‹ Contes surhumainsChapitre 29 sur 30 · RICHARD WAGNER · texte numérisé non relu

RICHARD WAGNER

Accoudés à la halustrade de la terrasse, ils L^coulaienl tous deux le bruit alangui du Ilot monter dans le charme de la nuit d'été.

Mais inaltcntif aux conseils de béatitude émanant de la douceur nocturne, le jeune honmie regardait fixement, aux lueurs pâles des étoiles violettes, le front de sa compagne bien-aimée.

11 voulut rompre le mutisme songeur de leurs bouches.

— Chère fleur d'amour, vous n'ignorez pas quetoujours l'entend votre silence : à cette heure, mon esprit suit anxieusement dans toutes ses évolutions lo souci qui répand son ombre dans votre cœur, et pourtant je souffre que vous ne m'en ayez pas fait l'aveu.

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Jalouse d'éviter à cette sollicitude fidèle le chagrin qu'elley sentait naître, elle tourna vers son ami son visage éclairé d'un tranquille sourire.

— Ami, votre tendresse s'in({uièle trop aisément. Nul souci ne me hante, et je vous aime.

11 l'enlaça, gardant une mélancolie, puis lentement approcha les cils longs de la jeune femme .sous la constante ardeur de ses lèvres.

— Grerberte, votre tendresse généreuse s'efforce à m'inspirer l'illusion d'une sérénité qui n'est pas en vous ; mais vos sentiments peuytnt-il m'ètre inconnus ?

— Oui pardon ! Je sais que dans l'ampleur de votre pensée puissante mes humbles impressions de femmes vibrent, immensément agrandies, comme la chute légère d'une perle dans une coupe de cristal fin. Pardon si pour la première fois j'ai tenté de vous cacher quelque chose de moi !

— La peine qui t'effleure, vague encore, tu n'en peux déterminer les causes. Ecoute : si boau que soit notre amour dont s'émerveilleraient les couples vulgaires, il n'a su pourtant donner h ton âme supérieure tout ce qu'elle lui demandait... Ohl n'essaye pas de t'en défendre, innocente victime d'une loi mvstérieuse ; la n'-

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alisatioii, quoique surhu maine presque, demeure, par sa rnouolonio, en deçà de ton rêve avide. Voilà pourquoi tout à l'Iieure tes yeux interrogeaient, inconscients, cette mer sur laquelle ils souhaitaient advenir quelque inconnu, et ces étoiles qu'ils pressentaient des séjours inouïs. Mais je ne m'estimerais pas digne d'avoir ému ta chère poitrine, et j'aurais renoncé, malgré mon immortel désespoir, à l'unique honheur de posséder .ta chère vie, si, sondant sincèrement mes forces, je ne m'étais cru capable de satisfaire,dès son éveil, le plus lointain de tes désirs. Va, cette ombre de tritesse que, pour la première fois depuis notre amour, j'ai vu passé sur la limpidité de ton visage, je le chasserai! Va, tu promèneras, triomphante, comme de beaux lévriers soumis, tes rêves exaucés parmi desEdens apparemment impossibles! Viens, regarde-moi dans les yeux longuement...

Fière d'obéir, la jeune femme appuya, comme pour une valse, sa main frêle sur l'épaule de l'aimé, puis ofiVit aux yeux brillants qui l'appelaient ses claires prunelles d'agate oi^i mourai un confiant sourire.

Ainsi demeurèrent-ils quelques instants. Le paupières do Gerberte battirent, pareilles à des ailes d'oiseaux blessés, et restèrent enfin bais-

sées, tandis qu'elle murmurait, d'une voix dont s'assourdissait étrangement la musique ordinaire :

— Pierre !... c'est singulier... que veux-tu donc?

Sans répondre, il l'enleva sur ses bras et la déposa, non sans mille précautions, dans le hamac de soie tendu entre deux des acacias de la terrasse.

A cette couche souple oii des clartés d'étoiles indiquaient mollement la grâce du jeune corps, il imprima un balancement aussi léger qu'un roulis dejonque sur un fleuve lent. Et là, inaccessible aux voix de la nuit d'été continuant son cours pacifique, de môme qu'à l'orgueil de dominer ainsi ce charmant être ensommeillé, il contemplait, avec des préoccupations fiévreuses, l'immobile amante.

— Va! dit-il.

Et pendant ce temps, sur l'ordre mental du jeune homme, l'esprit de Gerberte endormie s'envolait vers des contrées lointaines, en des temps abolis. Il s'en allait, habitant des rives légendaires, s'incarner en des personnages dont l'existence était une félicité.

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Ce fut (l'abord dans les mystères de l'Inde immémoriale. Et Gerberte se sentait vivre, vivait, reine glorieuse, au brasd'un souverain qu était son Pierre bien aimé.

Sur un trône d'or supporté par quatre dragons de bronze aux gueules monstrueuses, elle siégeait, extasiée devant la royale beauté de son amant. Autour d'eux des colonnes jaspées aux cannelures d'argent se dressaient sur l'horizon d'azur; et devant les degrés en porphyre fauve de lestrade où reposaient leurs orteils, des peuples arrivaient saluer leur gloire. Des souverains domptés qu'apportaient les paspesantsdes éléphants charmarrés d'or se prosternaient devant les pieds immobiles des amants triomphaux, et derrièreles foules bigarrées des nations vassales accouraient silencieuses, ouvrant respectueusement passage aux riiapsodes chantant la clémence immortelle du couple royal, aux groupes de jeunes filles admirablement belles s'éployant, chevelures éparses, en des danses savantes pour la joie des yeux.

Lasse un peu de contempler le spectacle avec la rigidité des dieux métalliques encastrés dans les pagodes, la jeune reine fit un signe, et les foules s'évanouirent. Elle demeura seule près du conquérant de son élection, et se jouant encore d'en-

foncer sa babouche dor dans la crinière d'un lion familier.

En face du palais ajouré, le soleil éteignait ses flammes; et, après cette apparition de la vie multiforme venant les saluer, tous deux sentaient descendre sur leur cher isolement la paix du soir. Seuls jasaient quelques oiseaux écarlates cherchant l'abri nocturne parmi les verdures géantes des bananiers; seul le bruit frais des cascatelles pleurant dans les vasques ; et parfois le rugissement d'un tigre en maraude.

Et Gerberte s'exaltait de contempler à ses genoux ce beau domp^teur de patries-dont le redoutable cimeterre à poignée adamantine s'offrait pour jouet lourd <àses mains pâles de femme. Il lui tendait les bras, les yeux pleins d'une passion jamais extinguible. Le heurt léger de leur enlacement fit résonner les rivières d'émeraudes sur leurs poitrines. Puis l'inconscience d'une béatitude totale les saisit dès la jonction de leuis lèvres.. .

iJi-ptMidanl, sur la terrasse bordant la mer, l'aube apâlissait déjà les étoiles.

Quand la jeune femme s'éveilla dans le hamac

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•le soie, ses prunelles étonnées aperçurent, debout à son côté, attentif à ses gestes, celui qu'elle aimait.

Après un étroit pour recouvrer l'ordinaire limpidité de sa pensée, elle ouvrit les lèvres |)0ur une interrogation.

Une caresse lui scella la bouche.

— Avez-vous connu, celte nuit, d'aimables heures, Gerberte?

Il reprit :

— Cette vision que se complut à vous offrir mon imrigination, oubliez-la ! Elle n'est pas digne d'occuper une minute de plus votre cœur, etjenel'ai conçue qu'afin de vous distraire

.un instant. Pour vous, noble créature, qui, méprisant les vanités précieuses aux humains inférieurs, avez cru que seul le dévou«'ment à un impérissable amour valait de faire battre

Hre sang, ces dominations et ces gloires que NOUS vciîez de posséder ne sont, vous le savez, (|ue de pué'rils hochets dont vite se lasseraient

'S mains frél(}s. J'ai seulement \ oulu vous amuser, une heure, delà splendeur d'un néant; et vous avez laissé vos désirs ailiers se reposer surles pompes despotiques conmie un hiérophante se réjouirait un moment d'une exoli<[ue babio- Ifv Les paradis ^tificiels, moins grossiers, où

voudrait errer l'essor de votre âmo, je les puis concevoir, grâce à vous qui m'en avez ouvert les routes, de même que Béatrice conduisait mystiquement les pas de FAlighieri.

— Ami, j'entends, sans la comprendre, votre voix, car je demeure éblouie d'avoir vécu quelque conte invraisemblable.

— Et, s'il vous agrée, vous en verrez plus d'un millier, car nous explorons le seul domaine dont les bornes soient lointaines.

Le lendemain, la volonté du jeune liomme emmena l'amante endormie dans l'île fortunée d'Avalon, en des temps antérieurs au règne idéal du roi Arthus. Et là, elle s'enivra, devant la mer sacrée, sous les floraisons d'or des arbres inconnus, d'une idylle dont rien ne blessait la constante unité. Le cerveau de Pierre était assez poétiquement fort pour investir l'esprit de la jeune femme de la candeur oubliée des jeunes siècles terrestres. Joie suprême I elle connut cette passion inaccessible à tout choc violateur des êtres et des choses. Cette plénitude que vainement tous deux avaient recherchée par un volontaire exil du monde

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contemporain conlre los invasions duquel ils avaient élevé, barrière pourtant solide, l'auguste égoïsme de leur mutuel amour, maintenant Gerherte la possédait. Pour la première fois elle savait la volupté invulnérée de l'esprit que nul souille importun ne dévoie de son but, et son unique pensée, toute dt' tendresse, en 1 ilc fortunée d'Avalon, s'épanouissait, rose que nulle brise ne froisse...

Et ce fut ainsi durant des jours.

Sur les traces de son guide puissant, Gerberte habitait des mondes imaginaires, et s'incarnait en des personnages dont elle avait envié la légendaire existence. Et Pierre s'ingéniait à déployer, comme un tapis triomphal pour les pieds petits delà fennne aimée, les plus parfaites conceptions. Il créait des poèmes d'idéalité magnifique pour offrir à l'amante l'illusion de les vivre, comme d'autres hommes offrent des fleurs.

Les visions d'Orients fastueux alternaient avec les mystiques extases ; et Gerberte connut tout ce que peuvent souhaiter, en ce temps morose, les êtres languissant de nobles ou curieuses nostalgies.

Elle traversa, secouée d'émotions, des idylles des épopées et des drames, parmi les fastes fantastiques des décors. Et de môme que son buste s'enrichissait d'ornements variés^ son âme revêtait les différentes manières de senlir et de penser. Tantôt insoucieuse fille de Bohême jetant aux églantiers des routes les sonores éclats de son tambour de basqur. et de ses rires; tantôt.amoureuse illuminée dans les patries neigeuses oiî s'ébattent les -cygnes ; tantôt idole parée recevant, en la profondeur d'un temple, avec les parfums brûlés dans les cassolettes, l'adorati.on des foules prosternées.

Ainsi s'enivrait-elle du mirage de la vie héroïque et sentimentale que sa première jeunesse avait cru naturellemsnt possible. Seulement -comme une loi mystérieuse châtie quiconque renie l'ordre contumier des choses pour aborder aux Paradis artificiels, comme chaque heure de factice bonheur porte en elle-même le germe d'un mal alternatif, Gerberte, en ses moments d'éveil, trébuchait contre la réalité dont elle perdait le sens. Ainsi Michel-Ange quand il descendait de la coupole oii s'ébauchait sa fresque de la Sixtine.

Et peut-être, do son côté, Pierre allait-il plus douloureux de ne participer qu'à demi à des

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félicilrs par lui cHM-es. Pt'ul-ôti'e tous di'ux on sonl-ils venus à sentir sous leurs pas jumeaux s'tîU'onclrer lesol mémo de leur volontaire illusion...

— Chère âme, — dit un jour, en sa féminine d«'licatosse, la jeune femme, — ces mondes que me donne votre puissance, c'est votre seule imago t\iii les habite avec moi, non vous-même. Voici que je viens d'y songer; et ne savez-vous pas qu'il ne peut exister pour moi nulle joie dont vous n'ayez pas la moitié ?

LIXQUIÉTANTE ROSE

L'INQUIÉTAxXTE ROSE

A Madame Berthe Paye

Toute crt-ature, tout objet ne peut être pour nous qu'un symbole susceptible de générer une émotion. Nous vivons parmi les êtres et les choses cuirassés d'accoutumance contre leur sig^nification, comme dans sa ville natale un homme qui n'aurait jamais voyagé. Celui-ci ne pDssède pas une vision juste de sa cité, puisqu'il ne Ja saurait comparer à nulle autre. .\insi faudrait-il avoir connu d'autres mondes que celui des apparences oiî nous nous débattons pour percevoir toutes les choses sous leur caractère réel et unique de Signes.

Avez-vous constaté avec quelle diversité déconcertante les objets jouent pour chacun de nous le rôle qui leur est assigné? Certains ont éveillé en moi des émotions bien dliférentes de celles qu'ils inspirent d'ordinaire. Je me souviens que la chose par quoi me tut révélée non la

peur, mais cette horreur sacrée envahissant nos cœurs à l'heure où le mystère dû vivre nous apparaît plus oppressif, fut une rose, — c h ! une rayonnante et délicieuse rose.

J'étais alors un sauvage et solitaire adolescent qui partageait ses heures entre de vieux livres et de juvéniles vagabondages sur la terre et la mer aux alentours d'un très petit port pêcheur de Bretagne Jai tort d'avoir dit solitaire, car un fidèle compagnon ne me quittait amais: mon chien Nello, un grand limier noir aux yeux dorés. Peu d'amitiés furent aussi parfaites que celle unissant Nello et moi. Un instinct m'avertissait que le bon chien était plus proche de mon esprit que les hommes épars autour de moi. L'amour est, comme la foi ou la raison, un mode d'accession à la connaissance. A la lueur de m'aimer, l'animal pénétrait dans la ténébreuse forêt vierge de ma pensée, et j'aimais Nello de sentir confusément que sa droite ingénuité de hôte était la sœur de ma trouble méditation précoce.

Que de fois, avec lui, je promenait ma rêve rie, entre la mer et les étoiles, dans un petit bateau aventureux, le 3Imar ! Nello était devenu marin. Il savait border une écoute avec sa gueule et même tenir la barre avec ses pattes.

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— La barre au vent, Nello !

Et (l'un geste preste et sûr, mon ami quadrupède faisait sa besogne de timonier, tandis que je suivais en paix le vol de ma pensée dans le libre espace.

Nous étions partis tous deux ainsi en promenade un tiède jour de juin. Une frêle brise portait doucement le Mhiar au large. Nous rangeâmes une sorte d'ilot formé d'un seul rocher, distant de la sauvage côté de cinq ou six milles, qu'on appelait la Génisse pour sa forme vaguement bovine. Je n"ai jamais su pourquoi les marins des environs répugnaient à s'approcher de ce « caillou ». Il s'élevait pourtant à pic sur une assez grande profondeur d'eau, et nul brisant n'en héris aitles abords.

Cette fois, une fantaisie me prit de visiter ce rocher, plus habitué à servir de station aux cormorans que de piédestal à une silhouette humaine. Je l'arrondis pour chercher si quelque escalier de chèvre, formé par les aspérités du granit, ne me permettrait pas d'escalader la croupe, élevée de cinq à six brasses au-dessus de la haute mer et sur laquelle j'apercevais une flore de casse-pierre et de chiendents. Mais jamais un chat n'aurait pu grimper contre ces parois accores. J'avais une corde à crampon. La mer

étant d'une extrême cU)uceur, je pus affourcher le bateau près de la pierre sans risque d'avarie, et, ayant pris pied sur une saillie, je lançai mon crampon sur le sommet. Après deux ou trois tentatives infructueuses, ses becs croclièrent dans quelque fissure. Je hâlai surlacandelette: elle était solidement retenue là-haut, oii me hisser serait un jeu pour mes jeunes muscles.

Nello, se sentant impuissant à me suivre, gémissait. Je l'attachai à mes épaules, et nous ne fûmes pas long-temps à nous retrouver debout sur la croupe de l'ilot. Elle mesurait une centaine de mètres de tour, et la vie généreuse y avait semé quelques plantes à l'épreuve de l'embrun : chardons bleus et myrtes sauvages.

Je m'attardais à contempler le soleil s'abîmer dans la mer en la couvrant toute, de l'Ouest à l'Est, d'une moire mi-partie citrine et violette. D'instant en instant se succédaient, au dôme céleste comme à la plaine marine, les incandescences s'atténuant sous la tombée des voiles mauves du crépuscule. Et sentant monter en moi cette mélancolie que donne toujours l'effacement d'une beauté, je me préparai à partir. Je regardai ma montre : il était exactement sept heures quarante cinq.

Soudain, je vis Nello en arrêt, les regards

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fixés au sol, les pattes tremblantes et le poil hérissé. Je me penchai, et je ramassai sur le roc une merveilleuse rose, une rose jaune dans toute la splendeur de son épanouissement. Je considérais la fleur avec stupeur : elle était tout fraîchement cueillie. A la cassure très nette de la tige, la sève exhalait encore son humidité; des gouttes d'aiguail perlaient sur la chair des pétales, cette chair d'or moelleux et mat dont les roses de cette espèce partagent la gloire avec quelques gorgesdc très jeunes filles.

Comment cette belle fleur de la terre heureuse était-elle venue sur ce rocher désolé? Un rosier n'y vivrait pas trois jours, fût-ce avec les soins d'un prodigieux jardinier. Même là-bas, sur « la grande terre », je n'avais jamais vu cet arbuste à moins d'un kilomètre de la farouche falaise. Une main humaine avait donc déposé ou laissé tomber cette rose. Mais comment?

Nous n'étions certes pas là sur le parquet d'une salle de bal où les fleurs s'abattent, tièdes encore d'habiter l'entre-seins des jeunes temmes. Quelque passante avait-elle, touriste audacieuse au bras d'un agile compagnon, escaladé le gianit à pic, et semé là ce gracieux souvenir d'une heure aimable? Avant d'envoyer ma corde à

crampon sur le plateau de l'îlot, j'avais minutieusement cherché une suite d'aspérités permettant l'ascension d'un gymnaste. Il était bien impossible d'ac.-éder là autrement qu'avec une échelle ou une corde. Du pont d'un bâtiment, quelqu'un avait-il eul'idée jolie de jeter au passage cette fleur à cetécueil, comme sur la route une coquette mondaine enverrait de sa voiture un sourire à quelque rude chemineau? En admettant que le bateau serrât le roc d'assez près pour permettre ce geste, une rose est un projectile trop léger pour être lancé à cette hauteur. Un caillou oui; une fleur, non.

Il n'était pourtant pas impossible qu'une main humaine eût jeté là cette rose sur ce sol, puisqu'un homme s'y trouvait. Mais où l'eùt-elle cueillie? La terre laplus voisine était distante de quatre lieues, et ce n'est pas sur uneâpre côte rocailleuse battue par tous les vents que les rosiers épanouissent leur gloire. Or la rose venait d'être cueillie : la fraîcheur de ses pétales emperlés de rosée, la cassure tout humide de sa tige le prouvaient irréfutablement.

Et je m'enivrais de respirer la suave haleine de la fleur, en cherchant à deviner l'énigme de son arrivée.

— Que je suis sot ! pensai-je enfin. Ici aura

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passé quelque luxueux yacht à bord duquel une femme so plaît à voir des plantes fleuries à travers les vllres d'unL> s'^rre. Voilà l'explication. D'ailleurs j'en aurais le cœur net : Au plus prochain sémaphore le guetteur me lira quels bateaux sont venus par ici.

Et tandis qu'un sTipir gonflait ma poitrine adolescente au songer que là-bas, sur la terre, était loin, oh! bien loin de moi, le corsage (jui palpiterait plus fort si ma main le parait de cette rose adorable, je passai la fleur à la boutonnière de ma vareuse, et je m'apprêtai à quitter ce bloc de granit qui m'avait oll'ert un charmant eténigmatique souvenir.

Le soir tombait. La lumière défaillante donnait son dernier effort, plus puissante derrière les silhouettes fortement contournées des choses; car c'était l'heure oii le duel de la lumière et de l'ombre devient tragique et solennel.

Nello m'avait quitté, s'était couché sur une pointe du rocher. Je voulus le prendre pour l'attachera mes épaules et descendre ainsi au long de la corde, comme j'étais monté. Mais le bon chien, si obéissant toujours, se déroba. Il pleura quand je le touchai ; je dus l'empoigner de force.

Je faisais route pour rentrer au port, quand j'aperçus dans le crépuscule le bateau du pilote

gagnant le large. Je l'élongeai pour satisfaire ma curiosité :

— Pilote, demandai-je après les paroles de bon souhait, est-il passé beaucoup de navires par ici depuis quelques jours ?

— Voilà longtemps qu'on n'en avu.Au sémaphore, depuis troisjours on n'a rien aperçu, ni une voile ni une fumée. Je vais « espérer » un dundee dcBayonnequi arrivera peut-être cette nuit. Mais ni vous ni moi ne serons rentrés avant demain. Nous allons avoir calme plat, et le jusant sera contre vous.

Ainsi aucun bateau n'avait approché l'écueil depuis trois joursl Mais alors, ce n'était donc pas une main humaine qui y avait jeté cette rose! Je contemplais la rose fleurissant ma poitrine. Sa chair avait l'éclat velouté des boutons qui sous l'aurore s'entr'ouvrent au rosier. Je sentis sur elle le poids d'un anxieux regard, celui deNello qui, réfugié sur l'étrave, immobile, semblait la proie d'une inexplicable terreur.

L'instinct des bêtes prévoit le danger. Nello n'était-il pas averti d'un coup de mer? J'interrogeai le ciel et l'onde : aucun mauvais symptôme.

Cependant ma pensée peinait sur l'origine de la mystérieuse rose, et je me plus à imaginer

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qu'une mouette l'avait apportée de terre au bout de son bec clair, comme la colombe de l'arche le rameau d'olivier.

0 nuit amoureusement belle. Le pilote avait justement annoncé calme plat. Le sein des voiles pendaitflasquo comme celui d'une vieille femme. La mer piiosphorescente s'étalait au.ssi polieque du mercure Le globe rouge de la lune, lancé brusquement derrière une falaise avec l'élan d'un ballon incandescent, montait vers le zénith en traînant surles eaux un sillage d'or fauve et dans les airs une vaste lumière blonde.

Autourdu J/ma/'couraient surlamjire argentée de l'onde des feux follets de la mer, ces rapides lumières fuyantes, chargées d'augura'es menaces selon li'S marins de nos côtes qui les nomment des « beuliers )),etselonles navigateurs anciens, qui étonnés de voir des étoiles descendre du ciel pour folâtrer sur les flots par couples capricieux, les nommaient Castor et Pollux, comme les Gémeaux du zodiaque. Je m'amusai àsuivreles méandres de ces flammes vagabondes dont Nello accompagnait d'un grognement sourd le scintillant sillage

Brusquement, une risée arriva du large, si violente que sans un instinctif coup de barre, \cMinar eût chaviré. Puis la mer enfla d'un

coup. Il devenaiturg-cnt de diminuer la voilure. — Ici, Nello ! criai-je. A la barre I Le chien, d'ordinaire si obéissant, si conformé à mes désirs, ne bougea pas, et répondit par ce hurlement prolongé, toujours sinistre dans la nuit. Evidemment, il lui répugnait de m'approcher. Mais j'avais autre chose à faire qu'approfondir les causes de son humeur. Je parvins à amener la trinquette et à arriser la grand' voile. Et la frêle barque bourlingua comme elle put sur la lourde mer, qui s'arriolait au perpétuel refus des vents afTolés passant par toutes les aires.

Certes, je tiens en grande pitié ces conceptions niaises des modernes, considérant les forces de la nature comme sans intelligence et sans àme. L'instinct du peuple et ses immémoriales traditions, plus sûrs que les hypothèses des cuistres, savent deviner l'entité mystérieuse, la personnalité des esprits des éléments que connaissait si profondément la science des Anciens. Quiconque fut au péril de la mer a senti autour de soi les desseins conscients des vents, les manœuvres hostiles des uns, favorables des autres. Cette nuit-là, dans le tourbillon des vents acharnés, mon intuition, pourtant aiguisée par le dang-er', ne percevait nulle

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haleine île secours. Nulle aide humaine à esp(f'rer : pas une embarcation en vue. J'étais bien seul sur cette mer féroce. Et, entre les folles embardées de mon courageux bateau,je regardaisdésépérément à l'horizon les lueurs des phares, tandis que Nello jetait dans le vacarme ses lamentables hurlements.

Subitement, la bourrasque s'accalmit: une brise franche nous conduisit au port. Mes yeux songèrent à chercher la rose à ma boutonnière.

Elle n'y était plus. Je ne la voyais pas dans le bateau.

— Cherche, Nello, cherche la rose !

Le chien ne bougea pas, apeuré toujours et le poil hérissé. Il grognait et haletait En suivant la direction de son regard, je retrouvai la fleur. Je me sentis pâle: La rose, dans la lumière du matin naissant, était aussi fraîche, aussi belle qu'à l'instant où je l'avais trouvée sur le rocher. La cassure de la tige commençait à sécher, mais la cliair moelleuse des pétales conservait sa rayonnante suavité. Ainsi, les vents, les embruns, les paquets d'écume et d'eau saline n'avaient pu entamier la fraîclieur de cette étrange rose ! Je sentais venir d'elle en moi je ne sais quelle lointaine et ténébreuse horreur.

A la maison, un télégramme m'attendait depuis le soir. Je frémis avant de l'ouvrir. Je lus :

« Eisa est morte subitement ce soir à sept heures quarante cinq » .

Sept heures quarante cinq ! L'heure précise où je ramassais la fatale rose sur le rocher. Eisa ! Eisa si pleine de vie et de beauté ! Mon Eisa bien aimée!... Je tombai sans connaissance.

J'appris plus tard que, dans cette sinistre journée, elle avaitporté, durant toute la ressiée, une rose jaune au corsage.

LE JOl U \)K \A GLOUIKICATION

A Auguste Rodin

I>es esprits n'ont la touche du Beau que pour |>roiiuire le Beau.

siiAKtsPKAHR : Mtsurc poiir Tnfsuri' .

La cité s'éveillait dans l'aurore printanière.

Sortie du repos nocturne pour s'abandonner à l'imprévu de la journée nouvelle, la vie bégayait ses premières rumeurs matinales : un bourdonnement léger s'élevait des maisons blanches vers la sèche clarté du ciel.

Déjà des silhouettes d'habitants se croisaient sur la place publique. Ce serait une journée douce à vivre, en cette ville calme. La place, un hémicycle dont la corde s'approchait du rivage, était ceinte de petits palais cubiques, flanqués de fins pilastres corinthiens supportant l'entablement des terrasses. Au fond du demi cercle, un temple monoplère de proportions

heureuses avec un fronton sculpté d'un chœur de Muses.

De la place, on aperçoit tout le golfe au creux duquel s'étage la ville. La mer d'un bleu violent roulait ses lames assoupies dans le port où l'on découvre les pointes des mâtures. Au long des bordures du golfe, qui s'élancent en deux cornes aiguës, des collines apparaissaient, violettes encore sous la rosée vaporisée par le soleil. A l'occident, un mont couvert de myrtes sur les flancs, tandis qu'autour de sa base s'espacent des tamaris et des lauriers-roses en fleurs.

Dans la campagne, le sol doré alterne avec les masses trapues des mûriers, des orangers, des cyprès et des vignes.

Les maisons basses se groupent autour des temples dominateurs comme des moutons se pressent contre leurs pasteurs. Ces demeures négligées sont bien d'hommes à qui la clémence du climat permet une libre vie sous le ciel, une vie de loisirs et de sensations, exempte d'efl'orts et de convoitises. On ne pénètre au delà des seuils que pour le sommeil.

Les magnificences d'une architecture hiératique encore sont réservées aux dieux. Les temples, d'un caractère homogène, mais d'une or-

donnance variée selon leur consécration, renft-rmont les merveilles d'un art conscient du grand symbolisme qu il exalte : au dedans, des fresques mythiques d'un coloris audacieux et assuré; au dehors, des sculptures d'une grâce héroïque. La ville entière est parsemée de statues d'une souveraine beauté.

Aucun vestige de barbarie, et pourtant aucun indice de mollesse. La cité est demeurée à mi-chemin entre ces deux étapes. On dirait d'une Corinthe ignorant la veulerie des décadences.

Sur la place publique, le peuple est arrivé.

C'est jour de fête solennelle. Sur une plateforme àlaquelle on accède par des degrés de marbre, les magistrats et les prêtres viendront siéger, sur des stalles de porphyre rose dont les montants sont taillés en sphinx.

Cette population appartient à une race insolitement belle. Où. ces être ont-ils appris cette noblesse des attitudes, ce rythme des gestes cette élégance de la démarclie ? Certes, une multiple hérédité de beauté, corroborée par une éducation esthétique, a façonné ces corps si souples sous les ondulations harmonieuses des draperies qui les revêtent.

Des hommes aux regards d'une sénéritécons-

tante circulent en causant. Leurs bras émergeant nus des tuniques rouges ou blanche, ont des musculatures robustes qu'aucune lourdeur ne déshonore. Les femmes passent avec une eurythmie de port comme aux Panathénées : courtisanes dontles formes transparaissent sous la subtile gaze de Céos; leurs cheveux flottants caressent leurs seins dévoilés, et des chèvres familières les suivent comme des chiens ; jeunes filles au masque délicieusement carné, dont le sourire se pare de gravité pour avoir aperçu les jeunes hommes qui les implorèrent d'amour.

A gauche, à la fontaine oii des chimères pleurent l'eau dans une vasque blanche, des groupes de servantes jasent en emplissant des urnes ; et des enfants nusles agacent, excitant contre elles de grands chiens sveltes.

Un mouvement parcourut l'assemblée. Surla plateforme qui fait face à la mer, des théories d'hommes et de jeunes femmes se rangeaint symétriquement. C'étaient les personnages les plus honorés de la cité : les prêtres, les poètes, les sculpteurs, les peintre^, les musiciens et les gymnasiarques. Ces jeunes femmes en peplos de laine blanche, aux admirables chevelures ceintes de bandelettes tramées d'or, c'étaient les prêtresses d'Aphrodite qui entouraient la

statue de leur divinité essorant, d'un frémissement de ses puissantes ailes, au-dessus d'une sphère qu'elle effleurait du pied.

Le vieux sculpteur Karitès s'était assis sur un trépied dominant la foule. A lui appartenait le devoir de présider la solennelle fête. Après avoir peuplé sa patrie de chefs-d'œuvre, Karitès sentant que l'âge refrénait son essor de créateur, s'était refusé à déchoir. Avec une sérénité d'ouvrier satisfait de la tâche achevée, il avait jeté à la mer son ciseau et ses limes et renoncé à tailler le marbre d'une main alourdie par les années. Maintenant Karitès, nommé agonothète, avait mission, avec des poètes, des artistes et des prêtres, de veiller au normal développement de la beauté humaine dans la cité. Il était le grand conservateur de la vénustéde la race.

On fit silence, quand le vieillard se leva.

— Ainsi que chaque année, nous voici réunis, selon le rite des aïeux, pour offrir la consécration de nos hommages aux deux plus hautes apparitions de la gloire humaine, au Génie ctà la Beauté. Patrie réelle, race frissonnante devant le mystère auguste des couleurs et des formes, collectivité exceptionnellement libérée de barbarie, foule d'élection apte à deviner, dans la splendeur mythique des choses et des êtres,

l'âme éparse des dieux, salut f Salut! Aujourd'hui nous t'énoncerons ce que nous avons décidé, en l'introublée sénérité de nos âmes, nous qu'investit de l'unique puissance la conscience de notre supérieure méditation.

Voici le jour où, fidèles à notre loi, nous devons désignerl'homme etla femmedontnous voulonsimmortaliserles apparences. Nous devons nommer cette jeune fille et ce jeune homme dignes, l'une par sa beauté, l'autre par son génie, que notre grand sculpteur Lysidias fasse émerger du marbre leurs effigies. Quels sont donc ces deux êtres à qui nous élèverons des statues ?

Toute Tannée, d'un zèle constant, nous, ministres du culte du Beau, nous avons visité les gymnastes, contemplé des œuvres d'art, ouï des hymnes et lu des poèmes. Nous nous sommes réjouis de voir des éphèbes élancés et des vierges gracieuses, de pénétrer de nobles œuvres, fleurs d'àmes suprêmes. Enfin nous avons jugé. Voici :

« Afin que sa forme éphémère laisse son im. périssable et tangible souvenir à la terre qu'elle orna, afin que ne soient effacées du monde sensible sa jeunesse el sa grâce comme un charmant rêve fugace, afm que sa gloire soit à jamais sacrée même aux yeux des postérités

barbares, la jeune fille qui, celte année, nous sembla la plus belle sera sculptée parLysidias. Cette jeune fille, c'est Antbéis, et la voici ! »

Sur un geste de Karitès, deux jeunes femmes élevèrent sur un s'ocle triangulaire, en vue du peuple, une radieuse créature. L'une dénoua la bandelette serpentant sur la tète de la vierge, l'autre fit sauter les deux agrafes légères qui maintenaient sa robe lâche. Les voiles s'abattirent à ses pieds, en même temps qu'une chevelure dorée flua jusqu'à ses reins. Confuse, les bras s'entrelaçant, près de la gorge palpitante, en geste d'une fierté pleine de grâce, Anthéis apparut dans le rayonnement de sa beauté. Vers elle les prêtresses jetaient à pleines mains des roses et des fleurs de troëne, des enfants thuriféraires chassaient une vapeur bleue d'aromates calcinés; et la foule, charmée, cria.

Répercutée par le firmament et la mer, une lumière argentée caressait le jeune corps, comme si les forces naturelles, les dieux inconnus, avaient voulu envelopper de leur mystérieuse tendresse cette œuvre parfaite de la Vie, celte créature définitive, dont l'aspect consolait de tant d'ébauches avortées ; et ce fut une minute triomphale.

It

Lysidias, le maître sculpteur, contemplait son modèle futur avec des yeux d'extase.

— Voilà, proclama Karitès, cette Anthéis, dont nous souhaitons vouer la forme à l'immortalité. Avons-nous bien jugé?

Et, promenant ses regards interrogateurs sur le peuple, ilajouta:

— Quelqu'un s'oppose-t-il?

— Moi I répondit une voix.

Un jeune homme bondit sur la plate-forme et se planta devant Karitès.

Au son de cette voix, Anthéis, tressaillante, avait sauté à bas du socle et s'était voilée.

— Qui es-tu, jeune homme, demanda Karitès au nouveau venu, et sur quelle autorité appuies-tu ta prétention ?

— Je suis le fiancé d' Anthéis. Mon droit, c'est celui de l'amour. Elle est à moi, la beauté de cette enfant, par la force des serments expirés entre les baisers. Ce corps où palpite son âme promise, je ne veux pas qu'il soit perpétuel pour les délices d'hommes inconnus. Vouse tous qui l'avez un instant contemplé, vous n'en possédez plus déjà qu'un brumeux souvenir. Vaine illusion, vision évanouie ! A moi seul, à moi dont la vie est suspendue à ses lèvres, Anthéis a juré d'être le vivant rêve dans le

mystère (les soirs nuptiaux. Quoi, tandis qu'elle et moi, couple rapide, nous aurions disparu de ce monde où nous passâmes, tandis que moi, son bien-aimé, son maître, je ne la verrais plus, je ne l'aurais plus, alors des hommes des autres siècles, contemplant l'imag-e radieuse de celle qui fut mon Anthéis, enivreraient leur rêverie de la beauté dont je serais séparé 1 Ils la verraient, ceux-là ; peut-être ils lui voueraient la foi de leur amour halluciné ! Non, je ne veux pas I Je veux qu'Anthéis, dédaigneuse de laisser ce reflet immortel d'elle-même, descende entière, au jour fatal, dans l'une des urnes jumelles qui recevront nos cendres.

Un murmure monta de la foule oij l'on discuta les paroles du jeune homme. Sur leurs sièges, les vieillards avaient écouté d'un air indulgent. Karitès échangea d'une voix basse quelques phrases avec son voisin en souriant :

— Enfant, déclara-t-il, la naïveté de ta jalousie n'est pas pour nous déplaire, à nous qui connûmes la fièvre des passions. Ce droit absolu dont tu te vantes, sur la beauté d'une créature, la foi d'Anthéis t'en investit, mais non les dieux. Certes elle a le droit, cette enfant privilégiée, d'enfouir la notion de son charme dans le sein de riiommo entre tous préféré. Certes, elle

peut attribuer à un unique vivant ce don sublime : le souvenir même de sa jeune splendeur. Mais son devoir ineffaçable, c'est de faire, à ceux qui rêvent, cette aumône: une vision de sa beauté. Les dieux, en créant Anthéis telle, n'ont-ils songé qu'à elle, qu'à toi? Quand nous allumons des lampes, est-ce donc pour ellesmêmes? Que dirais-tu, jeune homme, du musicien qui, créateur d'une œuvre consolatrice aux nobles âmes meurtries, brûlerait aux pieds d'une femme sa musique irrévélée, — sacrilège hommage? Nous n'exaucerons pas ta prière, enfant jaloux! Écoute, un homme va paraître dont la parole enchante les poitrines. Écoute-le, puis tu diras si tu persistes dans l'égoïsme de ta résolution.

Karitès se tourna vers le peuple approbateur : — Il nous reste à nommer l'homme dont nous désirons glorifier le génie. Car, pour ériger une statue à quelque sublime personnage, nous n'attendons pas que la mort ait aboli sa forme, nous n'attendons pas que les années aient flétri son visage et déshonoré ses membres . La vie est courte : nous laissons aux barbares l'attente des hypothétiques lendemains. Fidèles aux conseils de la nature, nous nous efforçons à cueillir, comme un fruit mûr, l'instant

LE JOUR DE LA (iLOHIFICATIO.N 245

rapide. Et c'est rapparence de la jeunesse puissante et féconde ({ue nous voulons fixer dans la rnafirrc K-nte à disparaître. C'est à l'heure où nous le voyons Irionipliant du développement iiarnionitjuedc ses forces que nous payons à un homme le trihui de nas admirations.

)> Un poète s'est révélé parmi nous, grand et nohle. Pour cette éclosion chère, que soit fête dans la cité entière comme dans l'intimité de nos esprits.

» Et c'est pourquoi nous avons déci<lé que le ciseau de Lysidias exi''culerait l'image du poète Mylittès pour que les postérités aient tout connu de l'hommi^ dont les poèmes lui auront donné de belles heures.

»> Mylittès nous est inconnu : ses vers nous furent chantés par des lèvres amies. S'il est ici, qu'il vienne à nous ! Nos vierges poseront des couronnes à son front oij nos sages appelleront le haiser des étoiles. »

Un jeune homme surgit delà foule et se présenta :

— Je suis celui dont vous avez aimé les vers.

Les veillards se levèrent de leurs sièges et s'inclinèrent respectueux. Une mélancolie calme planait sur son front. Et pieusement les jeunes

filles lui portèrent des fleurs, douces aux âmes tristes.

— Vous m'avez élu, poète solitaire à qui vous voulez élever une statue. Maintenant vous m'avez vu. Cet honneur que m'attribuait votre intention, ce serait pour moi une honte : je suis laid.

Il pleura. Une anxiété passait sur ce peuple silencieux. Une femme baisa le bas de son manteau.

— Maître, dit Karitès, redresse-toi : tu n'as pas droit à la défaillance, génie !

— Hélas ! l'urne est disgracieuse qui renferme le parfum ! La beauté dont je m'extasie, je n'en fus pas doué. J'ai médité, rêveur triste, près des flots sonores, tandis que les autres jeunes hommes, dans les palestres et les gymnases, poursuivaient en souriant l'eurytlimique épanouissement de leurs forme fières J'oubliais mon corps alors que s'envolait ma pensée vers l'infini. Et maintenant me voici, homme inharmonique, âme belle dans une forme triste. Les jeunes femmes qui me frôlent accourent vers d'autres bras plus beaux, sans voir la flamme plus ardente de mes yeux. Et si je leur chante mes poèmes d'amour, l'émotion qui s'éveille en leurs cœurs palpite sur le

souvenir de fiancés étrangers. Cependant, j(,' n'eus jamais de liaine ni d'envie.

— Que te lamentes-tu? interrompit Karitès; la paît est la meilleure. Tues celui qui dans des existences jette des heures heureuses. 0 consolateur, le bonheur, c'est de vivre des intensités d'émotions. Et tu donnes ces intensités Laissenous t'offrir le témoignage de notre gratitude.

— Eh bien ! qu'un de vous m'accorde une grâce! Assez longtemps, la durée d'une vie, j'aurais subi le déshonneur de n'être pas beau! Que du moins la mort me fasse renaître de mes cendres immortellement splendide ! Il est des mensonges nécessaires et sublimes : vous le savez, mes pairs, initiés qui dissimulez les ceriitjdes profond sous le charme cajoleur des mythes. Eh bien, je demande à mentir aux hommes futurs. Ecoutez-moi : s'il est unéphèbe dont les yeux ont pleuré sous l'ivresse de mes vers, si celui-là m'aime qu'il vienne ! Il sera le modèle de Lysidias; et sous la statue créée d'après sa forme, on inscrira mon nom.

Un jeune homme enthousiaste devança tous les autres : il était souverainement beau.

— Maître, demanda-t-il en frémissant à Mylittès, me juges-tu digne d'èi ii molèle souhaité?

— Frère, merci ! Tu me fais le plus grand des sacrifices ; tu te dépouilles de la gloire de ta beauté pour m'en parer. Grâce à ton dévouement, les génératiens successives auront un souvenir resplendissant de mon apparence mortelle.

Une voix inconnue s'éleva de la foule :

— Nul n'a droit de mentir ; nul n'a droit d'usurper ce que lui refusa la nature !Tu cèdes à ta vanité, Mylittès !

— Qui dit cela? Je pardonne à l'ignorant. Mon devoir, c'est d'enchanter les âmes. Cette duperie lancée aux postérités, je la dois. Je plains celui qui n'en comprit pas la grandeur. Et il ne peut y avoir en cause ici de vanité, — petitesse qu'ignorent ceux qui possèdent l'orgueil sacré. Missionnaire du Vtirbc, je dois tous mes efforts pour qu'en moi, immble, soient respectés les dieux parlant par mes lèvres !

Anthéis, la vierge de beauté, s'approcha; elle appuya son poignet léger sur l'épaule du poète. Une larme roulait sur la joue de Mylittès : Anthéis la but dans un baiser.

— Couple saint, s'écria Karitès, toi, la Beauté, toi, le Génie, vous incarnez les deux entités les plus proches des dieux. Nous vous décrétons d'immortalité à l'heure de votre jeune

L'i JOUK DK LA GLORIFICATION 241)

énergie. Allez dans la légitime fierté de votre gloire ! On admirera votre grâce, exprimée par le marbre, la tienne, Antliéis, selon la vérité; la tienne, Mylittès, en vertu d'un mensonge nécessaire et correcteur d'une erreurde la nature. Et devant ta statue d'homme radieux, poète, les jeunes femmes rêveront du rêveur dont la forme fut si belle, aussi belle que l'âme. Nous qui créons des idéalitée, nous avons le droit et le devoir de recréer les êtres tels qu'ils devraient apparaître. La nature oublia de te donner la beauté passagère. Nous te la donnons immortelle. Notre mensonge est divin.

Il se tut. Au loin les flots chantaient sous la brise aromale, et les cieux avaient un immense sourire de mystère. La nature continuait son mouvement, indifférente peut-être aux deux chefs-d'œuvre qu'elle avait enfantés, et que glorifiaient des hommes. EtMylittès songea, en une minute aiguë, qu'elle jetait, d'une force constante, des germes insoupçonnés dans la matrice de ses formes... Anthéis sentait une mélancolie voltiger sur son sourire...

Ils se regardaient, inquiets... Ils avaient rofiscience de rirre.

A Maxime Maufra

Comme chacune des jeunes femmes présentes avait dit son mot sur la fin fatale de tout amour, mot mélancolique révélant d'anciens souvenirs, Jean Songère, qui jusqu'alors avait écouté en silence, laissa tomber ces paroles:

— Il n'y a pour l'amour qu'un beau dénouement.

— Lequel? demandèrent plusieurs voix.

— Une mort mystérieuse emportant les deux amants enlacés. Le hasard m'a fait témoin ou à peu près, d'une mort ainsi venue sceller un baiser.

Il fut sommé de conter l'aventure et commença :

« Daoulas, le peintre des puissants paysages (jut> vous admirez, m "avait or., mené en Ecosse,

OÙ il voulait peindre les grandes montagnes smaragdines qui s'entourent de lignes surnaturelles dans la lumière de l'aube et du soir. Et nous avions décidé de passer quelque temps dans un petit port de mer autour duquel Daoulas avait trouvé les sites âpres et sauvages qui conviennent à son art audacieux. Cette côte de hautes falaises bleuâtres, découpée en minutieux zigzags, hérissée de récifs terribles, aussi sinistrcnient belle par calme que par tempête, l'avait enthousiasmé.

Elle est fort dangereuse, et les perfides roches sous-marines qui en parsèment les abords ne se contentent pas de créer des remous toujours entièrement blancs d'écume ; chacune d'elles pourrait dénombrer les bateaux qu'elle a éventrés depuis des siècles.

Nous avions loué un petit bateau de plaisance la Daisy, un sloop agile et ardent, construit pour la course avec une telle précision qu'un seul homme pouvait l'avoir en mains comme un écuyer tient un cheval bien confirmé. Dans ce bateau, nous explorions les dentelles en granit bleu de côte, et de temps en temps Daoulas prenait rapidement sur son album, en violents coups de pinceau, les notes nécessaires aux tableaux futurs.

— Si lu voux, dit-il un jour, nous irons demain aux lies de For.

Les îles de Fer sont un archipel de rochers, à une vingtaine de milles de la côte.

Le lendemain, nous débarquions à File Saint- Patrik, la plus vaste de ces îles, qui a bien deux kilomètres de tour et seule est habitée par une population s'élevant à six personnes. Uaoulas avait pris son fusil, el nous explorâmes lîlol. Nous étions arrivés aune suite de petites grèves enserrées dans des anses. D'un coin de roche, je vis un spectacle qui me lit tourner en arrière pour reconnnander le silence à mon compagnon marchant derrière moi. Il se préparait à tirer un imprudent courlis, peu habitué à rencontrer des hommes sur son domaine. Vivement je relevai le canon de son arme.

— Pas de bruit, lui dis-je, et regarde ! L'heure était paisiblement belle. A quelques

pas, dans l'eau d'azur, si limpide que nous apercevions le pied bleu sombre des roches plongeantes, nigcaient de conserve deux belles créatures nues, un jeunt^ homme et une jeune femme.

Du trou de granit où nous nous étions glissés, nous ne pouvions distinguer les traits de leurs visages. Nous admirions leur beauté, d'un

256 CONTES SURHUJIAINS

rythme si parfaitement harmonisé avec la splendeur simple du décor.

Le sourire de cette matinée d'été, réjouissant ce farouche coin de nature dont la tempête semblait devoir être le fatal accompagnateur, n'était, eût-on pensé, que pour illustrer la grâce de ces deux êtres, gracieux comme la jeunesse et l'amour.

La tète casquée d'or pâle de la jeuue femme s'éloignait, puis se rapprochait de la tête brune de son amant, tels deux alcyons jouant sur l'eau calme. La beauté de la carnation humaine transparaissant sous l'onde glauque, cette beauté qui fait l'un des attraits mystérieux prêtés par la légende aux sirènes, était le complément heureux de la beauté de ce paysage, et ces deux jeunes gens, nus et simples, parmi la mer et les roches, représentaient l'humanité dans toute sa force, en plein amour.

Cependant, le couple de nageurs reprit pied et sortit de l'eau, se rapprochant sans hâte de notre cachette. Leurs formes étaient nobles comme leurs attitudes. Daoulas, émerveillé prenait un croquis de la scène. Nous étions, certes bien dissimulés par la pointe de roc qui nous abritait. Pourtant je crus discerner, après un regard dans notre direction, un soudain

LA MOIIT DKS AMANTS 257

mouvement de gène chez la blonde baigneuse. Puis la disposition des terrains la déroba, avec son compagnon, à nos yeux encore charmés.

L'île Saint-Patrik possédait six habitants. Un ménage de fermiers y cultivait quelques mètres de terre aride, et occupait une maisonnette au toît bas, contre lequel s'appuyait le seul arbre dcTile. un figuier poussé là sous l'haleine tiède d'un courant marin. Leurs enfants employaient leurs journées à jouer avec une vache et deux chèvres.

Les deux autres indigènes étaient aubergistes. Il semble bizarre de trouver une auberge sur ce rocher sauvage. Du couple qui tenait là hôtel, le mari était chargé de surveiller un énorme vivier construit par un mareyeur pour y garder des homards. Souvent les pécheurs des côtes venaient apporter leur pèche au vivier, ou simplement trouvaient dans cet archipel de rochers un petit havre oii se réfugier quand ils étaient surpris au large par un gros temps.

Le refuge des hommes était la bonne auberge où, pendant que hurlait la tempête, ils reprenaient, dans un verre d'eau-de-vie, l'énergie joyeuse qui lutte contre la fatigue et le danger.

238 GOiNTES SURHUMAINS

La patronne de l'auberge, une accorte petite femme rousse, encore jeune, nous fit cuire quelques poissons, et nous nous attablâmes pour déjeuner. Bientôt^ le jeune homme et la jeune femme dont nous avions [surpris le bain entrèrent dans la salle. En nous voyant, ils eurent le mouvement de contrariété de deux êtres dont on viole l'iiabituelle solitude. Mais ils firent contre fortune bon cœur, et s'assirent à la petite table qui les attendait.

J'avais cru voir, à notre aspect, une fugitive rougeur envahir les joues de la jeune femme. Maintenant, je la voyais de profil, et je pouvais détailler sa beauté.

Elle donnait une impression de blondeur dorée. Les boucles annelées qui tournoyaient autour de son front, la clarté de sa juvénile carnation semblaient exhaler une lumière blonde autour de son fin et tendre visage, où les yeux pers concentraient la vie. C'était vraiment une créature délicieuse, dont les gestes élancés et vifs révélaient la souplesse et la force.

Son compagnon, en qui je reconnus immédiatement un Français, n'avait pas atteint la trentaine. Ses vêtements n'atténuaient pas le caractère de force que montrait son corps. Il était grave et d'une constante pâleur.

Le couple amoureux, sans faire attention à nous, causait à voix hasso. Il me sembla qu'une ombre triste errait sur leur solitaire bonlieur.

Quand il fut parti, la loquace aubergiste, se dédommageant du silence forcé auquel la condamnait souvent son séjour dans une île déserte, nous raconta tout ce qu'elle savait de ses deux pensionnaires : La jeune femme était américaine. Je m'en étais douté k son accent et à lénergie du geste qu'ont les filles de l'Amérique du Nord. Le jeune homme était Français. Ils étaient venus un jour visiter l'îlot en touristes, et, le séjour leur plaisant, ils avaient résolu d'y passer quelque temps.

Depuis trois mois ils vivaient là, loin du monde, dont ils semblaient avoir tout oublié. Ils se donnaient entiers à leur amour, indifférents à toute autre pensée, à tout autre rêve. Ils avaient coutume de faire des promenades sur mer, seuls dans un petit bateau avec lequel ils avaient abordé là. Et les pêcheurs qui les rencontraient à l'aventure de leurs courses suivaient dun œil indulgent ce gracieux couple irradiant l'amour.

Plusieurs fois, nous aussi, dans nos excur-

260 CONTES SUKHUMAINS

sions, nous croisâmes le petit cotre oii ces deux jeunes gens se tenaient enlacés.

Une nuit, Daoulas et moi, nous étions encore assez loin de notre port. La brise était tombée; pas un souffle dans la voilure flasque.

— Qui nous force à revenir à terre? dis-je à Daoulas qui prenait les avirons; profitons plutôt de voir long-temps cette nuit admirable.

En effet, le spectacle était féerique. La lune emplissait d'argent .clair l'atmosphère légère. Comme souvent après une journée très chaude, la mer était phosphorescente. Notre sloop avançant à peine au gré du courant, dessinait un sillage de diamants, dans le cercle d'eau dont nous étions toujours le centre, le cercle de mer morte par l'immobilité, mais d'un éclat si passionnément vibrant. Un papillottement de perles s'agitait autour de nous ; chaque goutte d'eau remuée était une étincelle, et des myriades de lueurs s'égoutelaient à chaque coup d'aviron. Seules, au lointain, les lumières rougeâtres des phares me rappelaient que la terre existait, et la vie, la dure vie des hommes.

— Tiens, s'écria Daoulas, voici les amoureux des îles de Fer.

— Rien ne manquera donc plus à cette nuit, dis-je, car quelque dieu l'a faite pour deux êtres

qui s'aiment. Prenons les avirons le plus doucement possible, et passons près d'eux.

Bientôt, nous nous trouvâmes bord à bord avec le cotre à peu près immobile. Il glissait sous le vent à nous, et, dissimulés par notre voilure, nous pouvions à loisir voir les gracieux amants. Ils étaient enlacés au pied dumàt; leurs silhouettes élégantes se détachaient vigoureusement sur la lumière argentée : la jeune femme avait renversé sa nuque sur le sein de son amant, et le halo doré qu'exalait sa beauté blonde devenait plus intense parmi l'éclat perlidede la nuit.

Le jeune homme avait abandonné la barre et je crus remarquer autour de la taille du beau couple enlacé, un cordage les liant. Pourquoi? — Hé ! Monsieur, cria la voix de Daoulas, rompant le charme du silence, reprenez votre barre. Il y a ici des courants perfides qui vous drosseraient vite contre un récif !

Du cotre ne vint nulle réponse, et nous continuâmes notre route. Tenaient-ils en dédain, les hardis amants, les hommes, comme ils tenaient la mort : Longtemps, nous pûmes suivre des yeux la fine silhouette de leur bateau rayant d'une ombre claire la mer nacrée. Quoi donc emportait-il, glissant avec la majesté si-

2<)2 (:o^TEs surhumains

lencieuse d'un cygne grisâtre : l'amour lieurcux,

l'amour assez fort pour tuer tout souvenir étranger à lui, quelque fût ce souvenir, regret ou remords ? L'amour premier, ingénu et définitif, ou l'amour inquiet d'une menace plus précise que celle ordinaire du destin?

Peu à peu, le petit cotre chargé de ce beau fardeau passionné s'efïaca des clartés assourdies de notre horizon.

Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu'on avait trouvé à la côte les cadavres des deux jeunes gens, enlacés, liés par un cordage.

Dans la nuit où nous les avions rencontrés, un douanier avait aperçu leur cotre courant en dérive vers un endroit semé de roches. Il avait crié de toutes ses forces, tiré des coups de fusil pour attirer l'attention des imprudents. Rien n'avait bougé dans le bateau qui s'était abîmé sous les yeux du douanier. Les remous avaient englouti cet amour et sauvegardé son mystère.

Ces deux êtres avaient-ils glissé vers la mort inconscients ou volontaires, ou encore indifférents à l'état de vie ou de mort ?

On ignora leurs noms. L'aubergiste de l'île

LA MORTDKS A.MAMS 263

Saint-Patrik no savait Je ses pensionnaires que ce qu'elle nous avait dit.

Quand, en présence des familles de. marins pieusement venues, le fossoyeureùt jeté la dernière pelletée de terre sur la bière oij reposait le couple inséparable, nous jonchâmes de fleurs des côtes, d'œillets de mer et d'immortelles le sol remué; et, sur la croix anonyme, j'écrivis ces simples mots : « Passant, si tu as aimé, prie ici pour deux êtres qui moururent en s'aimant ».

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