‹ Contes surhumainsChapitre 12 sur 30 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

( Sardanapale est seul sur une terrasse du palais. La nuit chaude tombe sur la ville. Des lueurs .^'avivent aux plans divers des ténèbres. La terre souffle une haleine de volupté. Le silence des étoiles s'écoule sur les hommes. A l'Ouest, des feux fascés Jaillissent du temple d'Ischtar universelle. Lumières et ?nusi(/ues viennent de là, car, sur une des terrasses, les courtisanes sacrées chantent un hymne à la Luxure:)

0 Luxure, Toi dont l'haleino de flainiiie pénètre les corps comme l'emprise de hi foudre ; Reine des lianes féconds, reine des lianes stériles ; mère dont le cœur émane, inextinguibles, les baisers qui font crier, les caresses qui font mourir; sœur consolatrice aux détrt^sses de vivre ; déesse aux yeux d'abîme, amante aux seins de lave. Luxure, soit bénie dans le temps et l'espace !

SARDANAPALK 87

U Liixiirt'.

Les homnu'S vont. cluTchant 1«> l)onli('iir p.'U'dcs \oi('s (Ji\tTS('s. Toutes iiiùncnt au p^ouf- IVr (le riiujiossil)l(% liors loi. Luxure aug'usle. Les bras tendus vers les eieux uélreindront jamais les rêves. Mais ils ('treij^nent. é[)erdus de seiitii' un tlux de llainnie en leurs veines, les chairs pantelantes et erisp(''es. Les plus purs entliousiasnies vont hriseï- leui' vol au roc du désesj)oir. Seul le \ertiy,e des sp;ismes emporte les àines au cœur des Dieux.

0 Luxure,

Luxure saen'e. lu l'è^nes sur 1<'S candides animaux (jui, magnili(jues d'ohéir à ta force, t'ont les gestes d'amour sous les yeux du soleil. Les momies sexués forni(juent dans l'étlier. Les ctéïs bleus des étoil«>s béent N'ers les phallus des soleils sans nombre, tressaillants connue les pistils des lys sous la pluie doré-e du pollen. U Luxur»'.

Il n'est pas de dieux sans blasphèmes.

(JuehjiifS uns t'iusulleiil. et foulent aux pieds ta couronm' de sanglantes roses. Mais la haine n'est que la rébellion de l'amour. Les pâles asctMes et les lilles (jui meur'ent dans le froid parfum de la \ irginité no ton! renoncée (ju'à cause d'ôtre éperdus de ton vertif^e. VA leur

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rêve négateur est fasciné de ton image en feu. 0 Luxure,

Ah ! soit maudit qui t'a maudite, ô juaîtresse des iiommes, seule Heur cueillie sur la prairie des désirs ! Toi, bergère des vivants, tu les conduis vers la mort par des chemins de joie. Tu portes l'infini dans tes mains frémissantes, et tes lèvres sont la coupe de flamme offrant la gloire d'exister en forces multipliées.

0 Luxure,

Les ignorants du Mystère croient que la mort les délivrera de ton joug. Vain espoir! Tu domines plus àprement la patrie des morts, ô déesse pareille à la mort. Les sept zones premières que traversent les défunts de la terre en désir de réintégrer rimmémoriale Unité, tu les tiens en ta droite. Les tourbillons de l'astralité roulent des effluves sexuels d'une irrésistible véhémence ; et l'honniie qui, vivant, chercha Dieu dans les flancs delà ft'umie, mort le clierchera dans la matrice des Lamies. 0 Luxure,

Dis-nous, déesse: Avons-nous pénétré tous tes arcanes ? Les aïeux ont-ils légué toutes les sciences de tes vertus ? Est-il encore, en tes sanctuaires, des mystères inviolés ? A ton culte éternel esl-il de nouv<>aux rites ? Oh ! Parle?

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(iOnnais-tu des péclirs (jue la [orvr n'ait pas roiiiinis?Nous pnsoifrnoras-tu des ('trcintcs plus rliauiics et des baisere jilus forts ?

0 Luxure, Toi doni l'Iialeinc de llaimiic jx'iirlrr les corps romnie l'emprise de la foudre ; Heine des flancs ft^conds, reine des flancs stériles ; mère dont le (•(pur émane, inextinguibles, les baisers qui font crier, les caresses qui font mourir; scrur consolatrice aux détresses de vivre; déesse aux veux d'abîme, amante aux seins <le lave. Luxure, sois bénie dans le temps et l'espace!

SARIJANAPALE

Ah! voix menteuses! tu mens comme elle, ô Luxure, toi le plus décevant îles sourires, alchimiste malfaisant qui transmutes en tristesse les promesses de tes joies ! Combien de mes frères antérieurs, nobles entre les fils de la femme, ont rué désespérément leur àmc vers ton sourire ! (Complice du désert, ton mirage invite en vain mon regard. (Ihaudes voix de la nuit, vous déferlez en vain vers ma poitrine. Ah! plutôt dépouillez donc le mensonge de votre extase! Pleurez l'impuissante Luxure, pleurez encore cette efTort imposteur des honnnes, et que vos hymnes sanglotantes

avouent loyalement aux rtoiles l'avortenient d'un bel espoir de la terre !

LKS VOIX DES covRTiiyX^R^ (repre/inenf au lointain:)

Apparais don(! nue comme la vérité, ù Luxure ! Et nous arracherons de ta chevelure Ion diadème, et nous déchirerons les mailles légères d'orfroi à travers lesquelles nos lèvres désirèrent les Heurs de ta poitrine et la toison d'or de ton ventre. Sois nue, ù Luxure, connue le squelette dépouillé de sa chair. Ainsi tu n"es pas belle! Et cela, nous l'avons su dès ton premier contact. Nous ne t'avons aimée qu'en désespoir, ù reine sombre dont la face réelle est rêche au baiser. Ta force, nous nous sonnnes enivrées de la chanter, et, anéantissant l'écho de nos voix, le silence sacré nous enseignait notre imposture. Mais qu(d sacerdoce n'a pas induit son pontife à l'imposture? Heureux ({ui donne au monde un mensonge nouveau !

SARDANAPAI.E

Et malheureux (jui lui apporte une éternelle vérité! Mais que m'importent ces chants sophisli(juésl Vais-je pas, enfant troublé, laisser entrer en moi des \ oix étrangères ! Suis-je pas né trop solitaire pour qu'une parole d'autrui

SARDA.NAPAI.K IH

puisse se rt'^pcrcutci' on moi. Ilomiiir. [)auNrr hoiiimr de peu dr force, tâche à vivre (a vie et la iiiorl selon loi-riièine, et rassemble, pour l'incantation de ton essentiel espoir, les dernières forces qui te restent. Ah! si mon âme a puissance d'enjîondror, si mon ombre peuls'inscrii'e sui" ir uujr du destin, si mon sein s'aimantiî encore d'un peu de force étoilée, ijue la projection de ma voix monle comme une eau-forle le cuivre du futur! 0 femme que j'aimerai, tu dois pourtant entendre mon appel. Pourquoi n'es-tu pas encore venue? Pourquoi n'es-tu pas là? Je sais que tu viendras vers ton amant, vers celui qui tournoie dans le désir et la douleur, ilans le désespoir et l'espoir, et qui vivrait de ton baiser comme d'autres en sont morts.

Tu viendras comme si tu étais la forme de mon désir frémissant et multiforme, comme si fa chair était pétrie de iiwa larmes, de mes sueurs et de mon sang^.

Tu viendras comme si tu étais l'incarnation étonnée de tout ce que j'ai aimé dans la vie; comme si, derrière loi s'élargissait à l'inlini un sillage de toutes les beautés dont eni\ rèrent mes yeux le monde visible et le monde invisible; comme si. de tes deux seins, l'un était

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r éternelle Beauh'. l'autre réternelle Justice.

Tu viendras comme si tu étais le bonheur lui-même, le bonheur dont le baiser trop fort laisserait peut-être à nos faibles âmes une saveur amère.

Tu viendras comme si ton cœur était d'acier, et comme si mon sein était la montagne d'aimant qui s'élève au pôle du monde. Tu viendras quand tu devrais marcher, pieds nus, sur des pointes de fer rouge; quand tu devrais frayer ta voie par la force, par la ruse ou par le crime; quand tu devrais mentir à ton idéal ou tuer le chien qui t'aime.

Tu viendras comme si tous ceux qui sont morts d'amour, depuis l'enfance de la terre, sortaient du tombeau pour te jeter vers mes bras.

Tu viendras comme si tu étais le spectre souriant d'un amour assassiné par sa propre violence.

Tu viendras connue si tu étais la statue même de la mort désirée, comme si tu étais, par delà la mort, une immortalité d'angoisse, de torture et de désespoir.

(Aux dernières vibrations de ses paroles^ le jeune ho/n?ne a tressailli. Au pro/'o?id de son

SAilDAN APALE

être, lin choc 'in retour l'avertit que son incantation n'a pas i'branlé en vain les ondes stellaires de la nuit.

(Or, depuis cette soirée, des Jours ont coulé sur le front du roi. Leur nombre ^! Qu'importe ! Seules valent les heures de détresse ou d'espoir. Iladvint que rinconnuequil appelait est venue. Comment* Qu importe t Les êtres marchent les uns vers les autres selon l'élan d inéluctables affinités.)

SAUDANAl'Al.r,

A\anl la wnue.j avais cru vi\r('. I|j;noi'aiu-('! Au balcon de la mort je reç^ardais passer la \ ie. Je me souviens encore, en ce si«'cle, sur celle terre; en d'aiilres à<ies, sur d'autres mondes, de hallenienls d'ailes dans une caverne, delà, ce lut moi.

HKLIBAH

Je ne connais d'auti'e pens«'e (jue d'axoir .iltcmlu les bras. J'i'lais une princesse emloi'mie d un iuMurmorial sonnncil. Tes Irvrcs m'ont é\ cilliM'.

94 CONTES SURHUMAIINS

SAUDAÎVAl'ALK

Tu parles Je ton passt'. 11 fut mon exil et nui soutiranec. On se rencontre toujours trop tard. Avant que je ne t'aie vue, tout ce qui t'effleura m'a blessé, tout ce (jui te lit mal m'opprime encore. Songe ({ue ma seule jalousie attaque dos choses d'autrefois. Car je suis jaloux des roses (jui t'ont charmée, jaloux des heures de joie qui gonflèrent ton sein, jaloux delà douleur, qui t'a baisé la bouche avec sa gueule en fer rougi. Ah! que rien au monde ne t'ait touchée, enfant délicieuse ! Que nulle paupière n'ait palpité de volupté sous la caresse de ton apparition! Que tu sois sortie de limbes solitaires pour entrer aussitôt dans mes bras!

HKLIBAH

Il fut des années de moi que tu ignores. Les transfigurations de ma beauté, les successives apparences de mon être demeureront inconnues à tes yeux d'amour. ïu n'auras pas vu mon enfance rose et mon adolescence mauve. Mon passé n'est qu'un lys mort dont l'inutile parfum s'est évaporé dans un orbe de solitude.

SARDANAPALE

Parfum que d'occultes brises m'apportaient

SAlUt.V.NAl'Al.K 9!>

eu hoiillV'cs (l"t'sjtt''r;iru't'. Va, dans laroriir Jcs nuits dt-lt'', par (juoi devient sensible à nos pditrines le respir de la terre, j'ai reconnu riialeine de la vie. de la forle et rayonnante vie, concentration de nies attentes.

HÉI.IBAH

Il est, au profond de l'océan, des Heurs nierveilli'uses dont nul œil humain ne soupçonne la jj^loire. Ainsi sous le monotone déferlage des heures, de moi des splendeurs s ellleurirent, voui'es an secri't. Je fus, dans une forme h»*rohjue. une àmc d'élection. Mais ma .jeauté chantait un hynnie trop puissant pour que les hommes l'entendent. Les ailes de ma pensée leur eussent donné le vertige ; et ma vie n'a pas révélé le mystère de mes aspirations, la force demesvirtualites.il me send)lait que mes lèvres et mon C(r ur ne devaient s'ouvrir qu'au baiser d'un dieu. Je n'ai pas marché nue. même dans le désert : et mon âme s'i'st envtdoppée du silencieux orgueil d'exister. Hélas ! mon bien aimé, ces épanouissements de moi te fun-ul perdus.

S.A.RDAN.\PALE

Non. car je te rêvais.

96 CONTKS SURHUMAINS

HKLlIiAH

En moi tu no trouveras pas une amante de joie. Lurne de mon C(rur est toute fragranle de mélancolies. Et dans le ravissem(>nt de tes bras, je t'apporte le regret de st«''riles autrefois. J'aurais tant voulu quaucime heure ne nous eût touchés sans nous jeter lun vers lautre, (jue ta vie et la mienne eussent été confondues de la naissance à la mort, comme nos èlres sont pendant le baiser de nos chairs.

SARDANAPALE

Oui, malgré nos efforts, nos cœurs sont lourds du passé. Notre vie sur la terre, nos antérieures vies oubliées en d'autres cycles, sur d'autres mon(les,jettentlepoidsde leurs chaînes sur nos essors. Toi, chère tète, peut-être peux-tu encore vers l'amour le voldes grandes frégates vers l'accalmie. Jai peur dètre pour l'amour connue pour toutes les !)eautés, un aigle éclamé.

HÉLIRAH

Ne sens-tu pas en moi la force de lier et de délier? Va, je te délivrerai de toutes entraves. Je ne me souviens que de t'avoir espéré. Je ne saurais te perdre. Et je t'emporterai, dans mes

SARUA.NAPALK 97

forts Itras de iiMiiinc. jusqu'aux étoiles (le ton désir.

SARUANAPAI.K

Oui, tu ne projetteras, quoique femme, sur mon ascendant nulle ombre, puisque tu émanes de la lumière. Oui, dès ton approche, dès ton premier pas vers mon sein, j'ai senti ton rayonnement exaller en moi, — suprême espoir ! — la beauté qui y sonnneillr. Oui, toi, toi seule au monde, parmi les êtres, les choses et les rêves, ne fus ni inférieure à mon désir, ni supérieure à ma puissance. Salut à celle de ma hauteur! Et ton baiser reste l'unique rose que j'aurai cueillie dans le jardin des beaux songes. Aux lointains horizons de tes yeux clairs, j'ai découvert le pays où Tair mest léger, où les sources me sont fraîches.

HÉLIBAH

Ainsi tu sens monter en toi la foi définitive en mon œuvre d'amour, pour lacjuclle je naquis. Oui, nous donnerons à notre baiser la force conquérante, la force égale aux dieux.

SAHUANAPAI.K -^

Ton l)aisers'appuierasurune image. Car pour

le recevoir, je deviendrai Tlioninie adéquat à son rêve essentiel, la statue de mon idéal.

HÉLIBAH

L'amour n'étreint jamais que des images. 11 s'exalte d'envelopper sa propre création. Je t'aime, je t'ai créé.

SARDANAPALE

Tu m'as créé tel que je devrais être. Merci! Si je ne le pus dans l'air de la terre, du moins au monde de ton cœur j'aurai été moi-même. Au miroir de tes yeux délicieux, je me vois vêtu de gloire, et tes flancs de joie sont le socle d'où jaillit ma figure panthée. Que m'importe de n'avoir jeté sur la boue de cette planète l'ombre exacte de ma stature ! Au palais de ton cœur je me sens roi. Partout ailleurs je fus le solitaire étranger poursuivi par l'hostilité des regards, par l'incompréhension des âmes.

HÉLIBAH

Saurai-je demeurer à liauteur de ton rêve ? Toute fleur de beauté se fane; toute flamme s'éteint. L'amour a la durée d'un baiser de la vie à la mort. Au palais de mon cœur, fragile cœur de femme, tu seras peut-être un jour le mendiant errant parmi les ruines. Et le soir, le

SAUhANAPALK

Iristr soir de \ivrt', Ncrra nos ombres, paii- Mcs (niibrcs coiirhées, cliorchcr, clicrchcr encore les <lt'l)ris de nos beaux soiiNeiiii's jxxir en l)àtn" noire (b-nnei' nl)ri.

SARDANAPAI.K

Qu'importe! (Juimporle, si dr \a gangue inlinie (b- réierniti' nous avons extrail l'or dérorant noire \ ie ! ^'a. les beiires aibnnanlines (b' suliJimilu ne s ellacenl pas. vaines esclaves du lemj)s. Toute beauté est imptM-issal)b'. car elle inscrit son reflet dans la lumière inunortelle,

HÉIJBAH

Alors (jue nous reste-t-ii à demandera la vie (b' la tei're. sinon la décbéance de notre extase? Alteudi'e la menace de l'ennemi, c'est jjn'senter le ilanc à ses coups. L'amoui" ne r<'eoit de couronnes (jue de sa so'ur la nioi-t.

SARDANAPALE

0 terrestre existence ! Elle n'est ])as le jardin de (b'dices qu'en elle cbercbent les insensés du troupeau bumain. Elle ne peut donner à ses favoris le boubeurni sa menue moimaie la joie. Seuls sont saj^^es ceux (|ui lui demandent la souffrance. Elle ne saurait ollVir autre larf^esse.

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