‹ Contes suissesChapitre 84 sur 159 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lie Chevrier*

fond d'une vallée profonde et au milieu des rodu canton de Vaud , se trouve une petite ville goe et bien bâtie , avec un château seigneurial. Cette ; ville se nomme La Sarraz. La vit un petit peuple bon ureux ; ce pays , s'il n'est pas renommé par ses ries ou ses antiquités, par ses savants ou ses vignobles, emarquable par la loyauté et l'union qui régnent i ses habitants. Deux jolis enfants, Cugny et Olivier, it une preuve de cette union, gny était le plus jeune fils d'un pauvre vieillard qui t fort heureux non loin de la ville , sous un toit de me. Le meilleur ordre, la plus grande simplicité, le il et la propreté régnaient dans la maison de Cugny. ïtit Cugny lui-même était obligé de contribuer, par ravail, au soutien de la famille, lis le vieux père obtenait peu de satisfaction de cet \t ; car c'était un garçon violent et emporté , qui t mille folies tant que durait le jour. Cugny était ue fois sévèrement puni ; mais le châtiment de la

veille était toujours complètement oublié a son réveil. Au reste, cet enfant si vif n'était pas dépourvu de qualités aimables. 11 eût été difficile de louer la beauté de son visage ; d'ailleurs le maître d'école faisait grand cas de lui, car aucun de ses écoliers n'écrivait et ne calculait aussi bien que celui-ci , et le vieux magister avait même dit un jour au vieux Cugny : « Votre garçon devrait aller au collège de Lausanne ; il en sait déjà presque autant que moi ! En vérité , il pourrait devenir prêtre 1 » — Le vieillard haussa les épaules et répondit : « Nous autres paysans, nous avons aussi besoin de bonnes têtes, et même plus que les riches ; car ceux-là se tirent toujours d'affaire avec leur argent. C'est ce que nous ne pouvons pas faire, nous autres pauvres gens. »

Le petit Cugny , avec toute sa capacité et les éloges de son maître d'école, fut donc forcé de garder les chèvres. C'est ce qu'il fit en s'efforcant de rendre celte tâche le moins pénible qu'il le put. Ainsi, pour passer le temps, il se regardait comme un pasteur spirituel, et il faisait de son troupeau ses ouailles. Mais les sermons qu'il leur faisait ne les édifiaient guère; car tandis que le prédicateur les exhortait aux vertus chrétiennes, ses paroissiens broutaient impitoyablement les champs et les haies d'autrui.

Vers ce temps, un cousin de Cugny revint de la guerre où il avait gagné le grade de caporal. Ce guerrier racontait chaque soir, a la famille assemblée autour du foyer, ses propres faits d'armes et ceux du maréchal de Guébriant ; sous les drapeaux duquel il avait combattu. U leur parlait tantôt de Gustave-Adolphe, ce vaillant roi de

Suède, et des fameux généraux Banner, Torstensohn et Wrangel; tantôt de Bernard de Weimar, de Tilly et de Wallenstein, ou bien il leur racontait les batailles de Lutzen ou de Wittslock ou le sac de Magdebourg. Le vieux soldat racontait avec tant d'action , qu'on voyait devant ses yeux le champ de bataille, les armées, les généraux, et qu'on entendait distinctement gronder le canon. 11 dessinait sur la table la disposition des masses, et il jurait si affreusement, que tout le monde en tremblait de peur. ,

Personne , dans la cabane , n'écoutait ces. récils avec plus d'attention que le cadet de la famille, k qui aucun nom, aucune escarmouche n'échappait de la mémoire. Dès que le printemps revint, et qu'il fallut retourner garder les chèvres, le petit Cugny se nomma général en chef, et éleva au grade d'adjudant-général son chien, dont il avait fait, Tannée précédente, un sacristain. Il se mit alors à parcourir le canton, enlevant partout des positions h la tête de ses troupes; ses victoires devinrent bientôt si nombreuses, que l'ambition lui vipt, comme à Wallenstein, et qu'il se sentit quelque velléité de se faire duc de La Sarraz.

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