CHAPITRE VI
— Boni c'est lui que nous cherchons! arrêtez-le! s'écrièrent plusieurs voix. Au même instant, le prince, Philippe et Rose se virent entourés par six estafiers de la police. Rose poussait de grands cris de frayeur. Le prince frappa sur l'épaule de Philippe, et lui dit : C'est une folie. Je te disais de te sauver à temps; mais ne crains rien, il ne t'arrivera pas de mal.
— Cela ne s'arrangera pas comme vous le croyez, dit un des estafiers; allons, suivez-nous.
— Où donc? demanda Philippe. Je suis dans l'exercice de mes fonctions, je suis garde de nuit.
— C'est ce que nous avons entendu, et c'est pour cela que nous t'arrêtons.
— Laissez-le aller, dit le prince en cherchant de l'argent dans ses poches. N'en trouvant pas, il se baissa vers Philippe pour lui en demander ; mais les estafiers les séparèrent. Marchons, point de colloques, dirent-ils; ce masque est suspect, il faut qu'il nous suive également.
— Cela ne sera pas, dit Philippe; vous cherchez un garde de nuit, me voici; mais pour ce seigneur, vous n'avez pas ordre de l'arrêter.
— Ce n'est pas ton affaire, dit un des officiers de po-
lice. Allons, marchons. Pour la jeune fille, elle peut se retirer, ajoula-t-il en repoussant assez rudement Rose qui gémissait a haute voix.
— Où me conduisez-vous? demanda le prince.
— Directement auprès de Son Excellence le ministre de la police.
— Écoutez, mes amis, dit sérieusement le prince, c'est uniquement par hasard que je me trouve dans la compagnie de ce garde de nuit. J'appartiens à la cour, et si vous me forcez à vous suivre, je pourrai bien vous faire repentir de votre erreur.
— Au pom du ciel, laissez aller ce seigneur 1 s'écria Philippe; c'est
— Silence I s'écria Julien. — Personne, ajouta-t-il à voix basse, personne ne doit savoir qui je suis.
— Mes amis, s'écria Philippe tandis qu'on les entraînait, soyez prudents, c'est un des personnages les plus importants de la cour.
— Et ce serait le roi lui-même, il faut que nous fassions notre devoir, répondit l'un des estafiers.
Pendant ce temps, une voiture attelée de huit chevaux, précédée de piqueurs portant des torches, s'avançait du côté de l'église.
— Arrêtez ! s'écria une voix dans l'intérieur du carrosse, au moment où l'équipage passait devant le groupe des agents de police.
La voiture s'arrêta, la portière s'ouvrit, le marchepied s'abattit avec fracas, et un personnage décoré de plusieurs ordres descendit rapidement. Il repoussa les agents de police, regarda le prince de la tête aux pieds,
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et dit : •*- C'est cela ! je l'ai reconnu de loin à ses plumes. Masque, qui es-lu ?
Le prince regardait autour de lui s'il pouvait fuir, car il venait de reconnaître le duc Hermann.
— Réponds-moi! s'écria le duc d'une voix tonnante. Julien secoua la tête, et fit signe au duc de s'éloigner. Mais celui-ci était trop jaloux de savoir avec qui il avait eu affaire au bal pour céder aux désirs du prince. 11 interrogea les gens de police. Ceux-ci lui répondirent avec tespect qu'ilà avaient des ordres pour conduire tous les gardes de nuit qu'ils rencontreraient devant le ministre de la police, vu que plusieurs d'entr'eux s'étaient rendus coupables de grandes irrévérences envers l'autorité. Us avaient trouvé Un garde de nuit en conversation avec cet homme, qui se donnait pour un seigneur de la cour, et ils avaient rempli leur devoir en les arrêtant tous les deuxi
— Cet homme n'appartient pas à la cour, dit le doc, je vous eu donne ma parole; il s'est introduit furtivement dans le bal, où chacun a cru le reconnaître pour le prince Julien ; mais je l'ai forcé dé se démasquer, et sa figure m'est inconnue. C'est un aventurier. Couduisez-le auprès du grand -maître des cérémonies, à qui je l'ai dénoncé. Allez, mes amis, vous aveu fait une bonne prise I
A ces mots, le duc remonta en voiture, cria encore une fois par la portière de ne pas le laisser échapper, et les huit chevaux partirent au grand trot.
PB SAIflfSYliVBSTRE, 15»
Philippe était têfttë de croire qu'ii rêvait, tant les événements dé cette ttuitfë compliquaient merveilleusement. Le cœur lui battit bien fort en arrivant devant le palais. On lui jMt en ehtraiit son manteau, son cor et son bâion ferré. Le pfldce dit quelques mots h l'oreille d'un huissier; aussitôt les gens de police furent congédiés, et les deux nouveaux venus introduits dans les appartements.
— Ne crains rien , dit le prince a Philippe ; et il le quitta pour entrer datas un salon. Philippe resta dans une petite antichambre oh on le laissa longtemps seul.
Enfin un valet de pied a la livrée royale parut en disant ï Venesj le roi veut vous voir*
lies jambes de Philippe se dérobaient bous lui. Il fut introduit daaa uù 4aloa magnifique . Le Vieux nionarqlie était assis, l'air riant) auprès d'une petite table; le prince Julien/ satil nësque, était debout ptès de lui. Il ne se trouvait petarabeautte dads la salle.
Le roi parut contempler pendant quelque temps le jetine homme &Yec plaisir.
-* Raéontfrmôi exactement (but ce que tu as fait cette nuit , dit-il k Philippe,
L'affabilité du roi rendit quelque courage à Philippe , et il confessa presque sans rélicence tout ce qui s'était passé ; il fut toutefois assez prudent pour taire ce qui
aurait pu nuire au prince dont il avait rempli la place. — Le roi rit plusieurs fois aux éclats durant ce récit; puis il fît quelques questions à Philippe sur son état et sa famille, et prenant quelques pièces d'or sur la table, Use leva et les lui remit en disant : — Va, mon fils, et sois tranquille, il ne t'arrivera pas de mal; mais ne parle a personne au monde de ce que tu as vu et fait. Ya.
Philippe se jeta aux pieds du roi , en balbutiant quelques remercîments. Lorsqu'il se releva pour s'éloigner, le prince Julien prit la parole : — Je prie en grâce Votre Majesté , dit-il , de permettre que je m'acquitte envers ce jeune homme pour les services qu'il m'a rendus celte nuit.
— Prince, dit le roi , vous mériteriez vous-même une punition, pour un semblable tour de page. Une autre fois je serai inexorable. Remerciez ce jeune jardinier; il a agi plus sensément sous votre masque, que vous sous le sien.
Ecoute, Philippe, dit le prince, je suis content de toi. Mon père a raison. Ce que tu as dit en mon nom au chambellan, a la comtesse, au maréchal, au ministre des finances, au duc et au colonel , je le trouve fort raisonnable, et je le confirmerai par mes paroles. Tu as cependant mérité de perdre ta place de garde de nuit pour avoir quitté ton poste. Demain tu seras destitué; mais je te nomme premier jardinier de mon château , et je fais présent des cinq mille florins du maréchal a ta future. Adieu , sers-moi fidèlement et conduis-toi toujours aussi sagement.