‹ Contes tout simple: Illustrations de G. NeymarkChapitre 2 sur 25 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

Contes tout simples

LE VO^ C%IME

Un soir de juin, — vous savez, un de ces purs et calmes soirs où il semble que la nuit ne viendra jamais, et où, dans le ciel couleur de turquoise, passent et repassent les souples hirondelles, — le père Volcan, le vieux marchand de tabac du village de Saint-Martin -l'Église, était assis

sur un banc de bois, près du seuil de sa boutique, et fumait délicieusement sa pipe.

Je me fais mal comprendre en disant qu'il fumait sa pipe. Je devrais plutôt dire que sa pipe était fumée par lui : car, dans le ménage, excellent d'ailleurs, que faisaient ensemble le père Volcan et sa pipe, c'était évidemment celle-ci qui était la personne la plus considérable de l'association, et qui, si j'ose m'exprimer ainsi, portait la culotte. Le père Volcan, ainsi surnommé par tous les habitants du village à cause du nuage de tabac dont il était sans cesse enveloppé, appartenait à sa pipe, en était l'humble serviteur. Il lui prodiguait mille soins amoureux, l'essuyait et la faisait reluire, à chaque instant, du revers de la manche, en nettoyait souvent le tuyau avec un fil de fer, et, quand elle n'était pas à sa bouche, elle reposait près de son cœur, à l'intérieur de sa veste, douillettement couchée dans un étui. Entre nous, je crois bien

qu'il la considérait comme un être doué de raison et de volonté. Après l'avoir bourrée de caporal, le père Volcan, avant de frotter l'allumette, jetait à sa pipe un regard tendre et respectueux, comme s'il lui eût demandé la permission de l'allumer ; et elle la lui donnait sans doute par un signe visible pour lui seul : car, à l'expression de bonheur et de reconnaissance qui se peignait sur le visage du bonhomme dès la première bouffée, on devait reconnaître qu'il jouissait alors d'une rare faveur et que cette pipe-là ne se laissait fumer que parce qu'elle le voulait bien.

Il y avait une dizaine d'années que ce fumeur sentimental était venu s'établir à Saint- Martin -l'Église, dans la Brie, afin d'y gérer le bureau de tabac, dont la titulaire, veuve d'un préfet, habitait Paris. Avec ce petit revenu et sa retraite de sous-officier, le père Volcan, qui s'appelait en réalité Pierre Masson, vivait parfaitement heu-

reux, ayant de nombreux loisirs qu'il consacrait à sa chère pipe. Tous ceux qui venaient dans son étroite boutique pour y remplir leur blague et y boire la goutte avaient pris en amitié cette probe et rude figure d'ancien soldat. Aux jeunes paysans, avides de récits de guerre, il racontait, pas trop longuement, ses campagnes, — Solferino, le Mexique, les batailles sous Paris, — et les commères l'avaient en estime, parce qu'il ne voulait pas d'ivrognes devant son petit comptoir d'étain et parce qu'il était le premier à dire à ses clients, quand ils s'échauffaient trop : « En voilà assez pour ce soir, les camarades!... Allez vous coucher ! »

Donc, par cette paisible et belle soirée de juin, le père Volcan fumait, assis devant sa porte, lorsqu'il aperçut, au bout de la rue du village, le curé, M. l'abbé Poulier, qui venait, obèse dans sa soutane et son chapeau romain en arrière, acheter,

selon son habitude quotidienne.

ses quatre

sousdetabacipriser.

La sympathie était

née depuis long- -*-*?■

' '"-VjC

temps entre ce fu- :

meur emerite et ce

priseur déterminé : car tuu-.

wBË

deux étaient de braves gens.

Ht, ce soir-la, le curé, «pfèl

avoir puisé une première

prise dans sa tabatière M

fraîchement remplie,^- H

sit sur le banc, a M

cèté du père Vol-

can, pour prendre ^^i

1c frais et faire un !j\é

bout de causette. tCit""

Maislemarchaad

de tabac était taciturne. Vaînen

ient l'abbé,

qui s'intéressait aux biens d

e la terre,

essaya de mettre la conversati

ou sur les

cerises, qui étaient, celte anné

e-IJ, parti-

fr

culièrement savoureuses, et sur la récolte des avoines, qui s'annonçait comme magnifique ; le vieux soldat ne répondait que par monosyllabes. Il était tout à coup devenu sombre, comme si la présence d'un prêtre eût réveillé au fond de lui-même un ancien souci.

Il finit par retirer sa pipe de sa bouche, la regarda pendant une minute comme pour lui demander conseil, et, ayant reçu d'elle, probablement, une tacite approbation, il se tourna brusquement vers l'abbé Poulier.

« Monsieur le curé, dit-il avec un peu d'embarras, vous ne me voyez pas à la messe et aux vêpres, mais vous ne m'en voulez point, et vous avez raison, car vous savez que je suis seul à la maison et que je ne peux pas fermer mon débit pendant le temps des offices... Au fond, j'ai de la religion, et, le jour où je serai très malade et où je sentirai que je vais passer l'arme

à gauche, soyez tranquille, je vous enverrai chercher avec le bon Dieu et tout le fourniment... Avant le départ, vous me ferez passer la revue d'inspection et vous m'expédierez au Paradis, devant saint Pierre, en tenue numéro un... C'est convenu... Je n'ai rien fait d'impardonnable, vous vous en doutez bien... Pourtant, il y a une action de ma vie qui me préoccupe, quand je me la rappelle, plus que toutes les autres, oh ! mais, là, qui me préoccupe au point que j'ai eu souvent envie d'aller vous voir et de vous la raconter.

— Rien n'est plus facile, répondit le prêtre, assez surpris du ton sérieux dont le père Volcan avait prononcé ces dernières paroles. Je suis, tous les samedis, de cinq à six, au confessionnal... »

Mais le marchand de tabac l'interrompit:

« Ah ! voilà ! . . . C'est plus compliqué que

ça n'en a l'air... Et il y a des moments où

je me demande si cette action est la plus

mauvaise ou la meilleure que j'aie commise... Écoutez, monsieur le curé! Vous êtes des tombeaux à secrets, vous autres, par profession... Si je vous disais la chose, ici, tout bonnement, pour avoir votre avis d'homme à homme, ça mourrait tout de même entre nous, n'est-ce pas?...

— Assurément, fit le curé. Même en dehors du tribunal de la pénitence, je sais être discret. Et si cette confidence peut vous soulager...

— Eh bien, ça va... Merci, s'écria le bonhomme. Vous me rendez là un vrai service... »

Puis, baissant la voix :

«Ah 1 dame, l'histoire est terrible... C'est égal, la confiance me revient, et j'ai comme une idée que vous me jugerez avec indulgence... En deux mots, voici la chose : j'ai été complice d'une escroquerie et j'ai tué un homme... mais je crois quand même que j'ai bien fait... Écoutez-moi ça. »

Avec un sursaut involontaire, l'abbé s'était instinctivement reculé jusqu'au bout du banc. Mais le père Volcan n'y prit pas garde. Il vida et rebourra sa pipe avec soin, l'alluma sans se presser, rêva pendant quelques secondes, en regardant le ciel glauque où ne glissaient plus d'hirondelles et où venaient d'éclore les premières étoiles, et commença tranquillement son récit :

« D'abord il faut vous dire que, vers 1868, avant la guerre, j'étais déjà un vieux brisquart. Quatorze ans de service. Je venais de me rengager et de toucher la prime.

J'étais sergent et je devais toujours rester sergent, bien entendu. Je ne sais même pas mettre l'orthographe. Ma carrière militaire était donc réglée d'avance. Encore un congé, et j'aurais ma retraite et la médaille, comme ça s'est passé effectivement.

C'était plein de badernes, de pieds de banc comme moi, l'ancienne armée. Souvent

des vieilles bêtes, des vieux pochards, qui avaient dans les amygdales un grain de sel qui ne voulait pas fondre. Mais, au feu, de rudes lapins tout de même!... Je ne veux pas dire de mal des régiments d'enfants que nous avons aujourd'hui. Pourtant, il faudra voir ça, à l'usage.

« Parmi les vétérans à deux brisques, j'étais -un des moins abrutis, attendu que je n'ai jamais aimé à lever le coude. Or, voilà qu'on immatricule dans ma compagnie, la troisième du premier, un engagé volontaire, un jeune homme bien né, qui n'avait pas de quoi payer la pension à l'École Militaire, mais qui voulait quand même être soldat et décrocher l'épaulette, par le plus long, en passant par les bas grades. Il me plut tout de suite, le nouveau. Un beau garçon blond, à moustaches rousses, ayant une flamme de bravoure dans le regard, poli et bon enfant pour tout le monde, mais avec je ne sais quoi de

sérieux dans sa personne, qui faisait dire :

« Toi, tu seras un chef! » Comme instructeur, je lui mis le premier un fusil entre les mains et je lui enseignai « par le flanc droit I » Bah ! au bout de quinze jours, il aurait pu m'en remontrer. Né militaire, que je vous dis. C'était dans le sang. Je me pris de goût pour ce Louis Pascal — c'était son nom — et je pus lui donner d'abord quelques bons conseils, lui adoucir les ennuis du début. Caporal au bout de six mois, il attrapait bientôt son galon d'or, et nous devenions une paire d'amis.

Bien qu'il ne fût que mon égal par le grade, je savais bien qu'il était mon supérieur de toutes façons. Mais il avait la bonté de ne pas me le faire sentir, me montrant de la déférence, au contraire, en ma qualité d'ancien, se rappelant toujours les petits services de rien du tout que je lui avais rendus, à son arrivée au corps. Ah ! le brave enfant!... Notez qu'il était orphelin, sans

fortune, qu'il avait fait ses études comme boursier dans un collège, et qu'il ne recevait, pour tout potage, que vingt francs par mois d'une vieille parente. N'importe !

il était le sous-officier le mieux tenu de la compagnie. Pas un liard de dettes, et toujours cent sous pour obliger un camarade.

Une perle, vous entendez bien... Qu'estce qu'un vieil imbécile comme moi avait de mieux à faire que de se dévouer corps et âme, quand il rencontrait un ami de cette qualité-là?... Et puis, un jour, voila qu'il a un duel et qu'il flanque un joli coup de pointe à un autre sergent de la compagnie, un fruit sec de Saint-Cyr... Je demande pourquoi à Louis Pascal; il me répond : « Rien, des niaiseries. » Mais le lendemain, j'apprends que le saint-cyrien raté, le petit pédant, s'était moqué de ma façon de rouler les r en commandant l'exercice, et que Pascal s'était battu à cause de moi... Alors, vous comprenez, monsieur

sont pas les lignards de notre peloton qui se sont débandés en jetant leurs armes. Louis était là, infatigable, montrant l'exemple...

Un soldat d'élite, je l'avais bien deviné...

A Châlons, quand on essaye de reformer les débris de l'armée et d'accommoder les restes, on le nomme officier, et c'était justice... Vous dire le plaisir que j'ai eu à ne plus le tutoyer et à lui dire : « mon lieutenant 1... » Quelques jours après, à Sedan, voilà que nous sommes encore écrasés. Mais nous étions du corps de Vinoy, qui se dégage et rentre dans Paris, où il n'y en avait pas trop, des pantalons rouges, et où c'était toujours nous autres qu'on mettait devant, dans toutes les affaires... A Champigny, j'attrape un pruneau dans la cuisse, et j'étais pris par les Prussiens, si mon brave Pascal, qui luimême saignait de deux blessures, ne m'avait pas pris sous le bras et ramené à l'ambulance, au milieu des balles... Vous

concevez, n'est-ce pas ? que j'adorais cet homme-là... Aussi, lorsqu'il put venir me voir, au Val-de-Grâce, après la capitulation, au moment où je commençais à marcher avec une canne, et lorsque je vis ses deux galons et sa croix, ma foi ! j'ai envoyé promener la hiérarchie et je suis tombé dans ses bras en pleurant comme une bête... Lieutenant et décoré 1 A vingt-cinq ans ! Il était sûr, maintenant, de devenir colonel, général, est-ce que je sais?... Un chagrin, par exemple, c'est que nous n'allions plus être ensemble. On l'envoyait à Bordeaux, avec son nouveau grade, tandis que je restais au régiment, où je n'avais plus que trois ans à tirer pour obtenir mon congé définitif.

« Mais le lieutenant Pascal n'était pas homme à oublier son vieux frère d'armes.

Tous les deux mois, je recevais de lui un petit billet, très amical, avec un bout de mandat, pour mon tabac, pour de petites

l6 CONTES TOWT SIMPLES

douceurs, et je répondais de mon mieux, certain qu'il aurait plaisir à reconnaître ma grosse écriture de nourrice.

« Du temps passa. Me voilà libéré. Et, comme les quelques centaines de francs de ma retraite c'était un peu court, et même trop court, je cherche et je trouve un emploi de gardien de chantier, chez un entrepreneur de démolitions, du côté de la gare d'Ivry... Une après-midi, j'étais en train de ranger de vieilles ferrailles, quand je m'entends appeler par mon nom. Je me retourne et je vois devant moi mon lieutenant en bourgeois, le tuyau de poêle sur la tête, mais toujours bel homme dans sa redingote boutonnée, avec le petit bout de ruban rouge.

« Ah ! pas plus fier qu'autrefois. On se donne l'accolade, il me demande si je vais bien, si je suis content, et, comme il m'arrive de lui dire : ,

— « Savez-vous, mon lieutenant, que

c'est la première fois que je vous vois en tenue civile?...

— « Eh bien, mon brave Pierre, qu'il me répond, tu ne me verras plus autrement.

— « Comment? Qu'est-ce que ça signifie?...

— « Que je ne suis plus militaire, que j'ai donné ma démission. »

« Mon sang ne fit qu'un tour. Un si bon, un si beau soldat I Abandonner l'armée, renoncer à un avancement certain, à une carrière superbe ! Sans doute, il fallait qu'il eût pour ça de vraies raisons. Mais, tout de même, c'était un crève-cœur 1

« Tout en faisant les cent pas à côté de moi dans le chantier plein de débris, il me conta son affaire. Une femme !... J'aurais dû le deviner... Il quittait le service à cause d'une femme. A Toulouse, où il tenait garnison en dernier lieu, mon jobard de lieutenant était devenu amoureux fou de

l8 CONTES TOUT SIMPLES

la fille d'un professeur du lycée, qui logeait dans la même maison que lui. Mais voilà !

un officier ne peut se marier qu'en justifiant de la dot réglementaire, et le pauvre garçon, pas plus que le futur beau-père, n'avait le premier sou des trente mille francs. Alors il avait, par coup de tête, donné sa démission. Heureusement qu'il avait alors trouvé une bonne place, à Paris, chez un banquier, à cause de sa décoration. Et, franchement, disait-il, il ne regrettait rien, attendu qu'il était heureux comme un dieu avec sa petite femme, qui allait bientôt lui donner un bébé. Et il venait m'inviter à déjeuner avec eux, le dimanche suivant, dans leur petit nid d'amoureux, au cinquième étage d'une maison du boulevard des Batignolles.

« J'y allai, avec ma redingote à manger du rôti, astiqué comme pour la revue du colonel. Et, dès que j'eus vu M mo Pascal, allez ! j'excusai la folie de mon lieutenant.

Un amour de blonde, toute jeune, et si gaie, si aimable, avec de la bonté plein ses yeux bleus, qui lui faisaient le tour de la tête! Il était charmant à voir auprès d'elle. On sentait qu'il l'aimait de passion et de tendresse, comme une femme et comme un enfant. Ah I le gentil déjeuner I La petite madame me traita comme un vieil ami, et ça me réjouit le cœur de constater que son mari lui avait souvent parlé de son vieux camarade. Il y avait un vin de Saumur, dont on avait tort de ne pas se méfier, et dont je vidai pas mal de verres à la santé du mioche qu'on espérait, de sorte que, en m'en retournant à Ivry-la- Gare, j'étais un peu vent-debout ventarrière et que je chantonnais tout bas des chansons de route. Mais, malgré mon petit coup de sirop, je pensais tout le temps au joli couple que faisaient mon lieutenant et sa blonde, et je leur souhaitais du bonheur en veux-tu en voilai

« Ils en eurent d'abord et beaucoup.

« Il paraît que Pascal avait tout de suite attrapé le maniement des affaires, si bien que son patron, au bout de deux ans, le prenait pour associé, et que mon lieutenant allait tous les jours à la Bourse, et qu'il gagnait de l'argent gros comme lui. Même chance du côté du ménage. Trois bébés en trois ans, deux garçons et une fille. Et beaux ! De vrais enfants d'amoureux ! Le premier dimanche de chaque mois — c'était convenu — je déjeunais là, en famille. Car la prospérité ne change pas les bons cœurs, et le mari ni la femme ne rougissaient de leur humble ami. Ah ! ils ne logeaient plus au cinquième, mais dans un bel appartement au premier, boulevard Haussmann, s'il vous plaît, et c'était un domestique en cravate blanche qui vous changeait les assiettes. Pour faire honneur à mes hôtes, je me mettais sur mon trenteet-un, ça va sans dire ; mais, malgré tout,

j'avais l'air de ce que je suis, pas vrai?

d'un homme du commun, d'un pauvre diable. Eh bien ! monsieur le curé, j'ai toujours été reçu chez les Pascal par la cordiale poignée de main de mon lieutenant, par le sourire de sa jolie dame, et les enfants venaient tout de suite m'embrasser. Trouvez-en beaucoup, des riches comme ceuxlà!

« Tout alla bien jusqu'à l'hiver de 1880 ; et, bien des fois, en songeant que Pascal roulait carrosse, à présent, je m'étais dit qu'il avait eu une crâne idée, après tout, de lâcher le métier militaire et de rendre son épaulette. Mais, le premier dimanche de décembre, en déjeunant chez lui, je m'aperçus qu'il était distrait, préoccupé, et que, de temps en temps, reprenant une habitude d'autrefois quand il avait quelque souci, il saisissait le bout de sa longue moustache rousse et la mettait entre ses dents pour la mordiller.

— « Qu'est-ce qu'il y a donc ? songeais- je en m'en allant. Ses enfants grandissent et se portent bien. Il a toujours, en regardant sa femme, des yeux de lune de miel...

Pourvu que ses affaires ne marchent pas de travers... Avec ce diable d'argent, on n'est jamais sûr de rien. »

« Et, cette nuit-là, je dormis mal... Les vraies amitiés, voyez-vous, c'est une manière de baromètre... Toute la journée du lendemain, je fus inquiet, j'eus comme le pressentiment d'un malheur...

« Vers dix heures du soir, avant de me coucher, j'allume ma lanterne et je commence ma ronde dans le chantier comme je faisais tous les jours. Le temps était boueux et humide. Pas une étoile au ciel.

Tout à coup, voilà qu'on sonne à la grille.

Ça me surprend. Qu'est-ce qui pouvait venir si tard ? Je vais ouvrir et, à la lueur de ma lanterne, je reconnais mon lieutenant, engoncé dans la fourrure de sa pe-

lisse. Ahl je compris bien qu'il .s'agissait de choses graves. Il était pâle, et je vis, là, entre ses deux sourcils, cette ride en forme de V, qui s'y creusait jadis, dans les batailles, quand ça chauffait ferme.

« Alors il me dit brusquement :

— a Masson, j'ai besoin de toi, mon vieux... Peux-tu m'accompagner... tout de suite?...

— « Bien sûr... Présent 1 que je réponds sans hésiter.

— « Tu peux sortir de ton chantier, y rentrer deux heures après, dis-moi, sans qu'on s'en aperçoive, sans que personne se doute de rien ?

— « Rien de plus facile. Je suis tout seul ici, la nuit... Qui est-ce qui s'occupe de moi?... Un quartier désert, pas un chat dans la rue, dès la nuit close.

— « Alors, viens, reprend mon lieutenant, d'une voix sèche qui ne me disait rien de bon. Éteins cette lanterne, ferme

cette grille, mets la clef dans ta poche...

et suis-moi. »

« J'obéis, naturellement. J'étais tout paré pour sortir. J'avais ma casquette et ma peau de bique. Nous voilà partis. Il allait si vite que j'avais peine à marcher à son côté. Nous enfilons le quai jusqu'au pont d'Austerlitz. Pas un mot. Parfois, je lui jetais un regard de côté, timidement. Son profil, à moitié caché par le collet de fourrure, était comme crispé, ratatiné, et me faisait peur. Et, à chaque instant, d'un geste nerveux, il se fourrait sa moustache dans la bouche pour la mordre. J'avais bien envie de l'interrompre, de lui demander où nous allions d'un tel train; mais je n'osais pas.

« Comme nous passions devant la Halle aux Vins, il me dit entre les dents :

— « Tu n'es pas fatigué ?. . . Tu peux aller comme ça jusqu'à l'Esplanade des Invalides?... C'est là que nous avons affaire.

— « Jusqu'où vous voudrez, mon lieutenant. »

«Ah! je ne l'oublierai jamais, la promenade!... Une, deux... Une, deux... Au pas gymnastique... Des quais, et encore des quais, avec le reflet des becs de gaz dans la rivière noire. . . Presque personne dehors, à cause du sale temps... Un fiacre, par-ci par-là. . . De rares passants qui se hâtaient. . . Et puis, quelquefois, un omnibus qui roulait lourdement, d'un air endormi. Je vous le répète, quand il va se passer quelque chose de vilain pour un homme qu'on aime tendrement, comme j'aimais Louis Pascal, ça se pressent, ça se devine... Et mon cœur faisait : « poum ! poum ! » dans ma poitrine.

« Enfin, nous y arrivons, à cette Esplanade. Absolument déserte. J'entendis une horloge éloignée sonner le quart avant onze heures. Mon lieutenant s'engagea sous un quinconce, du côté du Gros-Caillou.

Les arbres étaient dépouillés, mais il y fai-

sait quand même très noir. Nous faillîmes nous heurter contre un banc. Il s'y laissa tomber, comme accablé de fatigue, et m'ordonna, de sa voix effrayante :

— « Assieds-toi. »

« Mais, quand j'eus pris place à ses côtés, il m'empoigna la main, et je sentis que la paume de la sienne était chaude à faire cuire un œuf.

— « Tu m'aimes, n'est-ce pas? qu'il me dit alors.

— « Voyons, mon lieutenant, est-ce que ça se demande?...

— « C'est que je vais exiger de toi une chose très grave.

— « Allez toujours.

— «Eh bien, écoute... Je suis un homme perdu 1... »

« Et le ton dont il me lança ces mots-là, ah 1 monsieur le curé, ça me donna la petite mort.

— « Perdu I ... Et sans ressource I ... Ah !

pourquoi ne suis-je pas resté le pauvre officier, qui n'avait pas vingt francs dans la poche à la fin du mois, quand il avait payé sa chambre, sa pension, donné des acomptes au maître bottier, au maître tailleur, à toute la séquelle?... Enfin, ce qui est fait est fait... Figure-toi, mon vieux camarade, que Krielmann, mon associé, est un coquin, qu'il a abusé de ma signature, qu'il m'a compromis dans un tas de sales tripotages, que, dans un mois, deux mois, ce sera la catastrophe, la faillite, et que nous serons, lui et moi, déshonorés 1 »

« C'était pour me faire crever d'apoplexie, une pareille confidence. Dans un éclair de souvenir, je me rappelai ce capitainetrésorier qui avait mangé la grenouille, — une vieille histoire, quand j'étais à Mostaganem, — ce vétéran à moustaches grises, qu'on avait dégradé devant le régiment rangé en bataille... Et je revoyais le plus ancien sergent lui arracher ses é paillettes 1

— « Je n'ai été que faible, aveugle, tu n'en doutes pas, dit alors mon malheureux ami. Mais j'ai mis mon nom sur les paperasses, je suis responsable... Nous allons manquer, et d'une somme énorme... Mais sois tranquille ! Ton lieutenant ne sera pas un banqueroutier... Ce soir, après que ce misérable Krielmann m'eut montré la situation telle qu'elle est, désespérée, je suis rentré à la maison et j'ai chargé mon revolver d'ordonnance. »

« Étourdi de surprise et de douleur, je lui criai :

— «Vous vous tueriez?...

— ■ « Aimerais-tu mieux, me répondit-il, me voir arrêté, condamné, rayé des cadres de la Légion d'honneur?. .. Car c'est ainsi ; Il s'agit pour moi de la police correctionnelle... Pas de sensiblerie! Je sais que je parle à un homme ! Sache que je n'ai plus qu'à me faire sauter le caisson. »

« Monsieur le ciiré, j'aimais mon lieu-

tenant comme un frère. Mais l'honneur avant tout. Puisque les choses en étaient là, je n'avais plus qu'à l'approuver, c'està-dire à me taire.

— « Donc, c'est convenu, reprit le pauvre garçon. Si tu me refuses ce que je vais maintenant te demander, je rentre chez moi... et, « feu! » dans la tempe droite...

Je mourrai avec cette atroce pensée que j-j laisse ma femme et mes enfants sans un sou, dans la misère... Eh bien 1 cette douleur-là, mon vieux Masson, tu peux me l'épargner. »

« Je crus qu'il devenait fou et je dis machinalement :

— a Comment ça r •

« Mais mon lieutenant avait son idée, et une terrible idée, comme vous allez voir.

— « Depuis quelques années, comme tu sais, murmura-t-il en s'approchant de moi, il m'a passé beaucoup d'argent par les mains. Je n'ai pas fait d'économies, je

croyais que ça durerait toujours, que j'avais bien le temps. Et puis, c'était si doux d'entourer de bien-être et de luxe ceux que j'aimais ! Pourtant j'ai pris une bonne précaution. J'ai contracté, en faveur de ma femme, une assurance sur la vie... Si je meurs, mais de mort naturelle, — car le suicide, dans ces cas-là, ça ne compte pas, — on lui paiera cent mille francs... Maintenant, suis-moi bien... Voici un couteau, prends... Je vais te donner ma montre, mon porte-monnaie... Tu vas me frapper au cœur, me tuer d'un coup... Puis tu ouvriras mes vêtements comme si l'on m'avait fouillé... et tu t'en retourneras bien vite là-bas, à ton chantier, en emportant le couteau... N'oublie pas, surtout, d'emporter le couteau... Personne ne se doutera de rien... Demain, on trouvera ici le cadavre d'un homme assassiné, la compagnie paiera la prime, et ma famille aura du pain!... Je sais bien, je vole les assu-

reurs... Mais, bah 1 la compagnie est riche, et puis, ça c'est l'affaire de ma conscience, je m'en expliquerai avec le bon Dieu, s'il y en a un... Pour toi, ce que je te demande, c'est tout simplement de rendre ce dernier service à ton ami, à ton compagnon d'armes... Voyons, mon vieux Masson, as-tu compris ? »

« Certes! oui, j'avais compris. Mais j'étais glacé jusqu'aux moelles. Le tuer de ma main 1 Mon lieutenant 1 mon seul ami 1 Nonl nonl... Jamais je n'aurais ce courage-là 1... Mais il me prit les mains, me supplia, en pleurant sur mon épaule, avec des caresses de petit enfant 1... Le malheureux, qui comptait bien que je finirais par consentir, avait dit à sa femme, après dîner, qu'il souffrait d'une migraine, qu'il allait faire une longue promenade... Quoi de plus vraisemblable qu'une attaque nocturne, que le meurtre d'un promeneur solitaire?... Oh! je vivrais mille ans que

je m'en souviendrais toujours, de l'heure épouvantable que j'ai passée là, dans la nuit, sur ce banc désert, à entendre mon pauvre Pascal sangloter et me demander la mort!...

« Enfin, à force de me prier, â force de m'apitoyer sur les siens, — tant pis si je vous fais horreur, monsieur le curé, — mais il m'a décidé à faire ce qu'il voulait. . . Et je lui ai obéi ! Oui, pour le suprême adieu, je l'ai serré sur mon cœur, je l'ai baisé sur la bouche, comme à la salle d'armes, avant l'assaut, et je l'ai frappé en pleine poitrine, et je me suis enfui comme si mes habits avaient pris feu... Au coin du pont de la Concorde, j'ai jeté dans la Seine le couteau tout sanglant, avec la montre et le porte- monnaie, et je suis revenu quatre à quatre à Ivry, où j'ai pleuré toute la nuit dans mon galetas!... Et tout s'est passé comme il l'avait prévu. On a cru qu'un rôdeur l'avait tué, pour le dé-

pouiller, la compagnie d'assurances a versé la somme, et M me Pascal a eu de quoi vivre et élever ses enfants.

« Seulement, après ce que j'avais fait, leur vue me devint un supplice... Nonl voir celle que j'avais rendue veuve et que rien ne pouvait consoler 1 Voir ces pauvres orphelins qui me sautaient au cou, dès que j'arrivais, et qu'il me fallait caresser avec cette main qui avait tué leur père 1 . . . Non 1 je ne pouvais plus 1 . . . C'est alors qu'on m'a proposé la gérance de ce bureau de tabac, et j'acceptai pour m'éloigner d'eux, pour quitter Paris. Je leur écris seulement de temps à-autre, et je sais qu'ils ne sont pas trop malheureux. Mon action, du moins, n'aura pas été inutile.

« N'importe 1 j'y pense souvent, la nuit, quand je n'ai pas sommeil, et je suis alors bien triste, et, plus d'une fois, j'ai eu l'envie d'aller vous raconter la chose, monsieur le curé, dans votre guérite... Mais,

dans d'autres moments, quand j'y réfléchis bien, je me dis que je ne pouvais pas refuser ce service-là à mon lieutenant, que j'ai agi comme un véritable ami, et je me sens tout à fait tranquille... Eh bien 1 maintenant, dites- moi franchement ce que vous en pensez. »

L'abbé Poulier, qui avait écouté le récit du père Volcan avec une émotion profonde, resta pensif pendant quelques minutes, ouvrit sa tabatière et y plongea le pouce et l'index, comme pour y puiser sa réponse. Enfin, se décidant, il renifla une copieuse prise et dit à l'ancien soldat :

« Mon cher ami, si nous étions au tribunal de la pénitence, mon devoir serait de me rappeler, avant tout, le saint commandement : « Homicide point ne seras » , et je n'aurais qu'à vous ordonner de vous repentir de votre action... Mais, ici, je me contente de vous tendre la main et de vous dire : « Vous êtes un brave homme. »

Le curé s'éloigna, sur cette bonne parole. Elle fit, à coup sur, grand plaisir au pire Volcan, i qui, pourtant, restait un scrupule. Resté seul dans la clarté de la nuit d'étoiles, il s'adressa, pour le calmer, a sa pipe éteinte, qu'il roulait entre Ses doigts, à sa pipe, qui était un peu sa conscience. Il la considéra longuement et lui trouva sans doute l'air de la pipe d'un innocent, car, subitement rasséréné, il lui demanda et obtint d'elle la permission de la fumer une dernière fois, avant d'aller se

Si

L'v4 e DOTTÏO e K J

Page 1