CHAPITRE IL
I*a Petite C*uei»re«
Un jour comme Cugny se trouvait non loin de la ville, assis sur un bloc de marbre, méditant, tandis que son, arniée campait dans la plaine, l'assaut d'une roche voisine, que quelques chèvres gravissaient déjà par forme de reconnaissance, il entendit des cris d'enfants qui appelaient du secours du haut des rochers.
11 résolut aussitôt de livrer l'assaut et 4e délivrer ceux qui se plaignaient ainsi.
L'adjudant-général rassembla, en aboyant, toutes les troupes, et en quelques instants la roche fut emportée. C'étaient deux enfants de la ville ; un garçon de quinze aqs, nommé Olivier, et une petite fille, âgée de huit ans, du nom d'Hélène. Us appartenaient tous deux à des familles considérées de La Sarraz. Peu accoutumés à grimper sur les rochers, ils s'étaient égarés en se promenant sur la montagne, et, pour en descendre, ils s'étaient laissés glisser le long d'un ravin qui les avait conduits sur le bord d'un précipice.
Le petit général aux pieds nus les fit habilement descendre, en leur indiquant des quartiers de rochers où ils pourraient poser leurs pieds, et ne tarda pas a les ramener heureusement dans la plaine. Les pauvres enfants ne
DE BUltâ. 245
Savaient comment remercier leur libérateur, et l'amitié ne tarda pas h régner enlre eux trois. Cugny leur raconta ses batailles et leur développa ses plans de campagne. Le petit Olivier parut enchanté de celte vie guerrière. Il prit aussitôt du service dans l'armée, que Cugny divtea en deux corps. Il garda le commandement supérieur du premier, et confia l'autre à Olivier, k qui il déclara la guerre. Hélène fut attachée a l'un et h l'autre corps en qualité de vivandière. On se partagea le pays de La Sarraz; on fit des conventions qui devaient être observées, et l'on se promit de se revoir le lendemain.
Olivier, jeune garçon plein de vivacité, n'avait pas moins de penchant pour la vie de soldat que Cugny. Bien qu'ennemis actifs et toujours guerroyant l'un contre l'autre, ils ne tardèrent pas à s'aimer tendrement. Chaque fois qu'Olivier pouvait s'échapper de la maison paternelle ou de l'école, il accourait auprès de son cher Cugny , et leur amie commune , Hélène , apparaissait au moins deux fois par semaine , avec du pain , des châtaignes et une bouteille d'osier remplie d'eau pour approvisionner les deux camps. Elle se rendait toujours en ar- rivant auprès d'Olivier, qui était l'ancien compagnon de ses jeux; mais, après la première affaire, elle se trouvait toujours la prisonnière de Cugny, et il semblait qu'elle trouvât quelque plaisir à se laisser prendre. Cette circonstance donnait lieu quelquefois a des reproches; Cugny et Olivier ne se battaient pas pour leur Hélène; mais celuici se plaignait de la facilité avec laquelle elle se laissait enlever par son ami. Hélène aimait beaucoup son concitoyen Olivier, qui était un joli enfant, et qui avait sur
Cugny l'avantage de porter de beaux vêtements ; mais la jeune fille avait déjà remarqué que la nature avait mieux paré le petit pâtre avec ses cheveux noirs, que l'auraient pu faire les plus brillants habits.
L'été et l'automne, se passèrent au milieu des plaisirs de l'amitié et de la guerre, des brouilleries, des réconciliations, et l'hiver vint mettre pour toujours un terme à tous ces jeux.