PROLOGUE
< Là où est l'amoac, là esl le salul. • (Paroles d'un sage)
Le cheikh Omar avait eu dès sa jeunesse un goût prononcé pour l'étude, et comme il était doué d'un esprit subtil, il passait pour le sage le plus judicieux et le plus éprouvé. Il prenait plaisir, chaque soir, à monter sur la terrasse de la maison qu'il possédait à Béryte; c'était l'heure où le soleil, déjà à l'horizon, répandait sur la mer les tons multiples et les teintes variées qui précèdent sa disparition. Les voiliers, gonflés par la brise du crépuscule, avaient hâte de rentrer au port, car il leur était interdit d'y pénétrer une fois la nuit venue. £t ce spectacle, chaque jour répété, était toujours nouveau aux yeux du sage Omar.
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Bien qu'il fût musulman, il avait l'habttude de réunir chez lui des philosophes et des érudits de toute religion ; le sage Hébreu s'y rencontrait avec le Grec, et le chrétien se plaisait à y voir des prêtres des antiques religions de l'Orient. Aucune animosité n'entrait dans leurs discussions et leurs discours étaient exempts des jalousies que l'on ne manque pas de constater chez les adeptes de religions diverses.
Le cheikh Omaj avait eu quatre fils, tous remarquables par leur intelligence et leurs différentes perfections. Fils de la même mère, ils étaient venus au monde les uns après les autres, car aucun n'était le jumeau de son frère. Telle avait été la volonté d'Allah, qu'ils moururent tous quatre avant d'avoir atteint l'âge d'hommes. Leur père en frit fortement afiligé ; mais il lui restait une consolation, un espoir pour ses vieux jours ; c'était sa fille Hanna, dont le nom, traduit en langue frendjie, signifie Jeanne.
L'amour paternel se reporta entièrement sur elle, et elle fut choyée à l'^al d'un fils.
Jeanne assistait aux discussions des philosophes qui fréquentaient chez son père; elle écoutait leurs avis, s'instruisait de leurs paroles,
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et son esprit acquit ainsi une grande sagesse. Souvent même son père la consultait et faisait grand cas de ses jugements. Mais elle restait simple et modeste, bien que son intelligence se fût enrichie de tous les trésors de l'entendement
Le cheikh Omar se vantait de recevoir chez lui les imanes les plus instruits et les érudîts les plus éclairés. Le sage hébreu Sendabar Carmoly avait raconté des histoires sur les ruses des femmes ; Pilpay avait fait connaître ses fables aux habitués du cheikh et ils étaient devenus sages de sa sagesse.
On comptait également parmi eux le médecin lypoukratos. Il était le plus entendu en toutes choses et guérissait presque tous ceux qui ve- . naient à lui, à condition que leur maladie ne fût ni mortelle ni incurable. S'il posait sa main sur la tête d'un chauve, les cheveux repoussaient sur le champ; il lui suffisait de cracher dans un puits saumâtre pour en rendre l'eau potable ; on raconte même que s'il disait à un mort : vis, celui-ci ressuscitait. Un jour, on lui amena un enfant malade à la mort, et qui n'avait plus que quelques heures à vivre. 11 donna à la mère
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éplorée la recette suivante : Tu exprimeras le jus de deux oignons que tu feras macérer pendant un jour avec du miel vierge ; tu feras chauffer sur un feu de bois sans fumée ; tu ajouteras deux mesures d'eau et une de lait et tu y mettras tremper des haricots verts, de ceux qu'on nomme flageolets dans la langue frendjie. Et ton fils guérira, si c'est la volonté d'Allah ; car c'est un remède sûr et éprouvé, » Le cheikh Omar s'entretenait de préférence avec le sage lypoukratos ; il admirait la subtilité de son esprit, et il eût souhaité d'être malade pour être soigné par lui.
Un soir que les philosophes étaient réunis . sur la terrasse de la maison du cheikh Omar et que sa fille Jeanne leur avait offert le café et avait allumé leurs narghilés, un esclave vint annoncer l'arrivée d'un étranger. On le fit monter. A son costume on connaissait qu'il venait des pays orientaux, et la poussière qui maculait ses vêtements montrait qu'il avait fiiit un long voyage.
— Qjii donc a pu t'amener ici, lui demanda le cheikh Omar?
— La volonté du Très Haut, fiit sa réponse.
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Instruit dès ma jeunesse de ta grande sagesse, ô, cheikh, j'ai voyagé pour venir jusqu'ici et ap-.' prendre encore davantage.
— Qu'Allah rafraîchisse ton œil et qu'il t'accorde ses bénédictions I
— Et à toi ses plus grandes faveurs.
Et en levant les yeux, le voyageur rencontra le r^ard de Jeanne fixé sur lui. Il en conçut un bon augure et son cœur s'épanouit à la pensée qu'il en pourrait être aimé. Invité par le cheikh Omar à lui dire quelle avait été sa destinée, il fit le récit suivant :
— Après avoir achevé mes études, je me mis à réfléchir, autant que j'en étais capable, et je résolus de voyager. Mon désir était de m'instruire encore et d'acquérir le plus de science possible. Attiré par la renommée de sages aussi érudits que vous, je voulus vous entendre avant de regagner la terre de mes pères.
— Ne nous feras-tu pas connaître un peu de la science que tu acquis dans tes voyages ?
— Je le ferais volontiers, si toute connaissance ne vous était déjà départie.
— Nous avons ouï, dît le sage Sendabar Carmoly, qu'un philosophe ■ syriaque conta le pre-
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mier des contes sur les ruses des femmes. Seraitce un de tes ancêtres, et ces contes ressembleatils vraiment à ceux que déjà nous connaissons ?
— Ces vieilles légendes furent dites en effet par un de mes ancêtres, dont je porte le nom ; le contenu vous en est connu; je ne dirais rien qui soit nouveau pour vous ; de plus, je n'atteindrais pas mon but, qui est de profiter de votre sagesse.
A l'ouïe de ces paroles, les philosophes en tiraient diverses conclusions : les uns en pensaient du mal, tandis que les autres y voyaient un effet de la sagesse et du bon sens du jeune Sindbàn.
Comme la soirée était avancée, ils ne voulurent pas insister, et avant de se retirer, demandèrent à la fille du cheikh de leur chanter un chant, comme elle avait coutume de le &ire chaque soir.
Sans se faire prier, Jeanne se mit à chanter, d'une manière admirable ; ceus qui l'entendaient se pâmaient, au point de se renverser en arrière ; d'autres tombaient dans le trouble et le ravissement, tant était harmonieuse et douce la voix qu'elle avait reçue d'Allah.
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Sindbàn était depuis quelques jours déjà l'hâte du vénérable cheikh Omar, et voici qu'un soir, ils se rencontrèrent au bord de la mer. L'air mélancolique du jeune voyageur frappa le cheikh, qui lui demanda la cause d'un pareil chagrin ; sans ambage, son hôte lui ouvrit son cœur et lui dit :
« Celle dont le sourire est irrésistible et dont le front éclate de blancheur ; celle dont les cheveux sont des fils de l'or le plus fin et dont les yeux sont comme le plus pur velours de Damas; celle dont la sagesse est plus sage que celle des sages et dont le menton repose appuyé sur sa main ; celle-là est la cause de ma peine et sa pensée est toujours présente à mon cœur, i
A ces mots, le cheikh connut de qui il était question ; il admira l'esprit dont avait fait preuve Sindbàn et il s'émerveilla de la pénétration de . son intelligence. Il ne s'affligea pas de voir l'amour surgir dans son cœur et il lui donna le conseil de continuer à nourrir la douce espérance.
Dés que brillait l'aurore, Sindbân se rendait au jardin du cheikh Omar ; et là, il se rencontrait avec Jeanne, la cause de sa peine et l'es-
poir de son âme. Sous les mûriers amis, ils erraient longuement, apprenant à goûter la joie des choses douces, comprises avant que d'être prononcées ; et une communion intime unissait déjà leurs âmes.
Or, un jour d'entre les jours, Sindbân se leva et fit part à son hôte du projet qu'il avait de le quitter et de continuer ses voyages.
— As-tu résolu de nous jeter dans la désolation, lui fut-il répondu, et il comprit qu'il était aimé.
— Mais, ajouta le sage Omar, avant que des jours très doux succèdent pour vous à des nuits très douces, il faut que tu nous dises les contes du vieux Sindbân, et alors ma fille Jeanne sera tienne.
— Ne connaissez-vous pas déjà ces contes par les récits que vous en firent le sage Senda-bar Carraoly et le pieux serviteur du Christ, Andréopoulos Boissonadès ? De plus, ces légendes sont également connues par le livre du théologien almani, du très érudil Baethgen, qui les publia dans toute leur crudité scientifique, sans rien changer à leur contenu ; de sorte que si je voulais être exact, je n'aurais qu'à repro-
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duire son récit ; mais il est des choses que je ne saurais dire devant Jeanne, car elles blessent l'oreille et déplaisent au bon goût.
— S'il en est ainsi, tu tairas ce que la décence réprouve et tu diras ce que les convenances permettent.
— A cette condition, j'obtempérerai à votre désir.
Et il fat décidé que le lendemain, sans plus tarder, le sage Sindbân commencerait l'histoire du roi Korech et de son fils.
Puis il se retira dans un coin de la terrasse, s'essayant à compter les étoiles qui dansaient sur les vagues de la mer azurée. Il aimait cette heure de contemplation intime et s'enchantait à redire dans le silence de la nuit le nom >de Jeanne, en écoutant le chant lointain des matelots qui réparaient leurs barques dans le port en vue de départs prochains ; il désirait pour elle une destinée heureuse et bénie, souhaitant que sa route fût semée de perles et bordée d'instants heureux... Il sentit tout-à-coup une ombre s'approcher, qui lui dit :
— a Si vraiment tu m'aimes, soumets-toi à la volonté de mon père ; autrement tu retarderas
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d'un printemps et peut-être pour jamais le bonheur qui nous attend,
— Ta parole est une perle qui orne gracieusement ta bouche ; sois sans crainte, car dès ce soir je me soumettrai à l'épreuve proposée et je commencerai le récit demandé. »
Le soir venu, les sages étaient tous réunis sur la terrasse de la maison du cheikh Omar ; en s'approchant, le jeune Sindbân l'entendit qui dis^t à l'un deus : qu'Allah te bénisse ! Il apprit de Jeanne la signification de ces paroles et il éprouva une fort grande joie, à la pensée que c'était une coutume vieille comme le monde et répandue partout, d'appeler la bénédiction de Dieu sur une personne qui étemue.
Puis il prit la parole et s'exprima de la sorte :
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