CHAPITRE XIX
lie Renégat.
Dès que les deux amis se trouvèrent seuls, Cugny expliqua au major cette énigme.
— « Je pouvais bien imaginer, dit Cugny, qu'on me compterait parmi les morts de la bataille de Saint-Gothard, puisqu'aucun de mes gens n'en était revenu vivant. Pour moi , l'un des derniers, je tombai avec mon cheval , et je fus aussitôt entouré et entraîné par les janissaires, sans être dépouillé par eux. Plus tard j'appris que j'avais dû ce bonheur aux ordres du grand vizir Achmet Kiuperli, qui m'avait vu combattre et exterminer les Turcs autour de moi. Il m'avait aussi désigné pour an de ses esclaves, et me réservait pour lui. Je fus emmené à Conslantinople, et mis sous la surveillance d'un renégat provençal, nommé Ali-Muhamed. Je fus bientôt dans la confidence de ce renégat. C'était un homme droit, qui s'attacha beaucoup a moi. Ce fut lui qui appela l'attention du grand vizir, revenu à Conslantinople, sur mes connaissances dans l'artillerie et l'art des fortifications. On me chargea de lever plusieurs plans; et le vizir, m'ayant fait appeler auprès de lui , s'entretint plusieurs fois avec moi sur les opérations de la dernière guerre.
• J'espérais qu'on m'échangerait et qu'on me remettrait en liberté après la signature du traité. — N'y songe pas , me dit le vizir ; ta as été compté parmi les morts , je te garde. Il dépend de toi de prendre du service auprès de la Porte et de devenir libre. Prends le turban, et je te nomme aussitôt aga. En peu d'années tes talents t'élèveront aux plus hautes dignités de l'empire turc. Tu sers les Francs déjà depuis vingt années, et avec tout ton courage, avec toute ton habileté et tes connaissances, tu n'as pu t'élever plus haut que le rang de capitaine. Tu avanceras difficilement davantage. Gela vient de l'absurde organisation des chrétiens, qui ne jugent du mérite d'un homme que sur ses parents et ses aïeux , et qui accordent les places qui exigent du courage et des vues élevées non pas au plus courageux et au plus éclairé, mais fe celui qui s'y croit des droits en vertu de quelques titres bizarres que lui ont laissés ses ancêtres. — Prends le turban, et je te fais aga.
• le trouvai d'abord cette proposition choquante, bien que je ne pusse me défendre de reconnaître la justesse des paroles du vizir. Ali-Muhamed employa toute son éloquence pour me décider à me rendre au désir du ministre. Tu ne saurais croire les moyens qu'on employa pour m'y résoudre : le grand vizir me lit appeler plusieurs fois, mais toujours il me renvoya avec colère : Fou que tu es, si le roi de France nous accordait des troupes auxiliaires , hésiterais-tu à combattre a mes côtés et sous mes ordres? — Non, lui répondis-je. — Eh bienl tu es mon esclave, et tu n'es plus sujet de ton roi. Pourquoi refuses-tu de combattre et de servir sous moi ? Te croiras-
la déshonoré auprès de moi ? Je te récompenserais plus généreusement que les Francs ne pourraient le faire. Qui te retient? Nul serment ne t'attache plus aux chrétiens ; ta captivité a brisé tous les liens qui te retenaient; tu m'appartiens par le droit de la guerre , et ton intérêt te dit de consentir à devenir un des premiers officiers de la Sublime Porte.
» — Mais si je trahis ma foi et mon Dieu , lui répon* dis-je, qui pourra m'accorder quelque confiance ?
i Le grand vizir leva les épaules d'un air de pitié , et dit : Insensé , as- tu donc un autre Dieu que nous ? Ou bien existe-t-il un Dieu turc et un Dieu chrétien ? Ton Dieu est aussi le mien , et il n'en est pas d'autre. Qui exige que tu oublies ton Dieu ? — Et pour ta croyance, si tu en trouvais une meilleure , ne quitterais- tu pas la tienne sans qu'on l'exigeât de toi? Et connais -tu donc déjà la croyance de Mahomet, le grand prophète ?
» Lorsque je lui eus répondu qu'elle m'était inconnue, il ajouta : Va, et apprends d'abord k la connaître.
» Depuis ce jour je reçus journellement les visites de plusieurs savants mahométans. Durant les premières années de mon esclavage et dans nos longues guerres je m'étais familiarisé avec la langue turque. Nous disputâmes beaucoup sur les choses religieuses, bien que dans ma jeunesse je ne me sois pas beaucoup occupé, comme tu sais, de théologie. Uu de mes convertisseurs était un esprit fin, et je prenais un plaisir tout particulier à m'entretenir avec lui. Comme il vit qu'il perdait aussi sa peine à ra'inspirer le goût de la circoncision , des ablutions et des mosquées, il me quitta, comme les autres l'avaient
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déjà fait, et me dit avant de s'éloigner : — Écoute, ami, tu ne disputes plus sur ta religion, sur ton Dieu et sur l'éternité, mais sur les pierres et le ciment des églises, sur le vin, l'opium et de semblables choses. Je te croyais plus sage, plus religieux et plus intelligent que tu n'es. Sache donc que l'Être supérieur, le créateur et le père de l'univers, ne regarde pas k la personne, au croissant ou à la croix. 11 s'adresse au cœur de toutes les créatures; et dans quelque langue et sous quelque forme qu'elles s'humilient de cœur et d'esprit, soit qu'elles portent un turban ou un chapeau, qu'elles s'agenouillent dans une mosquée ou dans une église, elles trouvent toujours grâce à ses yeux.
» Ces belles paroles se gravèrent d'une manière ineffaçable dans mon cœur et dans ma mémoire. Mais quand je songeais a Hélène , quand je songeais k toi , a mes anciens amis bienfaiteurs, au maréchal de Bellefonds, mon ancienne amitié pour vous me faisait toujours repousser le turban. Deux ans s'écoulèrent dans ces combats. Je pouvais croire alors que vous ne me comptiez plus parmi les vivants. Oui, plus d'une fois j'eus le pressentiment qu'Hélène pouvait bien être devenue ton épouse. Avec quelque violence que bouillonnât mon sang a cette pensée, j'avais fiui par le désirer, car je vous aimais tous les deux, et je voyais bien que j'étais entièrement perdu pour vous.
» Ali-Muhamed m'annonça un jour , les larmes aux yeux, que j'étais destiné k faire partie d'une troupe d'esclaves qu'on allait euvoyer dans l'intérieur de l'Asie : — Jamais homme digne de plus de bonheur ne s'est livré ,
par son opiniâtreté; k un plus triste sort que toi ! me dit-il.
» Le grand- vizir mo fit encore appeler le même jour. *~ C'est la dernière fois, dit-il, que je parle avec toi, et ta dernière fois que je te donne le choit entre la liberté et l'esclavage. As-tu fait de meilleures réflexions? Ta saine raison a-t-elle enfin remporté la victoire? Vois, il dépend encore de toi d'être un homme libre dans une carrière oh t'appellent tes talents, ou de passer en esclave le reste de tes jours dans lé fond de l'Asie, sous le fouet d'un maître, et plongé dans une avilissante obscurité.
» Lorsque je me vis prêt a être jeté dans un coin de l'Asie , perdu pour Hélène , pour toi , le monde s'offrit a mes yeux comme à ceux d'un mourant. Je me voyais citoyen d'un nouvel univers, le pris le turban. Je l'aurais pris plus tôt si j'avais su que ma femme était devenue la tienne. On me donna le nom d'Àpti, et l'on m'assigna une magnifique demeure dans une des propriétés du grand vizir. Achmet Kiuperii m'envoya un précieux turban, une riche pelisse, un sabre étincelant de diamants, et deux bourses d'un prix infini. L'une d'elles était remplie de pièces d'or, et l'autre renfermait ma nomination à la dignité d'aga ou colonel. »