L'ILE DE LA JOIE
LILr: DK LA JOIH
.! Catulle MemU'S
ai tu cueilles sur la terre la fleur Je tou espoir, elle te sera vénéneuse et mortelle.
L'air était suave comme un amour naissant, en celte première aube de mai, et la lune amie entrait dans sa troisième maison. Le jeune homme marchait depuis des heures vers l'occident. Il avait vi igt ans peut-être, et nul ne savait si bien que lui les choses des temps anciens. Des goutti'S de rosée constellaient ses cheveux blonds. Il traversa de profondes vallées vertes oij des iris iantliins fleurissaient à l'ombre des chênes, et des coteaux rocailleux où des ajoncs égratignaient sa culotte en peau de chien. Ses pus épeuraient des couleuvres bleues comme ses prunelles et secouaient, aux pointes épineuses des tiges, des toiles d'araignée alourdies de gouttelettes adamantines d'aiguail. Il arriva au pied d'un rocher abrupte et
très élevé dont les flancs tendaient aux colères du vent d'Ouest quelques sapins étriqués. Le cœur du jeune homme battit plus fort en son sein. Il escalada le rocher. Au sommet, il s'arrêta. Cette cime formait un plateau surplombant un paysage dont Fliorizon circulaire abornait un ciel lointain. Le jeune homme regarda vers le Nord. L'aspect des choses ne répondit pas à l'appel de ses yeux, qui étudièrent longuement l'espace. Enfin, vers le levant, ils projetèrent un rayonnement de joie, et ses bras, d'instinct lancés vers le mirage d'un désir, se croisèrent sur sa poitrine, tandis qu'il s'extasiait de voir.
D'immémoriales paroles, au cœur de la contrée, racontaient la vision qui lors enchantait le juvénile passant. Elles évoquaient l'eiî^istence énigmatique d'un lac dont les eaux ne pouvaient être aperçues que du faîte d'un rocher. Un seul jour de l'année, chaque printemps, une conjonction d'astres permettait, par la projection d'une mystérieuse lueur, de voir un paysage d'ordinaire invisible. Et d'étranges rumeurs serpentaient sur ce lac d'apparition. Les vieilles du pays, en épuisant les quenouillées durant les veillées d'hiver, divulguaient aux enfances les prestiges de l'incertaine nappe d'eau
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qu'elles avaient vue, elles ou des aïeules oubliées . Bien des yeux s'étaient émerveillés de ce rêve. Le plus assuré, c'est qu'au-dessus de ces eaux jamais oiseau n'avait volé. Quand les bergeronnettes par bandes émigraient, elles faisaient un long détour pour éviter ces approches. Au milieu du lac toujours enveloppé d'une brume violacée, on découvrait à grand peine une masse confuse, une île peut-être. Parfois, la brise qui soufflait de la montagne opposée apportait sur les eaux calmes des chants délicieux envolés de l'île. Et d'avoir entendu les murmures de cette musique épars dans la nuit, déjeunes bergers des alentours étaient restés longtemps taciturnes et pâles. Mais jamais la barque d'un homme n'avait ouvert la surface de ces ondes, et ciierché cette île fallacieuse 011 ne pouvaient vivre que des créatures d'autres mondes.
Et c'étaient ces eaux mystérieuses que le jeune passant du matin découvrait sous la lointaine brume au cœur de laquelle se voilait une masse obscure. Certes, toujours les ondes, fdies de la lune attractive., ont enveloppé de leur vertige les désirs vacillants des âmes. Audelà de leurs vagues, existe-t-il une patrie oij nos intimes espérances s'incarnent en de glo-
rieuses formes pour nous exalter de leurs étreintes ? 11 est des eaux léthéennes qui lavent le passé de ses souillures et de ses peines, et des eaux d'Hippocrène qui versent au sein l'enthousiasme et la force. Le prince des ondins offre aux hommes un pacte mystérieux. L'haleine de ces eaux envahissait d'une angoisse le jeune homme qu'autrefois avaient assailli, sans le troubler des périls et des séductions. Il ferma les paupières pour ne plus voir que son âme et se recueillit pour invoquer, comme aux heures solennelles de la vie, les influences souriantes à son destin.
Quelques instants plus tard, le solitaire passant marchait dans une galerie souterraine. De l'heure précédente, il conservait le souvenir confus d'un rêve: Une pierre tournante, un coup de poignard dans un poitrail de bête squameuse, gardienne de seuil, puis une descente éperdue dans des ténèbres. Il marchait, trébuchant sur des animaux de l'ombre et de la terre. Des souffles glacés dévoraient la sueur de ses membres. Une voix qui semblait venir du cœur de la terre dit: « Les gnomes sont dominés. Mais
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les eggrégores du respirsoni moins redoutables encore que ton pr )pre désir. »
Combien de h ;:ips dura cette marche talonnante? Le jeunt' lioinni»' ne le sut jamais. Mais il aspira la délivrj-.nce aux premières lueurs du jour. Devant ses yeux éblouis s'étendaient les «•aux majestueuses. Il sauta dans une barque ancrée là. Parmi le silence éperdu sur les ondes où ne chantait pas même une vibration de brise, une voix qui semblait venir du cœur !es eaux dit :
« Les ondins sont dominés. Mais les eggrégores du respir sont moins redoutables encore que ton propre désir.»
Il y avait, dans le jardin de délices, une assemblée heureuse. Le jeune homme aperçut sept belles jeunes femmes. Elles étaient nues divinement. L'une se détacha du g-roupe et vint à sa rencontic. Il lui semblait se souvenir lie l'avoir aimée toujours.
— Jeune hom/ue, demanda-t-elle,que vienstu chercher dans notre retraite?
Le timbre de sa voix évoquait des heures de iiiie. Il répondit, troublé:
— Je crois qu«' je suis venu pour te voir. .N'es-tu pas cette Marie-Morgane, la chanteuse
de la mer dont les hommes murmurent inquiets le nom merveilleux?
Elle sourit comme l'espoir :
— Oui, tu reconnais Morgane. Nos races diffèrent, : je ne suis pas née d'une femme. Des pécheurs, dit-on sur la terre, me virent surgir de l'écume des vagues, et la planète cupridée respire au rhythme de mon sein. Tu vins près de nous parce que tu fus élu. Nous attendions tes pas.
Le jeune homme la regardait avec des yeux de violent désir. Elle rit comme une femme.
— Nous ne sommes pas, dit-elle, au pays d'oii tu sors. Puisque te voici notre hôte, veuxtu te soumettre à nos coutumes?
— Ma volonté sera la fille obéissante de la tienne.
Toutes les gracieuses créatures du jardin entouraient le jeune étranger. Morgane cueillit une fleur somptueuse :
— Tu respireras, dans le calice bleu de cette fleur, l'oubli de tes désirs superflus et de tous les événements qui, dans le passé, heurtèrent de blessures l'expansion de ton être. As-tu souffert? A cause devoir ta jeunesse, tu n'as connu, diraient les hommes, que des peines d'enfant. Peut-être furent-elles cruellement aiguës. Quand
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même tes jours auraient été vêtus d'exceptionnelle bénédiction, ils s'écoulaient dans l'atmos- ]»hère de la terre où palpite l'universelle douleur de la vie. Tes yeux d'enfant ont pleuré. Ton cœur adolescent s'est gor.flé. Ton âme d'homme fut lésée par les attentes de l'avenir brandissant, parmi le faisceau de ses conjecturales menaces, ces certitudes : la décadence et la mort. Aspire, ami, dans la fleur bleue, l'oubli d'avoir soulï'crt. Aspire encore l'oubli, — ah ! si précieux aussi ! — d'avoir distrait les forces de ton âme vers de furtives contingences, étrangères à ton idéal. Aspire, ami, avec l'oubli, la puissance de vivre uniquement pour ton désir essentiel. Alors tu marcheras ici dans la joie et dans le plénitude. Mais je ne puis te donner que la vertu d'un oubli momentané. Je t'offre une trêve dans la conscience de ton destin. Je ne puis, sans tarir une source de ta vie, t'inculqucr l'oubli de ton instinct natal. Des liens de ton antériorité t'attaclient, incrustés en toi si profondément que je ne saurais les briser sans déchirer ta chair. Donc, un jour tu nous quitteras.
— Quel fou renoncerait la patrie de sa joie?
— Tous les hommes ; car nul ne pourrait demeurer fidèle au miracle de son idéal conquis.
Tu partiras quand lu voudras. Nous te demandons seulement de ne rien emporter hors de notre insulaira patrie : pas une fleur, pas un brin d'herbe. En fais-tu serment?
— Je le jurel Paroles d'ailleurs superflues, car jamais je ne partirai de mon gré.
— Nous ne sommes pas, vois-tu, du monde delà terre. Ce qui nous entoure ne doit pas y pénétrer.
La belle créature, d'un doux geste, tsndait la fleur bleue, du bleu des mers lointainement vierges, et le jeune homme s'enivra du parfum. La fleur se flétrit.
— Mourrais-tu de mon baiser, fleur amie? s'écria-t-il. Oh ! fleur adorable dont l'haleine a mondé mon âme, fleur lustrale de l'oubli, fleur salvatrice de la primordiale ingénuité, que ne sais-je encore pleurer pour honorer ta perte 1
— On meurt de donnersonâme, ditMorgane, et tout amour est une mort partielle. Au cœur de l'initiatique corolle tu puisas la naissance à notre vie. Pour nous, tu dates de l'instant où tu aspiras sa suprême effluence. Reçois le nom qui signe ta nouvelle âme : tu t'appelleras Adgan (1), car tu es rené.
(1) Adgan en cellique ; même signification (|nelo latin renatus.
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Les jours s'écoulaient, fleuris d'égale joie. Or, Adgan s'étonnait d'être heureux.
La belle Mary-Morgane eut un sourire lointain.
— Les hommes ne sont pas nés pour le bonheur, dit-elle. Tous ceux à qui nous l'avons donné l'ont porté comme un fardeau,
— Pour moi c'est le poids d'une rose.
— Pourtant tu fus élu robuste parmi les liommes, et d'àmo plus forte. Mais non plus tu porterais une rose une heure durant au bout de ton bras tendu, non plus ton sein ne renfermerait longtemps sans haleter la sérénité parfaite. L'air léger des cimes vierges oppresse la poitrine des enfants des hommes.
Appuyant son osculation irisée sur les tiges llourii's du jardin, un arc-en-ciel perdait sa corne dans la lointaine limpidité du ciel.
— Vois ! dit Morgane étendant sa main diapliane. C'est l'arche somptueuse du pont qui conduit nos désirs au rivage de leur épanouissement.
Elle était délicieusement grave, comme la féli'.'ité. Des perles rosées s'entortillaient aux ondes sombres de sa chevelure, avivant la chaude matité de sa chair, vaisseau d'un sang
merveilleux. Une gaze cuivreuse révélait son jeune corps, émanant de mystérieux arômes. Fleur féminine d'un monde suprême, Adgan la contemplait de son regard heureux ; et, bien que l'atmosplière de cette contrée eût aboli en lui l'effort de la pensée, il se demandait, en souvenance éparse d'un passé perdu, quelle était pour lui cette créature et son domaine.
— Je ne suis peut-être, énonça Morgane, que le diapason de ton espoir.
Le jeune homme tressaillit. Son silence était donc entendu de l'étrange promeneuse, dont nul souci ne pouvait obombrer le rayonnement limpide, et qui poursuivit :
— Que t'étonnes-tu, ami? Il n'est pas difficile d'entendre, silencieuse ou sonore, la pensée des hommes. Car la cage est étroite où se heurtent ses ailerons. Toi, comme les autres, ne peux-tu donc accueillir ta joie sans en chercher les causes? Du fleuve qui te berce dans le délice de ses ondes, que t'importe la source? Ame inquiète encore, regarde autour de toi. Un cercle occulte t'entoure que ne franchissent pas, morbides vampires, les entités de l'ombre générées par tes pensées d'autrefois, tes irrévocables pensées oubliées. Le satellite obscur qui suivait tes pas d'homme, frère diminué de celui
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(jui contrisle dans les cicux le sillage de la terre, dut suspendre sa lourde lidélité à ta trace. Ali! respire voluptueusement l'air libre de ces journées. Que tu regretteras plus tard la possession de ces heures présentes !
— Pardonne, amie délicieuse et bonne. Les hommes n'ont pas raccoutumance de la joie. Elle m'étonne autant qu'elle m'enivre.
— Et tu rêves de son secret, «''auvre songeur, (ju'en ferais-tu? Penses-tu donc, autour de ce point, pouvoir créer par ta seule force le monde adéquat à toi-même?
Elle indiqua, sur les frondaisons d'arbustes, une Heur éclatante et solitaire, qui s'élangait plus majestueuse (jue celle des tulipiers. Ses grands pétales nacrés flamboyaient comme des prunelles d amoureuses. Nul homme ne l'eût aperçue sans frissonner.
— Vois cette fleur. Elle cache au profond de son calice le secret merveilleux. Le parfum qu'elle évapore ne diminue pas l'intensité du mystère enclos en son co'ur. Elle est ici le symbole de la joie. Celui qui la cueillerait pour l'emporter sur la terre ne trouverait plus dans sa main qu'une tige effritée. Ici, vois avec quelle grâces heureuse «die s allie aux formes ({ui l'entourent. Ne st'us-tu pas «ju'ici. commr elle, tu
te mires dans ta propre correspondance? Le bonheur que nous t'ofl'rons, mes so'urs et moi, c'est un monde pareil à toi-même. Vois conmie l'aspect des choses est selon ta beauté. La joie appartient à llionmie assez fort pour invoquer un monde fidèle à son juste idéal. Enfant, ta main débile n'a pas la puissance d'une telle œuvre. Nous, les sœurs mystérieuses, nous t'avons recueilli, abandonné de toi-même, passif passant, pour t'introduire dans la création souriant à tes vœux primordiaux. N'y contemplestu pas, charmé, la beauté multipliée de ton àme. sous tes yeux épanouie?
Elle se tut. Ses yeux somptueux suivaient des visions. Des voix légères chantèrent, dans l'atmosphère tendre, l'hymne exaltant les paroles de la belle songeuse. Adgan sentait sur ses épaules un manteau de joie.
Si jamais tes pieds abordent à l'île heureuse, passant, puisses-tu contempler longtemps sans fatigue le reflet de tes propres beautés! Seuls, sur le sol des hommes, les héros donnent cet effort.
Une nuit, Adgan errait dans le jardin merveilleux. Une molle lumière révélait le paysage