CHAPITRE V
Les choses se passèrent comme elles se passent d'ordinaire entre un couple amoureux qui se querelle. Dès que Rose prit son mouchoir pour essuyer ses yeux, et que les soupirs s'échappèrent du fond de sa poitrine, elle eut complètement raison , et Philippe complètement tort. Il avoua son injustice, et la consola en disant qu'il avait été au bal; que toutefois ce qu'il portait n'était pas une robe de femme, mais seulement une toque et un manteau.
Après cet aveu repentant, Philippe eut à subir un interrogatoire. Chaque jeune fille sait qu'un bal masqué est un lieu dangereux pour le cœur des amants. 11 fallut que Philippe dît a Rose s'il avait dansé, et quelles aventures il avait eues. Ses réponses sincères lui parurent incroyables, et jamais elle ne consentit a croire qu'il avait joué, devant toute la cour, le rôle du prince Julien. Mais il dissipa tous ses doutes en lui disant que le prince allait certainement, selon leurs conventions, se présenter a elle dans quelques instants, et en lui montrant le magnifique costume qu'il se disposait à lui remettre.
Rose raconta tout ce qui s'était passé, feignant toutefois d'ignorer qu'elle avait eu affaire a un autre qu'à Philippe; mais lorsqu'elle parla du baiser pris et rendu, Philippe s'écria : Non , je n'ai pas reçu de baiser I on ne m'en a pas rendu !
— Mais il était k ton adresse, dit Rose d'une voix flatteuse. Philippe, dans sa douleur, s'arrachait les cheveux.
— Écoute, Philippe, si ce n'est pas toi, il faut que ce soit le prince qui avait tes habits !
— Le scélérat! s'écria Philippe. C'est pour cela qu'il voulait prendre ma place pour une demi-heure.
11 continua d'interroger Rose, mais ses réponses avaient une telle expression d'inuocence et de naïveté , que le cœur de Philippe se trouva allégé. Un homme qui accourait en toute hâte s'arrêta en ce moment auprès d'eux, hors d'haleine. A son manteau, à son cor et à son bâton, Philippe reconnut aussi son voleur de baisers. Celui-ci cherchait également son remplaçant. — Monseigneur, lui dit Philippe, voici votre costume; nous ne changerons plus de rôle ensemble en ce monde, je m'en trouverais la dupe.
— Hâte-toi, hâte-toi, s'écria le prince en jetant son costume de garde de nuit sur la neige, et en endossant son brillant manteau. Philippe reprit ses vêtements et son cor.
— Je t'ai promis une récompense, camarade, dit. le prince; mais, par ma foi, j'ai perdu ma bourse.
— La voici, répondit Philippe en la lui remettant. Vous l'aviez donnée a ma fiancée ; mais Dieu la garde de semblables présents !
— Camarade, garde ce que tu tiens, et sauve-toi bien vite. Il ne fait pas bon ici pour toi ! A ces mots, le prince voulut s'échapper, mais Philippe le retint par son manteau.
— Monseigneur, lui dit-il, nous avons encore quelques mots à nous dire.
— Fuis, le dis-je, camarade; on le poursuit.
WQ LA NUIT
— Je n'ai faul motif de fuir, monseigneur. Mais j'ai a yous remettre vôtre bourse».*
— Prends-la et sauve^toi l
— Et ce mandât de cinq mille florins du maréchal Slankensch werd t« * .
— Peste! qU'àvei-vous à démêler ensemble , le maréchal et loi , mon camarade?
— C'est une délie de jeu qu'il avait à vous payer* Il est parti cette nuit avec sa femme pour la Pologne.
— * Es-tu foui D'où sais-tu cela? Qui t'a chargé de ce message?
— Le ministre des finances m'a également chargé de vous dire, monseigneur, qu'il ferait payer toutes vos délies par le juif Abraham si vous lui faisiez conserver son portefeuille.
— Camarade , tu es possédé du diable !
— Je l'ai refusé au nom de Votre Altesse.
— Le ministre ?
— Qui, monseigneur. C'est aussi en votre! nom que j'ai réconcilié la comtesse de Boneau avec le chambellan
de Votre Altesse.
— Dis-moi qui de nous deux a perdu l'esprit?
— La signora Rollina m'a aussi paru iudigne de vos bontés. Elle yous trompait : je l'ai congédiée.
— Rollina? tu as vu Rollina?
— Le duc Hermann était fort irrité contre vous, an sujet de la boulangère. 11 voulait se plaindre au roi.
— Le duc? Qui t'a appris ce secret?
— Lui-même. Mais j'ai arrangé l'affaire ; vous vous battrez demain.
DE SAISfMYLVESTRE. £04
— Dis-moi encore une chose : d'où le duc sait-il que
Je -
— La maréchale lui a tout dit avaut de partir avec sou mari.
Le prince prit Philippe par le bras : — C'est assez, ditil, tu n'es pas un garde de nuit.
A ces mots, il l'entraîna vers une lanterne voisine, et jeta un cri d'élonnement en voyant un homme qui lui était entièrement incôiinti:
— Qui donc es-tto? tfétifttttià te prtface, étourdi par la surprise.
'•— Je suis (é jardiûicf Philippe Stark , fils du garde de nuit Gottlieb Stàrk, répondit tranquillement Philippe.