CHAPITRE VIL
— Votre Altesse royale veut-elle que je fasse avancer la voilure? dit à Philippe un homme vêtu comme un marchand hollandais, avec une grande perruque à marteaux.
— Je ne vais pas en voiture.
— Mon prince, il est onze heures et demie passées. La belle cantatrice vous attend; elle aura de l'ennui.
— Que m'importe l
-T- Quoi ! mon prince, auriez-vous déjà changé? Voudriez-vous abandonner la signora Rollina? — Votre billet que je lui ai remis ce malin avec le collier de diamants a fait merveilles. La fière donna se rend après trots mois de combats, et c'est dans ce moment que vous lui témoignez votre mépris? Je ne comprends pas ce changement subit, mon prince.
— Ah ! il vous étonne?
— Vous m'aviez ordonné de me tenir prêt à vous accompagner avant minuit. Voire Altesse aurait-elle d'autres engagements ?
— Peut-être.
— Peut-être un souper chez la comtesse Born? elle n'a pas paru dans le bal; du moins on n'a pas pu la découvrir parmi les masques. Je la reconnaîtrais entre mille à sa marche et a la manière gracieuse dont elle porte sa tête,
~ Et quand cela serait, faudrait-il vous le confier?
— Je comprends et je me tais, mon prince ; ne voulezvous pas au moins faire savoir à la signora Rollina que vous ne viendrez pas?
— Puisqu'elle m'a fait soupirer et attendre si long* temps, elle peut attendre k son tour. Je n'irai pas.
-<- Vous voulez donc entièrement rompre avec elle , mon prince?
— Je n'ai jamais rien lié avec la signora.
— Eh bien l donc, mon prince , je parlerai sincèrement, et j'oserai dire la vérité, que vous savez peut-êlre déjà, je le soupçonne du moins à votre changement subit. Votre passion pour Rollina m'a toujours empêché de vous la découvrir plus tôt. Vous êtes trompé.
— Par qui?
~- Par la rusée cantatrice. Vous eussiez partagé ses faveurs avec un juif.
«~ Avec un juif 1
— Oui, avec le banquier Abraham Lévi.
— Le diable d'Israélite est donc partout!
— Ainsi Votre Altesse ne savait rien? Je vous dis l'entière vérité, mon prince. L'Italienne mérite une punition exemplaire.
— Je laisse à d'autres le soin de la punir.
— La clémence vous sied si bien, mon prince! mais il faut vous distraire de ce chagrin. — - Si Votre Altesse daignait jeter les yeux sur une jeune Plie dont parle toute kk ville... Ah! monseigneur, qu'est Rollina auprès d'elle! line jeune fille droite comme un roseau , rose comme l'aurore, blanche comme la neige... Bref, je n'ai jamais
rien vu de plus séduisant. Ce n'est, il est vrai, qu'une grisette, mais on en voit rarement de semblables.
— C'est une fille du peuple, dites-vous?
— Oui, monseigneur. Elle quitte rarement sa mère; et j'ai même déjk découvert qu'un jeune gars lui fait la cour. Mais il ne peut pas l'épouser, parce que, comme elle, il n'a rien. C'est une dot qu'il en coûterait par la suite ; la mère est veuve d'un pauvre tisserand.
— Et elle se nomme ?
— La veuve se nomme Butiner, et Rose est le nom de sa fille, une véritable rose.
À ce nom, le pauvre Philippe put k peine se soutenir; il éprouvait la plus violente envie d'assommer sur la place le narrateur. — Est-ce le diable qui vous conduit? s'écria-t-il.
— Oh! pour le moins, dit le Hollandais; j'ai déjk tout vu, tout appris.
— Mais, mon prince, auriez-vous déjk découvert vousmême cette perle? la connaî triez-vous?
— Certes, je la connais.
— Tant mieux. L'ai-je trop vantée? Ne pensez-vous pas comme moi? Elle ne saurait vous échapper. — Vous apprenez par hasard la misère de la veuve : votre humanité est connue; vous ne pouvez voir souffrir les malheureux; vous vous informez avec intérêt de la situation de la pauvre femme, vous laissez un présent, vous renouvelez votre visite, et bientôt Rose se familiarise avec vous. Le reste s'arrangera tout seul. Quant a l'amant jardinier, avec une couple d'écus glissés k propos dans sa main on en aura bon marché , je pense.
La colère étouffait Philippe, il ne savait que répoudre. — Par tous les diables, si je teuais le drôle qui ose...
— Oh ! ne vous inquiétez pas , mon prince ! Si Votre Altesse daigne m'accorder cette clef de chambellan qu'elle m'a promise, il n'est rien que je ne fasse pour elle. On enverra le jardinier a l'armée , il combattra pour la patrie. N'est-ce pas bien honorable? Pour sa belle, elle apprendra a mon école...
— Si je ne te romps pas le cou, pour ta récompense... murmura entre ses dents Philippe.
— Yotre Altesse est trop bonne. Sa recommandation auprès du roi et la clef de chambellan...
— Je voudrais pouvoir vous donner sur l'heure...
— Oh! monseigneur, je m'en rapporte a votre bonté. Si j'avais pu deviner que cette jeune fille vous tînt au cœur, il y a longtemps...
— Ne prononcez pas une parole de plus, dit Philippe, étouffant sous son masque, et pouvant a peine se contenir. — Pas une parole de plus, ou...
— Non, des actions valent mieux 1 Dès demain j'ouvrirai la tranchée, vous me suivrez de près, mon prince. Vous êtes accoutumé a vaincre, et la place sera bientôt rendue.
La fureur de Philippe rompit enfin ses digues. Il prit avec rage le Hollandais par le bras, en s'écriant : Si vous vous risquez à approcher...
— Au nom du ciel, monseigneur, modérez-vous, de grâce. Calmez cet excès de joie, monseigneur, vous me démettez le bras 1
— Si vous vous risquez a approcher de cette jeune
fille, continua Philippe, aussi vrai que j'existe, je tous briserai ainsi tous les os.
— J'entends, j'entends, monseigneur, s'écria le masque eu faisant mille contorsions. De grâce, laissez mon bras,
— Si jamais je te rencontre seulement dans la me qu'habitent Rose et sa mère, tu mourras de ma main. Ne l'oublie pas.
Le masque resta immobile devant Philippe. Monseigneur, dit-il en tremblant, je ne pouvais pas me douter que vous aimiez aussi sérieusement cette jeune fille.
— Je l'aime très sérieusement, en tendes vous. Il est bon que tout le monde le sache,
— Et vous eu êtes aimé ?
— Que vous importe? Je vous défends de songer a cette jeune fille, vos pensées seules souillent son inpocence. — Maintenant, vous connaissez mes sentiments : allez.
Le marchand hollandais se retira fort tristement.