CHAPITRE PREMIER
Le substitut de Philippe parcourait de son côté les rues de la ville, en qualité de garde de nuit. H est inutile de dire, et chacun le sait déjà, que ce personnage n'était autre chose que le prince Julien, a qui les vapeurs d'une orgie avaient suggéré l'idée de se faire initier dans les mystères de la police nocturne.
Dès qu'il eut quitté Philippe, oubliant a dessein les instructions que celui-ci lui avait laissées et les recommandations qu'il lui avait faites, il se fit un malin plaisir de troubler par les sons de son cornet le repos des citoyens, et de les tromper en leur annonçant des heures fort éloignées de celles que marquait le cadran.
Comme il remplissait aussi consciencieusement m
fonctions , la porte d'une maison voisine s'ouvrit, et une jeune fille paraissant sur le seuil lui fit signe d'approcher. Le prince interrompit son chant , et suivit cette agréable apparition. 11 prit dans l'ombre une jolie main, et une douce voix fit entendre ces mots : Bonsoir , cher Philippe, parle doucement pour que personne ne nons entende. J'ai quitté adroitement la chambre où l'on s'est réuni, afin de te voir un instant. Es-tu bien satisfait?
— On ne peut plus, dit le prince; qui ne le serait auprès de toi?
— Philippe, j'ai quelque chose d'agréable à te dire : tu souperas demain soir avec nous, ma mère l'a permis; viendras-tu?
— Tous les soirs, tous les soirs! s'écria le prince, et autant que tu voudras. Je voudrais rester avec toi jusqu'à la fin du monde; nous ferions une joyeuse vie.
— Écoute , Philippe , dans une demi-heure je passerai devant l'église de Saint-Grégoire pour retourner à la maison. Je t'attendrai un instant; tu ne manqueras pas? Ne me fais pas attendre; tu me reconduiras. Maintenant vat'en, pour que personne ne nous surprenne.
Elle voulut s'éloigner, mais le prince la retint dans ses bras. — Veux-tu donc me quitter si froidement? ditil en imprimant un baiser sur ses lèvres.
Rosé ne sut que dire de l'audace de Philippe; car Philippe avait toujours été si modeste et si tendre, qu'il n'avait jamais osé risquer qu'un baiser sur sa main, excepté le jour où la mère de Rose leur avait défendu de se revoir. Ce jour-là , au milieu de leur douleur, ils avaient échangé le premier baiser ; mais jamais Philippe
n'avait récidivé. Rose se débattit; mais le faux Philippe était si opiniâtre, que, pour ne pas faire un bruit qui eût pu le trahir, la jeune fille se vit forcée de céder. Elle laissa prendre un second baiser en disant : Maintenant, Philippe, va-t'en.
Mais il ne s'en allait pas. — Je serais bien fou de préférer ma guérite a toi, ma belle. Je veux rester tant que je le pourrai.
— Ah ! dit Rose en soupirant ; mais cela n'est pas bien.
— Pourquoi donc pas, petite folle? Un baiser est-il donc chose défendue?
— Oui sans doute, répondit Rose; si* nous étions une fois ensemble, ce serait autre chose.
— Ne pouvons-nous pas être ensemble tous les jours si nous le voulons?
— Ah! Philippe, comme tu parles singulièrement aujourd'hui 1 Tu sais bien que nous ne pouvons pas encore y penser.
— Mais vraiment, j'y pense, moi ! ce sera lorsque lu voudras.
— Philippe , as-tu donc fêté le nouvel an avec tes camarades? Quand je voudrai ! Va-t'en, tu m'as offensée. -— Écoute, Philippe, j'ai rêvé de toi la nuit dernière.
— Qu'as-tu rêvé?
— Tu avais gagné le gros lot h la loterie. Oh ! nous étions bien joyeux, Philippe. Tu avais acheté un superbe jardin, il n'y eu avait pas de plus beau dans tout le reste de la ville; il y avait là dedans de tout en abondance, des fleurs comme au paradis, des couches entières de lé-
gumes de primeur, et des arbres chargés de fruits a casser les branches ! — J'étais bien triste en me réveillant : tout cela avait disparu. Dis-moi, Philippe, aurais* tu donc mis à la loterie? C'était aujourd'hui io tirage.
— Si je gagne le gros lot auprès de toi , ma belle enfant, qui sait si je ne le gagnerai pas autre part? Combien faudrait-il donc que j'eusse. gagné?
— Si tu étais seulement assez heureux pour gaper mille florins, tu pourrais déjà l'acheter un joli jardin.
« Mille florins! et si j'avais davantage?
— • 0 Philippe, que dis-tu là? serait-il vrai? Non, ne me trompe pas comme mon rêve ; lu as fait une mise, ta as gagné! avoue-le.
— Eh bien ! oui, je l'avoue.
— 0 Dieu! s'écria Rose en se jetant dans ses bras ivre de joie. — Plus de mille florins! Mais te dounera-t-on bien tout cet argent?
les baisers que Rose prodiguait au prince l'empêcbèrent de répondre.
— • Réponds donc ! réponds donc | s'écria Rose avec impatience, te donnera-t-on Xout cet argent-là?
— Je l'ai déjà, et si cela te fait plaisir, je vais te le donner,
— Quoi ! Philippe, tu le portes sur toi?
Le prince tira sa bourse qu'il avait emportée rempli d'or pour se livrer au jeu ; Pèse cette bourse, dit-il; ^ la mit dans la petite main de Rose en lui donnant encore un baiser. «— Youdras-tu bien de moi maintenant, »a petite?
-» Non, Philippe, tu aurais beau avoir beaucoup d'ar-
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gent, je n'en voudrais pas si tu n'étais pas déjà mon Philippe.
— Eh quoil si je n'étais pas ton Philippe, et que {je t'en donnasse encore une fois autant?
— Alors je le jetterais a tes pieds et je te ferais une belle révérence, dit Rose.
En ce moment une porte de l'étage supérieur s'ouvrit, et Ton entendit de joyeux éclats de rire. La clarté d'une lumière se projeta sur l'escalier. Rose fut effrayée. — Dans une demi-heure devant Saint-Grégoire, dit-elle; et elle s'échappa en repoussant Le prince dans la rue, et refermant la porte.