I.A VOIX DU BOUFFON RABITOU
Tâche à faire de tun ànie La niaqiiorelle <lo ton envic^ Et saclie baiser la vie Comme une lenime.
SARDANAPALE
Voix d «'Il bas, voix qui railles et (jui souilles, comme tu sais chanter à l'heure complice! Diabolique ciiaiison (lu boulfoii l^aiouarit la beauté, comme tu viens toujours remuer en mon sein (les fanges stagnantes ! Rire, sinistre rire, fils l)oiteux (lu désaccord, persécuteur surgissant (juand disparaît Ibarmonie, tels accourent les cauchemars après la fuite de la lumière, rire triste de feindre la joie, que de fois tu m'as blessé l'ânK^ !
LE BOUFFON RAinxOU
Ta jolie petite putain d'àme, qui passe sa vie à se regarder dans le miroir, désires-tu que je la fasse comparaître à tes yeux fiers?
SARDANAPALE ù (lui-nuhne.)
Si lu voulus plus haut monter, tu retomberas d'autant plus bas. Si ton envol poursuivit les étoiles, gare à ta chute prochaine en quelque profondeur de boue. Norme de réaction, en quel gouffre me jetteras-tu?
LE BOUFFON RABITOU
La voici, mon petit lils aimable, la voici, la ribaude que tu chéris, ton image et ton essence. Oh ! je la connais va, comme la nourrice connaît son poupon embrené ; je la flaire comme sur les vieilles maquillées les chiens sentent la puanteur du tombeau. Oui, mon fils, as-tu vu quelque antique catin sepomponner pour une fête? C'est ça ton âme, ta chère petite pétasse d'âme et ton idolâtrie. Perruque rousse sur crâne chauve, émail sur la peau déjetéc d'outre vide, et noir autour des yeux, et carmin sur la bouche rehaussée d'une mouche, et corset de fer étayant les tétasses pendouillant sur le ventre en cascades . Ainsi attifée va-t-elle minauder devant son miroir où ses lèvres lâches se veulent éperdument baiser elles-mêmes, dans un heurt sonore de l'or du râtelier à l'argent du miroir. El voilà l'icastique syml)ole de la belle âme de mon sou-
SAMDANAPAI.K 73
vorain seigneur, n'est-ce pas, Monsieur le grand muge Arad-Anou ?
ARAD-ANou (à Sardanapale)
Tu peux l'écouter. La face même d'un dieu peut se rélléciiir en grimace sur l'illusion d'un ciel désordonné. La vérité se différencie en erreur, la beauté en laideur à travers le prisme des esprits faibles.
(Il sort.)
SARDANAPALE
Oui, va toujours, boull'on, va ton ciiemin tors. Ta voix verse la joie amère des poisons déprimants. Sauvage volupté de voir son intime débilité multipliée dans la bassesse d'autrui, d'entendre sa propre voix délormée dans les saccades d'un écho pervers, de sentir l'odeur de son bel idéal pourrie dans une baleine ignoble !
LE BOUFFON RABITOU
Pourrie, mon baleine, mon petit fils : alors la tienne aussi, de quebjue gangrène puisée à la môme source, au même intérieur de femelle. Il faut vraiment qu'un pauvre bouffon soit bien patient pour supporter tous les jours tes algarades de toqué prétentieux et ton humeur de
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COCU mélancolieux 1 Sais-tu que le contact royal est fâcheux pour la modestie des bouffons. Auprès de toi, je finirai pur troquer la gaîté de mon état pour l'orgueil fastidieux du tien. Et je deviendrai fier de favoriser quelquefois l'entente des messieurs acheteurs et des jolies dames vendeuses, autant que toi d'encourager l'entrée des jeunes gens dans les lupanars, de la pauvre argent du pauvre dans l'escarcelle du riche et des lames d'acier dans la viande humaine, ce qui constitue incontestablement la triple fonction fondamentale de tout pouvoir royal, impérial, sacerdotal ou républicain. Mais va, rassure-toi, je ne m'infatue de rien, pas même de ce que tu n'es pas mon cousin ; car si je devenais orillant et pompeux, je deviendrais ennuyeux comme ton auguste et solennelle personne, ce pourquoi tu projetterais loin d'ici la mienne à coup de pied au cul, attendu que rien n'est fastidieux comme de retrouver dans autrui sa propre ressemblance.
SARDANAPALE
N'aie cette peur, vil drôle. Tu te sais lié à moi par une chaîne solide : l'évocation du monde mauvais où grouillent les brutaux, les moqueurs elles vulgaires. Nul cortège de
SAKDA.NAPALli 7'j
Ik^'Ios n'a passé sur la Iltic sans contcinplour (J licroïsme. et ta présence m'est amèrement nécessaire, peut-être, comme celle des génies mérliHiits ef <K'S funestes conseillers.
HABITOC
Ainsi, une fois dans ta vie, tu auras dit une parole sensée. A hanter les fous, les honunes deviennent sages. Sorti des fadaises métaphysiques, tu pimrrais te montrer un honorahle <uistre. Oui, nous sonnni;s de vieux alliés, de vieux complices. Tiens, prends ton sceptre, ton fier hàton de pasteur des hommes.
SARDAN.VPALE
Penses-tu que je le déshonorerais jusijuà t Cn chàliei' l'épaule"?
RABITOU
Pas si vite, mon petit fils. Prends ton sceptre. Voici dans ma droite ma marotte ; et tous deux nous ferons un assaut de bâton, de nos bâtons dont nous tapons sur le monde pour sempilernellement. Vois celte marotte, et saluela courtoisement de ton sceptre. La hampe est d'un Itois plus dur qu'un p.'iallus de ^ing^t ans. La j>0U[)ée (jui la surmonte seiijupoime de soie
mi-parlié quercitrine et zinzolino, «'gayée de grelots tintant aussi joyeusement que le rire d'une femme qui vient d'encorner son mari. Si ton sceptre frappe ma marotte dans la rencontre d'une parade, tu l'entendras plus vive, l'obsédante sonnaille dont l'écho se prolonge au-delà de tes oreilles pour railler ton effort, ton énergie, ton attaque et ta défense. Tête, banderole ou flanconade ? Ya, les coups du bouffon porteront toujours. Sa marotte est une massue tintinnabulante, et le jour oii ses grelots perdraient leur sonorité claire, ce serait le deuil de la terre et la fin du monde.
SARDANAPALE
La fin du monde! Elle viendrait quand nulle âme n'aurait d'amour.
RABITOU
Ou plutôt quand, disparus les rieurs comme moi, il ne resterait plus que des philosophes connne toi. D'ailleurs, tu m'agaces un peu à traiter mon rire par dessous la jambe. A te picoter les ouïes, il dégonfle l'enflure de ton orgueil. Malgré tes rêves ambitieux, tu n'es que semblable aux autres. Si le bouffon ne se trouvait là pour rire de toi et de tous, le monde
S.VRDA.NAI'AI.K / l
ilt'vit'iidrail trop sol, Iroj) jin-lciitioux et trop lude, — excès (jui le conduirait à sa fin. Mais songe donc comme vous vous ennuieriez tous, si je n'étais pas. Imagines-tu un pays dont tous les passants seraient des outres où s'empileraient la hètise du soldat, la canaillf^ie du juge, l'hypocrisie du prêtre, édulcon'es encore avec la solennité de riiipjjopolaiiic du niin'Irc d'école et delà mère-ahhessede lupanar. Les gens sont des abcès (ju(» le rire crèxc et c'est pour (;a qu'on crè\e de rire.
SAKDA.NAPALK (à lin-tui'me)
La parole ignohl»' conlluerail (hjnc ave<' la parole sublime, par la magie du Ncrhe proféré. Ainsi ce qui est en bas parlerait comuu'cequi est en haut, pour le miracle dune même réalisation. Eu l)as du fuuu'er. eu haut l'haleine du sob'il : c'est de là (jue nait la splendeur de la rose. Et la voix du bouli'on éveille en ma mémoire celle du mage: « Ton enthousiasme ne te sera (|u une force de destruction si tu ne sais le situer dans l'harmonie unisei'selle. A (|uoi bon créer n\\ dieu en loi si tu ne peux lui assigiu;r sa j)lace au pied du dieu primordial?)) Ah ! j ai tr'op écouté le battement de nujn cu'ur pour <'ntendre le rhvliune de la vie. Or, voici que ce
misrrabic bon lion mo révélerait l'Iiuinilité.
LE BOUFFON RABITOU
Me piTUils-tu donc pour un cuistre ? Mon naïf plaisir de l'engueuler serait gâté s'il te plaisait (le la'accorder en ton esprit licence de pédagogue. J'appelle cuistre tout homme qui imagine une utilité au bout de rôle (ju'il vient jouer en ce monde, à la panne qu'il bafouille en cabotin de hasard. Ma gloire est d'être une inutilité, comnu^ un chant de rossignol, une Heur sans sexe ou une belle fille morte pucelle. Quand on clouera ma carcasse entre quatre planches, on écrira par-dessus :« Ci-gît un fou. » et sur la tienne : « Ci-gît un roi, un maître des hommes ! » Et avec ea un long panégyrique suffisamment mensonger. Car, mon pauvre petit enfant, tu n'auras rien su faire, pas même du feu, puisque pour manier la flamme, il faut être fou, ,pbilosophe ou amoureux, ou encore poète, c'est-à-dire posséder à la fois ces trois qualités, dont tu t'efforces en Aain d'acquérir la moindre. Puis les honnnes t'estimeront peut-être un fou. Ainsi te fleurira leur bêtise illimitée d'un honneur imméi'ilé'.
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