ESSAI SUR LES
Pour peindre brièvement la situation de Montgazon et de son ami Parpignolle, je dirai qu'ils se trouvaient à neuf iieures du soir aux Champs-Elysées, parmi le tumulte des apprêts, la veille d'une de ces grandes fêtes qui passent pour une réjouissance publique; et j'ajouterai que Parpignolle n'avait pas soupe non plus que son ami Montgazon. Voilà du contraste.
Qu'était-ce que Montgazon et son ami Parpignolle ? Deux garçons aimables, désœuvrés, assez instruits, de ceux qui ne soupent point tous les jours; espèce nombreuse et toujours intéressante. Lecteur, je connais ton cœur, je ne t'en dis pas davantage, et tu tends la main à mes jeunes gens,
Us étaient assis sur l'herbe, et regardaient s'achever
autour d'eux les préparatifs de la fête. Le loug des allées s'étaient élevés depuis la veille trois rangs d'édifices de bois et de toile. D'immenses peintures, non moins remarquables par le travail que par la bizarrerie des sujets, se déroulaient à côté les unes des autres : des géants, des nains^ des acrobates, des monstres, des légendes, des batailles, des apothéoses y prenaient encore des formes et des couleurs extraordinaires. Quelques établissements en retard achevaient leurs constructions à grands coups de marteau; d'autres, en plein exercice, prélevaient un à-compte sur les représentations du lendemain. Les clarinettes, les tambours, les trombones, les cymbales, se mêlaient au bruit du maillet, et les démonstrateurs sur leurs tréteaux s'égosillaient d'une voix enrouée à presser lafoule. — Entrez î entrez! deux sous par personne! faut voir ça, messieurs! suivez le monde!
A ces cris, à ces trépignements des virtuoses, au fracas redoublé de la musique endiablée, la foule étourdie s'ébranlait et s'engouffrait irrésistiblement dans l'ouverture étroite de la baraque. \
Et Montgazon regardant alors son api Parpignolle, qui avait écoulé comme lui la parade et l'allocution des bateleurs, ils partirent tous d'eux d'un éclat de rire.
— S'il faut te consoler, mon ami, dit lé premier, de ne point entrer là-dedans, je te dirai qu'on n'y voit rien. Mais pourtant, cette musique, cette foule qui se précipite, m'agitent, m'agacent, m'enlèvent malgré que j'en aie. Cela te tente aussi, je parie, et si j'avais seulement les deux sous qu'on demande à la porte, je te régalerais de ces curiosités.
MCBURS DES SÂLTIMBANaUBS 3S5
•^ Quel régal ! reprit ParpignoUe. Si tu ne veux pas rire, je te plains de t'occuper de ces bagatelles à Todeur appétissante de ces pommes de terre qu'on fiait frire ici près*
•— Eh bieni ce sujet me donne à philosopher, et c'est ce que nous avons de mieux à faire. J'ajouterai donc, mon cher ami, après de longues expériences, que ce qu'il y a de mieux à voir dans ces scJrtes de spectacles, est justement ce qui se passe à la porte. En ceci, le saltimbanque a l'honneur d'entrer en grande similitude avec la plupart des plaiwrs d'ici-bas, je dis les plus fins et les plus prisés.
-^ Tudieu, mon ami, comme tu y vas! quelle profondeur 1 tu descends d'un coup à cent pieds sous terre.
— Es-tu quelquefois entré dans ces baraques? On n'y voit rien qui vaille, et jamais personne n'en sortit contenl; mais, de mémoire d'homme, la foule s'y précipite. Kèfléchis là-dessus.
— C'est* le bruit, la musique, l'ébranlement physique dont tu parlais.
— Mais ce n'est pa^ tout. Sais-tu pourquoi la foule court aux théâtres? C'est qu'on bâtit des murs à l'entour, et qu'on demande de l'argent à la porte. Si les acteurs jouaient en plein air, nul ne voudrait s'arrêter. Le bateleur, instinctivement, connaît mieux les hommes que le philosophe ou l'homme d'État le plus raffiné. Veux-tu gagner de l'argent? enferme vingt pieds carrés d'un rouleau de toile, et publie seulement que tu caches là une merveille, tout le monde la voudra voir. Quand j'étais
236 CONTES SGBPTiaUES ET PHILOSOPHIQUES
enfant, je n'étais pas fort cuiieux, comme ta imagines, despeletons de soie que ma mère tenait dans sa corbeille à Inroder. D'autres enfants ramassaient quelques mèches de ces pelotons de diverses couleurs ; ils les couvraient d'un morceau de verre, enveloppaient le tout d'un papier percé en manière de petite fenêtre, et demandaient oo sou pour montrer cette rareté. Que n'aurais-je pas donné pour la voir I
— C'est un trait d'enfant qui est bien de l'homme.
— C'est que l'homme n'est qu'un enfant,
— Qui a grandi, c'est clair, et qui n'en est que plufi enfant, si tu veux jouer sur les mots.
— Écoute encore un conte. On montrait une fois, enuo certain pays, une chose extrêmement curieuse, mais il fallait faire trois lieues pour la voir, par un mauvais chemin ; la foule y courait. Le lieu du spectacle était comme un dédale : on tournait longtemps en des corridors ténébreux; on traversait une salle, puis une galerie, puis un préau, puis d'autres salles, on arrivait dans ufl caveau à moitié caché d'une draperie; ce rideau encoavrait d'autres, qui couvraient deux battants fermés; os ouvrait enfin un coffre garni d'une soie, et la soie ôtée, on voyait... une petite roue qui tournait. T'imagines-tu !» physionomie des curieux? Tadrairation, la stupeur,' le désappointement les tenaient immobiles. Enfin, le plu* homme d'esprit se hasarda de dire, avec timidité, que cela notait peut-être pas aussi curieux qu^on avait cm; un homme d'esprit, entends-tuî juge des autres.
— Eh bien, où veux-tu en venir?
«CEURS DES SALTIMBANQUES 237
— A ce secret de gagner de l'argent que je t'indique libéralement. Tu enfermes ta curiosité entre quatre planches, et tu t'écries sur le seuil qu'il y a là derrière une merveille incomparable; la foule accourt. Si tu t'accompagnes d'une clarinette, il n'en vaudra que mieux, et si tu frappes sur un tambour ta fortune est faite, quand tu n'aurais à montrer que le reste d'un vieux citron. ,
— Et c'est précisément de quoi je m'étonne.
— Tu m'arraches des lieux-communs. Quoi donc, ne saisis-tu pas le rapport frappant de cette profession de bateleur avec la plupart des entreprises humaines? Que fait un parti pressé d'arriver à l'empire? 11 tambourine, il assemble les nigauds, leur promet monts et merveilles, les étourdit, les pousse, les entraîne et leur fait payer les pots cassés. Que fait un homme curieux de la gloire? il monte sur des tréteaux et dit : « Messieurs, je suis le sans pareil! » Qu'est-ce qtte nos journaux, nos livres, nos systèmes, notre politique, notre philosophie? Un bruit de cymbales devant des baraques. 11 en a toujours été de même, il en ira toujours ainsi. Je me souviens d'avoir entendu faire le calcul suivant par un habile homme, qui exposait la théorie de Tannonce dans les journaux : « Messieurs, disait-il, jurenez de l'eau pure, du sable ou de la sciure de bois; faites-en des cornets ou des fioles, et dépensez cent mille francs d'annonces ; vous vendrez pour deux cent mille francs de sable ou d'eau pure; bénéfice : cent mille franc^. L'annonce est un placement sûr, qui produit nettement le double. >' Cet homme aVait raison. Autrement dit, la fortaoe des acrobates repose^ comme tant d'autres, sur la
i88 CONTES 8CEPTIQUBS ET PHItOSOVBiaUES
soUira humaioe, fonds inépuisable, resaouree étemelle! Aussi quand j'entends répéter que les bommes s'éclairent, se^ raffinent, s'améliorent, je.....
— Tiens, interrompit Parpignolle, voici ton expWeace à point nommé.
Ëa effet, un bomme qui s'était arrêté près de là, posa par terre un paquet et une planche; il mit cette planche en équilibre sur un pied en X, tbra du paquet une veste rouge qu'il endossa, mit sa redingote en la place de cette veste, et commença de cbanter ^ tue*téte des extravih ganees. Un passant s'était arrêté pour son costume, deox autres s'approchèrent parce qu'il chantait, et quand il est fini son couplet, un grand cercle s'était fait autour de loi.
— * Vois-tu, dit Montgaeon, tant que je verrai un sot eu amasser tant d'autres par la seule puissance d'un refr^ absurde, je ne croirai point que le nK>nde ait fait un pas depuis le temps du chien Ai^ubis,
— Écoute au moins de quoi il s'agit. C'est encore pis que tu ne croyais. Cet homme en guenilles se vante de deviner le passé et de prédire l'avenir; il ne trouvera point de pratiques.
— Il en trouvera plus que les autres; regarde plutôt, voici déjà un soldat et une femme qui demandent de b& cartes.
— Eh ! que vois-je? dit Parpignolle, un bomme d'iuï âge mûr!
— Ne te moque point, ce bateleur t'en dit plus pur notre sujet que je n'aurais pu faire; il touche la corde la plus sensible. On a beaucoup écrit, beaucoup inventé, beaucoup
détruit depuis biea des siècles, et la bonne aventure est en pleine vogue. Que ceci te donne la mesure invariable de la cervelle humaine, le diamètre n'en a point changé depuis six mille ans , le contenu en est le môme. Faut-il être assez crédule pour songer à détruire la crédulité ! Oq a beau faire, l'homme veut connaître l'avenir ; c'est un besoin, c'est un instinct de son àme, et qui pourrait prouver, en creusant la matière, qu'il a une âme, et un avenir. Et ne me dis point qu'il est question d'ignorants et de gens du peuple, je n'admets point ces sortes de différences. Vois le monde choisi, sceptique à la surface, ces savants, ces analyseurs, ces industriels; invente quelque phénomène, quelque chimère, quelque sottise énorme : ils y croiront, et si tu me le contestes, tu n'y entends rien. Les preuves sont là. Ne pleut-il pas aujourd'hui des milliers de prophètes, de magnétiseurs, de thaumaturges philosophiques, de drogues et de spécifiques merveilleux; n'ont-ils pas tous des adeptes et des partisans dont le savoir impose? Je ne m'étonnerais point, à l'heure où je te parle, que la découverte d'un cercle carré trouvât des fanatiques. U est donc tout siniple que cet homuie trouve à qui parler. Et quant à ceux qui attendent qu'il en soit autrement... que veux-tu que je te dise? Je crois voir cet homme qui attendait sur les bords d'un fleuve que l'eau fût écoulée pour passer.
— Un métier si sûr et si lucratif, répliqua Parpignolle, me donne quelque envie de l'exercer, ne fût-ce que par divertissement. Il ne doit pas être bien difficile.
— Ge projet m'a souvent tenté; mais il faut encpre-uu
attirail que nous n'avons point, pour aujourd'hui du moins.
Montgazon se leva comme ils en étaient là de leur entretien; Parpignolle le suivit nonchalamment, et ils se trouvèrent bientôt parmi les charpentes des baraques en construction, où ils s'embarrassèrent si bien dans les piquets et les cordes tendues, qu'ils ne savaient plus comment s'en tirer. Tandis qu'ils allaient à tâtons çà et là, en se moquant l'un de l'autre, ils entendirent des gémissements qui partaient d'un coin fort obscur; et Montgazon s'étant baissé, distingua un enfant accroupi qui pleurait à chaudes larmes; il le prit par la main, et le mena sous le rayon d'une lanterné voisine en lui demandant ce qu'il avait; mais l'enfant se remit à pleurer de plus belle, et les jeunes gens virent alors qu'il était habillé de je ne sais quelle souquenille bariolée, avec des chausses bouffantes, et les cheveux retenus par une passementerie d'argent en manière de diadème. Parpignolle, attendri, insistait pour connaître la cause de son chagrin ; mais le pauvre petit ne poussait que des sanglots, les mots s'arrêtaient dans sa gorge, et enfin, à force de caresses, il articula, à travers ses pleurs : — Mon frè-è-re, ahl mon frè-è-re!
— Eh bien?
— Mon pe-tit frè-è-re, oh!
— Que lui est-il arrivé ? parle, mon enfant.
— AMhur, Ar-af-thur l'a mangé !
— Gomment dis-tu ça ? s^écria Parpignolle en reculant.
— Il l'a-a mangé, mon petit frè-è-re!
yGoQgle
— Mangé ! dit Montgazon.
— Qui çà? reprit Parpiguolle.
— A-arthur.
En même temps, l'enfant allongeait le bras du côté d'où on Pavait tiré. Montgazon et son ami s'approchèrent avec une curiosité mêlée d'horreur : un grognement farouche se fit entendre, et Parpignolle, qui avait senti je ne sais quoi sous sonj)ied, fit un saut en arrière, tandis qu'un gros animal se dressait sur ses pieds dans l'ombre.
— Est-il attaché ? s'écria Montgazon, qui concevait l'idée de quelque monstre à propos de curiosités à montrer en foire.
— C'est Arthur, disait l'enfant en pleurs.
— Je ne m'étonne plus qu'il ait mangé le petit frère, disait Parpignolle de loin.
Mais l'animal fit quelques pas en déroulant sa chaîne, et vint tout doucement frotter son muffle àlasouquenille du petit acrobate, et comme il était alors dans le jour de la lanterne, Montgazon' et son camarade virent que cet animal n'était qu'un gros chien, sur quoi ils se rapprochèrent.
— Gomment, s'écria Parpignolle, ce n'est qu'un chien qui s'est permis de mettre une famille en deuil !
— Pourquoi ne l'a-t-on pas tué? demanda Montgazon.
— C'est moi qu'on a ba-a-attu, dit l'enfant.
— Voilà des mœurs qui me confondent, reprit Parpignolle étonné.
Une femme, qui survint, les fit retourner, et, se précipitant sur l'enfant, se remit à le souffleter : ils connurent
que c'était la mère; toutefois ils essayèrent de se mettre entre deux, et d'excuser Tenfant, car aussi bien ne voyaientils point qu'il y eût de sa faute dans le malheur qui était arrivé.
— Ne m*en parlez pas ! s'écria la femme en pleurant à son tour ; un vaurien qui nous met sur la paille ! nous avons fait dix-huit lieues en deux jours pour nous trouver à la fête; nous avons fait des frais à Tauberge et sur la place, et voilà qu'au moment de la recette cet enfant dfi malheur laisse détruire notre gagne-pain! Son père a beau courir le champ de foire pour arranger la chose, nous demeurerons toujours bien là sans savoir que faire, allez!
Ce récit rallumait le courroux de la mère affligée ; mais l'enfant s'était réfugié derrière Parpignolle, et la femme essuya ses yeux du dos de la main. Cette affliction jurait avec le costume de la pauvre créature, qui était vêtue dans le goût de son fils : elle portait une tunique amarante à brassières brodées de clinquant ; un bandeau du même retenait une chevelure rouge et crépue ; enfin, des chausses, arrêtées au genou, laissaient voir, dans la pureté de leurs formes dessinées par un bas sale, deux jambes et deux pieds qui rendaient fort concevables les plus hardis équilibres de sa profession. Cet attirail, consacré aux pétulances de la voltige, empruntait delà circonstance je ne sais quoi de plus piteux.
— Mais enfin, dit Montgazon, en quoi l'enfant est-il coupable, si c*est le chien qui a commis cette atrocité?
MOEURS DES SALTIMBANQUES !iU3
— Si le chiea s'en est mêlé, s*écria la femme, c'esl qijtô ce garnement Ta laissé faire.
. — Où était donc Tautre enfant?
— Dans la boîte ; qui s'entend, c'est le bocal qui est le plus cher à racheter, et toute l'eau-de-vie répandue.
— Je m'y perds.* De l'eau-de-vie ? disait Parpignolle*
— Ah î le cœur me lève, dit Montgazon ; c^était quelque monstre conservé dans l'esprit-de-vin.
— Vous êtes bien dégoûté, reprit la femme d'un ton piqué ; il était en cire. On est tout aussi délicat qu'un autre.
— - Gomme l'enfant disait : mon jfrère...
— C'était son frère, si vous voulez : qui s'entend, le portrait en cire. Je n'aurais pas voulu faire métier et marchandise de mon pauvre enfant. Je l'ai vendu à un mé* decin.
— Ah I vous me soulagez, dit ParpignoUe*
— C'est toujours bien malheureux, dit la femme, d'être en fourrière à l'auberge sans pouvoir gagner notre pain demain. Voilà mon pauvre homme qui revient, et qui n'a sûrement rien trouvé.
La femme prit un briquet dans un panier et alluma une chandelle. Les jeunes gens se retournèrent et virent un homme immobile qui s'essuyait le front.
— Eh bien? dit la femme.
— Rien, dit l'homme.
Et il replaça tranquillement sur sa tête un chapeau de chambellan à plumes blanches. 11 était si occupé qu'il ne fit aucune attention h nos jeunes g&m ; et ceux-ci, demeu-
rés là par curiosité, examinèrent ce personnage dont le costume commandait Tattention.
On peut dire que M. Frédéric (une banderole de son établissement portait ce nom en gros caractères) était le Nestor des saltimbanques. C'était un homme grisonnant, à demi chauve, le corps sec, le dos voûté, et dont la voix sourde, éteinte, rompue, n'était plus qu'un sifflement. Il avait en ceci plus d'un trait de ressemblanceavec la serinette enrouée qui grinçait si souvent entre ses mains osseuses. Des favoris épais flanquaient son visage couleur de brique, aussi visiblement dégradé par l'intempérie des saisons que ces vieilles statues exposées dans les jardins. L'œil était vif, perçant et audacieux. M. Frédéric, portait l'habit d'un maréchal-de-camp, ni plus ni moins, orné des traces d'une broderie; une culotte de postillon en peau verdàtre, et des bottes à l'écuyère, flasques et rompues aux plis comme deux fourreaux de panaches. Les deux pointes de son col de chemise se fuyaient rnne l'autre derrière les oreilles, et l'uniforme, entr'ouvert sur la poitrine, laissait voir un trésor de guenilles, dont la plus discernable était un gilet à fleur en étoffe de vieux rideaux ; tel était Frédéric, la tête inclinée et fermement planté dans ses bottes écartéees,d'un air méditatif. Mais la femme, faisant crier l'enfant d'une nouvelle menace, suivie d'un commencement d'exécution, Frédéric s'écria:
— Quand tu assommeras ce petit... tu ne petix que te priver d'un second sujet
Alors seulement il tourna sur les jeunes gens un regard interrogatif, et Montgazon crut devoir lui expliquer
qu'ayant appris Taccideut qui lui arrivait, ils y prenaient grande part.
— Savez-vous battre la caisse? interrompit Frédéric. Les jeunes gens se regardèrent et hochèrent la tète en
riant.
— C'était une idée qui me passait comme ça... Continuez. .
Mais à peine Montgazon ouvrait-il la bouche, que Frédéric interrompit encore :
— Voulez-vous me faire un Hercule, Tun ou l'autre? c'est à prendre ou à laisser. Vous tirez un père de famille d'embarras, et nous partageons la recette.
Parpignolle éclata de rire.
— Ah! mon pauvre Montgazon, ce funambule se moque de nous. Vous voyez, mon brave, que nous avons les quatre membres tournés en fuseaux : encolure de poète, mon cher. Tout^ce que je pourrais faire en ce moment-ci, serait de porter les morceaux à ma bouche, s'il se pouvait.
— Je ne plaisante point, s'écria Frédéric, le feu dans les yeux; belle raison que vous donnez là ! J'avais un Hercule, l'an passé... tu sais, Adèle, le petit Beauceron... dit l'incomparable BRAS-DE-FER... C'était uu petit infirme, plein de pituite, qui relevait de maladie; vous l'auriez culbuté en soufflant dessus... Ah! mes amis, nous étions alors à Metz... 11 n'y eut pas un portefaix, pas un sapeur de la garnison pour oser se mesurer... Mais nous avions de fameux accessoires. L'accessoire fait tout. Enfin, si vous n'êtes pas bons à autre chose, donnez-moi conseil, c'est toujours ça... La vérité sort de la bouche des enfants! re-
prit-il d'ud ton emphatique qui sentait le tréteau. J'ai couru toute Tavenue pour m'eatendre avec des amis, j'ai recueiUi des honnêtetés, mais voilà tout. Enfants! le métier se fait de plus en plus difficile, et le saut de l'acrobate devient positivement périlleux. Le phénomène ne mord plus. Un phénomène, aujourd'hui, c'est la pratique.
— Mais, dit Montgazon, encouragé par la gaieté du saltimbanque, est-ce qu'on ne pourrait pas simuler quelque difformité?
— Ce n'est pas ça qui manque. Mais le monstre court les rues, au jour d'aujourd'hui; il y a toujours dans la société quelqu'un qui rendrait dix points à YOtre objet. C'est comme le tour de force, il n'y a plus moyen, le gouvernement nous fait concurrence.
— il me semble, dit Parpignolle, que Napoléon est encore ce qu'il y a de mieux, avec les batailles, k sacre, Sainte-Hélène, les derniers moments...
— Flambé ! je ne donnerais pas trente sous, à l'heure qu'il est, d'un Napoléon complet, soit en cire, soit en mécanique. Le retour des cendres a enfoncé toutes les bamboches de ce genre. Ah ! dame, c'était la chose en grand; chacun fait ce qu'il peut. Et puis, voyez- vous, tout s'use chez le Français. Fualdès n'a eu qu'un temps, et c'était du soigné; et puis aussi les révolutions tuent la parade. Autrefois nous avions la famille royale qui intéressait toujours. Ça ne se fait plus aujourd'hui. Tenez, vous me parlez de Napoléon, c'est le faux Guignard, mon voism, qui a eu une fameuse idée : il en a fait les Mystères de Paris de son Na^oléoa. Voilà un eo^ip I M n'a fait qm'ôter les. mi*
MCEURS DES SALTIMBANQUES ^7
formes avec deux sous de peinture. Pour lors, c'est le Mameluk qui est [dtChcmette^ et Talieyrand fait le Ghourineup. Satané Guignard, va!
— Et les journées de juillet? reprit Parpignolle.
— Est-ce qu'on se souvient de ça? ça fi^t bon une huitaine. Et puis ça contrarie la police. Ça ne faisait pas de frais, par exemple. Le costume était facile, vu qu'un tas de loques faisait Faffaire... 11 faut de l'actualité... Adèle! s'écria-t-il, une idée! tu as Paul et Virginie? Si je t'en faisais les funérailles de M. Laffite, qu'est-ce que tu dirais de ça?... Mais reprit-il, il me faudrait un Dupin. M. Dupin y était... Après ça, on pourrait le remplacer... avantageusement... parLaBourdonnaye*
— Et M. Thiers y était aussi, dit Montgazon.
— C'est juste... Pour celui-là, ih)US aurioBS...
— Domingue... dit Adèle avec anxiété.
— Est-il noir, M. Thiers? dit Frédéric ; il n'est pas noir, pas vrai? est-il seulement un peu brun? Un homme connu comme ça, ça jaunit toujours un peu... Après ça, on pourrait expliquer au public qu'il avait débuté dans les colonies. '
— J'aimerais mieux, dit Parpignolle, les tourd de physique amusante, l'escamotage, la prestidigitation.
~ Connu! îe public en est fatigué; on lui en fait voir journellement de toutes les couleurs.
— Et les ânes savants?
— Mon brave f s'écria feimilièrement Frédéric, sans vous commander et sans faire tort aux gens instruits (il souleva légèrement son chapeau), c'est eneote mif m^ief qfiti est
248 CONTES SCEPTIQUES ET PHlLOSOPUiaUES
bien gâté aujourd'hui. jSous ^mmes dans le siècle des lumières! Vous savez ça mieux que moi. 11 n*y a pas un homme si petitement éduqué, dans les journaux ou les académies, qui ne soit plus fort que tous les ânes d'un champ de foire, savants ou non. Comment, mes enfants, quand vous nagez dans la vapeur, quand tout un chacun écrit dans le journal, quand les marchands de tabac comptent tout couramment par centigrammes, vous croyez qu'on va s'amuser à vos bourriques! Mais, jeune homme, si je ne craignais de vous offenser, je dirais que vous en êtes vous-même une...
U souleva de nouveau son chapeau à plumes, et les jeunes gens se prêtèrent à la plaisanterie de fort bonne grâce.
— Morbleu ! s'écria Montgazon, vous êtes un bon diable; je veux vous rendre service, et vous allez voir que nous ne sommes pas les ânes que vous croyez.
Frédéric le regarda d'un air de doute mêlé d'espoir.
— Sérieusement, il me vient une idée. Que direz-vous si je vous fais des recettes demain ?
— Jeune homme, vous aurez mon affection. Vous m'obligerez, quoi! ainsi que mon intéressante famille.
— Te souviens-tu de ce que je te disais tout à l'heure! dit Montgazoû à ParpignoUe ; voici une belle occasionqui se présente.
11 se retourna vers Frédéric.
— Il suffît de vous dire que l'éducation brillante quej'ai reçue, et une certaine aptitude naturelle fortifiée par des travaux obstinés et tout spéciaux, me permettent de pé-
nétrer Pavenir d'une manière à peu près certaine, et sauf un très-petit nombre de cas. J'ai assez étudié la vie et les livres, je connais assez le jeu des affaires humaines et toutes leurs combinaisons possibles, pour développer, un ensemble de faits étant donné, leurs conséquences et leurs influences diverses.
— Arrêtez, jeune homme! interrompit Frédéric transporté, gardez ça pour la parade. N'usez pas vos moyens. Pristi! comme vous maniez la chose! Ça me suffit, mon ami, je vois quel artiste vous êtes. C'est pour tirer les cartes, la bonne aventure, quoi! ♦
— La bonne aventure !" reprit Mon tgazon avec dignité, voilà ce que disent les pauvres gens qui trompent les nigauds sur les places; mais le savant modeste qui s'est attaché à la connaissance du monde moral et physique, qui a enrichi sa mémoire de tous les phénomènes connus et qui suit pas à pas les progrès en tout sens de l'esprit humain; l'infatigable oljservateur qui apprécie les prodiges du magnétisme, qui approfondit et vérifie tous les jours les principes edmirables de la phrénologie, qui, par ses découvertes successives, s'est convaincu de la puissance illimitée de l'esprit humain ; cet homme, dis-je, a quelque droit de présenter à la foule le résultat de ses éludes, non point en se vantant, comme un charlatan, d'^ne puissance infaillible, mais avec la certitude éprouvée qu'il peut, dans le plus grand nombre des cas, saisir d'une main sûre le fil mystérieux des destinées.
— Dites donc ! s'écria Frédéric effaré, en voilà assez; vous finiriez par m'empaumer comme un bourgeois du
cercle, ça ne se doit pas; défense! fichtre, défense! c'est bon pour le public. Jeune homme, vous êtes en état de faire ma fortune, je vous revaudrai ça ; montons le coup.
— Voyons votre garde-robe, dit froidement Monlgazon, comme un homme qui ressaisit la considération qu'on lui doit.
— y si votre affaire, dit Frédéric, une robe de magiciea avec la baguette et le chapeau pointu... tu sais, Adèle, qui m'ont servi pour la physique, du vivant de ce pauvre Adolphe...
11 montra d'un geste piteux le bocal brisé, et la femme essuya ses yeux. Ce n'était point qu'Adolphe eût jamais vécu, mais la sen^bilité de Frédéric s'appliquait à la ruine de l'effigie en cire. Le saltimbanque fouilla dans un coffre, en tira la robe parsemée d'étoiles de papier doré, et, la brandissant avec assurance au milieu d'un nuage de poussière :
— C'est encore tout frais, dit-il en la passant à Montgazon.
Mais celui-ci la repoussa d'un air à confondre notre homme. .
— Vous n'êtes qu'un enfant, renfermez vos guenilles. Je ne m'étonne point, bonnes gens, si vous mourez de faim. Sachez donc, vulgaire acrobate, qu'il ne me faut pour opérer que l'habit râpé que vous me voyez sur le dos. Point de cliquant, point d'étalage, point de charlatanisme I cela serait bon si les autres n'en usaient pas.
-« Oh ! oh ! ceci, dit Frédéric stupéfait, est de la haute
MCEUR8 DES SALtIMBAWQtJES ^ fSl
école. 3e m'étonne «eulement que vous alliez à pied. Vous êtes un prince déguisé, pas vrai?
— Si vous avez, par exemple, une souquenille de domestique pour mon ami, cela pourra servir.
— Fort bien. On l'aura.
La soirée s'avançait. Dans la première joie de ces beaux projets, les jeunes gens voulurent bien partager le souper de la famille, et Ton se promit les uns aux autres qu'on en ferait un meilleur le lendemain. On ne rapportera point la conversation qui assaisonna ce repas, laquelle fut pourtant amusante et instructive ; mais il est à présumer que Montg^zon reprit* avec son ami le sujet de leur premier entretien, en joignant cette fois à la théorie les détails et les instructions d'une application prochaine. Enfin, pour presser leur expérience et pour s'y mieux préparer, ils acceptèrent à coucher dans la propre tente des bateleurs, à Taide de deux ou trois valises et toiles roulées, où ils dormirent aussi bien que dans leur lit ; ce qui donne à penser que leur lit ne valaitpas mieux ; mais d'ailleurs on était dans la belle saison, le ciel était si pur et la nuit si douce!
Le réveil fut charmant. Déjà tout s'apprêtait pour les plaisirs de la journée, les instruments s'essayaient de toutes parts avec un charivari de bon augure ; on entendait au loin dans la ville ces vagues rumeurs d'un jour de fête qui commence, et le soleil du printemps égayait les ombrages des Champs-Elysées.
Dès le matin la tente de Frédéric était pavoisée de son grand tableau de Magie Amusante^ et sa troupe était sous les armes.
A une heure, les divers exercices commencèrent ; la tempête des cymbales éclata et la foule devint épaisse Frédéric, vêtu de son grand uniforme, préluda par son bacchanal ordinaire ; et tandis que sa femme et son fils faisaient rage sur la grosse caisse, il s'écriait de temps en temps : — Messieurs, je n'ai rien à vous dire ; je ne suis qu'un homme sans éducation ; mon maître va venir.
Cette singularité commença d'étonuer les passants ; mais ce fut bien autre chose quaud ou vit s'avancer un jeniie homme de bonne mine, modestement vêtu, s'exprimant avec une élégance, une facilité, une correction et une simplicité que tout, en pareil cas, faisait ressortir. La foule s'amoncela sur ce point ; ^es curieux de toute classe, des bourgeois, des femmes élégantes, des jeunes gens s'arrêtèrent se donnant entre eux les marques du plus grand étonnement. Le fond môme des choses que disait Montgazon était de nature à saisir, à captiver, à séduire les plus fortes têtes de l'assemblée; €t, pour en donner une idée, on peut citer les passages suivants : •
« Mesdames — Messieurs!
» Je sais à quoi je m'expose en me montrant, un tel jour, en tel lieu. Que ceux qui ne sauraient voir en moi qu'à charlatan s'en aillent ou se moquent. Je serai content, faute de mieux, de les amuser. Mais que cette résignation vous prouve au moins la sincérité de mes convictions et le courage qu'elles peuvent m'inspirer. Je me suis profondément livré, messieurs, à certains travaux, et j'expose tout simplement au public le résultat de ces recherches. Je n'étalerai point une érudition fastidieuse ; il suffit d'un mot
MCEURS DES SALTIMBANQUES â3i
pour les boas esprits. Nul ne peut nier que depuis le commencement du monde on n'ait cru connaître l'avenir, ou du moins qu'il était possible de le connaître. Or, messieurs, ces opinions universelles sont de grandes vérités; celle-ci surtout est éclatante. Seulement, comme toutes les vérités, elle a été défigurée par les charlatans et les imposteurs. Il était bien facile, messieurs, d'abuser de cet instinct d"e rame humaine, mais est-ce- à dire pour cela qu'il n'existe point? S'il existe, il ne peut exister sans raison, c'est-àdire sans moyens de se satisfaire. »
Un mouvement de surprise, d'assentiment, d'admiration, se fît sentir parmi les auditeurs, surtout parmi les mieux vêtus.
« Les moyens du charlatanisme sont vains. Cela est aisé à reconnaître. Quels rapports peuvent avoir les astres, le vol des oiseaux, les chiffres, les cartes, avec les destinées de l'homme? Pures chimères! Maissivous me dites:— Tout en ce monde n'est qu'analogie ; même cause produit même effet, telle passion amène tel désordre dans l'individu ; l'individu exerce telle influence sur la famille, et tout est si régulier dans cette vie, qu'un vieillard n'a besoin que d'avoir beaucoup vu pour expliquer sagement les suites probables des événements. Si vous ajoutez qu'un homme a dirigé de ce côtj son étude, qu'il a joint au spectacle du monde d'immenses lectures qui suppléent à l'âge, qu'il a réduit en catégories les chances humaines, qu'il propose, dans tous les cas, mille exemples en faveur de sa prédiction ; — alors, messieurs, j'ouvre mes oreilles et je commeoce à croire que cet homme peut me dire au moins des
choses fort curieuses, sinon, comme il est certain, beaucoup de choses vraies. »
En cet endroit, plusieurs assistants laissèrent voir le désir et môme une extrême impatience d'expérimenter une chose si nouvelle. D'autres, qui approuvaient d'abord en souriant, redevinrent sérieux et commencèrent à chuchoter entre eux.
« Eh hien , messieurs, reprit Montgazon, c'est ce que je viens vous dire ici... Une dernière remarque. Je m'adresse, messieurs, à ceux d'entre vous dont l'esprit est cultivé. Qui n'a trouvé souvent, en lisant les philosophes et même les romanciers, des observations que le lecteur pouvait s'appliquer avec une parfaite justesse? Qui n'a lu, dans les écrivains des siècles passés, des vues historicpies et de véritables prédictions qui se sont réalisées ? C'est comme une collection de ces remarques coordonnées que je vous offre. Et voilà tout ce que je puis dire ici de ma science. Elle doit profiter à l'esprit le plus simple, mais je ne saurais la mettre à sa portée. Je me borne à cet exposé. »
Les femmes du peuple, les soldats qui écoutaient, avaient perdu le fil du discours, mais voyant les gens bien vôlus approuver, ils approuvaient.
« Quant au prix que je demande, reprit modestement Montgazon, j'ai dû le proportionner à la longueur de mes études ; il paraîtra trop élevé, mais j'ose dire que c'est donner, en comparaison de ces deux sous que demande un bavard pour vous débiter des sottises. Mes consultations se paient cinq francs !
• — C'est trop cher, malheureux ! s'écria Frédéric à mivoix, nous sommes ruinés !
— Parpignolle, dit tout bas Montgazon, passe-moi un coup de pied à ce drôle, qui n'est pas digne de me comprendre !
Ce qui fut exécuté.
Et, en effet, après quelques mouvements d'hésitation parmi la foule, plusieurs auditeurs entrèrent avec un sourire timide, d'autres les suivirent; en un clin d'œil la première enceinte de la baraque fut pleine, et Frédéric, ébloui, fut employé à régler le tour de chacun.
Montgazon alors redescendit et commença la séance.
Le premier qui se présenta fut un jeune homme de belle humeur qui affecta d'entrer par bravade, et qui riait encore sur le seuil avec ses amis.
« Oui, des amis, dit Montgazon, vous en avez beaucoup, des plus proches,des plus joyeux,et vous ne sauriez compter sur aucun dans le besoin. Vous chantez, vous buvez avec eux; mais quoi! quand vous êtes seul la mélancolie vous dévore. C'est dommage que les joies de la jeunesse soieijt si courtes et mêlées de retours si cuisants. Songez comme vous êtes triste aprè3 avoir trop bu. Vous regrettez ces débauches et le temps perdu, et vous dites sans cesse : demain. Quel supplice que ce combat de la convoitise, de Tambition et de la lâcheté! et, s'il vous arrive de réfléchir, quels souvenirs brûlants, quels affronts, quelles hontes vous font monter le sang au visage... Pourquoi vous laisser mener en tout par la vanité? Vous plaisatitcz parfois d'ane femme avec vos amis, vous la tene» pour laide et mé-
prisable, et quoiqu'elle le soit en effet, vous êtes tout tremblant à ses pieds ; il est vrai que c'est encore une comédie, mais il est vrai aussi que cette femme vous rend furieusement jaloux. Quel étrange nœud de misères! Enfin vous la vantez à qui ne la connaît point et vous cachez alors qu'elle a quinze ans de plus que vous ne dites. »
Le jeune homme sortit bientôt et dit à ses amis qu'on lui avait dit la vérité, sans dire quelle.
Après lui parut un homme ventru, grisonnant, richement vôtu, beau drap, beau linge, et qui semblait de ceux qui ont, comme on dit, une position,
Montgazon lui dévoila d'abord —qu'il avait à se plaindre de sa famille...
L'homme parut surpris.
— Et que cela n'avait rien d'étonnant : qu'il s'était marîé par lassitude, par intérêt et déjà sur le retour de l'âge; qu'il avait négligé ses enfants et sa femme ; qu'il ne songeait qu'à l'avancement de ses affaires; qu'il souffrait des désordres chez lui pour couvrir les siens au dehors; et que ce n'était point merveille si sa femme le trompait, si ses enfants perdaient le respect, s'il était contraint luimôme de s'étourdir, de se retirer en lui-même ; et qu'il lui pourrait même arriver, dans sa triste vieillesse, quelque catastrophe...
Mais l'homme avait déjà disparu. .Heureusement on payait d'avance. Survint une dame fort mûre, chargée de nœuds, de bijoux, d'écharpes, avec cet attirail de coquetterie où des yeux exercés lisent les mœurs d'une femme.
Montgazon Ja rassura, car elle minaudait en rougissant, et puis il s'écria :
— Ah ! madame, vous avez eu de grandes peines de cœur !
— Oui, monsieur, dit la dame avec un soupir.
— Vous avez été trompée, trahie... bien souvent.
— Ahi oui. Autre soupir.
Montgazon ajouta qu'elle n'était point de son côté sans reproche, et lui fit une si véritable peinture de ses peines, de l'état de son cœur vide et sec parmi tant d'amours, enfin de l'avenir qui lui était réservé, qu'elle fondit en pleurs et demanda s'il n'était point de remède.
— Oui, dit Montgazon, mais cela vous sera bien difficile.
— Oh! du tout, monsieur, du tout! s'écria la dame en rajustant une boucle en accroche-cœur; je suis^ dégoûtée du monde; j'ai pris les hommes en horreur... » Bt, décochant à Montgazon une œillade assassine, elle ajouta languissamment : « Il y en a si peu qui sachent aimer véritablement... »
Mais Montgazon se leva et la dame sortit remplie d'admiration.
Pour en finir, après quelques questions en apparence indifférentes, voici à peu près ce que Montgazon disait à ehacun :
« Qu'il ou qu'elle avait eu de grands chagrins... et qu'il y avait beaucoup de sa faute.
» Qu'il s'élevait souvent des querelles dans leur maison, et que leur famille était divisée par de grandes inimitiés... et qu'il n'en irait pas de même si chacun y mettait du sien.
» Que leur santé était troublée par des incommodités.
358 CONTES SCEPTIQUES ET t^EtLOSOPHIQUES
80 jette à des dérangements... et cela, fuite de aota^idté, de prudence et de régime suivi.
» Qu'ils étaient naturellement indiscrets, yamtenx, médisants, égoïstes, intempérants, menteurs, etc., etc... et que ces vices leur nuisaient plus encore qu'ils ne nuisaient au prochain.
» Qu'ils étaient mécontents de leur condition... et qu'ils ne pouvaient s'en prendre qu'^ eux-mimes si elle n'était point meilleure.
» Et enfin qu'il en serait à peu près ainsi pom* toutes ces choses dans l'avenir. »
Or chacune de ces révélations arrachait aux patients une approbation involontaire ; ils ne pouvaient s'empécba*, en sortant, d'avouer tout haut ou de pesis^ tout bas qu'on leur avait dit l'exacte vérité ; et Frédéric et sa famille n'avaient presque rien à faire pour grossir le concours, des curieux.
La Duit était tombée que la baraque ne se vidait point; mais comme on devait tirer un feu d'artifice sur le pont Louis XVI, à neuf heures du soir, la^ohue commença de s'éclaircir, les Champs-Elysées se dépeuplèrent, le tintamarre des trompettes et des cymbales s'apaisa par degrés, et les troupes de bateleurs purent respirer un momen| après une journée si chaude»
ParpigaoUe courut rejoindre son ami, qui était monté sur les tréteaux pour voir s'écouler la foule, et lui dit en éclatant de rire :
— Ëh ! que diable leur as-tu donc canté?
•<- Vois^tu cet amas de peuple, répondit Moutgaïon, tu
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n'y pécheras au hasard que des fous, des fripoas ou des sots ; c'est ce que j'ai pris la liberté de fairesentir à chacua en particulier ; et j'avais doublement raison de te dire hier que le monde n'a point changé depuis les oracles de Delphes.
Quand ils rentrèrent, Frédéric achevait de compter la recette. A la vue de Montgazon, il ôta solennellement son chapeau et mit devant lui le genou en terre avec son Adèle et renfanl,cequi rendait assez le tableau d'Alexandre le Grand visitant sous la tente la famille de Darius.
— Jeune homme, dit Frédéric, vous êtes mon empereur ! après quarante ans d'exercice dans les cours étrangères ou autrement dit chefs-lieux d'arrondissement, je ne suis qu'un infirme à côté de vous; mais je me flatte d'avoir ouvert la carrière au génie. Je vous offre trois francs par jour et nous ne nous quittons plus.
— Trois francs par jour I dit Parpignolle à Montgazon, qui se mit à rire.
— Je ne dis pas assez, reprit Frédéric, ça n'est pas payé : moitié des recettes, avec feux, congés, représentations à bénéfice, exemption du charroi, de la caisse et de la parade ; et je vous fais épouser la fille à faux Guignard.
— La fille à faux Guignard I répéta Montgazon intéressé.
— Oui, monsieur, oui, avec vos talents, vous pouvez prétendre à la fille à Guignard, le plus beau parti de tous les champs de foire de Beaucaire à Saint-Gloud.
— Elle a de la fortune? .
— Un trésor! à vous deux, vous traîneriez carrosse ; une
fille à gagner ce qu'elle veut. Éducation parfaite. Primo, d'abord et d'une, possédant tous les instruments, trombone, trompette, cor, tambour, violon, clarinette, caisse roulante; ensuite, instruite h fond de tous les exercices, voltige, équilibre, ventriloquie, physique amusante; et puis, dame, pour la chose de s'expliquer, il n'y a que vous pour lui rendre des points; c'est du français à quinze ; elle amasserait du monde autour d'un rat mort, elle ferait arrêter un convoi des pompes funèbres. Que je lui dis souvent : Zénobie, faut que tu sois frottée de je ne sais pas quoi!
— Elle est donc bien séduisante?
— Séduisante! Zénobie! puisque je vous dis qu'elle se fait suivre des pièces deux sous. Et avec ça des talents solides. Les amateurs sont admis journellement à lui casser des pavés sur le ventre. Elle enlève un cuirassier à la force de la mâchoire, elle danse la gavotte sur un fer rouge.
— Mais sans doute elle est jolie, voilà ce que je veux dire.
— Un phénomène, monsieur! Vu son état, c'est l'enfant gâté de la nature. Elle a six doigts à chaque pied, des ongles en griffe et du poil plein le corps, avantage qui lui permet de se montrer en griffon ou femme sauvage à volonté, dans les petits endroits où le monstre donne encore. Jamais de faux frais avec elle. La viande crue qu'elle mange devant la société lui compte comme déjeuner; elle avale un sabre comme un verre de vin. Artiste finie, quoi!
MOKURS DES SALTIMBANQUES 261
Mais Frédéric voyant la mine des jeunes gens :
— Vous riez de ça, vous ? Sauf votre respect, c'est une délicatesse mal placée; quand vous vieillirez, vous penserez plus sérieusement et vous apprécierez ces femmes-là. Si j'avais vingt ans de moins... ça n'est pas pour humilier Adèle... Adèle a du bon... mais si j'avais vingt ans de moins, je n'aurais pas manqué Zénobie ; ça n'est pas tout, jeune homme : Guignard est vieux ; il a pris dans les temps un tour de reins, à force d'en faire, des tours; ça le fait soufifrir, cet homme, quand il veut pleuvoir ; il désire se retirer dans son pays, et il me paraît qu'on lui a déjà parlé pour y être maire; c'est un homme enfin quijs'est amassé de quoi; il vous laissera son établissement, voiture, musique, charpente, caïmans, chiens dressés, tout compris. On pourrait renvoyer le paillasse, puisque monsieur votre ami est dans le cas de nous en servir ; et nous formerions ensemble une troupe à ruiner la concurrence. Ça vous va-t-il ?
— Non, dit Montgdzon, serviteur aux caïmans. Vous direz à mademoiselle Zénobie que je lui baise les griffes. Ce n'était qu'un essai.
— C'est impossible ! La France a droit à vos bienfaits. Vous voulez étouffer vos talents!
— Ils nous serviront, soyez tranquille. Mon ami Parpignolle veut être médecin, et pour moi, je me destine à la carrière politique.
— Oui, dit Frédéric abattu, c'est le même genre... mais, ajouta-t-il en relevant la tête, c'est moins honorable. Enfin, il n'y a pas de sot métier. Voici toujours la moitié de la
iS.
9S$ CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSaP^KlCES
recette. L'acrobs^ n'a pas le cœur dans le jarret, Frédéric n'oubliera pas ee fameux service, que je dois ea partie à cet animal...
Il détacha un coup de pied à son (^ien, ((ui poussa un hurlement. Mais Montgazon ne prit dans le plateau que viugt francs pour aller souper après le feu d'artifice. Et Frédéric à cette vue s'écria :
— Petit, salue ton bienfaiteur !
Avec un autre coup de pied à l'enfant, cpAl, à ce cocamandement, fit le saut de carpe, par habÂtude^
— Et toi, Adèle, éclaire ces messieurs, qui unissent la générosité au talent.
Les jeunes gens, accompagnés de la famille reconnais* santé, sortirent de la baraque comme de la tente hospitalière d'un ancien patriarche ; mais Parpignolle entraînait son ami, car les premières bombes du feu d'artitice éclataient dans les airs en jetant des jours éblouissants sur la cime des arbres.
— Encore une banque i cria de loin Montgazon à Frédéric eu montrant les fusées.
^ Connu ! dit le saltimbanque.
Et les deux amis gagnèrent les quais avec tout le peuple, pour se régaler du bouquet.
LE FRERÇ JOSEPH
Saint-Simon, dans ses Mémoires, parle d'un M. Du Casse, capitaine de vaisseau, chef d'escadre, enfin lieutenantgénéral, qui mourut fort âgé, fort respecté de toute la cour, en 1715, la môme année que le roi Louis XIV. Ce brave officier ayant amassé honnêtement une grosse fortune dans ces divers grades, eut Thonneur de servir utilement de son épée et même de sa bourse le roi d'Espagne, dont il obtint le collier de la Toison d'or, « qui n'était point accoutumé, ajoute Saint-Simon, de tomber sur de pareilles épaules. » En effet, Du Casse n'était rien moins que le fils d'un marchand de jambons de Bayonne, et l'histoire de l'élévation de ce personnage, conservée par des traditions de famille, ne manque ni d'intérêts ni d'enseignements.
Du Casse père, le vendeur de jambons, bon bourgeois
2t)6 CONTES SCEPTIQUES ET PHILOSOPHIQUES
de Bayonne, était resté veuf avec deux jeunes fils, Joseph et Bruno. Ce dernier, qui fut depuis le marin, était Faîne de trois ans, c'est-à-dire qu'il avait souffert trois ans de plus que son frère de Tabandon où les laissait le vieux marchand, occupé de son commerce. Dans ce pays-là, on était volontiers gefts de mec, et la ville de Bayonne était remplie de ce mouvement et de ce désordre qui suivent les soldats et les matelots. Bruno, livré à lui-même, courut les places et les cabarets sous prétexte de servir le commerce de son père; il fit passer pour de la précocité sa hardiesse, ses espiègleries et ses propos de corps de garde. Le vieux Du Casse ouvrit les yeux, mais il était trop tard; l'étoffe avait pria son pli; les remontrances, les reproches, les châtiments furent en pure perte.
11 n'était qu'un être au nom de qui Bruno se montrât traitaèle, et ce fut son petit frère Joseph. Plus âgé, plos robuste, pllis intrépide que lui, Bruno se voyait souvent en passe de le défendre contre les enfents du même âge, et il s'en acquittait vaillamment. Cette protection resserra leur affeetion satiirelle. H est vrai que rien n'était plus doux, plus cteHif, plufi joli que ce pauvre petit Joseph. Il était si petit, si rose, si timide, il avait de si beaux cheveui blonds tout boucJés, qu'on ne pouvait le voir sans prendre intérêt à lui, de quoi son frère était fier. Celui-ci l'emmenait souvent dans se& courses et se divertissait à le porter sur ses épaules, à la chèvre morte^ de peur qu'il ne se fatiguât^ comme aussi pour montrer sa force. Venait, il quelques polissons rôder autour du convoi? Bnioe d^^ûsait loseph sur une borne ea lui disant : ne bmge
VB FRÈRE JOSBP^> ' \^^ / -^
pas. Àprëg fttoi, tf «radiait tons tteft mai9s>t%t€|iÂa^ . sur les ittamudears comme jla Coik^, Içs taillait ed^ pièees et lei& poursoirait josqu'aa l>out cte;^ tuè^^j^ piiii}; Joseph était ^ »ûr de fnasx frère et si acGoilttmi^% ts^ trii^phes, qu'il l'attendait paisiblenieAti le dei|;t dao» la bôttdie, en regardant aiUeurs. Bruno revenait tout en aage, rechargeait son frère sur ses épaules et ccmtiaualt aoA (àemiâ.
M^ didÉm de quelle frat^nelle tendresse n'était-U pas payé de la part du petit JkMiepb ! Gomme le pauvre enfant pleurait dans son coin quand Bruno était accueilli au logis peu* les éclate de voix et les coups d'étrivièrea du père Du Casse ! Or cet accueil éta^t devenu à la longue le règlement quotidien.
Du Casse, alarmé de la mauvaise direction de son fils aîné et de tout ce ^'il apprenait sur son compte^ n'avail TU, comme l^kn des pères de sa cooditlkin, d'autre re* mède que la violence, et les brutalités. Taatét ou reuvoyait Bruno dans son galetas sans souper; uu si^e suffisait ^tre les deux frères : Jos^ laissait admtement tomber lamoiiiè de son repas dans sa veste, ei c^jiaad il r^aiontait pour se coucher au galetas, Bruno. soupait^ D'iottre lois le galetas se transformait eu prison d'Btat, où Tsdné s'évertuait tout un jour à chercher des mofens d'évasion par les Uiearnes au risque de se rompre le cou. En ce cas^ Joseph se mettait par son zèle en état de solliciter des favemrs, puis il s'approchaiit humblement de son p^re, puis tout à coup» son cœur se gonflait, ses saiiMt 8» &MiMt passage et ttdAttiodait vkyksmmx
i268 CONTES SCEPTIOUES ET PHILOSOPHIQUES
la grâce de son frère. S'il ne pouvait rien obtenir, il finissait par dérober la clef et la glissdt à Bruno par dessous la porte, ou il se glissait par les toits dans le galetas et partageait la captivité; Un jour, il demeura accroché à la gouttière par la basque de son habit et faillit se tuer sous les yeux de son frère, dont les cheveux s'étaient hérissés.
Ce qu'il y eut de moins louable dans Tamitié de ces deux enfents, c'est que l'enragé Bruno fit servir souvent à ses méfaits l'innocence et le dénouement de Joseph. Se sachant fort mal dans les papiers paternels, et ne doutant pas que son cadet n'y fût mieux, il le stylait à ses larcins et le faisait volontiers tirer les marrons du feu; non que ce fût de sa part calcul et perfidie, on parts^eait fraternellement les profits; Bruno ne voyait là qu'une claire économie de coups de trique et n'allait pas plus loin. Ce fut ainsi que tout un cordctn de boutargues disparut en détail du coin de la cheminée, coupées l'une après l'autre par Joseph, ce qui ne retarda pourtant que d'un mois l'avalanche de soufflets amassée sur la tète de Bruno, lequel passa pour le seul coupable. La nuit, on se relevait pour écorner, par anticipation, l'héritage paternel représenté par les jambons de la boutique; on dévaUsait des bocaux de cornichons dont la petite main de Joseph pouvait seule forcer l'étroite embouchure ; on traitait le logis en pays conquis, et l'on avait déclaré la guerre au ménage du père, dont on faisait cuire les perruques et fondre la vaisselle d'étain sur une pelle pour se divertir. Qu'on imagine enfin les équipées et les dégâts de deux en-
fants de cet âge partagés entre la malice et rignorancc.
Joseph, dans son petit bon sens, concevait parfois des scrupules ; mais son frère parlait, il fallait bien agir. Dieu sait aussi ce que le pauvre malheureux eut à souffrir de rinégalit(^ des forces, et combien de fois il fut la victime des avantages physiques de son aîné. S'ils jouaient ensemble, les coups de Joseph n'étaient que des caresses, ceux de Bruno, des blessures où le sang jaillissait. Là où Tainé sautait gaiement à pieds joints, Joseph tombait à plat-ventre. Il est vrai que Bruno accourait tout pâle et s'ai'rachait les cheveux , et Joseph retenait ses pleurs à la vue d'un tel désespoir.
Un soir ils avaient établi une balançoire dans le galetas au moyen d'une planche suspendue assez près des solives du plancher. Bruno, bercé doucement, s'en trouvait à ravir. Vient le tour de Joseph, qu'il faut hisser à grand effort. Quand il est en place, Bruno ne résiste pas au plaisir de lui faire peur. L'enfant crie, se penche, glisse et tombe sur le carreau, où il reste sans mouvement. Il avait le visage couvert de sang et demeura défiguré pendant quinze jours, disant obstinément qu'il était tombé tout seul. On insiste sur ces détails d'enfance à cause des suites.
Le père Du Casse vit augmenter ses embarras à mesure que ses fils grandissaient. Bruno étendait le cercle de ses mauvaises connaissances ; il ne jouait plus avec son frère Joseph qu'il trouvait trop petit. Placé deux ou trois fois en apprentissage, il s'était fait chasser, et retombait à la charge de son père, qui ne savait que faire de lui. Bruno
âT6 CONTES SGEPTIOUBS ET PHILOSOPHIQUES
profitait de cette oisiveté pour courir la ville avec toutes sortes de méchaats compagnons. 11 mangeait dehors, on ne sait comment, ne rentrait que fort tard, et passait huit jours sans voir ni Joseph ni son pore. En même temps le marchand vieillissait et suffisait à peine à son commerce, de plus en plus alarmé sur le sort de son plus jeune fils, trop faible pour un travail pénible, et qu'on tremblait de voir marcher sur les traces de son frère.
Dans cet abandon, un vieux chanoine qui demeurait dans la maison des Du Casse eut pitié du petit Joseph : le bon prêtre lui montra un peu dé latin et de plain-chant et le fit entrer dans une communauté. L'excellent naturel de Tenfant n'attendait que ce secours ; il se montra studieux, fervent, plein d'intelligence. Mais qu'arriva-t-il de là entre les deul frères qui s'étaient tant aimés? Joseph, ouvrant les yeux sur les désordres de sa maison et poussé précisément par sa tendresse et son dévouement, ne put s'empêcher d'adresser de douces remontrances à son frère aîné. Cdui-ci les repoussa d'abord avec une brusquerie fraternelle, se défendit, nia, accusa son père ; Joseph ne se découragea point, mais ses avis, ses prières, seé moyens les plus ingénieux demeurèrent inutiles. Si Bruno paraissait touché, il s'en allait retrouver ses compagnons et rentrait plus endurci.
Cette situation se prolongeant, l'aigreur s'en mêla. Bruno ne parla plus à son frère, sous prétexte qu'il faisait contre lui cause commune avec son père. Il osa lui reprocher des préférences ; selon lui, on avait pris soin de Joseph à son détriment, on l'avait fait étudier, et Joseph en abusait pour
LB FRÈliB JOSEPH m
6e tourna contre lai, pour se dooner des aira de fierté et de pédagogue. Là-dessus Bruno ne gurda^ plus de ménage* ments; ia douceur de Joseph Tirritait; il ne l'appelait plus qu*un hypocrite, un bigot, un ingrat et un traître qui le minait sourdement et le voulait chasser de la maison.
fit) &i efOet, l'âme de Bruno était profondément ulcérée. Délaissé, trahi, à son avis, par le seul être qu'il se crût attaché, il tomba dans une mélaocolie farouche, et, un beau jour, après en avoir souvent menacé daos ses colère, il disparut.
Il fout avouer que le père i>u Casse, qui dès longtemps avait foit son deuil du malheureux garçon, ne fut pas ^trémement affligé de ce départ ; il avait eu tout le temps de s'y préparer ; Joseph seul en resseutit toute la peine euiffiuite, d'autant que sa teadresse et sa belle âme se forgeaient des scrupules, et qu'il croyait avoir à se reprocher les efforts mêmes qu'il avait faits pour sauver son pauvre aîné.
Ou courut» on rechei*cha les traces de Bruno, on apprit qiPil a'était engagé dans la marine, mais dans quelle marine? il s'était vendu à un racoleur de flibustiers dont il allait rejoindre l'affreuse troupe aux Antilles. L'aîné des Du Casse tai tenu dès lors pour un homme perdu.
Ces renseigaements n'étaient que trop vrais. Bruno montait, avec le reste de la cargaison du racoleur, gens de sac et de corde, un méchant bâtiment, qui arriva par miracle^ ajH'ès quatre mois de navigation, au quaptiergôQéral de ces écumeurs.
Les flibustiers, cocomandés alors par des hommes ex-
traordinaires, faisaient trembler la moitié du monde ; ils avaient ruiné TEspagne, dévasté les deux Amériques et se livraient à ces brigandages prodigieux qu'il a fallu recueillir dans de longues histoires. Un jour, pour en donner une idée, après avoir pris d'assaut, dans TAm^que du Nord, une ville espagnole de 18,000 habitants, ils firent un feu de joie de bois de sandal et d'aromates précieux, où je ne sais combien de millions se dissipèrent en fumée. Telle était, à leur avis, la seule manière convenable de célébrer leur victoire.
Bruno Du Casse, robuste, intrépide, déterminé, n'avait plus rien à perdre ni rien à craindre ; en trois mois, il devint l'un des plus brillants sujets de la bande. A peine exercé dans le maniement des armes, il prit, lui dixième et la hache au poing, une frégate espagnole. Tourmenté hieor tôt du désir de se tirer de la foule par un coup d'éclat, il se jette unjour tout seul dans un gros bâtiment avec un pétard incendiaire et menace de faire sauter le navire. L'équipage frémissant se rendit, et Bruno Gt avertir ses camarades par un signal. En deux ans, il tira de ses prises cinq cent mille écus qu'il plaça dans diverses banques de l'Europe, et qui ne furent que le fondemeiît de son énorme fortune.
Nous ne le suivrons pas dans toutes les expéditions qui le signalèrent dès lors à la marine de Louis XIV comme un homme qu'il fallait s'acquérir. Nous passons à Tévénement qui interrompit pour un temps ses succès militaires.
Son nom n'était que trop connu dans le Nouveau-Monde, et de grandes sommes étaient promises à qui le livrerait mort ou vif; rien n'était égal au désir de le détruire, si
ce n'est la terreur qu'il inspirait. Mais jusqu'alors les attaques et les poursuites tournaient à sa gloire. Un jour une embarcation, à peine montée de six hommes, court effrontément près de terre sur un petit navire richement chargé. Le navire n'a que le temps de lâcher une bordée qui ajuste si bien la chaloupe qu'elle coulé à fond. Un canot mis en mer aussitôt recueille le reste de ces forbaas qu'il s'agit de pendre par plaisir à la grande vergue. Bruno voulait casser la tête à l'officier du canot, mais on le hisée comme un requin sur le pont, où il subit un interrogatoire. On trouva sur lui des papiers ; enfin il se nomma. On ne pendit que deux de ses hommes; pour lui, le capitaine trop heureux voulut l'emmener en Europe, eit le fit mettre soigneusement à fond de cale, les fers aux pieds et aux mains.
Le navire continue sa route. En vue des côtes de Portugal, un corsaire de Barbarie, d'une artillerie et d'un équipage formidables, présente le combat. L'équipage chrétien, mêlé d'Espagnols et de Portugais, mais bien inférieur en forces, fait des prodiges de valeur. Le capi taine, désespéré, veut mourir plutôt que de se rendre, et Fobjet le plus précieux de sa cargaison, le motif de cette résistance acharnée, était le capitaine Bruno. Gepeîidant le canon des Turcs foudroie le navire; le pont se couvre de morts; la ruine est inévitable : le capitaine espagnol descend auprès du flibustier et lui propose de combattre au prix de sa liberté. — Vraiment^ dit Vautre, vom me faites plaisir, je m'ennuyais dans ce tapage de ne pas m^en mêler un peu. L'Espagnol lui demande la promesse de ne point s'échapper
S74 CONTES SCEPTIQUES fiT PHILOSOPHIQUES
avant qu'on ne soit au port. Bruno la donne, ses fers tombent, et le flibustier paraît sur le pont, le sabre à la main.
Il était trop tard. Les Turcs, lancés à Tabordage, inondaient le navire. Bruno travailla comme il avait coutume, au milieu de ces mécréants, et il s'était fait de leurs cadavres une espèce de retranchement où il se battit longtemps encore après que tout l'équipage était pris ou mort. Un moment plus tard, il était recouché à sa place dans la cale, à côté du capitaine espagnol enchaîné comme lui. — A deux de jeu^ lui dit Bruno,
Le corssdre regagna paisiblement Alger, où le capitaine et Bruno, qui s'étaient liés d'une étroite amitié, furent vendus à différents maîtres. Le flibustier, connu pour ce qu'il était, fut particulièrement resserré, et subit le traitement et les travaux les plus durs. Avant un mois, il avait ourdi trois tentatives d'évasion qui mirent la ville en feu. Il fut blessé, repris et enchaîné dans un caveau où le mauvais air, la chaleur et le manque de nourriture réduisirent en quelque temps cet homme robuste à l'état d'un squelette vivant. Les Turcs, le considérant comme un homme intraitable et ne comptant guère en obtenir de rançon, n'appelèrent point de médecin afin de le laisser mourir dans cet état. Mais la force de sa constitution luttait encore au bout de cinq mois.
Sur ces entrefaites, les religieux de la Merci arrivent dans les États barbaresques pour le rachat des captifs. On rassemble ces malheureux de tous les coins de la ville d'Alger, et dans le nombre se trouvait le capitaine espa-
gnol et le reste de son équipage. Après les cérémonies ordinaires, le -départ s'apprêtait, mais le capitaine avait beau cherchef parmi ses misérables compagnons, il n'y voyait pas le fameux Bruno ; il en parle enfin aux religieux qui s'adressent aux Turcs, lesquels ne savaient pas ce qu'on voulait dire ; cet homme devait être mort. On s'informe, on traite avec son maître, et l'on tire d'une fosse infecte, une sorte de cadavre ambulant, qu'on amène frissonnant sur la plage.
On donne des soins à ce moribond, que raniment bientôt le bon air, les cordiaux, des aliments sains et enfin la liberté. Le capitaine espagnol court auprès de lui et s'établit à son chevet avec le religieux de la Merci, qui le soigne nuit et jour.
Bruno reprenant ses forces, le capitaine lui proposa de l'emmener en Espagne, non plus comme prisonnier, mais pour lui faire part de ses biens et le pousser danp le service. 11 lui disait un jour à ce sujet, malgré le religieux qui ne voulait point qu'on troublât de ces propos la convalescence de son malade :
— N'ayant plus de famille, il n'est point d'autre raison je pense, qui vous puisse attacher à la France?
— Plus de famille, dit Bruno, qui le sait?
— Vous m'avez dit, je crois, que vous n'étiez pas marié et que vous étiez orphelin.
— Je n'ai jamais connu ma mère ; mais mon père vivait quand je suis parti, et j'avais un frère... Ne me parlez plus décela. Vous savez ce que c'est qu'un misérable enfant... je ne suis qu'un scélérat.;, et j'ai peut-être causé la mort...
Une grosse larme, qu'il voulut dévorer, roula sur la joue creuse du flibustier, qui, vaincu par ces souvenirs, s'écria avec un sanglot :
— Mon frère ! mon pauvre petit Joseph !
Le capitaine, ému, lève la tête. Le religieux, saisi d'un tremblement, pâlit, chancelle, et s'élance en criant les bras ouverts.
— Bruno ! Bruno ! c'est moi!
Et les deux frères demeurent immobiles, confondus dans cet embrassement d'où ne s'échappent longtemps que de* cris étouffés, des sanglots, des mots inarticulés. Le capitaine espagnol pleurait aussi comme un enfant. Et cependant Bruno parcourait des mains le visage et les épaules de Joseph sans pouvoir encore s'exprimer que par phrases entrecoupées :
— C'est bien toi!... pauvre enfant!... Joseph!... je ne puis parler... comment se fait-il?... je ne t'ai pas reconnu... je t'aimais pourtant... sans te connaître... le cœur parlait... Mais toi...
— Moi-même je ne vous ai point reconnu... la première fois... si malade, si changé!... mais votre nom sur nos listes... et puis j'ai bien examiné votre visage... pendant que vous dormiez...
— Gomment ! depuis huit jours ! et pourquoi retarder ?...
— Demandez au capitaine dans quel état vous étiez, je vous aurais tué !
— Tu m'aurais guéri ! '.
Et les Du Casse se jetaient encore dans les bras l'un de l'autre et tendaient la main au brave Espagnol.
— Mais quoi! dit Brano, sous quel habit te voilà l Tu t'es fait moine.
— Vous vous étiez bien fait flibustier, dit Joseph avec un admirable sourire : vous pouviez être pris, il fallait bien que je pusse vous racheter.
— petit Joseph ! s'écria Fautre en le reprenant dans SCS bras comme un enfant, j'aurais perdu la vue que je te reeonnaîtrais-là. Vous voyez, capitaine, de quelle souche j'étais, et qu'il y avait de braves gens dans ma famille. Mais sois tranquille, petit, tes manières d'agir m'ont profité, je vais me faire honnête homme et servir le roi.
Ils parlèrent ensuite de leur père. Le bonhomme était mort, quelques années après le départ de son fils aîné, à la suite de quoi Joseph s'était retiré en religion, où ses prières, sans doute, avaient ^i bien suivi son frère qu'elles le lui avaient rendu.
Quand le bâtiment mit à la voile, Bruno était tout à fait rétabli, si bien qu'il figura dans la procession d'usage au retour des captifs, à côté de son frère, un gros cierge à la main ; et parmi la foule accourue à cette cérémonie, leur histoire étant connue, des larmes coulaient de tous les yeux à la vue de ce spectacle.
Bruno Du Casse, qui n'était encore qu'à la fleur de l'âge, n'entra pas aussitôt dans la marine du roi, ne pouvant se résigner à présenter son placet, et par suite à l'appuyer de certaines protections à Versailles. Son frère luimême ne put le vaincre là-dessus ; il craignait un refus, et disait qu*il était si bas quHl fallait qu^on se baissât pour le ramasser. Il n'obtint donc que le commande-
ment d'un corsaire armé à Marseille, et dont les captures agrandirent sa fortune qu'il avait à peu près recouvrée.
Ce ne fut que trois ans plus tard qu'il obtint le brevet de capitaine de vaisseau au service du roi ; il fut depuis, comme on sait, chef d'escadre, lieutenant-général, et parut à la cour, où il était particulièrement aimé du roi et respecté de tous. Son frère mourut avant lui, et ce fut là un chagrin qui empoisonna la fin de sa vie. Il va sans dire que Joseph, après avoir sauvé son frère, ne laissa pas de faire bien des voyages dans les États barbaresques. Il mourut môme de la peste, qu'il y prit; et ce ne fut point sans avoir doublement racheté son frère, qu'il laissa établi dans la vie là plus chrétienne et la plus pieuse.
Voici, au reste, dans quels termes le duc de Saint-Simoa parle du lieutenant-général Du Casse, en mentionnant sa mort en l'année 1715.
« Du Casse mourut fort âgé, et plus cassé encore de » fatigues et de blessures... La considération générale » qu'il s'était acquise, même du roi et de ses ministres, » ni l'autorité, où sa capacité et ses succès l'avaient établi » dans la marine, ne purent le gâter. C'était un grand » homme maigre, commandeur de Saint-Louis, qui avec » l'air d'un corsaire et beaucoup de feu et de vivacité, » était doux, poli, affable et qui ne se méconnut jamais. » Il était fort obligeant et avait beaucoup d'esprit, avec » une sorte d'éloquence naturelle, et même hors des cho- » ses de son métier ; il y avait plaisir et profit à Ten- » tendre raisonner : il aimait l'Etat et le bien pour le » Wen, qui est chose devenue bi^ rare. »