LA N01T
dit le masque en offrant a Philippe une longue bourse remplie d'or.
— Mais savez-vous bien qui je suis? dit Philippe en repoussant la bourse.
— Son Altesse royale le prince Julien, murmura le masque, à voix basse, à son oreille.
En cet instant, Philippe entendit son remplaçant crier l'heure à tue-tête dans la rue voisine. Il vit alors à qui il avait eu affaire. Le prince Julien, connu dans h Résidence comme un jeune homme fougueux, -aimable et spirituel, se livrait souvent à des folies de ce genre.
— Eh bien ! se dit Philippe, s'il joue si parfaitement le rôle de garde de nuit, je veux tâcher de ne pas rester en arrière dans celui de prince. Au reste ce sera sa faute si je commets qnelque sottise.
Il s'enveloppa davantage dans son manteau rouge, prit la bourse, et la mit dans sa ceinture en disant h celai qui la lui présentait : Qui étes-vous? demain je vous rendrai votre argent.
— Je suis le chambellan de Votre Altesse,v comte de Pilzow.
— Bien : allez en avant, je vous suis.
Le chambellan obéit , et monta légèrement les grands degrés de marbre. Philippe le suivait en tremblant. Ils entrèrent dans une salle immense, éclairée par mille flambeaux dont l'éclat se réfléchissait dans une multitude de glaces et de cristaux. Une foule de personnes masquées la parcouraient en tous sens ; on y voyait des sultans avec des tyroliennes, des chevaliers armés de toutes pièces et des nonnes, des colporteurs , des faunes, des
moines, des juifs, des amours et des turcs. Philippe resta quelques moments étourdi et aveuglé. Jamais un pareil spectacle ne s'était offert k ses ycur. H lui semblait que ce fut un songe. Des quadrilles de danseurs , qui se mêlaient au son d'une musique harmonieuse, occupaient le milieu de la salle.
Philippe , qui éprouvait une sorte de bien-être au milieu de tout ce tumulte, était si frappé d'étonnement, qu'il pouvait à peine répondre par une inclination de tête à la foule de masques qui passaient auprès de lui, et dont les uns lui adressaient quelques paroles piquantes, tandis que les autres le saluaient avec respect.
— Votre Altesse veut-elle s'approcher de la table de jeu ? lui dit à voix basse le chambellan qu'il avait rencontré dans la rue, et qui portait le costume d'un bramine.
— Laissea-moi me remettre un peu, répondit Philippe; en vérité je suis gelé!
— Votre Altesse pourrait se faire servir quelque chose, dit le bramine ; et il conduisit Philippe dans un cabinet voisin où plusieurs valets de pied apportaient des flacons remplis de vins de toute espèce. Le prétendu prince fit signe qu'on s'éloignât, et, resté seul, il vida quelques verres a grands traits.
Un peu remis , et échauffé par un généreux vin de Grèce, Philippe rentra dans la salle et se rapprocha du chambellan ; Eh bien l comte, lui dit-il , vous ne dansez
pas?
Celui-ci soupira et haussa les épaules. Le jeu, la danse, n'ont plus d'attraits pour moi, répondit-il, et les jours de plaisir sont passés. La seule personne que j'aurais voulu
inviter... la comtesse Bonau... je croyais qu'elle m'aimait... Figurez-vous mon désespoir... nos familles étaient d'accord... tout a coup elle rompt avec moi.
— C'est la première nouvelle que j'ai de cette rupture, dit Philippe.
— Quoi ! vous l'ignoriez, mon prince? C'est la nouvelle de toute la cour, dit le chambellan en soupirant de nouveau ; nous avons cessé de nous voir depuis quinze jours; elle ne m'a même pas permis de me justifier, et elle m'a renvoyé trois lettres sans les ouvrir. La comtesse est ennemie jurée de la baronne de Reizenthal, que j'avais promis d'éviter. Figurez-vous mon embarras, lorsque, dans la dernière partie de chasse de la princesse, je me suis vu désigné pour le cavalier de la baronne. — Que pouvais-je faire? Pouvais-je refuser? La comtesse apprit tout' cela le lendemain, et je reçus mon congé.
— Allons/mon cher comte, ne vous désespérez pas. Le plaisir dispose à l'indulgence : la comtesse est-elle ici?
— Ne voyez-vous pas la-bas, a gauche, cette carmélite entre trois diables? Elle ôte son masque, c'est elle 1 0 mon prince ! un mot de vous, et...
Philippe, a qui le vin de Chypre donnait de l'audace, se rendit sans embarras vers la carmélite. La comtesse le regarda quelques instants d'un air grave, et rougit extrêmement lorsqu'il prit place auprès d'elle. Elle avait delà beauté , mais Philippe se dit en lui-même que Rose était cent fois plus jolie.
— Ma belle comtesse... dit-il ; mais il ne put achever, tant les regards de la comtesse jetaient de trouble dans son âme.
— Prince, lui dit la comtesse, j'ai des reproches à vous faire ; vous étiez moins raisonnable il y a une heure.
— Belle comtesse, c'est lk ce qui cause mon trouble et mon repentir.
— Tant mieux, mon prince ; du moins, cette fois, je ne serai pas forcée de vous fuir.
— Comtesse, j'ai une demande h vous faire : sous cet habit de nonne, comptez -vous faire pénitence de vos péchés ?
— Je n'ai rien h expier.
— Mais cependant, comtesse, vos cruautés... votre injustice envers le pauvre comte de Pilzow qui est la, abandonné du monde entier.
La belle carmélite baissa les yeux et parut quelques moments embarrassée:
— Savez-vous, belle comtesse, que le chambellan est aussi innocent que moi de toute cette affaire de la partie de chasse?
— Aussi innocent que vous, mon prince ! dit la comtesse en fronçant le sourcil; ce n'est pas ce que vous me disiez il y a une heure.
— Vous avez raison, belle comtesse, mais j'étais moins raisonnable, ne me l'avez-vous pas dit tout k l'heure? Maintenant, je vous jure que c'est sur l'ordre exprès de la princesse que le chambellan s'est fait le cavalier de la baronne qu'il déteste...
— Qu'il déteste ! répéta la comtesse en souriant amèrement.
— Oui, le comte déteste, il méprise la baronne. Croyez-
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moi, il a presque passé avec elle les bornes des couve' nances, et tout cela pour vous. 11 n'aime, H n'adore que vous, qui le repoussez si cruellement!
— Comment se fait-il que vous vous intéressiez si vivement au comte de Pilzow, mon prince? Il n'en a pas toujours été ainsi l
— C'est que je ne le connaissais pas comme je le connais aujourd'hui, comtesse ; j'ignorais les peines que vous lqi avez causée*. le vous le jure, il est innocent, et ce serait plutôt à lui à pardonner qu'à vous.
— Silence! dit a voix basse la carmélite; ou nous observe, lâchons de nous éloigner d'ici. À e$s mots, elle remit son masque et donna le bras a Philippe. 1k» ne lardèrent pas a sortir de la salle et a gagner un cabinet voisin ; là, la comtesse exhala ses plaintes contre le chambellan , plaintes qui n'étaient que des griefs de jalousie. Taudis qu'elle essuyait une larme amenée avec peine, le bramine, se glissant doucement auprès d'elle, implora son pardon à genoux.
Philippe unit leurs mains sans mot dire, et les laissa se jusiiûer l'un et l'autre. Pour lui, il revint avec curiosité dans la salle.
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