‹ Contes suissesChapitre 103 sur 159 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

lie» Adieux*

« Dès ce moment ma vie fat riche en événements, continua Cugny. Depuis plus de vingt ans les Turcs assiégeaient la forte ville de Candie , capitale de l'île de ce nom. Les Vénitiens combattaient en désespérés derrière leurs fossés et leurs remparts. Àchmet Kiuperli mettait son orgueil h s'emparer de celte place qui semblait imprenable. Eu 4666 il s'avança contre elle avec des forces imposantes. D'après mes conseils, et sous ma direction, on fondit une grande quantité de pièces d'artillerie; je fus chargé des travaux du siège et de l'attaque. J'eus le bonheur de voir nos entreprises couronnées de succès. Trois ans après mon arrivée Candie tomba en notre pouvoir. J'avais déjà été investi pendant le siège de la dignité de séraskier, qui équivaut au titre de général en Europe. Lé grand vizir mè présenta lui-même au sultan Mohamed IV.

' » Deux ans après nos troupes entrèrent en Pologne. On me confia le siège de Kaminieck, que j'emportai en -1672. Le Grand Seigneur, pour me récompenser, me nomma pacha de Bender. Je ne me rendis qu'après la paix dans mon gouvernement. Là s'ouvrait pour moi, ^vec toutes les jouissances du luxe oriental que je rcu-

Bissais dans mon palais, un grand cercle d'activité. J'essayai de mettre la justice h la place de la violence et de l'arbitraire, d'inspirer des peusées élevées a des barbares, de donner le goût de l'humanité à de sauvages Tartares; je n'avais plus d'esclaves, mais des serviteurs et des amis. Toutes les fois que je pouvais acheter un chrétien, je lui rendais la liberté, sous la condition de se rendre a Vienne et de s'informer de toi et d'Hélène. Je promis a celui qui me rapporterait de vos nouvelles une récompense royale : aucun d'eux ne revint. Parmi les esclaves que je trouvai à Bender un seul parlait français. C'était un des trois cents gentilshommes que le duc de la Feuillade avait amenés avec lui pour défendre Candie. Il se nommait du Mont, et avait été pris dans l'affaire qui coûta la vie au duc de Beaufort. Je le chargeai aussi d'un message pour toi et pour le maréchal de Bellefonds, sans lui découvrir mon origine, et je lui rendis sa liberté. Je comptais sur sa parole; jamais il ne remplit ses promesses.

» Je vivais a Bender honoré, aimé, et occupé du bonheur du peuple. J'étais content de mon sort. Te revoir ainsi qu'Hélène, c'était le r&ve de ma vie; mais ce ne fut qu'un rêve. Je conservais toujours ton couteau comme le plus précieux de mes joyaux. Vois, je l'ai fait enchâsser dans l'or avec ton nom. C'était pour moi le dernier et le plus cher souvenir du paradis de mon enfance qui est si loin de moi !

» La guerre de Hongrie me tira de mon long repos. Je reçus un commandement supérieur sous le grand vizir Kara Mustapha; et, après la défaite de Vienne, on me confia la défense de Bude. -l'ai interrogé ici comme ?

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Bender plus d'un prisonnier sor ton compte; il est singulier que je n'aie trouvé que des gens qui ne te connaissaient pas; je te croyais déjà mort. Que je remercie le ciel, mon cher Olivier, qui te conduit si miraculeusement dans mes bras ! »

La matinée se passa en récits et en ressouvenir» du passé; les deux amis ne se lassaient pas de s'écouter mutuellement et de se conter réciproquement leurs aventures. Enfin, Olivier parla a Cugny du dernier combat qui avait eu lieu entre l'armée chrétienne et le grand vizir, où celui-ci avait été défait. Le pacha ignorait cette circonstance, et ne put retenir sa fureur a ce récit : Jo l'avais fait prévenir, s'écria-t-il hors de lui, le moment n'était pas encore venu !

— Ainsi tu n'as plus de secours a attendre, dit le major Olivier. Tu as fait tout ce que tu devais faire pour ta gloire et l'houneur de la Porte; tu ne saurais sauver Bude, mais tu peux sauver une vaillante garnison et la conduire k l'armée affaiblie du grand vizir. La brèche est ouverte, nous sommes en bataille devant le dernier mur; tout est prêt pour livrer demain un assaut général; et, avec quelque héroïsme que tu te défendes, la place sera prise, et les habitants livrés au plus affreux destin. Pourquoi ce vain orgueil qui causera la ruine d'une armée si nécessaire au sultan ? Tends -moi la main, épargnons le sang des hommes! Le duc de Lorraine t'honore et te respecte ; il m'a chargé de te dire que si tu écoutais la voix de l'humanité, sa reconnaissance envers toi serait sans bornes. Allons, Cugny, donne-moi la main! Pour sauver la vie de milliers de nos semblables, concluons

Sêi LE PACHA

une capitulation honorable. Peux -tu vouloir que nom nous trouvions detàain en armes Pun contre l'autre 1 — Si tu meurs, que m'importe la vie? — Et si je succombe, ami , n'aurais-tu pas ma mort a te reprocher ?

Pendant le discours du major, lé pacha gardait le plus profond silence. Lorsqu'OHvier eut achevé de parler, le pacha jeta sur lui un regard sombre, et répondit : Major, tu as parlé de la reconnaissance qu'on aurait pour moi, si je rendais ma forteresse; j'espère que tu ne me crois pas capable d'une pareille bassesse? S'il en était ainsi, Olivier, notre amitié serait rompue ; je te quitterais à l'instant, et je plaindrais ta faiblesse. — Mais non, je te connais; tu avais un message a remplir auprès du pacha de Bude : tu as fait (on devoir, je ferai le mien. Ton exemple est un motif d'émulation pour moi ; il m'avertit de vivre et de mourir en homme d'honneur. Écoute donc ce que je vais te dire, et rapporte-le à (on général. En ce moment, je ne connais d'autre loi que celle du devoir : Bude n'est pas ma propriété, mais celle du Grand Seigneur; je ne puis la remettre a ses ennemis que par ses ordres; je défendrai la forteresse jusqu'à ce qu'elle m'ensevelisse sous ses ruines. C'est là ma résolution ; elle est irrévocable.

L'amitié reprit ensuite ses droits. Cugny embrassa Olivier avec tendresse, et lui dit : Ami, je veux aussi te faire une prière ; retourne au camp avec ma réponse, remplis ton devoir, mais épargne ta vie , elle m'est plus chère que la mienne; et si, comme je l'espère, je sauve mes jours et ma forteresse, viens auprès de moi, et passons nos vieux jours ensemble ; tu auras le repos et l'a-

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bondance; et, pour ta religion, n'avons-nous pas un même Dieu et une môme croyance ? Que nous fait le bavardage dès derviches, des mptnes et des prêtres ?

Olivier garda quelques instants le silence. Demain, ditil, le ciel décidera de not^e sorij Cugny, s'il nous conserve la vie, j'irai la passer avec toi. Je veux être encore une fois heureux en ce monde, et je ne puis l'être qu'avec mon ami.

GUgny embrassa mille fois Ofivier, et ils se séparèrent.

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