‹ Contes surhumainsChapitre 10 sur 30 · SARDANAPALE, LE POÈTE · texte numérisé non relu

SARDANAPALE, LE POÈTE

SARDA.NAPAI.K

Viens, jeune homme invt;sti dr llialeine solaire, viens bienvf'nu, car, pour vivre, le mondo ;i l)esoin de ta parole, écho de sa propre conscience. Et je ne suis pas, hélaa! plus fort que le monde. Parle, toi dont la voix inspire la force et jette has les prisons où languit la faihlesse humaine. Parle, toi qui fus initié non j)ardo6 houïmes.mais par des dieux, toi dont la lan^i^uo est hénie de la sincérité divine. Jai trouvé dans tes chants lesvihrations multipliées de monètre. Ta voix a réveillé des ang^es en moi endormis. En de suhlimes soirs, j ai vécu l'enchantement d'emhrasser la catholicité invoquée par tes rhythnies, le mystère frémissant de s'incarner dans une foinie de heauté ; et ta j)ensée me posséda l'àme, comnu' un amant possède une femme et la féconde. C'«'8t l'esprit des dieux, c'est le verbe éternel qui chante pas tes lèvres. Tes veux grands ouverts voient l'intégral secret

et tu poins la vision dont tu (lemcures ébloui. Du monde la tourbe iiumaine ne perçoit (jue les fugitives apparences ; toi seulpénètres sa réalité, son mobile et son essence. Il semble tel que le conçoit la foule : il est tel que tu le chantes, et voici pourquoi le vulgaire te crie halluciné. La taupe nie la vue du lynx . Je ne suis qu'un roi puissant, seigneur des corps, prince des choses vaines. Tu es, toi, empereur des âmes, et je t'écouterai, maître, avec la joie frémissante desenfants prédestinés. Comme tout vivant, et parmi les plus impétueux, j'ai clamé vers le bonheur avec les fougueux poumons de ma jeunesse. Je promis la moitié de mon empire à qui apporterait la joie plénière au monde ,afin que j'en prenne ma part, puisqu'il n'est pas d'individuel bonheur. Toi qui peux vêtir les poitrines d'un manteau d'enthousiasme, me diras-tu pas le secret d'être heureux?

LE POÈTE

As-tu donc tout oublié? La vertu d'un secret s'évanouit avec son nimbe de silence, s'évapore au vent de la divulgation, parfum d'un flacon débouché. Un arcaneest une fleur des ténèbres qui meurt au premier baiser du soleil. Si je te

SAHIIA.NAI'ALI-: 81

11' donnais, Ir supi-ènic secret d èfre heureux, (ju'en saurais-tu faire?

SAHDANAPAI.E

Tu parles comme ini roi. J'ai parlé comme un enfant. C'est quelquefois un étranger que j'entends en la voix é\adée de mes lèvres. Ton front exhale la sérénité des forts. Contre le dégoût d'être, de (juej idéal as-tu cuirassé ton

sein

LK POKTK

Je Tai gardt' nu. mais plein d';imour.

SARDANAPALF-:

Pour mie femme ?

LF, POÈTR

Encore fjue horni' par les bras d'une femme, l'amour sullit cala gloire d'une vie. De toutes les coupes auxqucdles l'honnne tend les lèvres, l'anïour de la femme <'st une des plus pures, puis(|u'il y boit la souffrance.

SARD.^NAPALE

Soit. C'est une des lanières avec laqufdle je me suis flagellé l'âme.

82 CONTKS SURHUMAINS

LE POÈTE

R('v('ill(', en le silence de la mémoire, l'adorable soir où te fut révélé le mystère du baisor. Si tu n'aimais pas celle qui première ouvrit à ta jeunesse le sanctuaire de ses flancs, songe (ju(dle eût été ton extase alors d'étreindre l'éternelle fiancée de ton rêve. Sans doute aurais-tu senti, parmi le vertige de cette heure, g-lisser sur ton front l'aile de la moi't qui plane sur toute g;rande joie.

SARDANAPALE

Ah! toi, l'as-tu donc connue cette indicible extase vers laquelle désespérément se t<'ndirent mes bras ?

LE POÈTE

Regarde-moi donc. Tu verrais sur ma face un autre ravonnement. Si je l'avais goûtée, cette extase, me parlerais-tu maintenant? Elle eût seuh' peuplé ma vie. 0 rêve éblouissant des soirs adolescents, je me résignai précoce à renoncer ta possession.

SARDANAPALE

Alors, je te plains : car renoncer son désir,

SAHDANAP.VLK H 3

c'rst cxposrr soii ((l'iir aux inoisiircs plus vio- Iciiti's (Je 00 mèiiic désir. Si tu \oulus mourir, ascèt»', à la joie il<' vivre, c'ost (ju'clli' brûlait ton sang du mirage de ses lointaines tlammrs. Le renoncement n'est que le geste d'une passion forcenée. Tu ne résistes au vertige que s'il t'attir»'.

LE POKTE

Le phénix meurt pour revi\if j)lus glorieusement. Si j ai renoncé 1«'S joies de la terre, c'est afin «l'en boire plus fortement l'essence. Toutes les beautés du monde, que n'eti'arouche nul effort de mes bras vers leur étreinte, viennent inscrire puissamment leur reflet en mon âme, connue le ciel se réiléchit plus intense dans la mer.

SARDANAPAI.E

Peut-être n'es-tu qu'un pauvre honnne inhal>ileàvivre, réfugié dans l'ilot stérile de ta rêverie et dévoré de la fringale des fruits de la terre mûris loin de ta main faible. Tu charme'S d'un air de flûte le regret de n'avoir démuselé les passions vers les proies d'ici-bas ? Tu vas chantant ta vie. Veux-tu la vivre ? Veux-tu t'envelopper d'un pan de mon manteau royal, et

veux-tu toutes les joies que tu n'as pas mordues et dont je suis triste?

LE POÈTE

Offre donc une poussière de diamant à qui possède une étoile. Des trois bonheurs que la vie tolère: la fennne aimée, l'idée conçue ou la force d'enthousiasme, lequel as-tu pouvoir de donner ?

SARDANAPALE

Ah ! nul vivant, nul vivant ne peut donner un bonheur à son semblable ! Ah ! roi de carnaval et poète de mascarade ! Dérision de deux augurâtes majestés confrontées à la plus anxieuse impuissance ! Tu ne me communiqueras pas l'arcane du bonheur. Je ne te conférerai nulle joie. Ah! solitude, solitude de tous! D'un être à un autre s'étend un infranchissable désert, et qu'est-ce qu'une âme pourrait pour une autre âme ?

LE POÈTE

Elle peut l'amour.

SARDANAPALE

Quand elle est surhumaine.

SAHDANAPAI.K 85

LK POKTK

Siiiii)l('iii('nt quand cllr est vivante.

SARDANAPALE

Ami. la iniciuic est niortc. La puissance permanente daimer nhahite qu'un sein royal, (^-elle flont je fus lintermittent dc'positaire m'ahandonna. Une aire ofi ne niehe plus d'aij,^le n'est (ju'un Irou dans une pierre. Un lionniie, vidé d'amour n'est qu'un eadavre. Me crois-tu vivant?

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