‹ Contes surhumainsChapitre 1 sur 30 · PRO MINORE FRATRE VICTORE .EMILIO-MICHELET · texte numérisé non relu

PRO MINORE FRATRE VICTORE .EMILIO-MICHELET

Tri

LAMoru EX i:iii{ia u

.1 Paul Bourf/ef

Ma chèrt', mon adorable, ma bicn-aimée Lena, ton cœur sait absoudre toute défaillance. Tu me pardonneras, tu m'as déjà pardonné si, à riieure présente, j'accueille une pensée autre que notre amour et notre mort. Que dis-je? tu m'approuves d'écrire ces pages. Car il faut qu'elles soient. Peut-être auront-elles la vertu de ramener des amants dans une voie de salut dont nous sommes cbassés, nous deux, nous victimes d'une initiale erreur.

Lena, tu les liras, ces pages. Elles n'auront pour toi nulle révélation. Car entre nous ne

sourd aucun secret. Mais d'anxieux silences s'écoulent entre nos âmes comme des fleuves morts. Certes, pour nous entendre, les paroles sont inutiles, autant que la parure des roses dans tes cheveux cendrés. Pourtant comme nous en avons souffert, de ces silences interceptant le baiser de nos pensées I

Nous avons toujours vécu, Lena et moi, occupés l'un de l'autre. Si des années ont séparé nos corps, nos esprits jumeaux furent indissolublement liés du berceau à la tombe. Lena, tu fus eng^endrée pour moi d'un baiser de la douleur à la joie. Nos premiers regards se sont caressés. Lena ne connut ni sa mère ni son père, et comme elle je naquis orphelin. Or, peu de vivants eurent une enfance aussi heureuse.

Nos dix-huit premières années s'écoulèrent dans la paix et la félicité. Que la terre soit légère au doux vieillard qui nous recueillit pour nous élever ainsi ! Nous grandîmes côte à côte, Lena et moi, entre cet excellent homme, Envel, et sa vieille servante Michelle. Comment le solitaire philosophe assuma-t-il nos deux enfances? Il garda là-dessus un silence dont nous ne désirâmes jamais le délier. Que nous importaient nos origines? Son cœur avait toutes

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les tendresses et son intelligence toutes les forces. Il avait pt'nétré les plus mystérieux arcanes de la vie. Il savait 1 homme, la nature et les dieux. Auprès de lui, auprès delabonneMichelle, n os yeux candides ne connurent pas les larmes. Nous vécûmes ainsi dix-huit ans sans quitter notre belle vallée verte, notre terre de joie. Notre maison dominait la petite rivière, serpentant dans les prairies vers la mer prochaine. Des futaies touffues couronnaient les horizons circulaires des coteaux ; elle vent de la terre et le vent de la mer. au frôler des cimes de hêtres et de pins, renonçaient leur violence pour descendre en douceur musicale dans notre vallée. Le refuge était choisi pour que la nature oubliât de nous blesser. Hormis trois mois d'hiver, nous vivions sur un onduleux tapis vert et or. De compactes floraisons se succédaient autour de nous. Des fleurs, partout des fleurs jaunes, violettes et rousses. Nos yeux s'ouvrirent à leur beauté. Peut-êtFe le reflet constant de ces fleurs solaires se perpétue-t-i^ encore dans les prunelles de topaze de Lena. La terre nous offrit d'abord ce qu'elle crée de plus charmant et de plus innocent. Insensés ! plus tard nous lui avons demandé l'angoisse. Elle ne la refuse jamais.

Nos âmes gcmellées s'olargissaiont là dans la plénitude. Je ne me souviens pas qu'un désir ait jailli de l'esprit de Lena sans qu'un identique désir ait jailli du mien. Nos paisibles rêves planaient parallèles. Nous ne soupçonnions pas la désharmonie, entre nous ni dans le monde. Et quand, le soir, après l'aimable journée de jeux dans les prairies, la barbe blanche d'Envel se penchait vers nos fronts, le tendre sourire du vieillard écartait de nos poitrines les maléfices de la nuit.

Sa voix, si limpidement sonore que sans doute elle n'eut jamais le pouvoir de blesser, nous révélait l'allégorie de la vie. Il nous parlait de la nature et des dieux, rarement des hommes. Leur histoire, les annales de leurs désirs, de leurs souffrances, de leurs luttes et de leurs crimes, il ne jugea pas bon de nous en préoccuper. Mais sa parole nous enseigna l'essentielle réalité, nous évoqua les esprits des choses dont nos yeux fidèles pénétraient la beauté. Et notre chère vallée nous ouvrit la perspective de ses plans sprirituels. Derrière l'écorce des chênes, nous savions les vcrteshamadryades. Sous la terre que foulaient nos pieds joyeux, nous devinions le travail incessant des gnomes. Quand, dans notre rivière, Lena et moi, nous

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nag^ions de conserve, nous percevions glisser au long (le nos chairs nues et chastes, de même que les truites «'Ifarécs, les esprits suhtilsdes eaux, les naïades toujoursjeunes. Et l'àme des Heurs dorées ne frémissait pas dans le silence des soirs sans que la nôtre communiât en elle. Les esprits des choses, les divinités secondaires de notre vallée nous étaient familiers comme nos chiens.

Par-delà nos horizons, plus loin que nos prairies florescentes et nos forêts d'érables et de termbles, existait-il un autre monde? Nulle curiosité n'accompagnait nos suppositions; aucun désir ne nous tentait de connaître les villes, de voir l'agitation de la foule humaine. Parfois dans un canot nous descendions la rivière saumàtre et basse jusqu'à la mer, jusqu'à la mer d'où nous revenions plus émus.

Ainsi l'adolescence nous couvrit de ses ailes claires. Nos cœurs devenaient plus graves et nos rires plus éclatants. Nous sentions la beauté s'épanouir en nous comme en les iris de notre vallée, l'amour nous envelopper comme l'air perpétuel.

Quand la douce tête de Lena, lasse, s'appesantissait sur mon épaule, sa chère tète, la rose de sa pensée, somptueuse toujours de l'é-

clat des roses sous Taurore, je la contemplais sans pensée, sans désir, sans rcve, ah ! sans nie douter qu'un jour je souffrirais, plus que d'atroces blessures, de ses candides yeux jaunes, habités aussi d'une égale douleur. L'ovale perlide de son visage se carminait légèrement sous mes lèvres. Nos caresses pures ignoraient encore les troubles sensuels. Nos cœurs géminés battaient selon une telle eurythmie d'amour que les effluves de nos chairs nubiles n'enfiévraient pas notre sang. Oui, le bonheur aurait pu nous accompagner jusqu'à la tombe. Notre amour aurait eu la douceur de l'inceste. Quelque jour, notre étreinte se fût exaltée selon le vœu de la terre. Et nous en serions morts peut-être ; car les anges de la lune viennent chercher les couples d'âmes qui se fondent entièrement en une seule âme androgyne dans une extase aus&i divine qu'eût été la nôtre.

Cependant, un soir, Envel prononça de mystérieuses paroles. Il nous embrassa plus tendrement encore que de coutume, et le lendemain, il ne se réveilla plus. Nous versâmes nos premières larmes. La vieille MichcUe ne tarda pas à suivre son maître dans le cimetière fleuri. Les seuls êtres qui nous aimaient s'effaçaient de notre horizon. Notre amour demeu-

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rait une fleur solitaire. Et bien qu'Envel nous eût accoutumés à considérer la mort comme une modification simple de la vie, une tristesse serpentait entre notre ingénuité.

N'accusons ni les destins ni les hommes : Hélas ! Le péril ou le malheur viennent de nousmêmes.

Le soir oij nous trouvâmes dans la forêt le vieux chemineau évanoui, le monde se révéla sous un aspect nouveau. L'homme caduc était tombé de lassitude, de misère et de désespérance. Nous l'emportâmes en notre maison, et, durant quinze jours, nos jeunesses veillèrent sur sa débilité. Il nous conta, de sa parole simple et rude, la vie de souffrance. Puis un jour, il reprit son bâton et s'en alla, — vers quelles routes ? Mais les clairs yeux de Lena demeurèrent plus pensifs sous mes lèvres moins certaines.

Oui, notre juvénile félicité ne s'épanouissait plus selon la candeur des roses. La douleur de la terre avait franchi le cercle de nos horizons pour forcer la virginité de notre joie. Aucun sentiment ne pénétrait le sein de Lena sans envahir le mien ; car nous avions la même âme

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SOUS deux formes. Une ombre croissait eiitro nos baisers, venue d'au-delà notre atmosphère ; une ombre pesait sur la sponUincitc de nos rêves.

La chère tète blonde de Lena se penchait sur ma poitrine, et sa bouche adorée exprimait notre même pensée :

— Mon aimé, nous irons vers les hommes. La voix impérieuse de leur souiTrance nous appelle. Elle chante à notre sohtaire bonheur une incantation délétère, et nos oreilles l'ont reçue comme une flèche empoisonnée. A nous, riches de jeunesse, de beauté et d'amour, la détresse du monde nous crie au secours. »

Et nous avons marché, dans l'enthousiasme et le tourment, vers le monde des hommes.

Toujours, toujours, je me souviendrai de ce matin d'été, de ce matin sombre d'été où nous franchîmes, pour la première fois, le seuil d'une ville. Au bord de la ville un large fleuve gisait. Le fleuve s'écoulait vers la mer inconnue, et nous nous en allions vers l'angoisse prochaine. D'un ciel tourdille le soleil naissant descendait sur les eaux lentes. Des pêcheurs mornes s'abandonnaient dans des barques délabrées. Nous traversâmes le pont par lequel arrivaient les gens pour se disperser entre les murs malingres.

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Au bord de l'eau s'espaçaient les tristes maisons des prostituées. Et sur la route marchaient, cariatides informes, les paysannes portant de lourds paniers sur la tète. Elle passait aussi, la belle fille avec qui lu coucheras demain, ô jeune homme insoucieux que j'envie, mon semblable et pourtant si diilerent! Des hommes défilaient courbés, des rouliers menant de pauvres chevau.x lassés. Des chiens efflanqués liraient des attelages pesants : et des mendiants tortueux clopinaient vers les rues. Tous ces corps étaient douloureux, déformés par la vie pénible et stérile. Toutes ces faces étaient entaillées de souffrance. La cité nous apparaissait dolente et maudite. Lena, c'est la ville où pour la première fois furent déchirés nos cœurs.

Le désespoir enserra notre sein. Nous nous étreignimes, oppressés et défaillants. Lena répétait, de ses lèvres haussées vers mes yeux :

— Nous sommes riches de jeunesse, de beauté et d'amour.

Des années ont passé, sept sinistres années de séparation, ah! nous le savons maintenant, sept années de mort. Nous nous sommes retrouvés à travers le monde. Nous sommes re-

venus dans notre vallée. Et nous voici tous deux, jeunes encore, éperdus dans notre amour blessé, et vainement nous usant le coeur à le laver de nos souvenirs.

Le jour où nous nous séparâmes, la terre se dérobait sous nos corps émus de notre dernier baiser. Mais l'image d'un fallacieux devoir exigeait de nos esprits novices cette séparation. Ah! le vrai devoir, c'était de créer sur le monde la vertu d'un magnifique et solitaire amour. Mais l'entiiousiasme du sacrifice, la folie du renoncement emplissaient nos poitrines. Le sort insidieux triomphait.

Qu'ai-jefait durantces septannées maudites? J'ai tenté d'agir selon de nobles et pures pensées. Comme tous les hommes, j'ai montré des faiblesses. Mes bras n'ont pas réalisé l'ambition de mon désir, et la gloire de mes espoirs a défailli sous mes étreintes. Mais, j'en puis jurer par le tendre front de Lena, aucune autre aspiration que celle des justes ne guida mes pas. J'ai marché vers la misère humaine avec la volonté de la soulager ou d'en périr. Non, je n'étais pas né pour cet effort. Il m'en a manqué la foi violente. Selon mon pouvoir, j'ai employé mes forces. J'ai servi l'harmonie, la paix, la justice. Mais l'ignominie des oppres-

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seurs, la lâcheté des opprimés, la faiblesse de tous m'induisirent au sens de la révolte ; et j'ai invoqué la colère comme une loi généreuse. J'ai jeté des clameurs dont l'écho enveloppe encore mon nom, mon nom qui fut même, pour quelques cœurs simples, un flamboiement d'espoir. Ah ! comme ils furent déçus, ceux-là ! — Hélas, comme tous ceux qui espèrent ! Mon effort mal né n'engendra que des désastres, ne frappa que le pôle noir de son but lumineux. N'avais-je pas rêvé de passer dans la foule, beau semeur d'amour à pleines mains 1 j'ai démuselé plus de haine. Malheur à l'œuvre avortée du passant impuissant!

Que de fois, lutteur découragé, j'ai laissé tomber mon front dans mes mains lasses ! Mais les dernières paroles de Lena vivaient en mon sein : « Nous sommes riches de jeunesse, de beauté et d'amour ». Je redressais ma taille. Pourtant, l'angoisse ne quittait pas mon ombre, et avec elle, endolorie d'absence, l'image de ma bien-aimée Lena.

Un soir de déroute, — car j'étais allé combattre pour un courageux petit peuple défendant sa liberté et son existence, — j'étais resté sur le champ de bataille, blessé. Sous la clarté glaciale des étoiles, des mains très douces de

femme s'imposèrent à mon front fiévreux. Dans l'exaltation de l'heure, mes lèvres murmurèrent un nom. toujours le môme : Lena t

C'était elle. Ayant appris que je faisais partie de cette armée, elle était venue, infirmière, et m'avait trouvé sur le sol sanglant. Et nous sommes revenus dans notre vallée d'enfance, jurant de ne plus nous quitter désormais, ah ! jamais plus.

Oui, l'asile de nos enfances a reçu bénig-nement nos jeunesses troublées. Parmi les fleurs dorées flottent encore les souriants fantômes de nos joies adolescentes. L'àme de nos baisers d'autroi"ois palpite autour des branches, et la voix des brises dans les pins chante l'hymne de nos émotions révolues. Notre amour a grandi commeles arbres. La vie, si dure aux hommes, oftVc des trêves aux amants extasiés. Hélas! Lena, de cruelles ombres passent entre ta beauté loyale et la flamme de mon amour. Quel diadème d'angoisses à tes cheveux d'or pâle t Et sur tes seins parfumés mes lèvres n'ont pas goûté qu'une saveur de joie.

La nuit solennelle oij notre amour s'exalta dans la chair a-t-elle triomphé de nos tourments?

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Que ne pouvions-nous lui en donner la puissance ! L(''na, je suis entré, vierge, dans ton étreinte. Nulle autre femme ne troubla mon sein d'un désir. L'homme hanté d'un unique amour est aimanté d'un irradiant prestige où court s'éclairer le cœur tén(''hrcux des ftîmmes. Combien sont venues effleurer ma trace de leur ombre chaude. Elles ont jjassé, tentatrices vainement.

Or, durant les sept années d'absence, ma bien aimée, quel fut ton destin? Du moindre événement ayant frôlé ton front, rien ne m'est caché, non plus qu'aucun de tes rêves. Nos heures passées nous apparaissent aussi transparentes que le cristal. D'ailleurs, quand bien même j'ignorerais les faits évanouis, en pourrais-tu moins souffrir, pauvre, pauvre chère dolente?

Sur des plans différents, mon aventure fut la tienne. Oij ma volonté juste, où mon énergie militante, passèrent néfastes, ainsi ta beauté et ta tendresse enfantèrent du malheur. Et c'est à cela quenous pensons toujours, et c'est de cela que nous languissons sans répit, et la fleur morte du souvenir exhale à jamais sa vénéneuse haleine. Lena, quand ta beauté se pencha sur la souffrance des hommes, elle blessa des âmes. Vers <dle des hommes ont désespérément crié d'à-

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mour. Et tu la leur as donnée comme tu aurais donné tout ton sang...

Je sais ton (}ue amour me fut toujours voué sans partage. Je sais tes larmes, tes désespoirs. Ah! je sais tout trop bien ! Et le souci ne quitte plus ta poitrine, et l'obsession des choses d'autrefois nous ronge et nous déchire. 0 le cercle d'ombre autour de tes yeux trop brillants, et la pâleur de tes chères lèvres!

Oui, le passé n'est jamais qu'une image attachée à notre atmosphère personnelle, une image vivante et nourrie de notre essentielle substance. Ne pouvons-nous la détruire? Ne pouvons-nous tuer, bête malfaisante, la création obsédante dontnotre faiblesse même entretient l'existence ? La main n'a-t-elle pas le pouvoir d'effacer une image inscrite dans la lumière, où nos yeux anxieux s'exaspèrent de la contempler ? JjB fleuve duLéthé ne coule pas quepourles morts, l'eau lustrale de l'oubli. Mais nulle âme n'y atteint, nullencs'y plonge poury dissoudre l' obsession rivée à l'épaule sans y avoir été conduite par une puissante et intacte volonté. A Junon seule le privilège de baigner chaque année ses beaux flancs dans la fontaine de Kanathé pour en sortir vierge de corps et d'âme. Nous, notre volonté, enchaînée par la passion, a perdu cette

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fière liberté de son geste, qui balaierait do notre horizon les spectres hallucinants des événements révolus.

Ah! spectres voraces, souvenirs vampirisés dont la gueule fouille notre amour pour en arracher la joie, nous portons votre poids farouche à nos reins. Qui nous délivrera? Qui nous rendra la sérénité, la force pacifique de l'amour initial? Qui? La mort peut-être.

0 mort, libératrice aux doigts pâles, refuge de ceux à qui la vie fut erreur et tourment, oui, comme tant d'autres, nous avons évoqué tes pas de visiteuse suprême. Tant d'amants avant nous ont forcé ta venue, par le fer et le feu, par l'eau elle poison. Furent-ils si déments de fuirla douce lumière, autour d'eux épaissie de cruauté? Nul couple en amour ne s'est jeté dans les bras de la mort pour y chercher le néant. Tous y voulurent saisir l'espoir de l'union définitive et parfaite. 0 mort, ils ont désiré ta nuit comme la j)ius belle des nuits d'amour. Ils n'ont pas imploré la destruction de la vie, mais sa multiplication sous ta loi. Carie sûr instinct des cœurs blessés d'aimer soulève le voile des plus mysérieux arcanes.

Mourir? si souvent après l'éphémère enthousiamedes voluptés sacrées, impuissant, hélas!

à délivrer de son tourment notre triste amour, si souvent, dans son pâle visage, les yeux dorés de Lena, cernés d'angoisse plus que de délices, m'implorèrent vers le seuil du tombeau I Là se dissoudrait le poids nous attachant au malheur, le poids délicieux et fatal de ton corps, de ton corps trop aimé qui fut en des bras d'homme. Et libre et léger, notre amour poursuivrait dans la pureté des ombres son essor rédimé.

Puis la grave image d'Envel surgit au bord de notre rêve exitial. Envel? Il savait de lointains secrets, lourds aux hommes, mais dont sa tête blanche portait le faix en souriant. Des cycles qu'elle a franchis, son ombre pouvait s'approcher sans trouble de nos fronts tristes t Et nous avons appelé doucement cette chère mémoire à notre aide. Oui, sa pensée est descendue en nous comme un fleuve ami.

« Ceux qui, suggéra-t-elle, se donnent à la mort, provoquent sur leurs têtes une réaction proportionnelle à leur tentative. La norme violée prend d'autant plus fortement possession de son violateur. L'état de ton être que tu renonces te ressaisira d'une étreinte de fer, proie vainement réfractaire. Par ton saut hors de la terre, tu n'éluderas pas ta souffrance, preuve et conscience de ta vie. Elle t'enserrera de bras invinci-

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hlt's. Ta volonté t'en pourrait-elle délier? Puis- (ju'clle fut vaincue déjà par ta seule désespérance, aura-t-elie la puissance de triompiier de ton désespoir corroboré par l'effort de ta fuite, en réversibilité? Ta mort volontaire est un pacte d'alliance avec la fatalité. Tu n'en briseras pas les conséquences. Qui se rueàlesclavage, atteindra-t-il la liberté? L'instinct à demi lucide des ainantslcsavertit quelamortest le niultiplicalour delà vie, oui, mais d(! la \iv telle qu'ils la quittent. Etouffée par la passion, leur volonté inerme n'atténuera pas, derrière le tombeau, la rigueur du destin par elle évoqué. Au plan correspondant dr la spire vitale, une fatale main de ténèbres leur présentera, plus amère encore, la coupe d'angoisse qu'avaient rejetée leurs doigts défaillants. »

Cette révélation nous pénétrait, haletants et pensifs. Puis la voix insonore, la chère voix autrefois familière que percevaient nos sens plus subtils que nos oreilles, continua, plus tendre :

« Enfants, enfants choisis, votre voie, tracée par mon espoir, s'est dérobée à vos pas. Pour vous traduire à l'erreur, l'insidieux serpent qui rôde autour des amants heureux a vêtu la plus noble forme. Son fort attract as-

pira votre élan essentiel. Enfants, s'il eût su résister au vertige de la chute, votre amour eût enfanté pour le monde la vertu d'un Signe. La beauté de ce solitaire amour épanchait son parfum dans la douleur de la terre. Toute beauté est créatrice de joie. Deux êtres s'aimant sublimement du berceau à la tombe, dans la profondeur d'une vallée inconnue, apportent, plus que d'illusoires sacrifices, une irradiation bénéfique dans la vie universelle. Enfants, pauvres enfants ! j'aurai parlé trop tard ! Et si j'avais parlé plus tôt, vous n'auriez pu comprendre. »

Hélas! Oui, nous avons compris trop tard. C.hers yeux douloureux de ma Lena, verrez-vous un jour l'horizon pur de la joie?

Que l'amour clément nous pardonne et nous aide !

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