'UN VOYAGEUR
Nous étions partis gaîment dans une diligence aussi complète que possible en chiens, Anglais et enfants. Elle semblait composée exprès pour rioijs d*après. les plus beaux modèles de vaudeville et de peintures de mœurs. Au moment du départ, un des mylords, qui était, comnïe nous rapprîmes dans la route, un bonnetier de Londres, se prit de querelle avec le conducteur sur la seule inspection de la place qu'il avait retenue dans la rotonde. Elle était occupée par deux enfants au-dess*ous de sept ans, et conduits je ne sais où par leur père, bras nus, et orné d'une trompe de chasse en bandoulière.
Ce brave homme s'était déjà mis à son aise, et réellement son habit pendu aux courroies, le corde chasse, les deux enfants, et quatre autres voyageurs, ne permettaient pas d'apercevoir la place d'un dernier être humain.
L'Anglais soutenait qu'il ne pouvait tenir que sixper-
sonnes dans ce compartiment ; les gens de la voiture lui répondaient que les enfants ne comptaient pas, et que leur père s'était engagé à les tenir sur ses genoux. L'Anglais rougissait comme un roast-beef. Il s'entêta et déclara qu'il aimait mieux perdre ses arrhes que de s'enfermer dans cette ménagerie. Nous partîmes au grand trot après une demi-heure de cris et de retards. Nous touchions à peineaurelaisd'Alfort,qu'uncabrioletnousrejoignitàbride abattue. Le malheureux Anglais s'était ravisé et venait de payer pour une lieue et demie avec un cheval de place, la moitié de la somme qu'il donnait aux Messageries pour aller jusqu'à Genève. Le conducteur, pour comble, Taccabla d'invectives, et je ne doutai pas qu'il ne fût entièrement dévoré, en entrant dans cette cage, par ce père irrité au milieu de ses petits enfants.
Je ne sais ce quf en arriva, sinon que son visage passait de relais en relais du pourpre au violet le plus fonc(^. Il a dû tomber frappé d'apoplexie à Genève.
On m'avait dit au bureau de Paris que nous arriverions le troisième jour vers midi. Je voulus m'en assurer de nouveau avec le. conducteur en franchissant la barrière. Il me répondit qu'il ne fallait pas compter débarquer à midi juste, mais que ce serait sans faute entre midi et une heure. Cependant après les retards du cabriolet au pont de Gharenton, il m'avoua qu'il était à peu près certain, s'il était bien secondé, de se rendre à Genève à deux heures.
Ce conducteur était un brave garçon, jeune, étourdi, cordial, mais trop complaisant pour certains voyageurs au
I>APIERS D UxN VOYAGEUR 333
4é«triB[î.eiit de ceux qui voulaient aller vite et commodément. Quelques verres de bière Pavaient gagné à la rotonde, qui s'en allaient trinquer avec lui à chaque cabaret. Nous n'avions pas fait dix lieues, que la rotpude avait obtenul^ faveur, à Tintention que vous allez voir, (i'en- .vahir la banquette que nous avions retenue avec un jeune Anglais. L'impériale fut chargée en un clin d'œii.comiïie . un chariot d'ambulance. Il y avait un homme sur.<îhaque mgjche-pied, il y en avait deux sur le siège du postillon, et le conducteur ne résista pas aux instances d'un dernier qu'il plaça sur le tablier du cabriolet. Nous disputâmes, ce fut inutile. Il était nuit et déjà tard. L'on s'était arrangé .pour dormir. Nous commencions à fermer les yeux; le jeune Anglais ronflait déjà doucement, quand nous fûmes tout à coup foudroyés par la plus horrible clameur que j'aie jamais ouïe. Je crus que le jugeipent dernier .pous surprenait enroule. L'Anglais fit un saut et faillit tomber en bas du siège. Il, avait l'oreille dans le pavillon d'un cor de chasse, et l'homme de la rotonde y soufflait à perdre haleine. L'Anglais se mit à crier, mais la fanfare allait son train; il se jeta sur l'homme, lui coupa l'embouchure ^au milieu d'un ré bémol, et lui dit en anglais qu'il était un monstre. L'homme détonna doucement, et lui fit remarquer qu'il n'y avait rien de plus beau que le son du ..cor, la nuit, dans les bois; à quoi l'Anglais observa que ce n'était pas quand on voulait dormir; l'homme ne concevait pas que Ton ne partageât pas un enthousiasme, si gjénéral. 11 nous prit à témoins, et comme c'était une par-, fie projetée entre l^ii pt le conducteur, que l'instrument
avait séduit et qui voulait prendre leçon, le conducteur Tappuya. Nous fîmes la sourde oreille, il y avait de .quoi, et il fut convenu que ces exercices de cuivre seraient remis au lendemain.
Le matin, comme nous avions passé une forte mauvaise nuit, je me félicitais tout haut sur ce que nous serions le surlendemain à Genève à deux heures.
— Oh! monsieur, dit le conducteur, nous serons fort heureux, en marchant bien, si nous y sommes à quatre heures. Nous avons gagné cinquante-cinq minutes, mais comptez sur quatre heures et ne vous plaignez^ pas.
Je ne pus lui faire expliquer comment, ayant gagné quelque chose sur le dernier délai qu'il avait fixé, nous arriverions deux heures plus tard.
A Dijon, nous changeâmes de voiture, incident imprévu et d'autant plus regrettable, que ce fut pour en prendre une plus mauvaise. Ce fut laque je commençai à découvrir la cause de ces retards, qui croissaient d'une façon si surprenante en raison du chemin que nous faisions : le conducteur était connu et adoré de toutes les populations de la route. Quand nous entrions dans un village, à grand tintamarre de fouet et de chevaux, toutes les fenêtres s'ouvraient, les habitants se mettaient sur leurs portes, et ce n'était de toutes parts que des cHs de : Hé ! Pingret! bonjour, Pingret ! ol^, Pingret! — le conducteur s'appelait Pingret. — Et le bon garçon saluait à droite et à gauche, embouchait sa trompette, clignait de l'œil aux filles, riait avec les garçons et faisait la nique aux vieux. Au cabaret du relai, c'était m déluge 4e poignées de mains
PAPIERS d'un voyageur. 335
et de verres d'eau-de-vie, et de longs combats de générosité à qui paierait. Cependant il criait à la' porte après les chevaux qui étaient attelés depuis dix minutes, remontait enfin, et nous disait en s'essuyant la bouche du revers de la main: Soyez tranquilles, bourgeois, nous serons à Genève à six heures sans faute, comme je vous Tai promis.
Enfin, dès le troisième jour de route, quand il fut familiarisé avec ses voyageurs , il ne se gêna plus. La diligence ne semblait plus qu'un équipage à lui, au moyen duquel il voiturait sa propre famille à petites journées. Il s'arrêtait au moindre bouchon sous des prétextes ridicules. Je ne sais combien de petits verres il mit sur le compte de ses pauvres chevaux, qu'il fallait, di^it-il, faire souffler. 11 descendait tout simplement chez les gens qu'il n'avait pas vus depuis longtemps. L'intérieur et le coupé juraient entre leurs dents. Ces tableaux hospitaliers touchaient peu des gens pressés, et l'Anglais de la banquette me demandait d'un air inquiet, pourquoi Ton ne marchait pas ; mais le bon Pingret caressait la bouteille et causait politique le verre à la main. On lui faisait venir les enfants de la maison; il jouait avec eux quelque^ coups de marelle; il gagna aussi quelques parties de domino de Ibln en loin, et je le soupçonne fort surtout, d'avoir pincé quelques contre-danses à la volée, sur les derrières d'un hameau où l'on faisait la noce.
Vous pensez en outre que l'intimité avec les postillons étaitdesplus grandes.Tous les postillons tutoyaientPingret et Pingret tutoyait tous les postillons. Les postes se passaient en parties de main chaude, bourrades, quolibets,
336 CONTES SCEPTiaCES ET PHILOSOPHIQUES
• pipes allumées; pipes débourrées, avec accomgagjiemeul de trompette et' du cor de chasse qui revenait toujours.
Vous concevez aussi que cette main diaude surie^dievaux laissait flotter les rênes. Mns allions comme il piaisait à Dieu. Ces récréations faillirent nous perdre à jamais. Le jeune Anglais, par miracle, échappa d'abord à un supplice inouï; un morceau d'amadou, emporté par le vent, de la pipe du postillon, avait mis le feu à la paille qu'il avait sous les.pieds.
L'infortuné dormait encore sur ce .volcan, il sç réveilla, comme Jacques Mo]ay,.sur un bûdier. Piqgret et le posiiilon Taccablèrent de coups de. poing,, sous prétexte d^étoufFer l'incendie. Us Fétouffèrent lui-mêçie à; demi. Puis aussi, comme les voyageurs du dedans se plaigûaient à haute voix de la négligence et des retards, Piagret résolut tout de bon. de réparer le temps perdu,. Il, Chauffa la lié te du jeune postillon, au sortir d'un, relais : nou3 partîmes ventre à terre^ sur un chemin étroit, élevé en.c;haussée. Les chevaux s'emportent, on les fouette., le premier
udévie, le postillon se p^d au2^ guider, le cheval, reyieat s'abattre sur la volée et s'ouvre le flanc au crochet; le . saiïg
-jaillit. Sans ce coup, la voiture versait, çtjîpus étiçn^. précipités dans un champ plus bas de six piçd^ fue le gr^o^^ chemin.
La malheureuse hête^paJpitait et ne pouvait aller plus loin. IL Êdiut la recondcore à la .poste^ hçurQu§çmeiit
:ii6us n'en étions pas loin. Les moissQUUéurss'étaientras-
r semblés tout effrayés; Pingret rajustait les traits de mau-
-vai^ humeur.
'^ PAPIERS D*UN VOYAGEUR 337
— Ah ! lui dis-je en soupiraùt, voilà sans doute encore du retard.
-— Çà ! fit-il en se redressant, pas du tout, monsieur, ce n'est rien; nous serons à Genève à sept heures, je vous en réponds, je parie avec vous si vous voulez.
— Va pour sept heures, murmurai-je.
J'avoue qu'à dater de ce moment, le terme du voyage disparut à mes yeux. J'en fis mon deuil, la difficulté n'était plus d'arriver à telle ou telle heure, mais seulement d'arriver.
Au hout de trois quarts d'Iieure, le postillon revint avec un cheval frais. A la nuit tombante, nous arrivions à Lons-le-Saulnier. Au-dessus de la ville j'aperçus tout d'abord sur une hauteur deux ou trois tours ruinées, d'un fort bel effet au soleil couchant. On nous dit que c'était le château de la Dame blanche : je répliquai que la Dame blanche habitait l'Ecosse; et dans le vrai j'étais assez surpris de ce souvenir do Wal ter Scott, retrouvé en pleine Franche-Comté.
C'estla reine Blanche que les paysans d'à présent ont estropiée d'après les chansons d'opéra comique. Selon la tradition, c'est de ce manoir que l'illustre mère de Saint- Louis partit escortée de ses hommes d'armes, pour aller épouser Louis-le-Lion. Le paysage, cette autre ruine, qui du moins ne change pas, ce témoin plus intègre et plus consolant des temps passés, le paysage, déserta cette heure, nous aida à reconstruire la scène, et longtemps il nous sembla voir les pertuisanes étinceler aux derniers feux du soleil, le long des flancs de la montagne.
338 CONTES SCEPTIQUES ET l HILOSOPHIQUES
Lons-le-Saulûier ostrdéjà plein de parfums helvétiques. Genève lui a communiqué les cheminées de fer-blanc, ce clinquant des toits et des clochers qu'on peut prendre de loin pour des palais de fées ou des batteries de cuisine, et le Jura qui vient mourir à -ses pieds, lui souffle l'air pur et vif des montagnes.
Nous entrâmes dans la ville avec un bruit infernal de trompes et de^cornets qui mit les habitants en rumeur. Les gendarmes nous attendaient sur la place, je crus qu'on prenait les armes ; on nous demanda seulement nos passeports. La frontière est proche, une émeute venait d'éclater à Paris, on était fort sévère. Durant la cérémonie, je fus obsédé par un brave homme qui faisait tout doucement son petit métieî* de mouchard. Je me flattais qu'il me prenait pour un conspirateur, et je fis ma grosse voix en enfonçant ma casquette. Je lui fais, en tous cas, une grosse injure; c'était peut-être, après tout, quelque bonhomme curieux.
— Votre passe-port est rongé des souris, me dit le gendarme avec un accent, comme dit Odry, qui n'appartient qu'à cette institution.
Gela était vrai; la, légation me l'avait envoyé ainsi. Aucun mot, du reste, n'avait disparu, je le lui fis remarquer.
— Soyez plus raisonnable à l'avenir, ajouta-t-il. J'écrivis ce mot du gendarme. Quoi qu'il en soit, mon
passe-port était en règle, tout y était précis et clair, le g^.ndarme n'y pouvait rien dire, mais il n'était pas satisfait ; JQ.suis sûr que je dois la froideur de ce brave homme au vacarme de nos spnneurs.
PAPIERS d'un voyageur 339
Le soir, nous gravissions les premières pentes du J.ufa. Imaginez la plus belle nuit du monde, la pleine lune, une ' gorge profonde, un gros ruisseau entre des peupliers; au haut, des masses d'arbres agrandies par l'ombre ; en bas, une pente comblée par des rochers et des broufisaiiles ; des parfums sauvages, une fraîcheur humide, et le silence de la nuit dans les bois. Ce lieu semblait fait pour être le théâtre de quelque crime mystérieux et terrible, de quelque grand événement de la vie humaine.
Les sombres scènes de Shakespeare me passèrent dans l'esprit. Je me figurai, en frissonnant, Macbeth et Banko chevauchant dans cette soUtude, et les sorcières ricanant au loin dans les ténèbres.
A peine au petit jour, il fallut grimper par des rampes difQciles, que la voiture mit une heure à tourner. Je ne saurais vous passer un détail sur la nourriture de cette contrée. Nous étions entrés pour déjeuner dans une misérable auberge, perchée sur le sommet de la montagne, et d'où Ton voit une double vallée de ces monts Jura qui sont bien dignes d'être le marche-pied des Alpes. Les gens d'écurie s'étaient attablés dans la première pièce, autour de je ne sais quel ragoût que je ne voulus pas voir. Nous passâmes, nous, dans la seconde, et nous n'étions que trois, le jeune Anglais, mon compagnon de route, et moi.
L'hôtesse nous apporta pour trois, un hachis de vianjdjes froides, taillé en pavé, un gâteau farci de gibier du poids de huit à dix livres, un plat oblong qui couvrait la table^ bourré aussi de venaison et cuirassé d'une «route
impénétrable à Tanne blanche; enfin une fouace, en couronne, d'un jaune d'or, ayant deux pieds de diamètre; tout cela était grossier, mais appétissant et passablement bon. Nous prîmes du tout l'épaisseur d'une lame de couteau. On nous dit que c'était là l'ordinaire du pays, quand on s'y mêlait de faire la cuisine. L'écot ne fut pas cher; seulement on demanda quatre francs à l'Anglais pour deux bouteilles de mauvais vin. Nous étions retombés à un postillon résolu, qui nous mena plus vite que nous ne voulions, par une pente extrêmement rapide. Il se prétendait rassuré par l'habitude, et ajouta qu'il n'avait jamais versé que sept fois sur ce chemin, qui est pourtant l'un des plus mauvais.
Nous fûmes enfin distraits par un ravissant spectacle. Mes yeux tombèrent sur un éclatant miroir d'un bleu de turquoise et de saphir; il me sembla qu'on tirait le rideau qui avait caché quelque panorama splendide. C'était le lac de Nantua que nous côtoyions, lac charmant bordé de beaux arbres, entouré de montagnes de toutes parts, qu'on prendrait à sa couleur étrange pour une trouée du ciel. Ce bleu des eaux est une des choses les plus belles et les plus frappantes pour un homme de Paris, qui ne connaît guère que des marais et d'afifreuses rivières toutes noires.
La petite ville de Nantua, quand on n'a vu ni les lacs, ni les villages de la Suisse, semble faite à plaisir comme un décor. Elle s'appuie à la montagne et mire ses maisons blanches au bout de son lac, qui dort à ses pieds comme une pièce d'eau de sa dépendance. Le postillon allait
PAPIERS d'un voyageur 341
toujours d'ua tel train, qu'il renyersa une petite charrette .dans la rue principale, et qu'en se jetant de côté, après le coup, il accrocha et emporta d'autre pari toute la tente d'un café.
Le conducteur sollicita nos signatures, pour le justifier
sur le procès- verbal; je lui promis qu'il n'y aurait point
- de ma faute, s'il n'était condamné à quelques six ou sept
bons mois de prison. Nous subîmes là une première visite
de la douane.
Je ne rencontrai plus rien de remarquable jusqu'au soir, que le fort de FÉcluse et cette fameuse perte du Rhône, que les voyageurs vont visiter avec le même empressement, bien qu'on Tait comblée et tout à fait dissimulée sous d'énormes pierres. Le fort de l'Écluse est posé comme une aire au flanc d'un mont colossal, et présente un aspect formidable. Deux monts séparés par le Rhône, qui coule en bas, ferment en cet endroit la France comme deux tours.
Mais comme il est aisé au sommet de la montagne méridionale, de foudroyer le fort de l'Écluse, et que les Autrichiens ne s'en gênèrent pas dans les guerres de 1815, on a creusé de la forteresse, un escalier dans le roc qui communique au sommet septentrional, où se déploient des fortifications tout aussi compliquées, et où il serait aussi commode de riposter, je suppose, aux Autrichiens, en sorte que toute cette montagne n'est qu'un fort gigantesque, qu'un volcan miné et plein de poudre, avec des meurtrières creusées dans le roc, et qui peut vomir à l'instant feu et flammes de toutes parts; la route serpente au contour de la hauteur et traverse forcément la place.
Les portes en étaient toutes grandes ouvertes.
Nous n'y vîmes qu'Un grenadier en faction, et dans la cour, trois ou quatre soldats dormant ou fumant à Tombre, sur les bancs d'un corps-de -garde.
Cependant les villages perdaient peu à peu leur physionomie française. Nous rencontrions des chariots de formes bizarres, et des voitures qu'on appelle des cbars en • Suisse. C'est une sorte de tonneau de ravaudeuse où l'on tient deux, la face tournée vers le bord de la route, et le cheval vous traîne ainsi de profil. Mais Genève n'arrivait pas, et nous n'arrivions pas à Genève. Je m'étais résigné, et je ne soufflais mot. Le soleil était couché, il était près de huit heures, la nuit allait tomber. Enfin, n'y tenant plus, je me tournai vers le conducteur.*
— Soyez franc , convenez d'une chose, nous n'arriverons pas à Genève avant minuit.
Il se redressa, étendit les bras, et me dit : Genève? la voilà.
Des arbres, des villas, des jardins me masquaient la ville; mais je vis s'étaler au loin un amas de clochers et de dômes argentés à Forientale. Quelques minutes après, nous entrions dans la ville par une porte, où je vis cet écriteau : Rue Chante-Poulet.